Part 5
MONSIEUR BADILON.--Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile?
Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché jusqu'aux racines,
Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans l'Eden de la croix!
«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints, mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir,
Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.
Tout est facile excepté de Vous contrister.
Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime
Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.
_(Il se lève)_
Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de cette victime immolée,
Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la messe.
Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu'elle a pu.
Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau intolérable,
Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon enfant unique de mes propres mains.
Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous pardonne.
_(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête)._
Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec vous!
_(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle, cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les fenêtres.)_
[1] Il prononce «broy-ées».
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
_Le château de Pantin près de Paris. Un grand salon au rez-de-chaussée avec quatre portes-fenêtres donnant sur une terrasse. Mobilier officiel du temps de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait au mur représentant l'Empereur Napoléon en costume de sacre. Toute la pièce est en désordre et souillée de boue. C'est le quartier-général de l'Armée qui défend Paris contre les Alliés, et que commande le général baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de la Seine, réunissant dans ses mains les pouvoirs civils et militaires._
_Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près, carillon de trois cloches sonnant le baptême._
_TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée dans un grand fauteuil à oreillettes..._[1]
TOUSSAINT TURELURE.--Vous avez mes instructions. Maintenant il faut que je vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui quitte l'église.
Tous mes officiers sont réunis dans la pièce à côté et nous allons fêter autour d'une galette chaude et de quelques bouteilles de vin de la Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit Turelure.
Profitons de ces loisirs que Messieurs vos amis nous font.
Nous regretterons de n'avoir point le plaisir de votre compagnie, Madame. Mais les affaires d'abord!
Triste temps que celui où le père et la mère ne peuvent assister ensemble au baptême de leur enfant!
SYGNE.--Vous ne paraissez pas si triste. Vous vous accommodez de ce triste temps assez bien.
TOUSSAINT TURELURE.--C'est ma foi vrai! Je n'ai jamais été si heureux!
La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, l'aliment du corps et de l'esprit,
Que faut-il de plus à un homme?
J'oubliais une épouse aimante et le petit Turelure à qui l'on met son premier grain de sel sur le bout de la langue.
SYGNE.--Que ne traitez-vous donc vos affaires vous-même?
TOUSSAINT TURELURE.--Les miennes sont les vôtres, il n'y a aucune différence. Je vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance en vous.
Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains pleines.
N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le Pape à l'Eglise, aujourd'hui
Vous rendiez le Roi à son royaume?
De plus il ne s'agit pas seulement du pays,
Mais de nos biens conjointement dont je désire consolider la possession à ce petit fi.
SYGNE.--Ce qui veut dire
Que je dois achever et dépouiller ma famille?
TOUSSAINT TURELURE.--Au profit de votre enfant qui est le dernier mâle. Et pour notre vaillant cousin, le généreux Agénor, le Roi sans doute lui réserve des compensations.
SYGNE.--Je verrai ce que j'ai à faire.
TOUSSAINT TURELURE.--J'ai toute confiance en vous.
SYGNE.--Qui est le plénipotentiaire du Roi?
TOUSSAINT TURELURE.--Il est ici. Je m'en vais vous l'amener.
SYGNE.--Je suis prête.
TOUSSAINT TURELURE.--Nul doute que vous ne vous vous entendiez.--Plaît-il?
SYGNE.--Je n'ai rien dit.
TOUSSAINT TURELURE.--C'est ce mouvement que vous faites avec la tête.
_(Il pose la main sur les papiers qui sont déposés sur la table)_
Telles sont mes conditions à qui panse d'âne peut être changée.
Ce n'est pas le moment de discuter. La France, pour le moment, c'est moi, Toussaint Turelure,
Préfet de la Seine, général en chef de l'armée de Paris,
A qui tous pouvoirs civils et militaires ont été par Sa Majesté Impériale et Royale remis.
SYGNE.--Vous justifiez sa confiance.
TOUSSAINT TURELURE.--Je suis l'homme de la France et non point d'un particulier.
Le Corse a eu sa chance et moi je prends la mienne où je la trouve.
SYGNE.--Craignez qu'il ne revienne avec ses grandes bottes.
TOUSSAINT TURELURE.--C'est pourquoi il faut choisir son temps avec art, et ce n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste _(Il fait un geste maçonnique)_
M'a rendu boiteux comme une balance.
Tout dépend de Paris et Paris pour quelques moments est entre mes mains compétentes.
SYGNE.--Pensez-vous tenir ici tout seul contre trois armées?
TOUSSAINT TURELURE.--L'empereur vient de remporter une victoire à Saint-Dizier, j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.
Il me prescrit de tenir bon et de faire le brave, tandis qu'il attache les trois bourriques par la queue.
La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace et les Vosges sont pleins de partisans, les places du Rhin ne sont pas prises.
Il y a de beaux jours encore pour l'homme d'Austerlitz.
Et puis ne croyez pas que tous ces larrons soient d'accord; il y a moyen de négocier. Vous savez que je suis entouré d'émigrés et de renégats.
SYGNE.--Vous n'avez pas de troupes.
TOUSSAINT TURELURE.--J'ai un terrier. Qu'ils voient donc voir à m'enfumer dans Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je suis croche!
Et vous dites que je n'ai pas de troupes? Que l'Empereur de Russie y vienne avec ses riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas Müller en bois de navet!
Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces nourrissons de Bellone, les pompiers de Pantin et les Garde-Nationale de Saint-Denis et les volontaires de Popincourt!
Vous avez entendu le canon ce matin?
SYGNE.--Oui.
TOUSSAINT TURELURE.--On est entré dedans, comme disait mon ordonnance. On a torché Miloradovitch aussi propre qu'une assiette à pain.
Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon rose sont couchés dans les vignes de Noisy-le-Sec.
Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt sur la couture du pantalon.
Les yeux encore dans la mort et le petit nez tout rond tournés à gauche vers le Herr Adjutant «Habt Acht!»
--En l'honneur de quoi nous allons boire de ce vin de Mareuil.
SYGNE.--Tout cela n'est pas sérieux.
TOUSSAINT TURELURE.--Je ne sais. Mais il y a encore un point que je vous conjure de méditer.
L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul roi possible pour la France.
Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa d'Oscar.
Tout dépend de moi et de ces mains à qui je remettrai les clefs de Paris.
Qui a reçu Paris, voici tous les doutes tranchés, il est l'héritier incontestable.
Je suis Français! il me répugne de capituler.
Autrement qu'entre les mains du fils de Saint Louis
Dont je veux être le plus humble sujet,
Appuyant à son trône même les fondements de notre maison.
SYGNE.--La maison Turelure.
TOUSSAINT TURELURE.--Un petit rond en or au-dessus du T et dans dix ans cela sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.
Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le nom s'éteint avec lui, que le monarque peut relever.
SYGNE.--J'ai tout compris.
TOUSSAINT TURELURE.--J'en suis sûr. Je remets le sort de la France dans votre panier à ouvrage.
_(Il y dépose les papiers)_
Il ne me reste plus qu'à vous présenter l'autre plénipotentiaire.
SYGNE.--Qui est-ce?
TOUSSAINT TURELURE.--C'est une surprise. Vous allez voir. Le Roi est un homme d'esprit.
Nous allons tout régler en famille.
_(Il sort. Violons qui se rapprochent du cortège baptismal)_
TOUSSAINT TURELURE _(Il rentre, ramenant avec lui le vicomte de COUFONTAINE)_.--Sygne, je vous présente le lieutenant et plénipotentiaire de sa Majesté,
Notre cousin Georges, lui-même, que la politique depuis trop longtemps nous a ravi.
SYGNE.--Georges!
GEORGES.--Madame. _(Il prend la main et la baise)._
TOUSSAINT TURELURE.--C'est gentil de les voir! Je le jure, l'œil me pique. Georges, ma femme a tout pouvoir de traiter avec vous.
Adieu, Georges!
GEORGES.--Adieu,--Toussaint!
_(Musique. Tapage. Acclamations. Tumulte de la maison qu'on envahit. Salve de mousqueterie au dehors)._
TOUSSAINT TURELURE.--Tonnerre de Dieu, ils vont s'estropier! J'avais défendu qu'on leur donne des cartouches!
_(Il sort)_
[1] Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter la tête lentement de droite à gauche, comme quelqu'un qui dit: Non.
SCÈNE II
_SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers que le baron a mis dans son panier. COUFONTAINE le prend et tire des lunettes de sa poche. Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les yeux fermés._
_Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que l'on claque, tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'armes et de verres, puis les deux violons qui éclatent tout à côté et se taisent soudain._
_Vagissement d'un nouveau-né._
GEORGES.--C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne? J'ai vu le cortège en arrivant.
SYGNE.--Oui.
GEORGES.--Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête?
SYGNE.--Ma place est ici.
_(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête l'oreille._
_On tape sur une table, le silence se fait)._
_Voix de _TOUSSAINT TURELURE.--Messieurs, je vous présente mon fils, Louis Agénor Napoléon Turelure!
_(Applaudissements)_
_Voix de _TURELURE.--Le curé vient de te baptiser chrétien avec de l'eau,
Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la rosée champenoise sur la bouchette.
Goûte le vin de France, citoyen!
_(Rires. Applaudissements)_
Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld-Maréchal Benningsen et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un petit moment! Que diable! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde.
Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et buvons à la santé de cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.
_(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris: Vive Turelure! Vive Louis-Agénor! Vive l'Empereur!)_
_Voix de_ TURELURE.--Passez la galette.
GEORGES.--C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut.
_(Bruit de trompettes au loin)_
_Voix de_ TOUSSAINT TURELURE.--C'est la cavalerie Russe qui prend ses positions. Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf soient notre trompette que nous venons de baptiser sous le canon!
Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est le cri d'un homme libre! Nous nous foutons de toi, cosaque!
_(Trompettes de nouveau)_
Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France? Ils n'ont pas assez d'esprit pour cela.
Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura toujours assez de France pour embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de manger tranquille son foin, la vache!
Messieurs, je vous apprends une grande nouvelle: l'Empereur Napoléon vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier.
_(Acclamations: Vive l'Empereur!)_
Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me semble que nous tenons ici assez bien.
Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière eux, c'est l'Empereur et ses aigles!
Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous a pas tout pris, tant qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure et de la galette!
_(Rires. Applaudissements. Acclamations)_
GEORGES, _reprenant sa lecture_.--Brave péroraison et digne de l'exorde!
_(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau, ôte ses lunettes, les remet dans sa poche, replie le papier et le repose sur la table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement)._
GEORGES, _frappant un coup léger sur la table_.--Sygne.
SYGNE, _se redressant_.--Me voici.
GEORGES.--C'est avec vous que je dois discuter ce papier?
SYGNE.--C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs.
Il a pleine confiance en moi.
GEORGES.--«Il a pleine confiance en vous». Il a raison.
SYGNE.--Mais d'ailleurs il n'y a rien à discuter. Le temps manque.
GEORGES.--Dois-je signer ces conditions _hic et nunc?_
SYGNE.--Pas un point ne peut être changé.
GEORGES.--Et si j'accepte?
SYGNE, _montrant un pli scellé_.--Voici la soumission de Turelure et la capitulation de Paris.
Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.
GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier.
SYGNE.--Je ne puis pas.
GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier et je vous tiens quitte de l'autre.
SYGNE.--J'ai promis.
GEORGES.--Certes vous êtes fidèle à vos promesses.
SYGNE.--Mais du moins je serai fidèle à ma honte.
GEORGES.--Ne puis-je lire les termes de reddition?
SYGNE.--Il faut me croire sur parole.
GEORGES.--Je vous crois, Sygne.
SYGNE.--Georges, ce qu'il dit est vrai. Il m'a tout montré et j'ai tout vu. Il m'a tout expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, et je n'y trouve point de faute.
L'homme est maître de Paris et celui-là est roi qui recevra Paris de sa main.
GEORGES.--C'est donc de Toussaint Turelure que le Roi de France attend sa couronne?
SYGNE.--De lui-même et non pas d'un autre.
GEORGES.--«Le Roi jure la Constitution.
Le budget sera voté chaque année par les représentants du peuple.»
Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique.
SYGNE.--Je ne puis discuter.
GEORGES.--Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure.
SYGNE.--Et cela, Georges,
C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter.
GEORGES.--Je ne l'accepterai pas.
SYGNE.--Vos ordres sont formels.
GEORGES.--Que savez-vous de mes ordres?
SYGNE.--S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici.
GEORGES.--Mais qu'importent les Chambres à votre baron?
SYGNE.--Le possible seul lui importe.
GEORGES.--Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi?
SYGNE.--Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser pour toujours.
GEORGES.--Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu!
Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limitation que sa propre essence.
Tout homme dès sa naissance recevait le monarque au-dessus de lui éternellement à sa place par lui-même,
Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un autre, et qu'il eût ce chef inné.
Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie,
De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer ta déchéance.
SYGNE.--Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur désirait.
GEORGES.--Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la raison de vivre,
Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance,
Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé.
SYGNE.--Voici le Roi sur son trône.
GEORGES.--L'appelez-vous le Roi? Pour moi je ne vois qu'un Turelure couronné.
Un préfet en chef administrant pour la commodité générale, constitutionnel, assermenté,
Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las.
SYGNE.--Mais pour nous du moins il est;
Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire,
Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal.
GEORGES.--Vous parlez de ce que Turelure me demande?
SYGNE.--Oui.
GEORGES.--Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits, titres et possessions,
Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous m'avez fait.
Tout est cédé sans réserve.
SYGNE.--O Georges, je voulais d'abord crier et disputer.
GEORGES.--Vous ne l'avez point fait?
SYGNE.--N'ayez peur.
GEORGES.--Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous reconnais.
SYGNE.--Va, donne-lui tout.
GEORGES.--Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon beau-frère tient le plus?
SYGNE.--O Georges, donne-lui tout!
GEORGES.--Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà?
SYGNE.--Mais le droit et le nom vous restent.
GEORGES.--Faut-il donner cela aussi?
SYGNE.--Donne-lui cela aussi.
GEORGES.--Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi.
SYGNE.--Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la terre et l'homme, que le tombeau seul.
Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.
Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner.
GEORGES.--Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien.
SYGNE.--Mais il faut écrire et consentir.
GEORGES.--Je ne capitulerai pas.
SYGNE.--Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain?
GEORGES.--Je ne puis céder mon honneur.
SYGNE.--Qu'avez-vous d'autre à céder?
GEORGES.--Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas!
SYGNE.--Cède, trahis, renonce! O Georges, donne-lui cela aussi! Cher frère, ne nous empêche pas de finir!
GEORGES.--Nous ne finissons pas, en cet enfant.
SYGNE.--Tout est fini pour moi avec toi.
GEORGES.--Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos biens
S'accumulent sur la tête de cet enfant.
SYGNE.--M'accuses-tu d'une pensée vile?
GEORGES.--La honte suffit que vous vous êtes acquise.
SYGNE.--Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front!
GEORGES.--Elle est à vous.
SYGNE.--Elle est à moi en effet!
Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la louange!
Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur moi comme une pierre, elle est incorporée
A ces os qui seront jugés!
GEORGES.--Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela?
SYGNE, _criant_--Georges!
C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte et si raisonnable!
Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui combattit contre Jeanne avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat,
Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la face.
Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y résister.
Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie,
Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer Morte à la descente de l'Arnon.
GEORGES.--Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la _foi_ sur notre blason est corrompue,
Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le matin de ce sacrifice offert!
SYGNE.--J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur?
GEORGES.--Tout ce qui lie un homme à un autre,
Tout cela avec ta main m'était encore attaché: enfant, sœur, père et mère, défendue, confortatrice,
Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main et ma forte société.
Quel est le serment que tu n'as pas rompu? Quelle est la foi que tu ne m'as pas retirée?
SYGNE.--Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême.
GEORGES.--Il ne fallait donc pas en faire d'autre.
SYGNE.--Mais par quoi jure-t-on que par Dieu?
GEORGES.--Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau.
SYGNE.--J'ai sauvé le Père des hommes.
GEORGES.--Et tu as perdu ton frère.
SYGNE.--Sois donc mon juge, je l'accepte.
GEORGES.--Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer.
Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné,
Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux.
SYGNE.--Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me déposer.
Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse,
Et je n'en demande pas de plus haute.
GEORGES.--Tu as manqué à la foi.
SYGNE.--Un grand prix m'était offert...
GEORGES.--Tu as manqué à l'amour.
SYGNE.--Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges?
GEORGES.--C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était suffisante.
Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à me passer de toute consolation. Ne pouvait-il me laisser cette petite heure?
Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle? une seule Véronique pour m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur succombe?
SYGNE.--C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!
C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause!
GEORGES.--Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tourné en amertume.
SYGNE.--Que Dieu prenne ma place misérable, et acquitte ce que je ne puis payer!
GEORGES.--Il ne fallait pas faire cela.
Le manquement qui est fait à l'amour vrai, Dieu lui-même ne peut le réparer.
Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux cieux et une nouvelle terre!
Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur.
Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie?
Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de mots sans nulle substance?
Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes compagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait comme le mien.
Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement, comme un Juif qui déchire son vêtement de haut en bas.
--N'agite pas ainsi la tête.
SYGNE.--Mon humiliation est trop grande. Hélas! il n'y a plus de douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.
Je suis séparée des larmes.
Il n'y a plus de douleur possible et toute souffrance qui s'ajoute aux autres est pour moi comme une consolation.
GEORGES.--Et moi, que me faut-il faire?
SYGNE.--Viens avec moi où il n'y a plus de douleur.
GEORGES.--Et plus d'honneur?
SYGNE.--Plus de nom et aucun honneur.
GEORGES.--Le mien est intact.
SYGNE.--Mais à quoi sert d'être intact? Le grain que l'on met dans la terre,
De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?
GEORGES.--La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable.
SYGNE.--La terre est la même pour nous deux.
GEORGES.--Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui était mon propre bien,
Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur
Fidèle, elle-même fidèle.
SYGNE.--C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour.
GEORGES.--Parjure! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton nom serf n'est plus son nom féodal!
SYGNE.--Je l'ai aimée plus que toi.
GEORGES.--Et qui l'aimerait plus qu'un exilé?
SYGNE.--Tu n'en aimes que la surface.
GEORGES.--Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemblent à aucun autre.
SYGNE.--Et moi j'en possède le fond et la racine.
Toute terre est la même à six pieds de profondeur.
GEORGES.--N'attends-tu point de résurrection?
SYGNE.--Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas.
Et même s'il n'en était aucune, le bienfait seul de mourir est assez grand.
GEORGES.--Tu dis bien. Cela du moins est vrai.
SYGNE.--O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules! Cela fait pitié! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les hommes.
Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux? Pas plus que de Coucy et de ses tours.
Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme d'autres sont pasteurs ou meuniers?
Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut.