Chapter 18
«Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette... Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.
«Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois.
Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait.
«Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite, l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse.
«Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur.
«Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver ensuite la force de continuer!...
Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis, parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai, jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!» Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence, racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son procédé.
«Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit; parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.»
Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison, les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre: il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé de travaux!
La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre et passer ce dont on avait besoin.
Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.
«Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le fourneau.»
Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.
«Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua la main de son voisin, il affecta une vive joie.
«Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui, j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...» Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir, le sauva, en s'impatientant.
«Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous désirez?
--Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse. D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste du bouillon, car la servante perdait la tête.
«Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.»
Mais elle s'entêtait, demeurait debout.
«Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.»
Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait Jory sur les pâtées qu'il aimait.
Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles, près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité. Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin: c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon rire de jeunesse:
«Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes... N'est-ce pas? vous autres!».
Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!...
«Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie, accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant, lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima.
«Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout des lèvres:
«Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tâte, c'est raide de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre! murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi, je signe ce qu'on voudra.» Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui jouait l'homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie figure inquiétante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux, la coupe de la barbe lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt encore de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles. C'était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part, cette idée maligne que, pour réussir, il ne fallait plus avoir rien de commun avec ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni les habitudes. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou trois salons dans sa chance, non pas en mâle brutal comme Jory, mais en vicieux supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur le retour.
Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se donner une importance, car il avait la prétention d'avoir fait Fagerolles, comme il prétendait jadis avoir fait Claude.
«Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi? En voilà un encore qui me répète!
--Ah! il en a, lui, des articles!» soupira Mahoudeau.
Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s'entêtant à une rudesse de niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. Ne lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'éloges ses toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinément violentes.
«As-tu lu, toi, l'article de Vernier? répéta Jory à Gagnière. N'est-ce pas qu'il dit ce que j'ai dit?» Depuis un instant, Gagnière s'absorbait dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet du vin tachait de rouge. Il sursauta.
«Hein! l'article de Vernier?
--Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.» Stupéfait, il se tourna vers celui-ci.
«Tiens! on écrit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus... Ah! on écrit des articles sur toi; pourquoi donc?» Un fou rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce, croyant à une farce méchante. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi: il s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de la vie! Que devenait la conscience?
Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On ne mangeait plus, seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes.
«Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria, tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert. Le ménage aidait, elle remettant les salières dans un tiroir, lui donnant un coup de main pour plier la nappe.
«Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne nullement.»
Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre, lui offrit un cigare, que celui-ci refusa.
«Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu rapportes. Hein? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je pense de ton talent. Tu es le plus fort...» Il se montrait très humble, sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il reconnaissait, malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité s'aggravait d'une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se décida, les lèvres tremblantes.
«Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu ça, franchement?» Claude hésita une seconde, puis en bon camarade:
«Oui, il y a des choses très bien.» Déjà, Fagerolles saignait d'avoir posé cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il s'excusait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine, exaspéré contre sa maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la main à Henriette, pour prendre congé. «Comment! vous nous quittez si vite?
--Hélas! oui; chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau, qu'il travaille pour la décoration... Et, comme je suis un de ses titres, j'ai dû jurer de paraître.» Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier étage: depuis le mariage, c'était elle qui soignait la vieille mère infirme, s'absentant ainsi à plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois.
Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde, sans attaque directe.
Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre, des haussements d'épaules, tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas exécuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se prosternèrent, l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah! il était temps qu'il revînt, car lui seul, avec ses dons de grand peintre, sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu. Depuis le Salon des Refusés, l'école du plein air s'était élargie, toute une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches, d'impressions bâclées en trois coups de pinceau; et l'on attendait l'homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en chefs-d'oeuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir un siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face envahie d'une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé déjà. «Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me cherche encore!» Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les deux autres s'entêtaient, il ne put retenir cette phrase:
«Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes embêtés du succès de Fagerolles.» Ils se récrièrent, éclatèrent en protestations. Fagerolles! le jeune maître! quelle bonne farce! «Oh! tu nous lâches, nous le savons, dit Mahoudeau.
Il n'y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous, maintenant.
--Dame, mon cher, répondit Jory, vexé, tout ce que j'écris sur vous, on me le coupe. Vous vous faites exécrer partout... Ah! si j'avais un journal à moi!» Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherché les siens, elle lui répondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et discret, qu'il avait lui-même jadis, quand il sortait de la chambre de sa mère. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les tasses. Mais la soirée s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra à des bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le poêle, où il ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences régnaient, une sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée épaissie des pipes. Même Gagnière, à un moment, quitta la table, pour se mettre au piano, où il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec les doigts raides d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente ans.
Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la réunion. Il s'était échappé d'un bal, désireux de remplir envers ses anciens camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa cravate blanche, sa grosse face pâle exprimaient à la fois la contrariété d'être venu, l'importance qu'il donnait à ce sacrifice, la peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il évitait de parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener chez Sandoz. Quand il eut serré la main de Claude, sans plus d'émotion que s'il l'avait rencontré la veille, il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve dont il essuyait les plâtres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il s'occupait des constructions de son beau-père, toute une rue à bâtir, près du parc Monceau.
Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre.
La vie avait-elle donc emporté déjà les soirées d'autrefois, si fraternelles dans leur violence, où rien ne les séparait encore, où pas un d'eux ne réservait sa part de gloire?
Aujourd'hui, la bataille commençait. Chaque affamé donnait son coup de dent. La fissure était là, la fente à peine visible, qui avait fêlé les vieilles amitiés jurées, et qui devait les faire craquer, un jour, en mille pièces. Mais Sandoz, dans son besoin d'éternité, ne s'apercevait toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des autres, partis en conquérants. Pourquoi changer ce qui était bon? est-ce que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes, puis éternellement goûtée?
Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s'en aller, somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin de ses affaires, lorsqu'on eut arraché du piano Gagnière hypnotisé, Sandoz, suivi de sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument les accompagner jusqu'au bout du jardin, à la grille. Il distribuait des poignées de main, il criait: «À jeudi, Claude!... À jeudi, tous!... Hein? venez tous!--À jeudi!» répéta Henriette, qui avait pris la lanterne et qui la haussait, pour éclairer l'escalier.
Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau répondirent en plaisantant:
«À jeudi, jeune maître!... Bonne nuit, jeune maître!» Dehors, dans la rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les quatre autres remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur, presque sans échanger un mot, l'air étourdi d'être depuis si longtemps ensemble. Sur le boulevard, une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses jupes, après avoir prétexté des épreuves qui l'attendaient au journal. Et, comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en alla seul, roulant des idées tristes, là-bas, jusqu'à la rue du Cherche-Midi.--Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur ancienne table, en face de Gagnière silencieux. Le café n'avait pas changé, on s'y réunissait toujours le dimanche, une ferveur s'était déclarée même, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu à peu submergé par la banalité montante des élèves du plein air. À cette heure, du reste, le café se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas, vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagnière, très à l'aise, comme chez lui, indifférent aux bâillements de l'unique garçon qui s'étirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux vagues.
«À propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc à Mahoudeau, ce soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du ciel... Hein? tu pioches la théorie des couleurs complémentaires.» Mais l'autre ne répondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu, finit par murmurer, avec un sourire d'extase:
«Haydn, c'est la grâce rhétoricienne, une petite musique chevrotante de vieille aïeule poudrée... Mozart, c'est le génie précurseur, le premier qui ait donné à l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent surtout, ces deux-là, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven, la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau des Médicis! Un logicien héroïque, un pétrisseur de cervelles, car ils sont tous partis de la symphonie avec choeurs, les grands d'aujourd'hui!» Le garçon, las d'attendre, se mit à éteindre les becs de gaz, d'une main paresseuse, en traînant les pieds. Une mélancolie envahissait la salle déserte, salie de crachats et de bouts de cigare, exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations; tandis que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un ivrogne.
Gagnière, au loin, continuait à suivre la chevauchée de ses rêves.
«Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des morts, au milieu des saules éplorés et des chênes qui tordent leurs bras... Schubert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs d'argent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai, si naturel, sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon homme, ah! non, certes! mais si étonnant tout de même par l'abondance de son invention, par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des voix et de la répétition enflée du même thème... Ces trois-là, pour aboutir à Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant après Weber la symphonie dans l'opéra, donnant l'expression dramatique à la formule inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe féodale, le mysticisme militaire, le frisson des légendes fantastiques, un cri de passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalité des instruments le récitatif dramatique accompagné symphoniquement à l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'oeuvre est construite... Un grand bonhomme! un très grand bonhomme!
--Monsieur, vint dire le garçon, je ferme.»