Chapter 19
--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui fréquentait la maison de Mlle d'Estrées.
Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita:
--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence.
--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier tant de choses?
Il ajouta tout haut:
--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le signaler à Mlle d'Estrées.
--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais je ne pourrais le reconnaître.
Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend, ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la conversation:
--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part d'une réflexion qui m'arrive.
--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon.
--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais....
Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat qui se roule.
--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs. S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère.
Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa baguette oscilla mollement entre ses doigts.
--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la langue, elle gagne souvent les mains.
--Pas toutes deux, répondit le roi.
--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit frère Robert.
--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les gardent, se défiant du tiers qui les écoute.
Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa baguette en des circonvolutions variées:
--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations pour remplacer la parole.
Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un seul équivaut souvent à une phrase tout entière.
Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé, monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents. Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.
--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur.
--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit, tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence....
Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui infligeait le coudrier du prieur.
--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation.
Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se frotta la barbe en murmurant:
--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?
Il prit son parti sur-le-champ.
--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise. J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient inspiré de la défiance.
--Quel mystère? psalmodia frère Robert.
--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour.
--Ma vue est faible, traduisit le parleur.
--L'obstination du frère Robert à cacher son visage.
Le capuchon tressaillit.
--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne point blesser les yeux d'un étranger.
--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?
Et il allongea une main pressée vers le capuchon.
--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi.
Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange.
Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière; la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais augure.
Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur:
--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me dire.
Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles, répliqua vivement:
--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.
--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine déjà fort avancée.
--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion catholique?
--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.
--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que vous voulez lui nuire.
La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine oscillé.
--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu.
--Je ne crois pas, mon père.
Le capuchon fit un mouvement.
--D'où vient ce soupçon?
--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.
La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui anima le roi dans ses attaques.
--C'est un présent, dit Robert.
--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!
--On ne peut refuser rien d'une si grande dame.
--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le roi.
Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa.
--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.
--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!
A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba immobile en poussant une exclamation douloureuse.
--Tiens! le muet parle... s'écria le roi.
--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde, changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son corps, et le rajeunit de dix ans.
--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible, mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!
Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit.
Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier, de vivifier une ombre fantastique.
Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation d'intérêt privé?
Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois. Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva l'attention du roi.
Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades. Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation:
--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier, causons!
Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée:
--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie.
La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons et paraboles.
--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité, demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni charitable ni décent.
Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus.
--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince.
--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu se calmait.
--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.
Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom Modeste.
--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier, dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous annonciez comme un fidèle ami de Henri IV.
--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle.
--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et Sancy!
--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné, celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.
--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse.
--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux, avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne l'oublierai jamais.
En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert, qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son interlocuteur se rapprochaient de lui.
--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant elle avait pris de soudaine douceur.
--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité d'Aristide et la froide valeur de Léonidas.
--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_, eût dit Caton.
--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser.
Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur, et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:
« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée, mais sa pensée lui est propre. »
Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans le fauteuil du prieur:
--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère parleur.
La baguette parla.
--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara avis in terris!_
--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours précieux de son roi.
Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette fois assurément sa physionomie exprimait une idée.
--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance, murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration douloureuse.
--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a pas causé grand deuil dans les couvents de France.
La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta:
--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.
--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.
--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait donc des passions terrestres?
--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de variété.
Le capuchon approuva.
--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables. Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître. Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la bouche.
--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.
--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.
À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur, l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent d'intervenir en un si cruel embarras.
Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements de la baguette:
--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus facilement.
--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là, pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime toujours, et comment on le pleure!
Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient dans ses yeux.