La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Chapter 3

Chapter 33,701 wordsPublic domain

Sur le côté gauche de la cour d'honneur, entre la Bertaudière et la Bazinière, on remarquait des constructions sur pilotis (_n_) où étaient conservées les Archives de la Forteresse, et, un peu plus loin (_e_), l'entrée de la chapelle. À droite l'entrée de quelques chambres construites dans l'ancienne porte de ville entre les tours du Trésor et de la Chapelle, puis le _Cabinet_: salle basse et obscure, véritable cachot où était obligé de s'enfermer, en toute hâte, le prisonnier qui se promenait dans la cour lorsque la sentinelle qui le surveillait, entendant venir quelqu'un, lui criait: «Au Cabinet!» Les prisonniers ne devaient, ni voir, ni être vus de personne. À ce propos, Linguet écrit: «J'ai souvent compté que sur une heure, durée de la plus longue promenade il y avait trois quarts d'heure consommés dans l'inaction cruelle et humiliante du cabinet.»

C'est en effet dans la cour d'honneur que certains prisonniers obtenaient l'insigne faveur de passer une heure au plus par jour, surtout depuis que le comte de Launay avait été nommé gouverneur.

Avant lui, les prisonniers pouvaient se promener au grand air sur les tours et dans le jardin du bastion.

Alléguant le petit nombre de ses gardiens et autres faux prétextes, de Launay supprima ces promenades. La vérité, c'est que ce despote orgueilleux et avare, qui mesurait l'eau, le pain et le feu à ses prisonniers, avait loué le jardin du bastion à des maraîchers, ainsi que les fossés extérieurs.

C'est encore dans la cour d'honneur que se trouvait la fameuse horloge de la Bastille, autre emblème de la cruauté de ses pourvoyeurs. Voici, du reste, ce que dit Linguet de son odieuse ornementation: «On y a pratiqué un beau cadran; mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration l'on y a jointe? des fers parfaitement sculptés! Il a pour support deux figures enchaînées par le col, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps: les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un noeud énorme; et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une femme[18]: voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés: une grande inscription gravée en lettres d'or sur un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines, etc.»

[Note 18: Est-ce une erreur ou intentionnellement que Linguet dit: «une femme». D'après le dessin que nous donnons de l'horloge de la Bastille et les documents qu'il nous a été donné de consulter au Musée Carnavalet, les deux figures représentaient un vieillard et un homme dans la force de l'âge.]

Quand le ministre Breteuil eut connaissance du mémoire de Linguet, il voulut voir lui-même cette horloge et, dès qu'il la vit: «Dans deux heures je veux que ces chaînes soient enlevées»; deux heures après les statuettes en étaient délivrées.

De l'autre côté du bâtiment moderne, dont il a été parlé plus haut, se trouvait la _cour des Cuisines_ ou _cour du Puits_, longue de 72 pieds, large de 42. Les tours du Coin et du Puits y avaient leur entrée.--Dans le massif qui reliait ces deux tours, on voyait les chambres des porte-clefs, des gens de cuisine, des domestiques de certains prisonniers et celles de quelques détenus. Le sous-sol en était occupé par des cachots les plus malsains de la Bastille (_c, [/c]_) ne prenant air et jour que par une étroite barbacane donnant sur le fossé où s'ouvrait la bouche de l'égout de la rue Saint-Antoine. C'est dans un de ces cachots que mourut Jean Cardel.

Il y avait aussi _des oubliettes_ à la Bastille; elles avaient été construites par Louis XI, _dans la tour de la Liberté_!

Cette cour du Puits était un véritable foyer d'infection toujours entretenu par les détritus de toutes sortes qu'on y laissait séjourner et pourrir.

Bien que de même hauteur, toutes les tours de la Bastille n'avaient pas le même nombre d'étages.

Les tours du Trésor et de la Chapelle n'avaient que deux étages et pas de cachots inférieurs; les tours de la Liberté et de la Bertaudière avaient trois étages et des cachots.

Au contraire, les quatre tours du Coin, du Puits, de la Comté et de la Bannière avaient cinq étages de prisons et des cachots; les deux étages supérieurs avaient des doubles planchers, l'un en chêne, l'autre en sapin, séparés par un bourrage.

L'étage supérieur se nommait «_la Calotte_», nom qui lui venait de la forme de son plafond voûté en dôme comme celui des cachots inférieurs[19]; les calottes étaient aussi redoutées que les cachots. C'était l'étage le plus malsain de la tour: en hiver il s'y formait une couche de glace sur les parois des murs; en été, le plomb des plates-formes y entretenait une chaleur intolérable. L'excès de ces deux températures était également meurtrier.

[Note 19: D'après les coupes et élévations de plan de la Bastille par Caffiéri (Musée Carnavalet) certains étages des tours étaient voûtés comme les calottes.]

On accédait aux différents étages des tours par un escalier tournant, particulier à chacune d'elles et muni de plusieurs portes dans sa hauteur.

L'intérieur des prisons affectait la forme octogonale. Ces pièces étaient assez grandes (15 à 20 pieds de haut et à peu près autant de large) pour y loger de 3 à 4 prisonniers; moins inhabitables que les calottes, elles étaient cependant très chaudes en été et très froides en hiver.

L'ameublement, nous dit l'auteur de la _Bastille dévoilée_, se composait: «d'un lit de serge verte avec rideaux semblables; une paillasse et un matelas; une table ou deux, deux cruches, un chandelier et un gobelet d'étain; deux ou trois chaises, une fourchette, une cuiller et l'assortiment complet d'un briquet; par faveur spéciale de petites pincettes très faibles et deux grosses pierres en guise de chenêts».

Toutes les chambres des tours avaient une cheminée garnie, dans son intérieur, de forts barreaux de fer. Dans les autres chambres on installait quelquefois un poêle.

Les fenêtres qui donnaient air et jour dans ces prisons méritent une description spéciale.--Dans le principe, «elles formaient d'assez grandes baies et chaque chambre en avait deux on trois, ce qui aidait à la circulation de l'air, prévenant ainsi l'humidité et l'infection». Mais le zèle d'un gouverneur _bien pensant_ les fit réduire à une, qu'il transforma en longue meurtrière garnie de trois grilles: une en dedans du mur, une au milieu de son épaisseur et la troisième en dehors: cette dernière était souvent munie d'une hotte en bois.--Par un rafinement de cruauté ces grilles, d'un pouce d'épaisseur, étaient disposées de manière que les barreaux de l'une fussent exactement sur les vides de l'autre. Grâce à cet ingénieux moyen, leurs mailles de quatre pouces de large se trouvaient ainsi réduites à deux pouces à peine.--Enfin pour arriver au vitrage intérieur de quelques-unes de ces meurtrières, il fallait monter trois marches de un pied chacune et dans l'épaisseur du mur se trouvait ménagé un petit espace formant le cabinet d'aisances.

Les cachots, horribles caves situées à dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour des prisons et à cinq pieds au-dessus du fond du fossé, avaient un _ameublement_ beaucoup plus _modeste_: un peu de paille, une pierre en guise de siège, des chaînes, des carcans et une cruche!

Les malheureux qu'on y enfermait ne pouvaient vivre longtemps dans ces cloaques, sur une terre toujours boueuse où pullulaient les rats, les crapauds, les araignées et nombre d'autres animaux, aussi immondes.

L'ensemble de la forteresse était protégé par deux larges et profonds fossés, presque toujours à sec, sauf pendant les fortes crues de la Seine: le fossé extérieur qui entourait le bastion, et le fossé de la Bastille qui l'entourait spécialement, l'isolant même de son bastion.

Le fossé de la Bastille était limité par un mur de 36 pieds de haut (12 mètres) qui lui servait de contrescarpe.--Sur tout le contour intérieur de ce mur régnait une galerie en balcon, soutenue par des potences en bois; on l'appelait: _les rondes_. En effet, sur ce balcon se promenaient quatre sentinelles surveillées par de fréquentes rondes d'officiers. Ces sentinelles avaient pour consigne de garder à vue la forteresse et de tirer impitoyablement sur quiconque chercherait à s'en évader.

Pour assurer leur vigilance, on les forçait à sonner une cloche toutes les heures pendant le jour; tous les quarts d'heure pendant la nuit.

La communication entre le bastion et la Bastille avait été assurée dès 1553 au moyen d'un pont dormant appuyé sur une culée en pierres qui faisait partie de ce bastion et relié à la forteresse par un pont-levis servant de porte à la baie ouverte dans le massif qui joignait la tour de la Comté à celle du Trésor.--Quand le sieur de Launay supprima les promenades sur le bastion, il fit démolir le pont dormant et lever le pont-levis; voilà pourquoi, en 1789, il ne restait de cet ensemble que la culée en pierre.

Enfin, sur l'extérieur du mur de contrescarpe du fossé de la Bastille, étaient adossées de petites boutiques d'artisans louées par le gouverneur.

Maintenant, pour arriver à l'intérieur de la Bastille, il fallait franchir une quantité d'obstacles que nous allons énumérer:

D'abord, rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournelles, on passait sous une voûte, au-dessus de laquelle se trouvaient des locaux servant de magasins d'armes[20]. On se trouvait alors dans une cour beaucoup plus longue que large appelée: «_Cour du passage_»[21], facilement accessible au public, à la condition expresse de n'y pas stationner. Une sentinelle faisait du reste respecter cette consigne et en chassait le public, à l'arrivée d'un prisonnier.

[Note 20: On lit dans Piganiol de la Force (1742--t. IV, p. 422): «Sur la première porte de la Bastille, c'est-à-dire sur celle qui donne dans une petite place qui est en cet endroit de la rue Saint-Antoine, est un magasin d'armes où l'on en trouve de toutes espèces et en grande quantité. Les curieux y remarqueront d'anciennes armures de chevalerie et ils trouveront toutes ces choses d'une propreté et dans un arrangement qui les surprendront agréablement.»]

[Note 21: Aujourd'hui rue Jacques-Coeur.]

Six des petites boutiques d'artisans dont nous avons déjà parlé en formaient le côté gauche; le côté droit se composait de magasins et de constructions servant de caserne aux invalides. Dans cette cour il y avait la porte (_O_) du petit arsenal derrière laquelle se trouvait la «_Cour de l'Orme_[22]».

A. Tour de la chapelle; B. Tour du Trésor; C. Tour de la liberté; D. Tour de la Bertaudière; E. Tour du coin; F. Tour du Puits; G. Tour de la Comté; H. Tour de la Bazinière; I. Salle du Conseil; J. Bastion et jardin du bastion; K. Bibliothèque; L. Escalier du fossé extérieur ou du bastion; M. Donjon du bastion; N. Guérites du chemin de ronde; O. Porte du Petit arsenal; P. Chapelle; R. Corps de garde de l'avancée; T. Tambour intérieur X. Entrée de la Bastille rue Saint-Antoine.

a. Puits de la Bastille; c[/c]. Cachots; d. Cuisines (constructions sur pilotis); e. Entrée de la Chapelle; f. Postes fontaines; g[/g]. guérites extérieures; h. culée de l'ancien pont reliant le bastion à la forteresse; m. corps de garde intérieur; n. Archives (constructions sur pilotis); p. Porte de bois ouverte dans le mur du fossé; y. Emplacement de la porte Saint-Antoine démolie en 1788.

Ponts-levis de l'avancée et de la forteresse.

.....Barrières à coulisses de l'avancée.]

[Note 22: Ainsi appelée à cause d'un grand orme qui ombrageait l'un de ses coins.]

Au fond de la cour du Passage, des barrières en bois et à coulisses, précédaient un fossé suivi lui-même d'un mur élevé, percé d'une porte et d'un portillon avec ponts-levis; cet ensemble se nommait «_l'Avancée_».

À droite de l'Avancée, et longeant le mur du petit arsenal: les écuries et remises du gouverneur; à gauche la guérite (_g_) du factionnaire. Le pont-levis du portillon restait abaissé tout le jour, sauf dans des cas particuliers.

L'avancée franchie, on entrait dans «_la cour du Gouvernement ou Première cour_». À droite on y voyait l'hôtel du gouverneur, jolie construction moderne; à gauche, le poste (R) de l'avancée et la guérite (_[/g]_); au fond en face, la terrasse du gouverneur limitée à gauche par une construction comprenant des appartements et l'escalier (L) des fossés extérieurs. À côté, dans le mur de contrescarpe du fossé de la Bastille, _la porte de bois_ (_p_), assemblage de fortes planches de chêne ferrées. Derrière cette porte, un pont dormant en pierres d'une longueur de quinze toises (30 mètres) reposant sur deux arches et s'avançant sur le fossé, jusqu'à quelques mètres de la porte de la forteresse.

Sur ce pont, à droite en venant de la première cour, des constructions légères comprenant: des cuisines, des logements et la salle de bain du gouverneur.

À son extrémité, un peu élargie sur la gauche en face du portillon de la forteresse, ce pont était muni d'une barrière de bois; on y voyait aussi les appuis et amarres des ponts-levis de la porte et du portillon.

L'un des deux ponts-levis abaissé, le fossé franchi, on entrait dans la Bastille.

Là, on se trouvait en présence d'une sorte de cage remplaçant la herse, où veillaient des sentinelles; derrière cette cage, les lourdes portes bardées de fer de la forteresse.

Passé ces portes, on était sous la sombre voûte de la prison, agrandie au moyen d'un tambour intérieur (T) dans lequel on avait aménagé le corps de garde (_m_).

Enfin, derrière ce tambour, la grande cour des prisons.

Voilà ce qu'étaient la Bastille et ses annexes.

C'est à ce formidable ensemble de défenses que le peuple de Paris résolut de donner assaut le 14 juillet 1789.

PRISE DE LA BASTILLE

I

ÉVÉNEMENTS PRÉLIMINAIRES

La guerre d'Amérique qui coûta un milliard et demi à la France, les inondations et la grêle qui amenèrent la famine pendant l'hiver de 1788, avaient épuisé les finances du royaume, accru la misère du peuple et augmenté les embarras du gouvernement. Sur les conseils de Necker, Louis XVI voulut recourir aux emprunts, le Parlement refusa. Il tenta la convocation des notables qui se séparèrent sans rien résoudre. Alors le cardinal de Brienne proposa l'impôt du timbre et la subvention territoriale; le parlement refusa de nouveau: il fut exilé a Troyes. Bientôt rappelé il déclina encore tout pouvoir d'enregistrer ces impôts et demanda instamment la convocation des États généraux.

Ils furent convoqués pour le 5 Mai 1789 à Versailles.

C'est alors que des clubs se formèrent à Paris et en province: _on y parlait des droits du peuple_ et le peuple apprit qu'il avait des droits.

Pendant ce temps les députés avaient rédigé les _Cahiers de demandes_; les trois ordres (noblesse, clergé et tiers état) s'étaient entendus pour obtenir des réformes sérieuses; le tiers surtout insistait au nom du peuple et, au nombre de ses justes revendications se trouvaient: la souveraineté de la nation, l'égalité devant la loi, l'inviolabilité de la propriété, la liberté naturelle, civile, religieuse, etc., etc., l'abolition des lettres de cachet et la DÉMOLITION DE LA BASTILLE TANT COMME FORTERESSE MENAÇANT LA CAPITALE QUE COMME PRISON D'ÉTAT.

Trompé par son entourage, Louis XVI ne comprit pas à quelle révolution les esprits étaient préparés. Il ne vit dans les demandes du tiers état qu'un désir exagéré d'innovation contre lequel il devait promptement réagir. Aussi le tiers fut-il abreuvé d'outrages ridicules. Il s'agissait de la vérification des pouvoirs: le tiers se rend dans la salle des États, les deux autres ordres s'abstiennent!

Las de tant d'arrogance et fatigué de tous ces tiraillements, le tiers, sur la proposition d'un de ses membres, l'abbé Siéyès, se constitue en ASSEMBLÉE NATIONALE (17 juin 1789).

Dès ce jour la royauté n'exista plus que de nom.

À la séance royale du 23 juin, une déclaration lue par le garde des sceaux cassa les résolutions prises par les députés du tiers comme «_illégales et_ inconstitutionnelles» et ordonna «_que la distinction des trois ordres fut conservée en son entier_». Après cette lecture, le roi leva la séance et se retira suivi de la noblesse et du clergé. Le tiers état seul resta dans la salle. Sommé par le grand maître des cérémonies, M. de Dreux-Brézé, de se retirer: «_La nation assemblée ne peut recevoir d'ordres_,» répondit le président Bailly et Mirabeau se levant avec impétuosité ajouta: «_Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on suggère au roi. Mais vous ne sauriez être son organe auprès de L'Assemblée nationale vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler._»

Le grand maître des cérémonies se retire,--«_Messieurs_, dit simplement Siéyès, _vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. Délibérons._»

Ce jour-là, la cause du peuple triomphait, sa souveraineté commençait, le coup d'État avortait.

Cependant le roi laissait quand même l'aristocratie ourdir des complots. Cette conduite lui attira la haine et le mépris du peuple qui se voyait trompé. Mais ce qui porta surtout au comble la colère des Parisiens, ce fut l'appel de 20,000 hommes de troupes étrangères pour protéger la couronne.

Cet appel était le prélude d'un autre coup d'État décidé par la cour et la noblesse.

On essaya d'abord d'une émeute. Des misérables, la plupart soudoyés, tentent d'entraîner le peuple à l'attaque de la maison Réveillon (rue St-Antoine)[23].

[Note 23: «Réveillon, le plus riche des fabricants de papier de Paris, employait un très grand nombre d'ouvriers à sa manufacture de la rue Saint-Antoine. On fit habilement courir le bruit qu'il allait réduire de moitié le salaire de ses ouvriers; on lui attribua même les propos les plus violents à leur égard; enfin, on chercha à soulever contre lui la population du faubourg Saint-Antoine. La famine et la misère publique avaient attiré une foule d'étrangers prêts à toutes les besognes. Ce furent ces individus, inconnus du vrai peuple, qui l'excitèrent à la révolte, au pillage, à l'incendie. Malheureusement quelques citoyens payèrent de leur vie leur trop prompte crédulité. Quoi qu'il en soit, le sang versé fut fécond et le piège ainsi tendu aux patriotes amena l'aurore de la liberté!»]

Vains efforts! le vrai peuple, celui qui combattra demain pour sa liberté, ne prend aucune part à ce honteux pillage!

C'est alors que, trompée dans son attente, la cour prit de nouvelles dispositions.

S'il faut brûler Paris, disait Breteuil, on le brûlera! et le vieux maréchal de Broglie prend le commandement en chef des troupes de la contre-révolution.

Il avait pour lieutenants: le maréchal des logis d'Autichamps, de Bezenval, de Choiseul, Narbonne, Frislard, le prince de Lambesc, de Berchigny, de Telhuses, de Lambert et du Châtelet.

Depuis longtemps déjà «_les Communes[24]_» avaient demandé au roi le renvoi des soldats étrangers; ils réitéraient chaque jour leur demande: le peuple s'en inquiète, disaient-ils.--À ces justes réclamations, le roi _fit répondre_: que les troupes étaient là pour protéger les délibérations de l'Assemblée et, comme dernier défi aux Parisiens, le 12 juillet, on apprend que Necker a reçu la veille l'ordre de quitter la France sur-le-champ et incognito.

C'était entrer résolument dans la voie de la réaction.

[Note 24: On nommait ainsi les députes du tiers.]

Alors on vit se former des groupés menaçants dans toutes les rues et surtout au Palais Royal où déjà l'on criait: aux armes!--C'est là que Camille Desmoulins harangue la foule, raconte l'exil de Necker et peint l'attitude menaçante des soldats étrangers.--Aux armes, citoyens! C'est le tocsin d'une Saint-Barthélémy des patriotes s'écrie-t-il, il faut nous reconnaître, et arrachant une feuille d'arbre, il s'en improvise une cocarde: chacun l'imite. Puis, brandissant un pistolet, il entraîne le peuple sur ses pas.

Le buste de Necker, couvert d'un crêpe et celui du duc d'Orléans qui avait donné son adhésion _aux communes_, sont portés sur la place Louis XV[25].--C'est un dimanche: les rues, la place et les Tuileries sont encombrées de promeneurs.

[Note 25: Aujourd'hui place de la Concorde.]

Des dragons du Royal-Allemand se précipitent et brisent les bustes.

Des railleries et des pierres accueillent ces soldats étrangers; ils ripostent à coup de fusil et le prince de Lambesc, _un Autrichien, parent de la reine_, charge la foule à la tête d'un corps de Suisses et du Royal-Allemand. Un vieillard M. Chauvet, instituteur, est tué par le prince lui-même, puis, un des gardes françaises qui se sont mêlés au peuple est sabré par un dragon allemand: Vengeance! vengeance! Ce cri est poussé de toutes parts.

C'est alors que paraît la proclamation du nouveau ministère: (maréchal de Broglie, de la Galicière, Foulon et Laporte).

À cette nouvelle; la colère des Parisiens ne connaît plus de bornes; c'est le _pacte de famine_ renouvelé et la banqueroute à courte échéance.

La population entière se soulève. On sonne le tocsin, le tambour bat dans chaque rue, les boutiques d'armuriers, jusque-là respectées, sont forcées et, à 11 heures du soir, le peuple à peine armé, aidé de gardes françaises, défait les troupes royales massées sur la place Louis XV et les force à se retirer à Versailles.

La Bastille seule est encore occupée militairement.

En quelques heures 48,000 citoyens sont devenus soldats. On forge des armes à la hâte, car on prévoit un retour offensif des troupes ennemies. Au milieu de cette bagarre, _les électeurs de Paris se rendent à l'Hôtel de Ville et s'y établissent en comité permanent_, sous la présidence de M. de Flesselles, prévôt des marchands, pour organiser la milice et donner des chefs à la Révolution.

Pendant ce temps, le peuple agit: il arrête et transporte à l'Hôtel de Ville, d'abord un convoi de farines destiné aux troupes royales, puis le chargement d'un bateau rempli de barils de poudre enlevés à l'arsenal pour les conduire à Rouen. Mais les armes manquent et Flesselles s'efforce de dérouter ceux qui lui en demandent en leur indiquant des dépôts qui n'existent plus. Chaque échec augmente la colère du peuple qui pressent une nouvelle trahison[26].

[Note 26: En effet, après la prise de la Bastille, on trouva, dans une des poches du gouverneur de Launay, un billet ainsi conçu: «_J'amuse les Parisiens avec des cocardes; tenez bon jusqu'au soir et vous aurez du renfort.--Signé: Flesselles._» Ce billet fut l'arrêt de mort du dernier prévôt des marchands. CARNOT.--_La révolution française._]

Depuis l'affaire de la maison Réveillon, le peuple surveillait la Bastille. Il avait vu le gouverneur réparer ses ponts-levis, pratiquer de nouvelles meurtrières et mettre ses canons en batterie.

Là encore la perspicacité des Parisiens n'a pas été mise en défaut, car le dernier registre d'écrou de la Bastille (1782-1789) nous apprend que:

Le 29 juin.--_M. de Crosne est venu avec un conseiller au Parlement, voir le château; conduits par M. le gouverneur, ils sont montés sur les tours._