Chapter 6
--Mordieu! c'est triste à voir! dit Brissac tout haut en se détournant comme si le spectacle eût été au-dessus de ses forces.
Les robes noires et quelques gros bourgeois s'étaient pendant ce temps rapprochés de lui et touchaient pour ainsi dire son cheval.
--N'est-ce pas, monsieur, dit un de ceux-ci, que c'est à fendre le coeur? Voir pendre un honnête homme innocent!
--Innocent? s'écria le duc de Feria pâlissant de colère; qui a dit cela?
--C'est moi, répliqua l'homme qui venait de parler, et qu'à son costume noir, méthodiquement attaché, brossé et compassé, le peuple reconnut vite pour un de ses magistrats; c'est moi, Langlois, échevin de cette ville.
--Langlois! Langlois! répéta le peuple en s'attroupant autour de son échevin, dont le calme et la froideur, en présence du furieux Espagnol, ne manquaient ni de noblesse ni de cette signification que le peuple saisit toujours dans les moments de crise.
--Innocent! répéta le duc, l'homme qui colporte des promesses du Béarnais.
--Quelles promesses donc? demanda Brissac avec bonhomie, il faut pourtant tirer cela au clair.
Le duc chercha vivement dans sa manche un billet imprimé qu'il passa à Brissac en lui disant:
--Voyez!
Le comte, entouré d'une foule innombrable, qu'il dominait du haut de son cheval, et dont le silence était si profond qu'on entendait au pied de la potence les lamentations du patient à qui le bourreau laissait du répit pour ses prières, Brissac, disons-nous, déplia le billet et lut à claire et intelligible voix:
«De par le roi,--Sa Majesté désirant de retenir tous ses sujets et les faire vivre en bonne amitié et concorde, notamment les bourgeois et habitants de Paris, veut et entend que toutes choses passées et avenues depuis les troubles soient oubliées....»
--Monsieur! monsieur, interrompit le duc en grinçant des dents, assez!
--Il faut bien que je sache, continua Brissac dont chaque parole était avidement recueillie par la foule. Et il reprit:
»Oubliées... hum... défend à tous ses procureurs et autres officiers d'en faire aucune recherche, même à l'encontre de ceux qu'on appelle vulgairement les Seize.»
--Quoi, murmura le peuple, il pardonne même aux Seize!
--Par grâce, comte, dit la duchesse, cessez.
--Laissez donc faire, répliqua Brissac, qui achevait sa lecture.
»Promettant, Sadite Majesté, en foi et parole de roi, de vivre et mourir en la religion catholique, apostolique et romaine, et de conserver tous sesdits sujets et bourgeois de ladite ville en leurs biens et privilèges, états, dignités, offices et bénéfices.»
«Signé HENRI.»
La fin de cette lecture souleva comme un enthousiasme dévorant parmi le peuple.
--Si c'était vrai pourtant! s'écrièrent cent voix.
--Voilà donc ce billet, dit Brissac, le fait est qu'il est incendiaire, et s'il était répandu, je pense qu'il ferait tort à la Ligue.
--Vous en convenez un peu tard, répliqua le duc, je dis donc qu'il faut pendre le coquin qui l'a voulu propager.
En achevant, il fit signe au bourreau de saisir la victime.
Langlois, l'échevin, se jetant à la bride du cheval de Brissac:
--Mais, monsieur, s'écria-t-il, il faut nous pendre tous alors.
--Pourquoi? dit Brissac.
--Parce que nous avons tous de ces billets.
--Comment! s'écrièrent le duc et la duchesse.
--Tenez!... tenez!... dirent les échevins en tirant de leurs poches le pareil billet qu'ils élevaient en l'air.
--Tenez! tenez! tenez! s'écriaient les bourgeois et force gens du peuple, montrant le même billet et l'agitant de façon à éblouir l'Espagnol et Mme de Montpensier.
--C'est pourtant vrai qu'ils en ont tous, dit tranquillement Brissac, et je ne sais moi-même si je n'en ai pas un dans ma poche.
M. de Feria faillit s'évanouir de rage.
--Raison de plus, murmura-t-il.
--Non pas! non pas! dit l'échevin; ce brave homme qu'on veut pendre était dans la rue comme moi, comme nous, lorsque s'est faite la distribution de ces billets, on lui en a donné un comme à moi, comme à mes collègues, comme à tous ceux qui sont là.
--Oui, oui, dirent mille voix tumultueuses.
--Il n'est donc pas coupable, continua l'échevin, ou bien nous le sommes tous. Qu'on nous pende avec lui.
--Ce serait trop de potences, dit Brissac, qui, allant au duc, lui glissa à l'oreille:
--Laissons cet homme, sinon on va nous le prendre.
--Demonios! bégaya l'Espagnol ivre de fureur.
--Qu'on lâche ce brave homme, cria Brissac, dont la voix fut couverte par dix mille acclamations.
--Vous aviez bien besoin de lire tout haut ce billet, dit l'Espagnol.
--Pourquoi non, puisque tout le monde l'a lu tout bas? Tenez, monsieur, vous prenez au rebours le peuple de Paris. Faites-y attention! Voyez-les emmener ce bourgeois pour le rendre à sa femme. Il y a là vingt mille bras, monsieur!
Le duc, sans lui répondre, se tourna vers la duchesse, à laquelle il dit:
--Tout cela est bien étrange; causons-en, madame, si vous voulez bien.
Et tout deux commencèrent à voix basse une conversation animée qui ne promettait pas grande faveur à Brissac.
Celui-ci se sentit toucher le bras par l'échevin Langlois qui lui dit:
--Après ce que vous venez de faire là, monsieur, je crois comprendre qu'on pourrait vous parler.
--Je le crois, dit Brissac.
--Quand?
--Tout de suite.
--Où?
--Au milieu même de cette place qui est vide. Allez m'y attendre avec vos amis que je reconnais, et qui sont, si je ne me trompe, M. le procureur général Molé et le président Lemaître?
--Oui, monsieur.
--Allez-y donc, au beau milieu. De là, nul ne pourra nous entendre; on pourra nous voir, c'est vrai, mais les paroles n'ont ni forme ni couleur.
Le président et les échevins obéirent, et sans rien feindre de ce qu'ils voulaient, s'allèrent promener au milieu de la place, que toute la foule avait désertée pour suivre le patient délivré; le peu de peuple qui était resté entourait les chevaux du duc et de la duchesse. Les soldats espagnols eux-mêmes, à qui on avait arraché leur proie, se tenaient confus et dépités sous l'auvent du cabaret de l'Image Notre-Dame.
Brissac, après avoir donné quelques ordres à la garde bourgeoise, voyant que le colloque dirigé contre lui durait toujours, mit pied à terre et alla joindre les trois magistrats parisiens au milieu de la place.
Ce fut une scène étrange, et que ceux-là même qui la virent n'apprécièrent point selon son importance.
L'échevin et les deux présidents s'étaient placés en triangle, de telle sorte que chacun d'eux voyait et tenait en échec un tiers de la place.
--Me voici, messieurs, dit Brissac, qu'avez-vous à me dire?
Molé commença.
--Monsieur, il faut sauver Paris. Nous y sommes résolus. Et dussions-nous vous livrer nos têtes, nous venons vous supplier comme bons Français de nous aider dans notre entreprise.
--Je me livre comme otage, ajouta le président Lemaître.
--Je vous supplie de me faire incarcérer, dit l'échevin Langlois, car je conspire pour faire entrer le roi dans la ville.
Brissac regarda fixement ces trois vaillantes probités qui s'abandonnaient ainsi à son honneur.
--Eh bien, dit-il, quels sont vos moyens?
--Nous voulons ouvrir au roi une porte, et notre garde bourgeoise est prévenue à cet effet.
Brissac regardait autour de lui du coin de l'oeil.
--On est inquiet de nous là-bas? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, et je crois qu'on va nous envoyer des espions. Mais nous les verrons venir.
--Faisons vite, dit Brissac; la porte qu'il faut ouvrir à Sa Majesté, c'est la porte Neuve.
--Pourquoi? dirent les trois royalistes.
--Parce que c'est celle que je lui ai fait désigner hier et vers laquelle il se dirigera cette nuit.
Les trois magistrats étouffèrent un cri de joie et éteignirent sur leurs traits la reconnaissance dont leur coeur était inondé.
--Voici des Espagnols qui viennent, dit Langlois.
--Ils ont encore deux cents pas à faire, répliqua Brissac. Sachez ce soir, quand vous assemblerez vos miliciens pour garder ma porte, me réserver quelques places dans leurs rangs, pour des hommes à moi que j'ai fait entrer dans Paris.
--Bien! dit Molé.
--Des vaillants? demanda Lemaître.
--Vous les verrez à l'oeuvre.
--Silence!
Brissac se retourna tout à coup: don José Castil s'approchait avec six gardes wallons.
--Oui, messieurs, dit le comte tout haut aux magistrats, je n'aime pas ces masses de terre qu'on a jetées ainsi devant les portes de Paris. Ce sont des remparts bons à rassurer des enfants.
--Quelles masses et quelles portes? dit l'hidalgo en plongeant dans cette conversation comme une fouine dans un nid de lapins.
--Ah! bonjour, cher capitaine, s'écria Brissac, j'explique à ces messieurs, dont l'état n'est point la guerre, que Paris n'est pas défendu par ces ridicules amas de terres qu'on a fait entasser devant les portes. Trente pionniers du Béarnais avec des pelles et des pioches auront mis bas vos fortifications en deux heures. Faites-moi déblayer toutes ces terres inutiles et que, cette nuit même, on me bâtisse en belles pierres, avec du bon ciment, des enceintes capables de résister au canon. Demandez au seigneur don José Castil, qui s'y connaît, s'il ne dormirait pas plus tranquille derrière un mur de pierre que derrière ces gabions à moitié écroulés.
--Certes, dit l'Espagnol, dont la défiance n'était pas encore endormie.
--Eh bien! à l'oeuvre, monsieur l'échevin, envoyez vos piocheurs, vos terrassiers.
--Où? dit l'Espagnol.
--A toutes les entrées qu'on a protégées par de la terre, à la porte Saint-Jacques, à la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, à la porte Neuve....
--Fort bien, monsieur, répliqua Langlois en s'inclinant, et qui partit suivi de ses deux collègues.
--M. le duc de Feria tient conseil avec la duchesse et voudrait avoir votre avis, dit l'hidalgo en désignant le groupe formé par ces deux illustres à l'extrémité de la place.
--Je m'y rends, dit Brissac. Ah! don José, quels ânes que les échevins.
--Vraiment? dit l'Espagnol avec ironie. Cependant vous avez mis de la complaisance à les entendre.
--Oh! pensa Brissac en couvant le capitaine d'un regard oblique, tu as trop d'esprit, toi, tu ne vivras pas!
Et il aborda d'un air dégagé la duchesse et son allié.
--Nous disions, monsieur le comte, dit Mme de Montpensier, que vous avez bien imprudemment agité cette foule.
--Et moi, dit Brissac, j'ajouterai que vous la provoquez bien impudemment.
--Plaît-il?
--Je dis que vous êtes fous, je dis que vous feignez de ne pas voir que vous êtes dix mille contre cinq cent mille, et que vous y succomberez si vous ne remplacez point la force par l'adresse.
--Oh! nos dix mille hommes battront vos cinq cent mille Parisiens.
--Vraiment? Essayez donc! Vous ne savez donc pas qu'ici tout le monde conspire?
--Ah! dit le duc ironiquement avec un sourire malicieux à l'adresse do don José.
Brissac saisit l'intention et le regard.
--Vous ne savez donc pas, continua-t-il que vous êtes trahis?
--Par qui?
--Par tout le monde, vous dis-je. Je quitte trois magistrats, n'est-ce pas, trois zélés ligueurs à ce qu'on pourrait croire, eh bien! ils vous trahissent!
José Castil dressa l'oreille.
--Oui, poursuivit Brissac, et sans la crainte où je suis de soulever une sédition, je les eusse fait mettre en prison sur l'heure.
--Que savez-vous de nouveau? dirent vivement le duc et la duchesse.
--Je sais qu'on veut livrer une porte au roi de Navarre.
--Laquelle, dit froidement le duc.
--Si je le savais... répliqua Brissac.
--Eh bien, moi, je le saurai, répliqua l'Espagnol.
--Et moi aussi, dit la duchesse.
--Et je saurai de même, ajouta M. de Feria, le nom de tous les traîtres quels qu'ils soient.
En disant ces mots, il regardait Brissac qui lui répondit avec calme:
--Faites votre liste, je ferai la mienne.
--Et demain matin, continua l'Espagnol, je ferai arquebuser beaucoup de gens qui ne s'en doutent guère.
--Et moi, dit Brissac en souriant et en lui touchant familièrement l'épaule, je ferai rouer quantité de gens qui ne s'en doutent pas.
--Pour commencer, dit l'Espagnol, je change ce soir tous les postes.
Brissac répondit:
--J'allais vous le proposer, monsieur.
--Je ne me fie qu'à mes Espagnols.
--Et vous avez raison. Ils y sont bien intéressés, car si le roi entrait, quel hachis d'Espagnols! les cheveux m'en dressent sur le crâne. Tandis que, vous avez vu le billet du roi: quartier pour tous les Français!
--Je suis très-heureux de vous voir en ces dispositions, dit M. de Feria, et je vais distribuer mes ordres à l'effet d'exclure des postes toute la troupe française.
--A merveille! à merveille! s'écria la duchesse tandis que le duc parlait bas à ses capitaines.
--Seulement, dit Brissac à l'oreille de Mme de Montpensier, vous voilà dans le panneau, ma belle amie. Demain, vous vous réveillerez Espagnole.
--Comment cela, comte?
--Ah! vous vous défiez de moi au point de vous livrer toute à cet insolent! Vous êtes folle et vous perdez la partie belle!
--Mais....
--Vous ne savez donc pas ce que me disaient les échevins tout à l'heure quand vous m'avez fait interrompre par l'espion Castil.
--Ma foi non, mais vous aviez bien l'air de conspirer tous ensemble.
--Ils me disaient: prendre un roi français, bien, Prendre M. de Guise, puisque M. de Mayenne nous abandonne, très-bien; mais que ce soit tout de suite, et qu'on nous délivre des Espagnols.
--Ils disaient cela?
--Faites-les venir, et ouvrez-vous-en à eux. Voilà les gens que vous dégoûtez en les éloignant. Souvenez-vous donc que vous êtes Française. La Lorraine est en France, duchesse!... Moi aussi, je suis Français, et vous vous liguez contre moi avec l'Espagnol.
--Écoutez donc, s'il est vrai que vous vouliez favoriser ce Béarnais....
--Propos de Feria! Eh bien! admettons cette absurdité. Mais lui, cet Espagnol, il va faire nommer son infante reine de France et coffrer votre neveu.
--Oh! nous verrons.
--Avec quoi le défendrez-vous, malheureuse aveugle quand toute la garnison sera espagnole? Comment! vous ne comprenez pas que je me tue à lui faire peur du fantôme de Henri IV, pour qu'il ait besoin de vous et de la Ligue? et voilà que d'un côté M. de Mayenne quitte Paris, et que de l'autre vous en livrez les clés à l'Espagne. Allons, faites comme vous voudrez; et puisque nous ne sommes plus amis, moi sans rien dire, je vais imiter M. de Mayenne, je vais faire mes paquets, et, une fois dehors, s'en tirera qui pourra.
En disant ces mots qui firent une impression profonde sur la duchesse, il tourna les talons et s'en alla rejoindre les quelques gardes qui l'accompagnaient.
Mme de Montpensier ayant réfléchi, poussa son cheval vers celui du duc, à qui elle dit:
--Monsieur, nous ne pouvons exclure les Parisiens de la garde de leur ville.
--Pourquoi?
--Parce que ce serait leur déclarer la guerre.
--Et pourquoi non? dit le duc.
--C'est votre politique, monsieur, s'écria la duchesse; mais ce n'est pas la mienne. Aussi vous voudrez bien faire en sorte que les portes soient gardées cette nuit par des Espagnols et des Parisiens.
Le duc fut saisi de surprise.
--On voit bien que vous venez de causer avec M. de Brissac, dit-il.
--Oh! je n'ai pas besoin d'une conversation avec Brissac pour prendre le bon parti.
--Vous croyiez l'avoir pris tout à l'heure, madame; mais, comme disait le roi François Ier, notre prisonnier: souvent femme varie!
Brissac s'était approché.
--Ce n'est pas poli, ce que vous dites là, monsieur, s'écria-t-il.
--Laissez, Brissac, laissez! interrompit la duchesse; je vois bien que je contrarie monsieur le duc, et il se défend. Mais je tiendrai bon, et Paris sera gardé par les parisiens comme par les Espagnols.
--A la bonne heure! murmura Brissac.
--Vous entendez, monsieur, répéta la duchesse enivrée du plaisir de commander.
--J'ai entendu, dit l'Espagnol en prenant congé plus promptement que ne l'eût voulu la politesse.
--A ce soir, aux postes, que j'irai visiter moi-même, s'écria la duchesse.
--A ce soir! répliqua le duc en s'éloignant.
--Soyez calme, Brissac, dit Mme de Montpensier en serrant la main du gouverneur. Ce n'est pas cette nuit qu'il proclamera son infante.
--J'en réponds! répondit Brissac.
À ce moment, un page de la duchesse s'approcha d'elle et lui annonça qu'un gentilhomme arrivait de la campagne pour lui remettre une lettre importante.
--Connaît-on ce gentilhomme? demanda-t-elle.
--Il s'appelle la Ramée, répondit le page.
VI
LA PATROUILLE BOURGEOISE
Le soir était venu après cette journée agitée. Les bourgeois paisibles, ceux qui n'ont d'autre souci que de dormir leurs dix heures, s'étaient retirés chez eux.
Il en était de même des ligueurs, qui, déjà émus par la distribution des billets d'absolution, avaient été prévenus amicalement de rester dans leurs logis et de se bien barricader, attendu que les promesses du Béarnais cachaient quelque piège--une Saint-Barthélémy, peut-être.
Toute l'activité belliqueuse des Parisiens se déployait autour des portes. C'était l'heure à laquelle rentraient les retardataires, ceux qui, appelés par la promenade ou le négoce dans la banlieue, reviennent chaque soir avant le couvre-feu.
Et pour un observateur qui eût pu planer sur la ville le spectacle eût été bizarre. Les figures qui rentrèrent ce soir-là par les différentes portes de Paris ne se fussent certainement par hasardées à se présenter au grand jour.
C'étaient des tournures si raides sous l'habit bourgeois, des femmes d'une si prodigieuse hauteur, bien qu'elles marchassent courbées sous un fardeau; c'étaient des meuniers montant de si beaux chevaux de guerre ou des colporteurs manoeuvrant des caisses de formes si étranges, que le défiant Espagnol ne les eût pas laissés passer en plein jour sans un examen approfondi.
Tous ces visiteurs bizarres se dirigèrent par des routes bien différentes vers l'Arsenal, quartier désert, et prirent position en silence, comme des gens qui installeraient un marché, au bord de la rivière, au delà des contrescarpes de la Bastille.
Un marché à pareille heure et dans un pareil endroit, était peu vraisemblable; aussi trouvèrent-ils dès leur arrivée un échevin préposé à l'ordre des subsistances et denrées qui les séparait en petits groupes et les envoyait à une petite maison située en face l'Île Louvier.
Là, chose singulière, ils disparaissaient, et pour chaque groupe de douze hommes ou femmes qui étaient entrés, il sortait, une demi-heure après, une troupe de douze soldats de la garde bourgeoise, vêtus et équipés plus ou moins grotesquement, selon les traditions de cette respectable milice. Ces pelotons avaient chacun leur officier qui les guidait vers un poste quelconque, où ils prenaient position.
Quand l'échevin qui présidait à toutes ces opérations mystérieuses eut achevé sa tâche, il prit avec lui le dernier groupe de douze miliciens, qu'il conduisit à la porte neuve.
Chemin faisant, il regardait marcher au pas ces singuliers soldats qui, malgré eux, imprimaient à leur allure une telle régularité, un tel aplomb que, partis en trébuchant et se marchant sur les talons l'un à l'autre, ils avaient fini, au bout de cinq minutes, par ne plus former qu'un seul corps marchant sur vingt-quatre jambes dont le compas s'ouvrait d'un seul coup, dont le pas donnait d'un seul coup sur le pavé.
Ils étaient pourtant bien ridicules pour marcher si bien! Les uns, maigres, vêtus d'un pourpoint de velours, portaient dessus une énorme cuirasse qui eût tenu deux poitrines comme la leur; les autres, enterrés dans une vaste salade, semblaient n'avoir plus de tête sur le cou; d'autres pliaient sous les brassards et les cuissards d'une armure antique; quelques-uns avaient la rondache du temps de Charlemagne; aucun n'avait su attacher son épée à la longueur voulue; ceux-ci avaient l'arquebuse, ceux-là une hache ou une masse d'armes. Les enfants, s'il y eût eu des enfants à cette heure par les rues, n'auraient pas manqué de suivre cette troupe avec des cris de carnaval.
Mais l'officier surtout était remarquable. Son casque contemporain de la dernière croisade, était orné d'une visière qui, détraquée, retombait perpétuellement sur le nez du patient. Les larges épaules et le ventre rond de ce digne bourgeois faisaient craquer un pourpoint jaune, à noeuds de rubans verts et rouges. Il portait le colletin et le baudrier de buffle brodé. C'était le plus bouffon des ajustements, la plus triviale tournure qui parfois, quand l'homme se redressait sous ce harnais grotesque, s'ennoblissaient soudain par le vigoureux élan des bras, et la fière cambrure de ses reins puissants.
Cet officier marchait sur le flanc de sa colonne et l'échevin venait immédiatement derrière lui. Tout à coup une patrouille espagnole déboucha d'une rue latérale et cria: _que viva!_
Il eût fallu voir se redresser ces douze bourgeois par un mouvement électrique, et leurs mains saisir l'arme, et leurs poitrines s'effacer, et leurs têtes prendre la fierté rapide du commandement à l'exercice.
Le chef espagnol et le chef bourgeois échangèrent le mot d'ordre, et les deux troupes continuèrent à marcher en sens inverse, non sans que l'Espagnol se fût retourné plus d'une fois pour admirer la tenue si militaire de ces gardes bourgeois.
L'échevin s'approcha vivement de l'officier milicien:
--Oh! monsieur, lui dit-il, prenez bien garde, vous êtes trop noble sous les armes, on vous reconnaîtra.
--Vous croyez, cher monsieur Langlois, répliqua le gros homme.
--Certes, monsieur.--Et vos soldats qui emboîtent le pas comme des gardes du roi! Pour des bourgeois, c'est invraisemblable.
Le gros officier sourit avec satisfaction.
--C'est que les Espagnols se retournent, monsieur, poursuivit l'échevin, et je ne serais pas surpris qu'ils vous fassent suivre.
--Je les défie bien de me reconnaître sous ce bât de bête de somme, murmura l'officier; je dois être abominable à voir.--Et ces malheureux, ajouta-t-il en regardant obliquement sa troupe, sont-ils humiliés!... Vous les avez habillés en Carême-prenant. Je les trouve ignobles.
--Mais non, mais non, dit Langlois.
--Nous sommes bientôt arrivés, n'est-ce pas? continua l'officier. J'ai assez de ma visière; elle me scie le front et finira par me couper le nez.... Je suis tout écorché, harni....
--Chut!... fit l'échevin. Nous y voici.
--Rompez donc le pas! coquins, dit l'officier à voix basse.
Les douze hommes se mirent aussitôt à s'entre-choquer les uns les autres.
--A la bonne heure, dit Langlois.
On était arrivé sur une petite place entre la rue du Coq et la rue Saint-Honoré.
Là étaient rangés, d'un côté, environ cent hommes de la garde bourgeoise, et de l'autre un bataillon espagnol tout entier, au nombre d'environ deux cents hommes armés de mousquets et d'épées.
Sur le milieu de la place se promenaient le président Lemaître et la procureur général Molé avec don José Castil, capitaine commandant le bataillon.
--J'amène du renfort, s'écria Langlois.
Lorsque parurent les douze miliciens amenés par Langlois, ce fut dans les rangs de ce bataillon un fou rire inextinguible qui gagna même les miliciens bourgeois rangés en face.
Il faut dire que jamais la parodie n'avait été poussée à un si haut degré de perfection. Les files en zigzags, le cliquetis des fourreaux d'épée contre les canons des mousquets, la démarche vacillante, le bruit des cuirasses entre-choquées formaient un spectacle rare qui attira bientôt l'attention de don José.
--En voici de curieux, dit-il.
--Il faut leur pardonner, répliqua l'échevin Langlois, ce sont des apprentis tanneurs et quincailliers que j'ai fait armer pour la première fois et qui ne sont pas encore des Césars.
--Et voilà sur quoi vous comptez pour défendre votre ville? ajouta l'Espagnol avec un sourire de pitié.
Langlois plia humblement les épaules.
--S'il fallait que ces gens-là fissent feu, ils se massacreraient les uns les autres, dit le président Lemaître.
--J'ai donné ce que j'avais de mieux, répliqua Langlois en achevant de placer ses hommes à la suite des cent autres.