L'Œuvre

Chapter 17

Chapter 173,896 wordsPublic domain

«Où l'as-tu prise, ta femme?» Cela ne parut pas le surprendre, ses idées s'en allaient à l'abandon.

«Elle arrivait de province, elle était chez une dame, et honnête pour sûr.

--Jolie?

--Mais oui, jolie.» Un instant, Irma retomba dans son rêve; puis, avec un sourire:

«Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi, alors!» Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:

«Bientôt trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque à la porte. Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain près du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on bâtit. J'ai flairé un coup par là.» On était revenu au salon, elle s'arrêta devant une glace, fâchée de se voir si rouge.

«C'est pour cet hôtel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouvé l'argent?».

Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se refaisait sa tête de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'oeuvre d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute réponse:

«Regarde! le revoilà, mon Titien!» Déjà, au milieu des rires, elle les poussait vers le vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude, sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des yeux. Dans la rue, il éprouva un malaise. L'air froid le dégrisait, un remords le torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.

«Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un cigare, qu'il avait pris dans la boîte, avant de partir. Tu sais, d'ailleurs, ça n'engage à rien: on déjeune, on dîne, on couche; et bonjour; bonsoir, on va chacun à ses affaires.» Mais une sorte de honte empêchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon, excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla de monter serrer la main à Bongrand, il fut ravi de l'idée, tous deux gagnèrent le boulevard de Clichy.

Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste atelier, où il n'avait point sacrifié au goût du jour, cette magnificence de tentures et de bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'était l'ancien atelier nu et gris, orné des seules études du maître, accrochées sans cadre, serrées comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul luxe consistait en une psyché Empire, une vaste armoire normande, deux fauteuils de velours d'Utreché, limés par l'usage. Dans un coin, une peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan. Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un costume de travail spécial, et ce fut en culotte flottante, en robe nouée d'une cordelière, le sommet du crâne coiffé d'une calotte ecclésiastique, qu'il reçut les visiteurs.

Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses pinceaux à la main.

«Vous voilà! Ah! la bonne idée!... Je pensais à vous, mon cher. Oui, je ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour, et je me disais que je ne tarderais pas à vous voir.» Sa main libre était allée d'abord à Claude, dans un élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en ajoutant: «Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez donc tous les deux! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour jusqu'à la dernière minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacrées journées de novembre.» Il s'était remis au travail, debout devant un chevalet où se trouvait une petite toile, deux femmes, la mère et la fille, cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée.

Derrière lui, les jeunes gens regardaient. «C'est exquis», finit par murmurer Claude.

Bongrand haussa les épaules, sans se retourner.

«Bah! une petite bêtise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai fait ça sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.

--Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et de lumière, reprit Claude qui s'échauffait. Ah! la simplicité de ça, voyez-vous, la simplicité c'est ce qui me bouleverse, moi!»

--Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de surprise.

«Vous trouvez? ça vous plaît, vraiment?... Eh bien, quand vous êtes entrés, j'étais en train de la juger infecte, cette toile... Parole d'honneur! je broyais du noir, j'étais convaincu que je n'avais plus pour deux sous de talent.» Ses mains tremblaient, tout son grand corps était dans le tressaillement douloureux de la création. Il se débarrassa de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le vide; et cet artiste vieilli au milieu du succès, dont la place était assurée dans l'École française, leur cria:

«Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore une grosse émotion de débutant, le coeur qui bat, une angoisse qui sèche là bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon Dieu! vous autres, si vous ratez une oeuvre, vous en êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre, grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu piétines sur place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus longtemps possible; et, si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de l'époque, dans l'oubli où tu es de tes oeuvres immortelles, éperdu de ton effort impuissant à créer davantage!» Sa voix forte s'était enflée avec un éclat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une angoisse.

Il marcha, il continua, emporté comme malgré lui par un souffle de violence:

«Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait toujours, que la joie n'était pas d'être arrivé là-haut, mais de monter, d'en être encore aux gaietés de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre, il faut y passer soi-même... Songez donc; on espère tout, on rêve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est dévoré d'un tel appétit de gloire, que les premiers petits succès emplissent la bouche d'un goût délicieux. Quel festin, quand on va pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'écorche avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la garder. Alors, l'abomination commence, on a épuisé l'ivresse, on la trouve courte, amère au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a coûté.

Plus d'inconnu à connaître, de sensations à sentir. L'orgueil a eu sa ration de renommée, on sait qu'on a donné ses grandes oeuvres, on s'étonne qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus vives. Dès ce moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle là-bas, il ne reste qu'à mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas être fini, on s'entête à la création comme les vieillards à l'amour, péniblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la fierté de s'étrangler, devant son dernier chef-d'oeuvre!» Il s'était grandi, ébranlant le haut plafond de l'atelier, secoué d'une émotion si forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un élève qui a besoin d'être encouragé:

«Alors, vraiment, ça vous paraît bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique. Dès que je me mets à une étude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme cet animal de Chambouvard, ou bien y voir très clair et ne plus peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile?» Claude et Jory restaient immobiles, étonnés, embarrassés devant ce sanglot de grande douleur, dans l'enfantement.

À quel instant de crise étaient-ils donc venus, pour que ce maître hurlât de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation, sous les gros yeux ardents dont il les suppliait, des yeux où se lisait la peur cachée de sa décadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient l'opinion que le peintre, depuis sa _Noce au village_, n'avait rien fait qui valût ce tableau fameux.

Même, après s'être maintenu dans quelques toiles, il glissait désormais à une facture plus savante et plus sèche.

L'éclat s'en allait, chaque oeuvre semblait déchoir. Mais c'étaient là des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis, s'exclama:

«Vous n'avez jamais rien peint de si puissant!» Bongrand le regarda encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son oeuvre, s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il eût fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il murmura, se parlant à lui-même:

«Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutôt que de dégringoler!» Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque large, où, il restait de la carrure obstinée du paysan, dans le croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit.

Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau, demanda:

«C'est vendu?» Le peintre eut un geste vague d'excuse.

«Non... Ça me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos.» Et, sans cesser de travailler, il continua, mais goguenard à présent. «Ah! on commence à en faire un négoce, avec la peinture!... Positivement, je n'ai jamais vu ça, moi qui tourne à l'ancêtre... Ainsi, vous, l'aimable journaliste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes, dans cet article où vous me nommiez! ils étaient deux ou trois cadets là-dedans qui avaient tout bonnement du génie.» Jory se mit à rire.

«Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.

Et puis, le public aime ça, qu'on lui découvre des grands hommes.

--Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres. Fichtre! nous n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de la peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité. Et quelle publicité! un charivari d'un bout de la France à l'autre, de soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des oeuvres, ces pauvres oeuvres annoncées par des salves d'artillerie, attendues dans un délire d'impatience, enrageant Paris pendant huit jours, puis tombant à l'éternel oubli!

--C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là, déclara Jory, qui était allé s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son temps, que, diable!» Bongrand secouait la tête; et il repartit, dans une hilarité énorme:

«Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes maîtres!» Mais, comme si une association d'idées s'était produite en lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:

«À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?

--Oui», répondit simplement le jeune homme.

Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin:

«En voilà un qui vous pille!».

Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire, car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint, dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis, ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction.

Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix, hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses brosses, dans ses deux poings fermés.

«Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités de finesse.

--On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très dangereux avec Naudet.»

Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules:

«Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet, qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras, les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la moue devant l'oeuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques sous de capital, dans des opérations prudentes.

Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art, qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans l'espoir qu'elle montera.

Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. «Vous avez du génie, mon cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents francs.

--Mais vous êtes fou! il en valait douze cents.

Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon cher? il en vaut deux mille! Je le prends à deux mille. Et, dès aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu, mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en charge.» Le voilà parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le promène chez ses amateurs, parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par mordre et demande le prix. «Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--Écoutez, je vous propose une affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le reprendre à six mille dans un an, s'il a cessé de vous plaire.» Du coup, l'amateur est tenté: que risque-t-il? bon placement au fond, et il achète. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf ou dix dans l'année. La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lancées par des banquiers, et autour desquelles on se bat à coups de billets de banque!...

Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lorsqu'on frappa. Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.

«Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.» Naudet, très correct, sans une moucheture de boue, malgré le temps atroce, saluait, entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre dans une église.

«Très heureux, très flatté, cher maître... Et vous ne disiez que du bien, j'en suis sûr.

--Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix tranquille. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs, doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes.» Sans s'émouvoir, Naudet souriait.

«Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher maître, rien ne me blesse de vous.» Et, tombant en extase devant le tableau, les deux petites femmes qui cousaient:

«Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah! cette lumière; cette facture si solide et si large! Il faut remonter à Rembrandt, oui, à Rembrandt!... Écoutez, cher maître, je suis venu simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne étoile qui m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cédez-moi ce bijou... Tout ce que vous voudrez, je le couvre d'or.» On voyait le dos de Bongrand s'irriter à chaque phrase.

Il l'interrompit rudement.

«Trop tard, c'est vendu.

--Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dégager?

Dites-moi au moins à qui, je ferai tout, je donnerai tout...

Ah! quel coup terrible! vendu, en êtes-vous bien sûr?

Si l'on vous offrait le double?

--C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein!» Pourtant, le marchand continua à se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pâma devant d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure était mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.

Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec surprise, se permit une question.

«Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce pas?».

Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant sa toile.

Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance cachée, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:

«Il m'embête! jamais il n'aura rien!... Qu'il achète à Fagerolles!».

Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-même congé, en le laissant au travail, acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand le premier se fut séparé de son compagnon, il ne rentra pas tout de suite rue de Douai, malgré sa longue absence. Un besoin de marcher encore, de s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule journée lui emplissaient le crâne, le fit errer jusqu'à la nuit noire, dans la boue glacée des rues, sous la clarté des becs de gaz, qui s'allumaient un à un, pareils à des étoiles fumeuses au fond du brouillard.

Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner chez Sandoz: car ce dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par semaine. Venait qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littéraire: il gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collège, au temps des premières pipes. Ainsi qu'il le répétait lui-même, en faisant allusion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.

«Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à Claude, ça m'ennuie beaucoup...

--Quoi donc?

--Tu n'es pas marié... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta femme... Mais ce sont les imbéciles, un tas de bourgeois qui me guettent et qui raconteraient des abominations...

--Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle même refuserait d'aller chez toi... Oh! nous comprenons très bien, j'irai seul, compte là-dessus!» Dès six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde à découvrir le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une grande maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux autres bâtisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre la grille d'un étroit jardin: c'était là, le pavillon se trouvait au bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage, d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il entendit la voie de Sandoz, qui s'avançait en calmant le chien.

«Ah! c'est toi... Hein? nous sommes à la campagne.

On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la tête... Entre, entre... Sacré Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois donc pas que c'est un ami, imbécile!» Alors, le chien les accompagna vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse. Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher à la grille, pour éclairer le terrible escalier.

Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plantée d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la maison, très basse, de trois fenêtres de façade seulement, régnait une tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc tout neuf, installé là comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.

«Entre», répéta Sandoz.

Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée déjà d'un commencement de bien-être et de luxe.

«Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise bourgeoises.

Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.