La Becquée

Chapter 10

Chapter 103,915 wordsPublic domain

Tout le monde s'extasia devant l'élégance de l'attelage. C'était bel et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait quatre boucles d'argent.

--Ça ne nous a pas coûté cher, dit madame François, c'est un cadeau.

--Chut! fit le curé, c'est un cadeau du diable!...

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ainsi que grand'mère, étaient là. On formait un cercle autour des nouveaux venus.

--Oui...--continua le curé sur un ton de mystère,--c'est ici le présent de... de... devinez, mesdames!...

On était très intrigué. Madame François riait de tout son coeur.

--J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le curé: _Timeo Danaos et dona ferentes!_ Mais le bon Dieu m'a inspiré une parole qui conciliera, je l'espère, les intérêts de l'Église et la convoitise toute profane d'un pauvre desservant: «Madame, ai-je dit à cette généreuse personne, madame, c'est sur un âne que Notre-Seigneur fit son entrée à Jérusalem... Puisse cette gentille petite bête vous conduire un jour à la véritable Église de Dieu!»

On se taisait toujours.

--Mesdames, reprit le curé, j'ai la ferme conviction que je ramènerai dans cette voiture une brebis égarée...

--Je donne ma langue au chat! dit Félicie.

Madame François la pinça à la manche, et, du cintre de sa cornette, jeta sous la voûte du chapeau de paille:

--Les protestants de la tasse à café!... Voyons, madame Planté, vous ne pensez qu'à eux, j'en lèverais la main! Mais c'est toujours comme ça quand il s'agit de deviner.

--J'étais à cent lieues de penser à ces...

--Vous seriez donc la seule, dans le pays, à ne point vous occuper d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!...

Et elle se mit à rire, la main en écran devant les dents.

Félicie se laissa entraîner par elle, tandis que le curé demeurait dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute préméditée.

--Que je vous dise, madame Planté, comment c'est que nous avons fait la connaissance de ces «Engliches». Et d'abord, ils ne nous ont pas donné seulement l'âne et la petite voiture, sans compter le service à café,--qui nous en fait deux avec le vôtre, car, soit dit en passant, j'ai bien racommodé la tasse:--ils nous ont donné cinq mille francs pour la réparation du clocher, sous prétexte que ce M. Pope, comme ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu! faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des générosités pareilles d'un seul coup!... Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!... Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Planté, que ce monsieur était venu rôder bien des fois par chez nous, en tirant des photographies de l'église; même que monsieur le curé m'a dit un jour: «Madame François, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de cet ostrogot!...» J'ai envoyé Follette qui s'est mise à aboyer comme si c'était le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en allé avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois... Et quand il est revenu, par exemple, c'était avec des dames, toutes mieux attifées les unes que les autres; et celle qui avait l'air de gouverner ce monde-là, une grande perche, unie comme un manche à balai, avec un chapeau de paille de garçon, tenait sur les bras, en guise de poitrine, sauf votre respect, madame Planté, un petit chien qui était gentil, mais qui était gentil comme un agneau! «Eh! que je dis à monsieur le curé en regardant par le rideau de vitrage, pourvu que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les chevilles de toute cette belle compagnie!» Madame Planté! je n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se précipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hérissait un poil tout le long de l'échine, droit en l'air, à y brosser ses habits. «Nous voilà perdus! que je m'écrie. Follette ne va faire qu'une bouchée de ce petit bichon qui vaut peut-être des centaines de francs: avec ce monde-là, est-ce qu'on sait?--Courez vite, me dit monsieur le curé, courez vite, madame François, pour empêcher un malheur.» Madame Planté, ce que je vais vous dire vous paraîtra incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission spéciale du bon Dieu. Voilà-t-il pas, aussitôt que j'ai mis le nez dehors, toute la société qui se tourne de mon côté; et des clignements d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les coudes! et le grand manche à balai qui vient à moi et qui me parle aussi clair que je vous parle, madame Planté. «Madame, qu'elle me dit poliment, c'est bien vous qui êtes chez monsieur le curé?--Mais, oui, madame.--Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos mérites!--Je n'en ai guère, madame, que je lui fais.--Si, si! nous le savons.--Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parlé des trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le ménage de défunt monsieur le curé de Chaumussay: on ne peut rien tenir caché dans ces coquins de pays!...» Là-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame Planté: elle me glisse une pièce de vingt francs en or dans la main, en m'appelant par mon nom, comme si nous étions venues au monde porte à porte! «Madame François, qu'elle me dit, notre intention est de faire du bien autour de nous: monsieur le curé n'a-t-il pas des pauvres?--Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pièce dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez tant d'argent!--Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne pourrions-nous pas faire une visite à monsieur le curé?--Eh! mesdames, la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est le bon Dieu qui vous amène.»

--De ce moment-là, dit Félicie, voilà ces étrangers maîtres chez vous.

--Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Planté? c'est-il bien nécessaire d'être plus royalistes que le roi? Pour dire la vérité, monsieur le curé ne leur a point fait mauvaise figure... Entre nous soit dit, madame Planté, vous qui avez de l'instruction, c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptisés?

Félicie ne s'était jamais posé la question. Provisoirement, elle secoua la tête.

--Eh! là, mon Jésus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en même temps si généreux? et polis! comme il n'y en a pas, même chez les nobles!... Il fallait les voir--je parle des deux amies, madame Pope avec celle qu'on appelle la Créole... en attendant,--il fallait les voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez, même au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route, pour me parler de la santé de monsieur le curé, elles s'arrêtaient net comme un lièvre qui a reçu le plomb dans les pattes. «Mon Dieu! que je leur dis une fois, mesdames, si monsieur le curé avait seulement une toute petite voiture cent fois moins jolie que la vôtre, pour aller faire sa tournée, il retarderait de dix ans son entrée au Paradis!...» Pas seulement trois jours après que j'avais dit ça, le jour de la Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?...

--Je comprends, dit sèchement Félicie; je comprends.

--Eh pardi! madame Planté, vous me laissez réciter mon chapelet, et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je m'aperçois que je vous ennuie à vous raconter des choses que vous savez peut-être bien déjà... M. Nadaud, le papa de ce petit garçon-là, aura eu la langue trop longue...

Félicie suspendit le pas et interrogea madame François du seul étonnement de ses yeux.

--Il n'y a point de mystère là-dessous, madame Planté. M. Nadaud était en compagnie de ces dames,--comme bien souvent,--quand elles sont venues nous faire leur beau cadeau, même qu'on a convenu, tous ensemble, que la première sortie de monsieur le curé, en voiture, serait pour vous faire visite.

--Comment, «tous ensemble»?... De quoi ces personnes se mêlent-elles en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi!

--À qui le dites-vous, madame Planté? Moi qui sais combien elles paieraient cher pour les y mettre!

Félicie:

--Est-ce qu'elles ont prononcé le chiffre?

--Ah! voyons, madame Planté, si vous prenez la chose du mauvais côté, il n'y aura point moyen de s'entendre. Écoutez-moi donc: on a bien du mal à tenir à distance celui qui est décidé à entrer chez vous.

--Sabre de bois! il se peut que des poules mouillées soient incapables de tenir les gens en respect. Mais je vous jure...

--Ne jurez point, madame Planté: on s'en repent toujours après. On dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font toutes seules et par elles-mêmes. Un jour, vous serez à défendre votre grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend au salon.

--Elle m'y attendra!...

--Le temps de faire votre toilette, madame Planté!... Je parie la voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand ça ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune homme...

--«Au papa!...» Ah çà! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que Nadaud fréquente ce monde-là, mais je me plais à reconnaître qu'il a toujours eu le tact de ne pas chercher à me l'imposer.

--Madame Planté, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous seriez point aperçue de ses manigances!... Sans être ce qu'on appelle «malin, malin», M. Nadaud connaît les affaires; et ce n'est point un homme à ne pas entr'ouvrir les portes ou à ne pas les faire pousser devant lui, plutôt que d'être obligé de les défoncer au jour venu...

--J'en ai assez! dit Félicie, si on vous a payée pour m'apprendre quelque chose, parlez français!

--Allons! madame Planté! voilà-t-il pas que nous serions encore fâchées pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir causer: je resterai toute ma vie une bête, faute d'avoir été à l'école!... Mais, puisque vous êtes si curieuse, madame Planté, adressez-vous donc à monsieur le curé. Il en sait plus que moi, là-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs prêtres, on est toujours sûr que c'est le Saint-Esprit qui parle par leur bouche.

Nous vîmes vis-à-vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres verts, le groupe composé de l'abbé Fombonne, de grand'mère et de ces demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous, mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de rebrousser chemin. Leur figure était décomposée. Monsieur le curé, pour elles, avait dû mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on jugeait que Félicie méritait des préparations.

Elle comprit aux visages ce que le discours de madame François avait été impuissant à lui faire entendre.

--Monsieur le curé, dit-elle, vous êtes chargé de m'annoncer une nouvelle qui intéresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc?

--Plût au ciel, dit le curé, que j'eusse été trouvé digne de servir d'intermédiaire entre deux maisons que Dieu bénit pour leur bienfaisance! Mon rôle est plus modeste; je m'entretenais simplement avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant les principaux intéressés, ce qui en montre la convenance... Je suis surpris de l'émotion...

--Qu'est-ce que vous voulez? dit Félicie, nous sommes un peu sensibles, chez nous... L'affection... les souvenirs... le deuil que nous portons...

--Croyez, madame,--dit le prêtre, en étendant les deux mains,--que je respecte profondément...

--Ah! s'écria Félicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les ecclésiastiques eux-mêmes faire cause commune avec des aventuriers sans religion, des gens qui ont peut-être assassiné, volé,--qui vous dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?--des femmes vêtues comme des drôlesses et qui ont des moeurs de maquignons... eh bien! c'est plus fort que moi... mon sang se retourne, et je suis tentée de ne plus croire ni à Dieu ni à diable!...

--Madame Planté! dit le curé, est-il possible que j'entende votre bouche proférer un tel blasphème?...

--Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le répète, et je le répéterai encore! Je ne crois plus à rien! à rien!

--Félicie! Félicie! par grâce, contiens-toi!

--Elle est malade, monsieur le curé!... Il faut être indulgent!

--C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme était si peu préparée à cette nouvelle!...

--Parfaitement! parfaitement! disait le curé.

Grand'mère et ces demoiselles agitaient les bras autour de Félicie, qui voulait parler encore et qui étouffait. Elle porta son mouchoir à ses lèvres; on dut la soutenir.

Monsieur le curé s'essuyait le front, à l'ombre, son chapeau à la main.

Madame François s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me rappelèrent tout à coup ces lentilles par où l'on regarde, dans les baraques foraines, des exécutions de criminels célèbres ou des naufrages.

--Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous disons de tout ça? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman bien fraîche et bien jolie?

Je rougis, sans répondre, et détournai la tête, parce que madame François exhalait une petite odeur de moisi.

Mais elle tenait à s'informer:

--Ah! c'est peut-être bien aussi que notre tante Planté nous avait découvert une maman à son goût?... Ce n'est pas une bête, notre tante Planté: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur une perle?...

Je dis, avec une assurance à la Fridolin:

--Ce n'était pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais eu une petite soeur pour jouer.

--Voyez-vous ça! dit-elle, à cet âge-là, ça a déjà ses idées sur les personnes!

Le comble de la disgrâce pour Félicie fut de devoir, après sa crise, demander pardon au prêtre:

--Monsieur le curé, j'ai eu la parole un peu vive...

Il fit le geste de l'absoudre.

--Je savais bien, chère madame, que votre nature est foncièrement chrétienne.

--Heu! heu! bougonnait Félicie; on a tant d'occasions de s'indigner!

Il l'exhorta à la patience, à la douceur. Les hommes ne sont-ils pas tous frères, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre?

--Pourvu qu'ils paient! dit Félicie.

Grand'mère et ces demoiselles se redressèrent. Allait-elle repartir?

Par bonheur, les mots se métamorphosaient dans l'oreille de l'abbé Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en effet l'argent servait à accomplir de belles et grandes choses. C'était trop l'avis de Félicie; nul argument ne pouvait la frapper davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction avec elle-même; mais, comme elle était sincère, elle baissait le ton. Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur goût commun de la richesse. Tout à coup, Félicie s'avisa:

--Mais votre créole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions! Vos Américains cherchent à l'écouler sur le continent, comme leur camelotte!... Qui sait?... un laissé pour compte, peut-être bien? Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roulé sur le pavé des deux mondes, de venir épouser un notaire de province!... Allez! allez!... Ce niais de Nadaud a donné dans le miroir aux allouettes!

X

COUP SUR COUP

Félicie partit un matin, au grand étonnement du pays qui ne croyait point à ce voyage.

--Plus souvent, disait Pidoux, que ma'me Planté irait à Paris dépenser de l'argent!... Pour ce qui est de se faire ôter son mal avec un couteau, c'est trop chanceux!

On avait fait la malle, précipitamment, la veille, au reçu d'un télégramme de Philibert. Les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin peuplé d'ombres; les papillons nocturnes heurtaient l'abat-jour, et toutes sortes de petites bêtes ailées venaient mourir au pied de la lampe. Félicie distribuait ses vêtements à Valentine agenouillée devant la caisse de bois noir, et elle inscrivait chaque objet, comme autrefois l'argenterie au bord du puits perdu. Entre temps, elle confiait à sa soeur:

--Mon testament est chez M. Laballue... Comme cela, il n'y aura pas d'indiscrétions.

L'émotion l'étouffait; elle s'épuisait à le dissimuler: de temps en temps, elle allait jusqu'à la fenêtre et s'y penchait, implorant le secours de l'air. Une courte pluie était tombée; la terre avait de l'odeur; des tampons d'ouate s'effilochaient à passer rapidement sous la lune; suspendue à la nuit par un fil invisible, une chauve-souris, petite loque de velours, oscillait lentement et en mesure.

--Madame, venez donc voir où je mets votre linge fin...

Elle tint à emporter une paire de draps.

--Si je n'en reviens pas, vous comprenez, je ne veux pas être ensevelie dans du linge d'hôpital.

Elle recommanda à Fridolin d'avoir bien soin de donner à boire aux abeilles.

--Que je vous dise: si vous voyez que le chèvrefeuille est trop lourd, n'ayez pas peur de tailler à même; il ne s'agit pas de laisser déchausser la muraille!... Ah! pendant que j'y pense, n'oubliez pas que c'est le cerisier près des framboises qu'il faut cueillir le premier.

À huit heures du matin, nous étions tous réunis sous le marronnier des communs, où Fridolin attelait la calèche. Valentine parut, portant des cartons, un panier, un sac, un parapluie, une ombrelle.

Mademoiselle Victoire, humide de rosée, revenait du jardin avec une gerbe de fleurs:

--Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela?

--Prends donc, prends donc: ça égaie!

On avait le coeur serré, et cela se voyait sur les figures. On ne disait mot, et puis, d'un coup, tout le monde s'élançait à la fois:

--Quel beau temps! c'est encore une chance.

--Oui, mais il ne faut pas se fier à la chaleur; as-tu bien ta couverture?

--Et ta quinine?

--Je parie qu'on n'a pas mis tes pantoufles!

--Tâche d'avoir un coin!

Tout cela n'était que du remplissage; tout cela avait déjà été dit. Mais le silence faisait peur.

Clarisse accourut en essuyant sa main fraîchement rincée, et elle la tendit à sa maîtresse. Félicie la prit:

--Bonjour, ma fille; portez-vous bien!... Et ne les laissez pas mourir de faim!...

Fridolin, sérieux et droit, la main aux naseaux de la jument, dit d'une voix forte:

--Si madame est bien décidée à prendre le train, ce n'est pas le moment de raconter la trahison de Bazaine!

--Allons! dit Félicie.

Ces demoiselles la baisèrent à grand bruit. L'oncle Planté, timide et bourru, s'approcha.

Félicie vint à son aide:

--On peut bien s'embrasser, une fois dans la vie, dit-elle.

Ils s'embrassèrent, ce qui fit sourire. Mais l'oncle Planté écrasa deux larmes, de ses gros doigts velus.

Grand'mère et moi montâmes dans la voiture, car nous devions aller jusqu'à la gare. Félicie s'installa. Elle jeta un dernier coup d'oeil sur ses bâtiments familiers: l'écurie, l'étable, le toit aux lapins, la boulangerie, le pigeonnier. Elle désigna un pauvre fuchsia au bord d'une fenêtre:

--Faites donc attention! dit-elle, le fuchsia vous tombera sur la tête, un de ces quatre matins!

Elle aperçut, sous le décrottoir, les chaussures à semelles de bois qu'elle avait mises la veille pour sa dernière promenade, et elle dit encore:

--Rentrez donc mes galoches!

Fridolin nous emportait.

On nous apprit, à notre retour, que Pidoux était venu au premier vent du départ de Félicie. Il paraissait très étonné, et, ce voyage ne lui convenant pas, il avait commencé à faire du bruit dans la cuisine.

--Prenez garde, Pidoux! madame pourrait avoir manqué le train!...

Il était retourné chez lui. Il guettait notre rentrée et fut aussitôt que nous à la maison. Sa colère éclata: il ne craignait plus personne.

Il accusait Félicie d'avoir «vendu le pauvre monde» en s'esquivant juste au moment où les affaires de Gruteau empiraient.

--Faudrait pas venir nous dire qu'elle ne l'a pas fait exprès: c'est d'hier que le premier billet Fantin est arrivé protesté à Beaumont!

--C'est un hasard, dit grand'mère; si Félicie l'avait su, elle ne serait pas partie tranquille, quoiqu'elle vous ait répété cent fois que ces affaires ne la regardent pas.

--Elles ne la regardent pas? Eh bien! et vous, êtes-vous ma'me Fantin ou ne l'êtes-vous point?

--Mais, mon pauvre ami!...

--Il n'y a point d'ami!... Je causons affaires!

On dut recourir à l'oncle Planté. Il manquait d'arguments. Il se montra avec son fouet, son chien, ses jurons. Il tonna, fit plus de bruit que le métayer; les aboiements de Mirabeau s'élevèrent sur le tout et le couvrirent. Pidoux repassa la porte, la menace à la bouche.

La cuisinière secouait la tête:

--Il faut que madame soit loin, pour qu'on voie des choses pareilles!...

Mon père arriva à l'improviste. Ce n'était pas son jour. Était-il possible que la tante eût quitté Courance d'une manière si brusque, sans dire adieu? Il n'avait guère été flatté d'apprendre cela par Clérambourg.

--Comment?... par Clérambourg?

--Il sait tout... Si j'avais été prévenu plus tôt, je me serais hâté de faire part à ma tante d'une nouvelle qui doit apporter une certaine modification à ma vie...

Grand'mère le regarda par-dessus ses verres de lunettes:

--Avouez donc que vous accourez vous acquitter de la petite formalité aussitôt que Félicie a les talons dehors...

--Permettez!...

--Vous avez tort de vous effrayer: ma soeur n'est pas un croquemitaine. Si c'est pour sa santé que vous redoutiez l'effet de «la nouvelle», rassurez-vous: elle a essuyé le premier feu. Nous sommes informés.

--Ah!

--Pas par Clérambourg, nous autres, mais par des étrangers aussi... Cela fait compensation.

Il y eut un petit silence embarrassant. Mademoiselle Adélaïde tricotait; sa soeur se levait presque toujours lorsque la conversation devenait difficile. Grand'mère cousait avec une application feinte, et mordait son fil.

--Ma conduite n'a rien d'incorrect. Somme toute, c'est par égard pour vous qui me représentez le passé, les souvenirs... toujours très chers, très respectés... que j'ai hésité à vous entretenir de... mes projets, tout au moins avant une certaine période de temps révolue...

On le laissa aller.

--Rien ne pressait, d'ailleurs: cela ne se fera pas encore de sitôt. Le bruit public donne une consistance prématurée à des choses lointaines...

Il s'arrêta. À l'ordinaire, il m'eût dit: «Eh bien! gamin?» et il m'eût pris sur son genou. Il n'y songea pas. Il avait l'air de m'annoncer, à moi aussi, «la nouvelle», et, pour la première fois, ma présence le gênait. Ces dames le sentaient bien et je crois qu'elles en éprouvaient un malin plaisir.

Enfin, il se donna du ton:

--J'épouse..., dit-il.

--Si nous sortions? interrompit grand'mère.

On se leva. Le malheureux s'épongea le front avant de franchir le seuil, et il fit au moins vingt pas sur le sable avec sa belle-mère et ses tantes avant de pouvoir ajouter un mot. Grand'mère se retourna pour m'ordonner d'aller jouer. Mais je restai planté là, tout rouge, tout penaud et ayant une grande envie de pleurer à cause de l'embarras atroce où j'avais vu mon père.

M. Laballue vint le mercredi, comme à l'ordinaire; non pas faute d'être averti du départ de Félicie, mais il eût jugé indécent de s'abstenir.

Ces dames furent sans complaisance: elles avaient cessé de le flatter depuis que ses services ne s'imposaient plus. Le dîner et la soirée furent on ne peut plus pénibles. Cependant M. Laballue se montra courageux et galant jusqu'au bout: il fit la lecture à haute voix, comme s'il s'adressait à son amie absente, et coucha. Il eût pu se venger en nous apprenant une mauvaise nouvelle qu'il savait, mais il ne le fit pas; et, le lendemain, il monta en voiture en nous disant:

--À mercredi prochain!

La mauvaise nouvelle nous arriva par le facteur qui parla, vingt minutes durant, avant de toucher à son verre de vin et de remettre le courrier à Valentine. Les souscripteurs de grand'père Fantin, impayés, poursuivaient. Le bruit courait la ville et prenait les proportions d'un scandale.

Fridolin aspira de l'air et dit:

--C'est l'écroulement de la maison!