La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Chapter 2

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À l'égard du pain, tous le printemps, tout l'été, tout l'automne de l'année dernière, jusqu'au 15 décembre, l'on ne m'a monté que du pain le plus horrible du monde, pétri de toutes les balayures de farines du magasin du boulanger dans lequel j'ai constamment trouvé mille graillons, gros comme des pois et des fèves, d'un levain sec et dur, jaune et moisi, qui désignait assez que ce pain était commandé exprès et qu'il était tout composé des échappées ou restants qui s'attachent contre le bois de la machine où l'on pétrit et que l'on râclait soigneusement après qu'elles s'étaient aigries. Moi, qui ne suis pas difficile à contenter, nombre de fois j'ai eu de la peine de manger la seule moitié de la croûte du dessus, bien sèche et bien émiettée.

«J'ai eu plusieurs fois la démangeaison de vous en parler, mais n'ayant rien pu gagner à l'égard de l'eau, même depuis votre arrivée, et mes plaintes à ce sujet m'ayant occasionné une scène des plus désagréables avec Monsieur le Gouverneur, j'ai gardé le silence pour éviter toute nouvelle altercation. J'attribue la violente secousse de douleurs et de convulsions que j'ai ressenties dans tous mes membres le 19 octobre dans la nuit et qui me tiennent en crainte d'une paralysie dans le bras droit et dans les jambes, à ce mauvais pain; je lui attribue cette crise de même que les ressentiments que j'ai encore quelques fois et l'horrible dépôt qui s'était formé dans mes jambes, dans mes pieds et mes mains tout cet hiver, ayant eu constamment six doigts de mes deux mains empaquetés et mes deux jambes depuis deux doigts au-dessus de la cheville, et les cinq doigts des pieds percés chacun de quinze à vingt trous. M. le chirurgien à qui je les ai montrés plusieurs fois, pourra vous confirmer cette vérité.»

Le seul crime de Pellissery était d'avoir critiqué le ministère Maurepas, au sujet de ses opérations financières, dans une brochure intitulée: _Erreurs et désavantages des emprunts des_ 7 _janvier et_ 9 _février_ 1777.

De la Bastille, après avoir refusé sa liberté au prix d'une place d'espion dans les finances, Pellissery fut enfermé à Charenton où il était encore en 1789.

Pour compléter ces tristes tableaux d'un despotisme éhonté, nous empruntons à l'avocat-journaliste Linguet l'émouvante description de sa prison:

«En hiver, dit-il, ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre; en été ce sont des poêles humides, où l'on étouffe, parce que les murs en sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher.

Le peu de lumière que, dans les belles journées, y laisse transpirer l'unique lucarne grillée, ne peut servir qu'à en faire mieux distinguer l'obscurité.

«Il y en a une partie, et la mienne était de ce nombre, qui donne directement sur le fossé où se dégorge le grand égout de la rue Saint-Antoine; de sorte que, quand on le nettoie, on en été dans les jours de chaleur un peu continuée, ou après chaque inondation, accident assez commun au printemps et en automne dans ces fossés creusés au-dessous du niveau de la rivière, il s'en exhale une infection pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins, que l'on appelle chambres, elle ne se dissipe que très lentement.

«C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire; c'est là que, pour ne pas étouffer entièrement, il est obligé de passer les jours et souvent les nuits, collé contre la _grille intérieure_, qui l'écarte même du trou taillé en forme de fenêtre, par laquelle coule jusqu'à lui une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau par cette sarbacane étroite ne servent souvent qu'à épaissir autour de lui la fétidité qui le suffoque.

«En hiver, malheur à l'infortuné qui ne peut pas se procurer l'argent nécessaire pour suppléer à ce qu'on distribue de bois au nom du roi. Autrefois il se délivrait sans compte et sans mesure, en raison de la consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes d'ailleurs privés de tout, et réduits à une immobilité si cruelle, sur la quantité de feu qu'ils croyaient nécessaire pour décoaguler leur sang engourdi par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulagement, ou de cette distraction, sans en restreindre la dépense.

«L'intention est sans doute encore la même: les procédés sont changés. Le gouverneur actuel (de Launay) a fixé la consommation de chaque reclus à _six bûches grosses ou petites_. On sait qu'à Paris les bûches d'appartement ne sont que la moitié de celles du commerce, parce qu'elles sont sciées par le milieu. Elles n'ont qu'environ dix-huit pouces de longueur. L'économe distributeur a soin de faire choisir dans les chantiers ce qu'il est possible de trouver de bois plus mince, et, ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre, par préférence, les fonds des piles, les restes de magasins, dépouillés par le temps et l'humidité de tous leurs sels et abandonnés pour cette raison à bas prix..... _Six de ces allumettes composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille!_

«On demandera ce qu'ils font quand elle est disparue: ils font ce que leur conseille _en propres termes_ l'honnête gouverneur: _ils souffrent_!»

Voilà ce qu'était le régime de la Bastille sous Louis XVI, car Pellissery et Linguet ne furent ni mieux ni plus mal traités que les autres prisonniers de ce temps.

Remontons maintenant au règne de Louis XIV et terminons par le récit d'un acte de basse monstruosité.

Après la révocation de l'édit de Nantes (1685)[8], les persécutions religieuses commencèrent. On enferma nombre de huguenots à Vincennes, au Châtelet, à la Bastille.

[Note 8: Sous cette dénomination, on désigne un acte par lequel Louis XIV enleva aux protestants la liberté de conscience qui leur avait été accordée par Henri IV en 1598. Les conséquences de cet acte furent désastreuses: 230,000 protestants quittèrent la France, emportant à l'étranger, non seulement, les secrets de notre industrie, mais encore cette intrépidité, cette valeur militaire qui fut toujours l'apanage de la France.

Un grand nombre d'entre eux se réfugièrent en Allemagne et chaque fois que leurs fils vinrent en France à la tête des bataillons prussiens, ils nous firent cruellement payer le séjour de ces _missionnaires bottés_ que leurs ancêtres durent loger au nom du roi. Ces missionnaires firent cependant l'admiration de Mme de Sévigné:

«_Les Dragons_, écrivait-elle le 28 octobre 1685, _ont été très bons missionnaires,_» et en parlant de l'édit de révocation:

«_Rien n'est si beau que se qu'il contient; jamais aucun roi n'a fait ni ne fera rien de plus mémorable_.»

Et le vieux Le Tellier ne comprit pas qu'il signait un des plus grands malheurs de la France.]

L'un d'eux, Jean Cardel (de Tours) resta dix-neuf ans dans les cachots de Vincennes, chargé de fers et accablé de coups par ordre du gouverneur, le sieur Bernaville, auquel la Reynie (Lieutenant général de police) avait recommandé ce prisonnier: «Faites tous vos efforts, lui avait-il dit, afin de convertir M. Cardel, pour qui j'ai une considération toute particulière.» Bernaville, qui prenait les conseils du père Lachaise, jésuite français, confesseur du roi, traduisit _convertir_ par _torturer_.

Transféré à la Bastille, Cardel y trouva quelque pitié dans son gouverneur M. de Baisemeaux. Mais sous le gouvernement du sieur Benigne d'Auvergne de Saint-Mars, secondé par son neveu, un soudard du nom de Corbé, le malheureux Cardel fut replongé dans les fers. _Ce martyr y resta en tout trente années_.

Son seul crime fut, à la vérité, son continuel refus d'abjurer sa religion!

Saint-Mars le fit enfermer presque nu dans le plus hideux des cachots où, pendant les crues de la Seine, il resta de longs jours avec de l'eau jusqu'au cou!

Quand on le trouva mort sur sa paille, véritable fumier, il était enchaîné par les reins, par les mains et par les pieds. _La clémence du gouverneur lui avait, paraît-il, épargné le carcan qui, à lui seul, pesait 60 livres!_

De telles atrocités dignes des geôliers de la féodalité et des bourreaux de l'inquisition se passent de commentaires.

Il nous suffit de livrer à la réprobation universelle ceux qui les exécutèrent, ceux qui les ont commandées et ceux qui les ont laissées faire.

Un seul homme _osa_ tenter d'adoucir les souffrances des prisonniers; malheureusement il resta trop peu de temps au département de Paris. Cet homme de bien, c'était le premier président de la cour des aides, directeur de la librairie, M. Lamoignon de Malesherbes, qui, devenu ministre, eut pour premier souci de visiter les prisons: «Il en fit sortir tous ceux qui étaient innocents ainsi que ceux qui, par la longueur de leur captivité se trouvaient trop punis et ordonna que des soins délicats et des attentions touchantes consolassent les infortunés que leurs délits bien constatés l'empêchaient de faire élargir.»

Comme on le voit, par les lettres et récits que nous venons de reproduire, le régime de la Bastille n'était pas ce qu'ont dit certains auteurs, car son histoire serait un long martyrologe.

Tontes ces ignominies, qui commençaient à se répandre dans le public, jointes à la tyrannie croissante du pouvoir qui l'opprimait chaque jour davantage, devaient bientôt faire éclater la juste colère du peuple.

Jeter bas cette mystérieuse et lugubre prison, la terreur et la menace de quatre siècles, fut dès lors son unique cri, son unique espérance!

La prise de la Bastille, par le peuple de Paris, fut donc, outre un acte d'humanité, une habile mesure stratégique.

LA PORTE SAINT-ANTOINE

Quand il fut décidé que la porte Saint-Antoine serait reportée en dehors de la forteresse, qui devait être ainsi complètement isolée, on la construisit sur la gauche de la Bastille, en venant de Paris, et en arrière du fossé qui protégeait déjà le rempart.

En 1380, elle affectait la forme d'une construction massive, plus haute que large, à quatre faces. La face qui regardait l'extérieur était ornée de quatre tourelles ou échauguettes au-dessus d'une voûte unique munie d'un pont-levis. Ce dernier reposait sur un pont dormant reliant la porte à la contrescarpe près de laquelle il était lui-même coupé par un autre pont-levis; entre ces deux ponts-levis, une herse.

En 1573, ce système de ponts fut remplacé par un seul pont dormant en pierres terminé, du côté du faubourg, par une vaste demi-lune ornée de statues placées aux tournants nord et sud du fossé extérieur. À cette même époque, la porte fut transformée en un magnifique arc de triomphe, sous lequel Henri III passa, le 4 septembre 1573, à son retour de Pologne; cet arc fut remanié en 1660.--Plus tard, en 1671, l'architecte Blondel le restaura et le compléta au moyen des deux portes «qui sont aux côtés de celle du milieu qui est la plus grande[9]», de statues et de bas-reliefs, pour l'entrée de Louis XIV à Paris, ainsi que l'indique l'inscription de l'attique ainsi conçue: «_Ludovico Magno, Præfectus et Ædiles, anno 1672._»

[Note 9: Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 428.]

Cet arc-porte ne subit plus de transformations jusqu'à sa démolition en 1788; on ouvrit alors un boulevard sur la rue du Rempart[10] et, à la place du Bastion Saint-Antoine, des fossés et du jardin des _Arbalestriers_ devenus rue Amelot, on commença à élever tout un quartier neuf (1788-1789).

[Note 10: Le boulevard Beaumarchais actuel.]

La porte Saint-Antoine dont nous donnons la représentation est décrite en ces termes par Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 422:

«On prétend que cette porte fut bâtie sous le règne d'Henry II pour servir d'arc de triomphe à la mémoire de ce prince. D'autres assurent qu'elle fut élevée pour l'entrée du Roy Henri III revenant de Pologne, mais je n'ai vu nulle part la preuve ni de l'un, ni de l'autre de ces deux sentimens. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il y avait ici une porte l'an 1671 lorsque François Blondel fut chargé de la restaurer. Cet ingénieur, qui n'était pas moins habile dans l'architecture que dans les autres parties des mathématiques, conserva l'ancien ouvrage de cette porte, et continua de chaque côté l'Ordre Dorique dont on l'avoit décorée. Ce monument a neuf toises de largeur sur sept ou huit de hauteur. À la porte ou ouverture qui était au milieu, Blondel en ajouta deux autres, une de chaque côté qui ont presque la même hauteur et la même largeur, et qui rendent l'entrée de la ville plus facile aux voitures......

«La face qui est du côté du faubourg (_et que représente notre dessin_) est ornée de refands et d'un grand entablement Dorique qui règne sur toute la largeur, et lequel est surmonté d'un Attique, en manière de piédestal continu, aux extrémités duquel sont deux obélisques.

«Dans les niches pratiquées entre les pilastres, sont deux statues qui représentent les suites heureuses de la Paix faite entre la France et l'Espagne en 1660. Celle qui est à main droite tient une anchre au bas de laquelle il y a un dauphin. Cette figure est allégorique à l'_Espérance_ que la France avoit conçue de cette paix qui avoit été cimentée par le mariage du roy Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche Infante d'Espagne. L'autre statue est la _Sûreté_ publique qui est désignée par cette figure qui s'appuye sur une colonne avec une attitude et un visage si tranquilles, qu'elle fait connoître qu'elle n'a plus rien à craindre. Ces deux statues sont de _François Anguière_, et des chefs-d'oeuvre.

«Au-dessus de ces niches sont deux vaisseaux qui sont allégoriques à celui que la ville de Paris porte dans l'écusson de ses armes.

«Sur une espèce de console formée par la saillie de la clef de la voûte du grand portique, est un buste du Roy Louis XIV, fait d'après le naturel par _Girard Vanopstal_, sculpteur, et qui a été peint en bronze pour le détacher du corps de la maçonnerie.

«Deux figures qui représentent la Seine et la Marne, sont à demi-couchées sur les impostes, et sont regardées comme des chefs-d'oeuvre de sculpture[11]. Les uns disent qu'elles sont de Maître _Ponce_ et les autres de _Jean Gougeon_. Ce qu'il y a de plus constant, c'est que leur excellence fit qu'on les conserva lorsqu'en 1660 on rebâtit cette porte.

[Note 11: Ces deux figures sont conservées dans le Jardin du Musée de Cluny (côté de la rue de Cluny).]

L'attique est formé par une grande table de marbre noir au-dessus de laquelle sont les armes de France et de Navarre, en deux écussons joints ensemble, entourés des coliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, et surmontées d'une couronne fermée. Deux trophées d'armes achèvent de remplir le vuide de ce fronton, au-dessus duquel sont deux statues à demi-couchées, vêtues de long, et ayant des tours sur leurs têtes. Celle qui tient sur ses genoux une couronne fermée et fleurdelisée, représente la _France_. L'autre tient un petit bouclier et quelques dards, et désigne l'_Espagne_. Elles se donnent la main en signe d'amitié et d'alliance.

«L'himen qui est plus haut, au milieu d'un attique en manière de piédestal continu, semble approuver et confirmer cette union qu'il a fait naître. D'une main il tient son flambeau allumé, et de l'autre un mouchoir. Les extrémités de ce piédestal continu sont terminées par deux pyramides, aux pointes desquelles sont des fleurs de lys doubles et dorées de même que les boules qui portent ces pyramides. Tontes ces figures sont de _Vanopstal_, et de quatre pieds plus grandes que le naturel.

«L'inscription qui est gravée en lettres d'or sur la grande table de marbre noir dont j'ai parlé, explique toute cette composition en nous disant que la paix des Pyrénées a été faite et cimentée par les armes victorieuses de Louis XIV, par les heureux conseils de la Reine Anne d'Autriche sa mère, par l'auguste mariage de Marie-Thérèse d'Autriche et par les soins assidus du Cardinal Mazarin.

«Voici les termes dans lesquels cette inscription est conçue:

Paci victricibus LVDOVICI XIV. Armis. Felicibus ANNÆ conciliis augustis. M. THERESIÆ nuptiis, assiduis Julii Cardinalis MAZARINI Curis Portæ fondatæ æternum firmatæ Præfectus Urbis Ædilesque sacravere Anno M. DC. LX

«Les deux portes qui sont aux côtés de cette du milieu qui est la plus grande, n'ont été percées qu'en 1672. Comme il paroit par les inscriptions qui sont dans deux tables de l'attique sur l'une desquelles on lit:

LUDOVIGO MAGNO Præfectus et Ædiles Anno R. S. H.[12] 1672.

«Sur l'autre de ces deux portes est écrit:

Quod Urbem auxit, Ornavit, Locupletavit. P. C.[13].

[Note 12: R. S. H. signifient: Reparatæ salutis hominum.]

[Note 13: P. C. signifient: Posuerunt Consules.]

«Avant de quitter cette porte, je dois remarquer qu'elle est bâtie sur une des culées du _Pont Dormant_, ainsi nommé à cause que l'eau qui est dessous ne coule point, et est une eau dormante.»

Enfin, on construisit les deux corps de garde avec fontaine publique, de la place Saint-Antoine et devant la Bastille (rue Saint-Antoine en face de l'entrée de la forteresse).

DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN 1789

EN 1789, la Bastille se composait de huit grosses tours rondes de 73 pieds de haut avec des murs de 6 pieds d'épaisseur. Elles étaient reliées par des massifs de même hauteur et de 10 pieds de large.--L'ensemble de ces tours et de ces massifs affectait la forme d'un parallélogramme irrégulier, légèrement en saillie du côté du faubourg. Les plates-formes garnies de créneaux et de machicoulis étaient armées de 15 pièces de canons.

Un fossé large et profond l'isolait complètement.

C'est en 1553, quand on modifia une partie des fortifications de la capitale, que fut construit, tel qu'il était en 1789, le bastion[14] destiné a protéger la Bastille en croisant ses feux avec celui de la poudrière[15] et celui de Saint-Antoine[16].

[Note 14: On lit dans Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 420: «Les fortifications qu'on y voit furent commencées le 11 d'Août de l'an 1533 et ne furent achevées qu'en 1559. Elles consistent en une courtine flanquée de bastions, et bordée de larges fossés à fond de cuve. Les propriétaires de Paris furent taxés pour cette dépense, depuis quatre livres, jusqu'à vingt-quatre livres tournois.»]

[Note 15: Ce bastion était situé à peu près vers le milieu du boulevard Bourdon actuel.]

[Note 16: Cet autre bastion s'élevait sur l'emplacement actuel des premiers numéros pairs du boulevard Beaumarchais.]

Chaque tour avait son nom: la tour _de la Chapelle_ (À du plan, page 60) et celle du _Trésor_ (B) furent les premières édifiées. Peu après on construisit la tour _de la Liberté_ (C) et celle _de la Bertaudière_ (D). À cet ensemble de quatre tours on ajouta celles _du Coin_ (E) et _du Puits_ (F). Enfin la tour de la _Comté_ (G) et celle de la Bazinière (H) furent élevées les dernières.

_Tour de la Chapelle_.--C'est dans cette tour, qu'au XVe siècle, se trouvait la chapelle de la Bastille qui fut ensuite transférée dans l'épaisseur du massif entre la tour de la Liberté et celle de la Bertaudière (P). Linguet en décrit ainsi l'intérieur: «Dans le mur d'un de ses côtés, celui qui faisait face à l'autel, il y avait six petites niches sans jour ni air. On y enfermait le prisonnier, qui ne pouvait voir l'officiant que par une lucarne vitrée et grillée, semblable à un tuyau de lunette. En revanche, il avait devant les yeux _un tableau représentant Saint Pierre aux liens_.»

_Tour du Trésor_.--Ainsi nommée lorsque Henri IV y déposa les économies destinées à créer le Trésor de l'État. Marie de Médicis, pendant sa régence, dilapida les 15.870.000 livres d'argent comptant qui s'y trouvaient[17].

[Note 17: On lit dans les _Mémoires de Sully_: Le Roy avoit en 1604 sept millions d'or dans la Bastille et sur l'an 1610, en avait pour lors quinze millions huit cent soixante et dix mille livres d'argent comptant, dans les chambres voûtées, coffres et caques, étant en la Bastille; outre dix millions qu'on en avait tirés pour bailler au trésorier de l'épargne.]

Sur la partie extérieure du massif qui reliait ces deux tours, on voyait encore en 1789 l'arcade qui fut la première porte Saint-Antoine. Le vide en avait été comblé tout en ménageant dans l'épaisseur de la voûte un certain nombre de chambres.

_Tour de la Liberté_.--Ce nom, qui semble un euphémisme, lui fut donné vers 1380, à la suite d'un assaut des Parisiens, qui crièrent pour la première fois: «Liberté! liberté!!» C'est dans cette même tour, dit l'historien anonyme de Charles VI, que le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, avait été enfermé «_pour y faire pénitence perpétuelle au pain de tristesse et à l'eau de douleur, comme fauteur d'infidélité judaïque, comme hérétique, etc., etc_.»

Au rez-de-chaussée de cette tour se trouvait la chambre de la question qui fut supprimée quand Louis XVI abolit la torture. Il paraît, cependant, qu'un certain Alexis Danouilh y fut mis, en 1783 à la question ordinaire et extraordinaire.

_Tour de la Bertaudière_.--Elle devait son nom à un certain Bertaud, maçon, qui se tua en tombant de sa plate-forme pendant sa construction. Son troisième étage servit de prison au Masque de fer, pendant cinq années.

_Tour de la Bazinière_.--En 1663, un sieur de la Bazinière, trésorier de l'Epargne, y fut enfermé; elle conserva son nom.

_Tour de la Comté_.--On ne connaît par l'origine de ce nom.

_Tour du Coin_.--Cette tour tirait son nom de sa situation au coin de la rue Saint-Antoine.

_Tour du Puits_.--C'était au pied de cette tour qu'avait été creusé le puits de la Bastille.

Les tours de la Chapelle, du Trésor, de la Liberté, de la Bertaudière, de la Comté et de la Bazinière avaient leur entrée sur une cour de 120 pieds de long sur 72 de large appelée cour d'honneur, grande cour ou cour des prisons. Trois des côtés de cette cour étaient formés par les tours et les courtines; une construction moderne, d'aspect bourgeois, hante de trois étages, édifiée en 1761, sous le règne de Louis XV, ainsi que l'indiquait une inscription en lettres d'or sur marbre noir, en formait le quatrième côté.

Le rez-de-chaussée de cette construction, surélevé de quelques marches, était occupé par la Salle du Conseil (I du plan, page 60) où le lieutenant général de police interrogeait les prisonniers et par la Bibliothèque (K) installée en 1383.--Entre ces deux pièces principales se trouvaient des chambres de domestiques, le logement du porte-clefs chef et le passage qui faisait communiquer la cour d'honneur et la cour des cuisines.

Au premier étage et au-dessus de la Salle du Conseil se trouvait l'appartement du Lieutenant du roi; au second celui du major; au troisième ceux du chirurgien et de l'aumônier. Au premier, au second et au troisième étages au-dessus de la Bibliothèque il y avait des chambres destinées à des prisonniers de distinction punis par leur famille, ou à des prisonniers malades soignés à leurs frais.