Chapter 20
Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau la tête, il répondit d'une voix entrecoupée:
--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas....
--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait.
Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base.
--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon; elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M. Chicot.
Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par les lèvres du frère parleur.
--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on vous nommait Panurge.
--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait, qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que mourut M. de Chicot?
--Oui, dit le roi.
--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert.
--J'y étais.
Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette:
--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M. Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?
--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de terre chichement garnies.
Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais frère Robert répondit flegmatiquement:
--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux, magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au monarque et à son humble serviteur.
Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il s'était agenouillé.
Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct en plein coeur.
--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un culte que les belles âmes entretiennent religieusement.
--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques mots sur les derniers moments de M. Chicot.
--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.
--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?
--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa Chaligny à mes pieds.
--Il tutoyait le roi?
-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot lui avait laissée, il lui fendit la tête.
--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche.
--Elle fut infâme.
--Et ... le blessé?
--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.
--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier, demanda Robert.
--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours.
--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens fidèles.
Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son coeur à ses lèvres et il balbutia:
--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal. J'accourus ... il était mort.
--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi, murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son maître, et tous ses services eussent été assez payés!
Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il n'avait ressentie.
--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il n'est plus au service des grands de la terre!
En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque achevée. Le roi la vit et fut frappé.
La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un missel sur lequel on lisait le mot: Messe.
Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté dans les intermittences du dialogue et des observations du frère parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la voir de plus près:
--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me connaissez!
Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de l'ébauchoir:
CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV.
Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au prieur.
Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé d'apoplexie.
Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit au roi:
--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré, monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de vous persuader que le roi a des amis ici.
Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander s'ils comptaient le prendre dans un piège.
La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une autre porte donnant sur le corridor.
--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous savez déjà son arrivée en cette maison?
--L'arrivée de qui?
--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier.
--Elle ici!... Tu l'as vue?
--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le retour de Pontis et notre renfort.
--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout entier au souvenir du mystérieux frère parleur.
--Se venger de vous?... Qui donc, sire?
--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix.
On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé au-dessous chez le prieur.
XXII
LA DUCHESSE TISIPHONE
C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire visite au prieur des génovéfains.
Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé la visite à Henri IV.
Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la duchesse pénétra chez dom Modeste.
Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants, des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait et rongeait partout comme une fourmi blessée.
Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image. Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»
Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait, depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que tout se dirigeait.
Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses ligueurs qui se promenaient en l'attendant.
--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère Robert se hâta d'obéir.
Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et l'ébauchoir en main.
La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.
Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces deux hommes si bien habitués à s'entendre.
Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de joie toute la communauté.
Elle, frémissant comme une tigresse en cage:
--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.
--Pourquoi? madame, demanda l'interprète.
--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents; que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir chez moi.
--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère Robert.
--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris, soit à la Bastille.
--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la voix de frère Robert dit froidement:
--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?
--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.
Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses joues énormes.
--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et placide.
--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de causer ainsi par l'entremise de ce butor!
Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.
--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien, l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard! Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on trouvât de la peau sur ses os!
Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:
--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.
--Vous n'avez pas peur, vous?
--Pas le moins du monde.
--Vous ne suez pas à grosses gouttes?
--C'est ma graisse qui fond à la chaleur.
--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?
--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et, d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les puissants de la terre.
Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.
La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant furieusement:
--Parle-moi toi-même, dit-elle.
--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.
--Je te l'ordonne.
Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.
--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait tuer! comme frère Clément que vous avez....
--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous parle de martyre?...
--Vous avez nommé la Bastille.
--J'étais en colère.
--Péché mortel.
La duchesse haussa les épaules.
--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!
--Allez-vous prêcher?
--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par....
--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me dévorent toute vivante. Mort de ma vie!
--Juron, blasphème; péché mortel.
--Dom Modeste!...
--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.
--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez, mauvais moine, et vous ne répondez pas!
--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous n'interrogez pas.
A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient siffler comme les serpents de Tisiphone.
--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour qu'on vous pende?
--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais changez de formule, l'entretien est monotone.
Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.
Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si elle eût pesé chaque parole:
--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que suscitent à la Ligue les états généraux?
--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.
--Que m'avez-vous conseillé de faire?
--Vous le savez aussi bien que moi, princesse.
--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour régner.
--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.
--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!...
Gorenflot devint livide.
--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.
--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète, puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français, et que M. de Mayenne est déjà marié.
--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est admirable, et je vous en remercie encore.
--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à l'heure de me faire pendre?
--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?
--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu; souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez répété.
--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne, c'est-à-dire son acceptation?
--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.
--Combien de personnes savaient le secret?
--Ah! je ne puis vous le dire, madame.
--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence: le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ... puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.
--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame, où voulez-vous en venir?
--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison, il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux adeptes?
--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de me le dire.
--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait ignorer notre secret.
--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors, tout est perdu.
--C'est ce que je disais, tout est perdu.
--Votre conspiration avorte.
--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne a été instruit de notre complot?
--Ah! madame....
--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du mariage de l'infante.
--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?
--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre avis, dom Modeste?
--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.
--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?
--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un ingénieux qui surpasse toute imagination.
--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un rugissement de colère ... Mais d'abord....
--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre.
--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.
--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?
--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:
--Je ne crois pas.
--Comment?
--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.
--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette audacieuse confiance.
--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?
--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.
--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas, comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible, pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que vous avez des traîtres chez vous.
--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.
--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.
La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.
--C'est possible, murmura-t-elle.
--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M. très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.
--Vous avez raison, dom Modeste.
--Il fallait faire vos affaires vous-même.
--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.