L'otage: Drame en trois actes

Part 6

Chapter 63,866 wordsPublic domain

Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre et non pas pour partager,

Viens donc avec moi et prends ma main,

Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre,

Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée la même! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts.

O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez longtemps que nous sommes à charge aux hommes.

Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu.

Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura plus de Dieu ni de Seigneur.

La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes libres à la manière des animaux.

Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres? il n'y a point de liberté pour un gentilhomme.

Ou égaux?

Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon frère!

GEORGES.--Vous n'êtes plus ma sœur.

SYGNE.--Si, Georges, je le suis.

GEORGES.--Je ne reprendrai point cette main félonne.

SYGNE.--J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout livré, et moi-même avec! ce qui était mort.

Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai sauvé le Prêtre éternel.

Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura encore avec nous sa parole et un peu de pain, et Sa main sacrée qui lie et qui délie.

GEORGES.--Elle a délié la tienne.

SYGNE.--Je m'en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain.

GEORGES.--Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce qui nous reste à faire.

SYGNE.--Signeras-tu ces papiers?

GEORGES.--Je les signerai l'un et l'autre au nom du Roi mon maître et aux miens.

_(Il les prend, les lit et les signe.)_

Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux?

SYGNE.--Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les estafettes attendent.

Son intérêt vous garantit.

Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre aux mains de vos amis.

GEORGES.--Voici mon testament, voici la nouvelle alliance.

Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et d'alliance sans quelque sang versé?

SYGNE.--Que ce soit donc le mien?

GEORGES.--Ne me tentez pas.

SYGNE.--S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins, et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta propre loi.

Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il meure! Me voici prête.

GEORGES.--Non, non! je ne tuerai point ma pauvre enfant!

SYGNE.--O Georges, tu m'aimes encore.

GEORGES.--Mais du moins, je vous déferai de cet homme.

SYGNE.--Ne le tue pas.

GEORGES.--Tenez-vous tant à sa vie?

SYGNE.--Aussi peu qu'à la mienne.

GEORGES.--Il mourra donc de ma main.

SYGNE.--Pourquoi t'occuper de cet homme?

GEORGES.--Je délivrerai le Roi de ses promesses.

SYGNE.--Qui est mort.

Il ne peut plus rendre la parole.

GEORGES.--Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti.

SYGNE.--Je te prierais donc en vain?

GEORGES.--En vain.

SYGNE.--Fais ce que tu veux.

GEORGES.--Je vous salue.

_(Il s'éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et disparaît.)_

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SCÈNE III

_(Entre TOUSSAINT TURELURE.)_

TURELURE.--Eh bien, Madame?

_(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un regard et sonne aussitôt.)_

C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.

_(Entre un domestique.)_

Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes.

_(Entrent plusieurs officiers.)_

Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles,

Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.

Ordre de l'Empereur. Faites diligence.

_(Il distribue des plis scellés. Les estafettes sortent) A SYGNE:_

Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin.

_(Il sonne.)_

M. Lafleur.

_(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)_

Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la personne que vous savez,

Et dites que je me mets à ses pieds.

_(Sort MONSIEUR LAFLEUR)_

_(Il sonne--Entrent deux autres estafettes.)_

Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.

Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici.

_(Elles sortent.)_

_Il sonne.--(Entre UN OFFICIER.)_

TURELURE, _se redressant_.--Monsieur, quand trois heures sonneront, dites que l'on amène le drapeau.

_(Sort l'officier.)_

Voici beaucoup de besogne en peu de temps.

_(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes, la tête droite, les bras allongés le long du corps, les mains recourbées en arrière.--L'horloge grince longuement et va sonner.)_

TURELURE.--L'heure sonne.

_(A ce moment COUFONTAINE apparaît derrière la fenêtre.--Premier coup de l'heure.--Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations retentissent en même temps. SYGNE s'est jetée d'un bond devant lui.--Deuxième coup.--La scène s'est remplie de fumée. Quand elle se dissipe on voit SYGNE étendue par terre dans une mare de sang.--Troisième coup.--TURELURE enjambe rapidement le corps et se hâte vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche vers le sol, puis s'éloigne, comme tirant derrière lui un fardeau qu'on ne voit pas._

_Pause._

_Rentre TURELURE. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce.)_

TURELURE, _d'une voix de commandement_.--La baronne est blessée. Un accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette table. Le médecin, l'abbé Badilon!

Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.

_(Il sort.)_

_(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments.)_

SCÈNE IV

_(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nuit. SYGNE étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier d'argent.)_

MONSIEUR BADILON.--Sygne, mon enfant, m'entendez-vous?

_(Longue pause. Mouvement de paupières.)_

MONSIEUR BADILON, _plus bas_.--M'entendez-vous?

SYGNE.--Que dit le médecin?

MONSIEUR BADILON.--Ma fille, réjouissez-vous.

SYGNE.--C'est donc la mort qu'il m'annonce?

MONSIEUR BADILON.--Le temps de votre épreuve est fini.

_(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever.)_

MONSIEUR BADILON, _prêtant l'oreille_.--«Plus de joie...» Que dites-vous? ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.

Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de sang...»

_(Il répète)_

«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie pour me réjouir.»

_(Se parlant à lui-même)_ Tout est épuisé.

Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation.

SYGNE.--Est-il...

MONSIEUR BADILON.--Est-il mort? Georges, votre cousin?

_(Mouvement de paupières.)_

Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.

SYGNE.--... le temps...

MONSIEUR BADILON.--Le temps de lui donner l'absolution?

Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà mort.

_(Silence.)_

J'ajoute cette amertume. Mais...

SYGNE.--Je ne m'inquiète pas.

MONSIEUR BADILON.--Il est vrai. Le grand Dieu pourvoit.

SYGNE.--Ensemble.

MONSIEUR BADILON.--Les deux Coûfontaine ensemble et l'un précède l'autre tour à tour.

SYGNE.--Le parjure.

MONSIEUR BADILON.--Le voici racheté de votre sang.

SYGNE.--Le serment.

MONSIEUR BADILON.--Non point rompu, mais consommé. En Dieu le Fils qui est assis à la main droite en qui est toute parole achevée.

SYGNE.--Avec lui.

MONSIEUR BADILON.--Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef. _Coûfontaine, adsum._

SYGNE.--Jésus.

MONSIEUR BADILON.--Jésus Notre-Seigneur est avec vous.

SYGNE.--Avec lui.

MONSIEUR BADILON.--Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel, et le vêtement du sang qui l'imprègne.

SYGNE.--Tout.

MONSIEUR BADILON.--Tout est fini, tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux.

J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant pour le ciel.

Et moi je reste seul.

L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé inutile.

SYGNE _(Mouvement de la tête inachevé.)_

MONSIEUR BADILON.--Epouse du Seigneur!

Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour,

Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et qui sacrifie!

Et dites-moi que vous me pardonnez

Ce mal que je vous ai fait,

Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur,

Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante de mon cœur,

Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne soit parfaite.

SYGNE.--.... _(Mouvement des yeux)_

MONSIEUR BADILON.--La main? Que je lève ma main de nouveau et que je la tienne devant vos yeux?

SYGNE.--_(Mouvement des lèvres.)_

MONSIEUR BADILON.--Ainsi le pauvre agneau mourant entre ses gencives désarmées prend la main qui vient de l'égorger!

Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui oint et qui pardonne.

La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque matin tient élevé.

Le Fils de Dieu sous les accidents,

Que vous allez voir face à face.

_(Il tombe, à genoux devant le lit.)_

Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur!

Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde n'entendent pas,

Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos oreilles,

Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux?

Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus basse!

Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la pénitence,

C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais et me prosternais devant vous.

Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé!

Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, qui si souvent êtes venue prendre la nourriture céleste entre ses mains.

_(Silence.)_

SYGNE _(Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu.)_--... Si sainte?

MONSIEUR BADILON.--Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa vie pour ses ennemis?

SYGNE _(Sourire)_.

MONSIEUR BADILON.--Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de votre époux pour le couvrir?

SYGNE, _presque indistincte_.--Trop bonne...

MONSIEUR BADILON.--La mort? Que dites-vous?

_(Il se penche sur elle.)_

SYGNE _(Elle agite les lèvres)_.

MONSIEUR BADILON.--«Une chose trop bonne pour que je la lui eusse laissée.»

Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même?

_(Silence.--Elle commence à respirer péniblement.)_

Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.

_(Silence.--Signe que non.)_

Sygne! à ce moment où vous allez paraître devant Dieu, dites-moi que vous lui avez pardonné.

_(Signe que non.)_

Voulez-vous que je vous fasse apporter votre enfant?

_(Signe que non.)_

Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre enfant?...

SYGNE, _d'une voix distincte:_ Non.

_(Silence.--L'agonie commence.)_

MONSIEUR BADILON _(Il se lève.)_--La mort approche. Ame chrétienne, faites avec moi la recommandation et les actes d'espérance et de charité.

SYGNE _(Signe que non)_.

MONSIEUR BADILON.--Sygne, soldat de Dieu! debout! debout jusqu'au dernier moment!

SYGNE.--Tout est épuisé.

MONSIEUR BADILON.--Coûfontaine, _adsum!_

SYGNE.--Tout est épuisé.

MONSIEUR BADILON.--Jésus, fils de David, _adsum!_

_(Silence.--Le râle commence.)_

Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est exprimé jusqu'à la dernière goutte.

_(Silence.)_

Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous m'avez donné et que je vous donne à mon tour.

Eli! Je vous supplie dans le terrible secret de la dernière heure.

Seigneur, en qui tous les siècles sont comme un seul instant qui ne peut être divisé,

Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître devant vous en même temps que vous avez faites frère et sœur.

Et agréez le sang versé et cet échange entre elles qui s'est fait dans la déflagration de la poudre.

_(SYGNE se redresse tout à coup et tend violemment les deux bras en croix au-dessus de sa tête; puis, retombant sur l'oreiller, elle rend l'esprit, avec un flot de sang._

_Et MONSIEUR BADILON lui essuie pieusement la bouche et la face. Puis éclatant en sanglots, il tombe à genoux au pied du lit)._

SCÈNE V

_(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant TOUSSAINT TURELURE, un homme tenant une lanterne d'écurie, puis quatre autres portant sur le battant d'une porte démontée le corps de COUFONTAINE sous son manteau.--Ils entrent.)_

TOUSSAINT TURELURE.--Monsieur le curé, comment va la bonne?

_(Pas de réponse.)_

Madame.

_(Il prend la lanterne et, l'approchant du visage de la morte, il l'examine. Puis, déposant la lumière par terre, il fait le signe de la croix._

_Aux gens qui se tiennent par derrière):_

Avancez!

Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, et qu'on le couche sur cette table,--à côté de celui de ma femme, je dis!

Afin que les deux Coûfontaine reposent côte à côte,

Et que ceux qui ont été séparés durant la vie aient le même lit dans la mort.

Et que le poing fermé se pose dans la main ouverte.

_(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE près de SYGNE et l'on déploie sur eux le drapeau fleurdelysé. Mais la main ouverte de SYGNE sort du drap sans qu'on puisse la faire rentrer en dessous. Sur une table à la tête de la couche funèbre, couverte d'une serviette, on place un crucifix entre deux flambeaux qu'on allume et un seau d'eau bénite avec le goupillon._

_Pendant ce temps le bruit au dehors peu à peu s'est accru jusqu'à ébranler la terre, d'une armée en marche et de troupes interminables qui passent. Bruit de chevaux, roulement de l'artillerie et des fourgons._

_Puis tout à coup bruit de grelots et d'une voiture attelée de chevaux lancés à toute vitesse qui soudain s'arrêtent devant la maison. Tapage. On entend des portes qu'on ouvre violemment et toute la maison s'emplit d'une grande lumière._

_Soudain la porte à deux battants est comme arrachée du dehors et l'on entend un grand cri):_

LE ROI!

_(Entrent deux valets tenant des flambeaux et derrière eux LE ROI DE FRANCE)._

TOUSSAINT TURELURE, _s'avançant à sa rencontre_.--Sire, soyez le bienvenu dans votre propre royaume!

_(Il s'agenouille et lui baise la main)_

LE ROI.--Relevez-vous, Monsieur. Il m'est agréable de reconnaître en vous le plus utile de mes sujets.

_(Il regarde autour de lui. Son fils, son frère, et les officiers de sa suite sont entrés derrière lui et l'entourent)_

TURELURE.--Que Votre Majesté daigne excuser le désordre de cette maison.

LE ROI.--Il ressemble à celui de la France. Pauvre vieille demeure!

Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien laissé en place. Tout a subi conscription.

Mais Nous apportons la paix avec Nous.

_(Murmure flatteur dans la suite.--LE ROI aperçoit le lit funèbre devant lequel MONSIEUR BADILON est toujours en prière, et le sourcil légèrement levé vers TURELURE pour l'interroger, il le regarde pour la première fois)_

TURELURE.--Que Votre Majesté m'excuse de ne pouvoir lui cacher mes deuils domestiques.

LE ROI.--Qui est-ce?

TURELURE.--Ma femme,

Issue du sang de la France le plus pur et le plus loyal.

LE ROI, _reconnaissant les armes_.--_Coûfontaine adsum,_

Et qui est l'autre mort?

TURELURE.--Georges Agénor, mon cousin, votre fidèle serviteur et lieutenant.

Tous deux sont tombés en même temps.

Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo de cette crise soudaine.

_(LE ROI s'approche du lit majestueusement et l'asperge d'eau bénite. Puis il passe le goupillon à son fils qui l'imite, puis son frère et les gens de la suite. Et, le dernier, TURELURE, qui s'acquitte du rite avec componction)_

LE ROI, _revenu au milieu de la scène_.--Je saurai reconnaître de tels services et le sang versé pour ma cause.

TURELURE.--Un noble nom s'éteint.

LE ROI.--Il n'est pas éteint. Je sais que vous avez un fils.

_(Entre un huissier qui dit un mot à l'oreille de TURELURE)_

TURELURE.--Sire ...

LE ROI.--Je vous entends.

TURELURE.--Les Corps de l'Etat

Se sont donné rendez-vous en cette maison pour saluer Votre Majesté.

LE ROI.--C'est bien. Je leur donnerai audience incessamment.

TURELURE, _montrant à gauche_.--Ici, à gauche, les délégations du Corps législatif, du Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur.

LE ROI.--Ouvrez la porte.

_(On ouvre la porte à deux battants.--Bruit à droite)_

LE ROI.--A droite.

TURELURE.--A droite les évêques de France qui se jettent aux pieds de Votre Majesté.

Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué ici un Concile

Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane. sous la garde de la gendarmerie.

LE ROI.--De Pradt et Talleyrand pourront me présenter ces messieurs.

Ouvrez la porte.

_(On ouvre la porte de droite. Un huissier entre et parle à TURELURE)_

TURELURE.--Sire,

La délégation des Maréchaux de France demande à être présentée à Votre Majesté.

LE ROI.--Qu'ils entrent!

_(Entre la délégation des Maréchaux)_

LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire, l'Armée

Est heureuse de faire hommage à son souverain.

_(Il salue)_

LE ROI, _gracieusement lui saisissant les mains, comme si l'autre avait voulu mettre genou en terre_.--Relevez-vous, Monsieur!

Le Roi de France est fier de voir autour de son trône rétabli vos épées.

Ce n'est point à l'étranger que vous les avez remises, mais au Roi de France, Louis votre Roi, et qui est seul

_(Majestueusement)_

La paix.

_(Demi-pause)_

Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous sera pas ôtée.

Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour le salut du peuple.

Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient au père de famille.

Je reviens pour me jeter entre mon peuple et l'ennemi.

Je reviens à vous,

Non point avec, mais à travers vos ennemis, à cette heure où la France est blessée, et seules mes mains ici sont sans armes et n'en savent tenir aucune.

Et il est vrai que nous souffrons violence. Mais considérez avec équité que l'Europe ne peut se passer de la France,

Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était plus la France, ce n'était plus sa mesure et sa forme,

Non point étendue, dis-je, mais diminuée.

LE MARECHAL.--Nous sommes vos loyaux soldats et les plus fidèles de vos sujets.

LE ROI.--Demeurez et soyez Nos témoins.

_(Il s'avance au milieu de la pièce, et, se tournant un peu vers la droite, puis, vers la gauche, d'une voix forte)_

Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de l'Etat, dont j'accueille la démarche,

Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir.

_(Il revient vers la table que l'on a préparée et où sont disposés des flambeaux, des plumes, des parchemins, de la cire et le Grand Sceau de France)_

_(Entrent le ROI D'ANGLETERRE, le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR D'AUTRICHE, l'EMPEREUR DE RUSSIE, le NONCE DU PAPE.)_

Messieurs mes frères, soyez les bienvenus dans mon royaume,

Et remerciés de votre loyal service.

Souverains de l'Europe!

Soyez témoins de ce nouveau contrat que le Roi de France va signer avec son peuple.

_(Il se retourne lentement vers la fenêtre où paraissent quelques rougeurs.)_

Quelles sont ces fumées?

TURELURE.--Ce n'est rien. Quelques mauvais quartiers de Paris qui brûlent, bon nettoyage!

Quelques mauvaises têtes que Monsieur de Raguse achève de mettre à la raison.

Et le tison de la Révolution s'éteint en puant et en fumant.

LE ROI, _avec mépris_.--Ces extravagances ont pris fin. _(Il s'assied lourdement)_

Et le Roi avec la France recommence suivant l'ordre légitime.

_(Il est assis derrière la table entre les deux flambeaux. A sa gauche, TURELURE; à sa droite MONSIEUR LE DAUPHIN, LE GRAND CHANCELIER; par derrière, LES SOUVERAINS. Devant, massés dans les fenêtres, LES MARECHAUX. A droite et à gauche, LES EVEQUES et LES CORPS DE L'ETAT débordent des deux portes ouvertes. LE ROI promène lentement ses gros yeux sur l'assemblée, puis s'adressant à Turelure):_

Monsieur le Comte!

TURELURE, _ricanant_.--Je suis comte!

LE ROI.--Veuillez quérir des sièges pour Leurs Majestés.

FIN

VARIANTE

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_(Rentre TURELURE.--Il prend Sygne sous les bras et l'asseoit dans un grand et profond fauteuil. Lui-même s'assied devant elle, la regardant fixement._

SCÈNE IV

TURELURE.--Bonjour, Sygne.

_(Elle fait effort comme pour parler et n'y peut parvenir.)_

M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler?

Parlez cependant, je puis lire les mots sur vos lèvres.

_(Elle parle sans aucun son.)_

Mort? Georges, est-il mort?

_(Signe.)_

J'ai le regret de vous dire que oui.

_(Paroles sur les lèvres.)_

Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort. Trop tard. Il est trop tard.

La balle l'a frappé au front. Il est mort.

--Moi je suis vivant.

Grâce à vous, chère Sygne. _(Silence.)_

Sans prêtre, sans confession.

Et dans des dispositions, hélas! qui nous permettent de conserver quelques doutes sur son salut. _(Silence.)_

Quoi? je ne puis vous entendre.

Infinie?

La miséricorde de Dieu est infinie? C'est vrai, la miséricorde de Dieu est infinie.

Sa justice aussi. «_Nescio vos_», est-il écrit. «Je ne sais du tout qui vous êtes.»

C'est le Père qui parle ainsi.

_(Silence.)_

Texte. Vous avez beau dire que non.

_(Silence.)_

Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous dois-je!

Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.

O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement digne de l'antiquité!

C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne Ruth: J'oublierai mon pays et tes dieux seront mes dieux.

Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de l'époux que vous vous êtes choisi?

Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais avec moi et que nos os côte à côte reposent dans le même monument!

Encore non? mais moi, je vous dis que oui, et c'est moi qui suis le plus fort.

Je vous connais mieux que vous-même et ce dernier acte vous découvre à la fin.

L'amour est un lien plus fort que le sang. Et qui vous connaîtrait mieux, ma chère Sygne,

Que cet époux à qui s'est ouvert le secret de votre corps virginal?

_(Silence.)_

Du moins votre sacrifice ne fut pas vain:

Le Roi revient en France.

_(Silence.)_

Le Roi de nouveau est là et je suis son premier ministre. _(Silence.)_

Coûfontaine renaît en notre cher enfant. Voulez-vous le voir et l'embrasser?

_(Signe que non.)_

Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant?

_(Signe que non.)_

Ceci est grave. _(Silence.)_

Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains que pour vous aussi l'heure de la mort soit proche.

L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le faire venir? _(Silence.)_

Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne dites rien? _(Silence.)_

Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.

_(Silence. Elle pleure.)_

Croyez-vous que je ne vous comprenne pas?

_(Silence.)_

Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que ce prêtre vous impose le pardon.

Vous voulez bien me donner votre vie, la mort était une chose trop bonne pour me la laisser.

Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la condition nécessaire de votre salut!

_(Silence.)_

TURELURE, _lentement comme s'il épelait sur ses lèvres._

«Je n'en puis plus», dites-vous?

_(Silence.)_

TURELURE, _de même_.--«Tout est épuisé--jusqu'au fond.--Tout est exprimé--jusqu'à la dernière goutte.» Non, cela n'est pas.

Le devoir reste.

Laissez-moi vous conjurer au nom de votre salut éternel.

En vérité vous êtes un scandale pour moi, qui ne crois pas plus à ces choses que votre frère. _(Silence. Signe que non.)_

Si grande est la haine que vous me portez!

Que fut donc notre mariage?

Le mariage est un sacrement. Ce n'est point le prêtre qui fait le mariage, c'est le consentement seul.

Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est la matière de cette communion permanente.

Combien ne doit-il pas être complet qui fait de deux âmes

Une seule en une seule chair?

Un grand sacrement, dit l'Apôtre.

_(Silence.)_

Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous m'avez donné?

(Silence.)

Vos intentions étaient droites? Défaite.

Il s'agissait de sauver le Pape? Non.

Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.

_(Silence.)_

Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que vous m'entendez encore. Ah, fille fière, tu ne fléchis pas! _(Silence.)_

Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice et tu recules au dernier moment.