Chapter 9
Félicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et de soins, ce qui n'était pas superflu, car son mal empirait. Il lui laissait si peu de répit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire, et elle s'y reprenait à dix fois pour mettre à jour ses livres de comptes. Le plus pénible était pour elle de se montrer malade devant ses gens. Quand un métayer venait compter et que la douleur la prenait en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crispés et faisait «hu hu hu» du bout des lèvres, semblant poursuivre ses calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par la porte du corridor, derrière le paravent. On n'osait pas la suivre; on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait à revenir, on la trouva affaissée dans le corridor, sur les marches de l'escalier. Elle se releva brusquement:
--Ce n'est rien, ce n'est rien.
Elle rentra et reprit son addition.
Son aversion pour les médecins désespérait la famille. Elle ne voulait même plus voir le docteur Léveillé. Elle fit venir de l'eau de Lourdes: une caisse. Elle alla à Beaumont, un dimanche matin, avant la première messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement. On parlait beaucoup d'un curé de la Charente qui guérissait. Elle s'informa et pratiqua sa méthode. Elle s'appliquait, le soir, sur l'estomac, des serviettes plongées dans l'eau bouillante. On l'entendait crier; elle se brûlait la peau. Le jour elle buvait une infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse devant le feu, à distance, répandait dans la pièce ce parfum familier des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d'été. On sut par les journaux que le curé était poursuivi pour exercice illégal de la médecine: elle cessa aussitôt le traitement, prise de peur. Alors, elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant qu'il vînt à bout de son corps.
M. Laballue avait épuisé tous les arguments afin de la décider à un voyage à Tours. Ce n'était pas en une séance, disait-il, qu'un médecin pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, où il était possible de se soumettre à un examen prolongé des praticiens. Par la chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des résultats merveilleux?
Félicie le regardait en dessous:
--Vous, vous savez quelque chose: le docteur Guérineau vous a dit ce que j'ai.
Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien.
--Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime mieux mourir là, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi.
Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frémissaient quand elle prononçait: «chez moi». Son regard, si clair, si précis, s'affolait à l'idée d'être transportée chez des étrangers.
--De quoi vous effrayez-vous? disait Philibert. Milwaukee a fait trois opérations à Adrienne, ce n'est rien du tout.
--C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Félicie.
--La petite ne se gêne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont devenus deux grands amis.
On sourit, à cause du nom du chirurgien, et, en même temps, on se regardait à la dérobée parce que c'était la première fois que Félicie semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An.
Elle sortait toujours dans l'après-midi. Sa volonté la portait plutôt que ses jambes. Philibert nous accompagnait.
Le printemps venait à petits pas au-devant de nous; la campagne était fraîche et pure comme l'aube humide; un blé jeune et soyeux, qui paraissait né du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bordés de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la figure; on eût voulu mordre à même et manger les blancheurs roses des arbres en fleur.
Félicie marchait en s'aidant de la canne à corne d'or; elle regardait à droite et à gauche ses terres ensemencées; ses fines narines palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol.
Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle lui dit à brûle-pourpoint:
--Enfin, _elle_ vit, c'est un résultat, cela...
--Qui est-ce qui vit, ma tante?
--Mais... la petite... ta fille...
--Ma fille! répéta Philibert.
Il restait la bouche ouverte. Jamais Félicie n'avait spontanément daigné faire allusion à sa fille.
--Alors, tu crois que c'est ton médecin qui l'a sauvée?
--Milwaukee? oui.
--Raconte-moi ça.
Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne.
Quand il s'interrompait, Félicie murmurait:
--Il a fait ça!... Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?... L'important, c'est que ces êtres-là arrivent à vous inspirer confiance... On l'endormait; et après, est-ce qu'elle souffrait?... Comme cela, maintenant, vous êtes à tu et à toi avec le médecin?... Et, à ton avis, toi, elle en reviendra?...
Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgré son émotion qu'il contenait difficilement. Félicie le poussait sans cesse. Elle ne voulait point paraître s'intéresser trop au médecin, et parlait surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'épargnait aucun éloge du médecin. Mais les deux sujets étaient liés, et Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespéré.
En rentrant à la maison, ils se turent, ce qui donna à leur conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela: grand'mère et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se demandant ce qu'il y avait. Cependant, même entre eux, Félicie et Philibert dissimulaient et rusaient. À chaque promenade ils étaient aussi lents à aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir, et ils employaient les détours les plus maladroits. Je les écoutais, trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais: «Ce sera pour la route de corail... Non?... Alors, ce sera pour les sapins d'Épinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume!» Quelquefois, nous arrivions jusqu'au dolmen, à l'heure du retour, avant qu'ils eussent trouvé le joint.
Félicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle était édifiée sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles: et ils n'avaient pas encore parlé franchement.
Vers la fin du séjour de Philibert, nous étions assis tous les trois sur le dolmen, après une tournée insignifiante, mais par un temps charmant. Félicie portait pour la première fois son grand chapeau d'été, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi que formait pour sa vue cette voûte de paille, et désignait du bout de la canne telle ou telle pièce de terre.
Ces rectangles inégaux, tapissant les terrains ondulés, flattaient les yeux par la variété et la douceur des tons. Les terres fortes et sombres au fond de la vallée, les terres légères et blondes sur les hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pièces défoncées à la charrue profonde, les semis passés à la herse, multipliaient les jeux de la lumière; le duvet naissant des blés et des avoines, le vert lointain des prés et les arbres fleuris répandaient une gaieté nouvelle.
Félicie se tourna vers Philibert:
--Tu ne dis rien?
--Il fait si bon!
Quand il était à la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau.
Félicie considéra un moment sa figure aux grands traits agréables. Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mangé quinze jours durant; sa mâchoire et son front trahissaient des désirs immenses, et la douceur un peu fatiguée de ses yeux, une certaine mollesse de désenchantement.
Il reprit, en regardant devant lui:
--Il y a des moments où l'on voudrait avoir de grands bras pour embrasser tout.
--Te voilà toujours avec tes idées! dit Félicie.
Le soleil argentait la rivière et faisait étinceler sur la côte de Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'étaient les bâtiments destinés à couvrir la «machine élévatoire» de grand-père Fantin. Félicie haussa les épaules et soupira.
On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirés par des boeufs, ou les carrioles plus légères. Félicie suivait chaque attelage:
--C'est le domestique de Pénilleau qui rapporte le linge de lessive... Ça, c'est la charrette du meunier... Voilà cet animal de Pidoux qui revient de Beaumont; ce n'est pas trop tôt!... Ne te presse pas, va, mon bonhomme!...
Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tête, déchirant l'air calme de petits _cuic cuic_ âcres et pointus, puis se plaquaient tout à coup dans un buisson, comme une portée de plomb contre un talus. Les pies jacassaient. Une buée se forma au-dessus de la rivière et des prés, et, de ce nuage, premier signe des fraîcheurs du soir, parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balançant, d'un bord à l'autre de la vallée, ses appels plaintifs.
Félicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en alla à l'écart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu'à nous. C'était toujours le «crabe» qui s'obstinait à ne pas sortir. Elle revint, le mouchoir aux lèvres et les joues animées par la secousse; elle prit dans sa poche un morceau de sucre enveloppé dans du papier, l'imbiba d'eau de mélisse, l'aspira et le croqua avec une voracité de toute la mâchoire, comme si elle s'accrochait, avec une énergie farouche, à quelque chose qui lui rendait la vie.
Le tumulte des oiseaux s'était élargi: c'était un joli vacarme qui courait les allées de noyers, les haies et la lisière des bois, et dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant noyau sonore.
--Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Félicie; je n'ai pas besoin de médecin pour me l'apprendre... J'ai un cancer à l'estomac.
--Mais non! mais non!
--Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant!
Philibert trembla qu'elle n'eût renoncé à toute consultation sous le prétexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui s'apprêtaient à pleurer encore un rêve évanoui. Il hésitait à parler. Félicie avait quelque chose à dire. Elle attendait qu'une occasion vînt à son aide. Un bon moment de silence s'écoula. Tous les bruits étaient dissipés.
Comme un cri d'oiseau attardé, on entendit, dans la direction du moulin, mais venant des collines lointaines où les rayons du jour se mouraient, le sifflet du chemin de fer. Félicie dit:
--À propos, tu sais que j'ai pris une grave décision?
--Une décision?
--Oui. J'irai à Paris.
IX
LES MESSAGERS
Félicie annonça la nouvelle à table.
Je me souviens que l'oncle Planté trempait dans le jus un morceau de pain qu'il allait tendre à Mirabeau; il le tint en l'air, sous le coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une à une, comme d'une éponge.
Ces demoiselles firent une tête si drôle que Philibert ne put s'empêcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit:
--Voilà!... J'enlève ma tante!... Nous allons faire, rue Monsieur-le-Prince, une noce à tout casser!
Félicie ne releva ni la liberté de l'expression ni l'allusion à la reconnaissance implicite du ménage légitimé. On restait stupéfait.
--Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier ma peau au premier médecin venu. Celui-là voit la petite deux fois par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: «Voilà ma vieille bonne femme de tante», il y a des chances pour qu'il ne me traite pas comme une chair d'amphithéâtre...
--Certainement! dit grand'mère, certainement!
Autour d'elle, chacun se répétait mentalement le «voilà ma vieille bonne femme de tante.» Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de l'enfant que Félicie affectait d'ignorer? C'était Félicie. Mais, comme elle avait toujours raison, chacun redit, après grand'mère:
--Certainement! certainement!
Félicie jugea toutefois qu'elle devait étayer sa détermination: elle rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les détails des opérations, insista sur les exemples d'habileté particulière, trouva des termes pour nous évoquer l'enfant renaissant sous les doigts de fée du savant étranger. Elle prononçait: «Bilboquet», et appelait la petite: «Adrienne», maternellement. Elle se tournait vers son neveu:
--N'est-ce pas, Philibert?
À la fin du dîner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, à part soi, croyait avoir mené à bien cette oeuvre, même mesdemoiselles Adélaïde et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens contraire. Elles dirent à grand'mère:
--Puisque Félicie a décidé comme cela, tout est pour le mieux.
On alla se coucher contents.
De ce jour-là, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison nouvelle. Le ciel semblait dégagé; on osait parler d'espoir. Félicie donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi complète. Après l'eau de Lourdes et le curé guérisseur qui n'avaient flatté que la partie anémiée de son esprit, Milwaukee, unissant la science au mystère de son pays d'origine, se présentait à point.--C'était la même femme qui ne pouvait souffrir les étrangers!--Elle était toute prête à se faire couper en morceaux s'il le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes affreux du manuel opératoire lui devenaient familiers. M. Laballue, le mercredi, lui lisait la _Gazette des hôpitaux_. Et l'aimable homme, lorsqu'il avait terminé, regardait la future patiente, de ses petits yeux doux, sous ses lunettes, et souriait.
--Ça vous amuse, vous? disait Félicie.
--Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous éclater de rire au nez, à propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude!
On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonçant le rendez-vous fixé par Milwaukee.
Depuis le beau temps, mon père ne manquait plus de venir le lundi. Il était moins sombre; il avait plus d'entrain.
--Après tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-être mieux que celle de M. Clérambourg!
Étrange effet du ciel rasséréné! Cet homme, si criminel, durant l'hiver, pour avoir dîné dans une maison heureuse, nous parut, au printemps, mériter des distractions. Une de ces demoiselles fit observer qu'à tout prendre, il avait été très digne depuis son veuvage.
--Et il faut avouer que, pour un homme de son âge, la vie solitaire, à Beaumont, n'a rien de séduisant.
On en tomba d'accord. Quand grand'mère était éloignée de son gendre, elle lui trouvait cent qualités.
--Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans.
--Heu! heu!... Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil blanc qu'il a aux tempes!
--Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a pas plus de ventre qu'étant garçon...
--J'entends toujours Adèle, qui faisait son ménage dès cette époque: «Madame! quand on voit cet homme-là passer dans la rue et qu'il est habillé, on ne peut pas s'empêcher de dire qu'il ne lui manque qu'une femme au bras.»
--Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles.
On lui imposa silence de toutes parts.
Mais quelque chose mijotait, à quoi personne ne voulait prendre sur soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant:
--On vous a trouvé une autre maman.
Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient:
--Un homme livré à lui-même est exposé à un coup de tête...
--La discrétion, c'est très joli; mais, faute d'un conseil donné à temps, on fait une sottise irréparable!...
--On n'épouse pas une femme, on épouse la famille...
--Une femme peut avoir toutes les vertus et être une affreuse marâtre pour l'enfant de son mari.
--Oh! si ce n'était pas le petit!...
--Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa corbeille de mariage?...
--L'idéal serait une veuve sans enfant.
--Ah! oui; mais voilà!...
--Moi, je dis qu'une veuve qui sait déjà ce que c'est qu'un enfant est plus disposée à en adopter un second...
--Surtout un petit garçon!
--Pourquoi?
--La femme a bien souvent une préférence pour le garçon.
--Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un.
--Ou qu'elle a déjà une fille...
Ce n'était pas encore pour cette fois. On ne prononça aucun nom. Mais, le lendemain, mademoiselle Adélaïde, en tricotant un bas, et même bâillant dans sa main, c'est-à-dire de l'air le plus détaché du monde, hasarda:
--C'est décidément une sérieuse amitié qu'a madame Leduc pour cette petite madame Letermillé?
Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mère dit:
--Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus.
--Je m'en rapporterais à madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste dans ses lettres, d'une façon...
--Ah! tu l'as remarqué?
--Toi aussi?
--À moins qu'on ne soit aveugle!...
Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir:
--Ça y est!
--Quoi donc?
--Votre maman numéro deux! c'est la dame que vous avez vue à Langeais, qui a une demoiselle de votre âge. Ça fait d'une pierre deux coups: vous allez gagner en même temps une petite soeur.
Je ne soufflais mot; elle me demanda:
--Vous n'êtes pas content?
--Comment est-ce que je l'appellerai?
--Qui?
--Madame Letermillé.
--Vous l'appellerez «maman».
--Et l'autre, alors, la vraie?
--On ne confondra point; n'ayez pas peur.
--C'est que, dis donc, madame Letermillé sera damnée!
--Pourquoi ça?
--C'est elle qui l'a dit à Philibert pendant qu'il lui passait un doigt sous la manche, au-dessous du coude, là où c'est le plus gras...
--On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientôt ce sera votre papa qui lui fera ça.
--Ah!
Je n'étais pas fâché à l'idée que Suzanne viendrait courir avec moi dans le jardin. Il était beau comme l'année d'avant, alors que je m'y amusais si bien au moment même où maman, la vraie, mourait à Beaumont. Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises répandaient leur pluie d'or et les tamaris délicats leurs fines larmes roses. Chaque année, invariablement, l'oncle Planté disposait de ses mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une de pétunias, une de dahlias et une de géraniums dans une couronne de bégonias.
Fridolin passait et repassait, à heures fixes, avec des arrosoirs lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus. Félicie m'apprenait à côtoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles. Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrêtait, comme dans ses fermes, à causer sur le pas des portes des petits chalets de paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrières qui la connaissaient et la ménageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu'à la pompe du potager, remplir d'eau deux mortiers à bords plats où elles pouvaient aisément se poser à sec et boire.
Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis le lundi et le mercredi, mettait la maison en émoi. Valentine, les jupes haut troussées, courait jusqu'à mi-chemin de la grille. On la voyait revenir essoufflée, et jetant les noms à tous vents. Alors Félicie allait ou non faire toilette.
Nous reçûmes ainsi la famille Pergeline qui présentait le fiancé de Georgette. C'était un jeune receveur de l'enregistrement, déjà bedonnant, un peu bouffi de figure, frisé et «jouissant d'un teint rose». Mon ancienne amie prétendait autrefois, sur la balançoire, qu'elle n'épouserait jamais qu'un grand garçon pâle, au visage coupé d'une longue moustache noire, ou tout au moins châtain foncé. Elle s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient côte à côte et se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de braise. L'un d'eux commençait à avancer les lèvres en cul-de-poule; était-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand sérieux, l'autre répondait par le même signe; et un tout petit bruit de baiser leur échappait. Tout à coup, leurs pensées muettes les faisaient rougir. Au goûter, ils burent et posèrent leurs verres si près l'un de l'autre que le cristal tinta.
C'était la cadette qui se mariait la première. L'aînée dit à ces demoiselles:
--Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie jusque-là!
Elle haussait les épaules:
--Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu!
Madame Pergeline décrivait la toilette de la mariée déjà prête, et nous invitait à l'aller voir chez elle, exposée dans la pièce où l'on montrait, l'année précédente, l'uniforme du fils tué à l'ennemi.
--Monsieur votre gendre, dit-elle à grand'mère, nous a fait l'honneur d'y jeter un coup d'oeil, après la signature du contrat. Quel homme distingué!... Il rajeunit.
--C'est ce que nous disions l'autre jour.
--Le pauvre homme a chèrement payé sa dette, lui aussi...
On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit:
--C'est la vie. On ne peut pas pleurer éternellement.
On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait qu'elle en eût aspiré une portion avec le biscuit. Il y eut un instant d'embarras. Elle se leva en disant:
--D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette année. C'est dans l'air... N'est-ce pas, mignonne?
Elle étouffait déjà cette phrase énigmatique contre les joues de la jeune fille. La soeur aînée regardait chacun comme s'il venait de lui marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu'à leur voiture.
Une visite inopinée nous arriva un jour, au moment où nous partions, Félicie et moi, pour notre tournée quotidienne. Nous touchions à la grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose pointa.
--Attends, dit Félicie, voyons d'abord ce que c'est.
Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu à peu.
--On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout...
--Qu'est-ce que tu chantes? dit Félicie; deux dames, une petite voiture?...
Elle fit la grimace. Elle pensait aux Américaines, que nous avions vues, un dimanche, à Beaumont, se promener en charrette anglaise alors que tout le monde sortait de l'église.
L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait à tour de bras sur l'animal.
--A-t-on jamais vu pareille brutalité! dit Félicie; il n'y a que des Yankees, des sauvages, pour...
--Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le curé de la Ville-aux-Dames avec madame François.
Madame François conduisait. Sa figure était ombragée d'une capeline baleinée, en tissu à fleurettes. Les disques bleus de ses conserves brillotaient sous cette petite voûte. Le bout de son nez, fureteur, émergeait tout seul en coupe-vent. M. le curé Fombonne était fortement établi à son côté et occupait presque tout l'espace de l'étroit véhicule. Ses gros doigts étaient croisés au-dessus de sa ceinture soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Dès qu'il reconnut madame Planté, il ôta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs avec les ailes de la capeline.
On n'avait point vu le curé depuis la scène du presbytère. Le pittoresque de l'équipage nous évita le malaise d'une première rencontre. Le petit âne, qui marchait en rechignant, se décida à trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la gouvernante était impuissante à calmer. Elle se levait de son siège, gesticulait, criait à tue-tête, tandis que le curé, essayant de toucher l'animal par la douceur, l'appelait: «Mon ami, mon bon petit ami!...» Tout cela s'engouffra dans l'allée des ormes, Félicie et moi courant par derrière. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin parut sous le marronnier. Il s'avança, avec son flegme ordinaire, et cueillit l'âne au passage, tel un joueur reçoit la balle contre la paume de la main.