L'odyssée d'un transport torpillé
Part 2
Le malheur, c’est qu’à la première fournée de déménagement, il y avait un piano. On l’élingue et on le hisse au bout du palan. Malgré le roulis, il ne rentre pas trop mal, et le voilà au-dessus du panneau. Au moment de descendre, voilà que le câble s’emberlificote sur la poupée du treuil et s’arrête, mon piano restant en l’air. Trois bons coups de roulis arrivent, mais là, tout le monde se cramponne pour étaler la pelle. Le piano fait la balançoire un coup, puis deux, et bing! sur le bastingage bâbord. Le couvercle, le tablier se décollent. Bing à tribord! le clavier saute, les touches blanches et noires se cavalent sur le pont, les cordes pètent l’une après l’autre, comme une mitrailleuse, et toute la boutique dégringole. Tu aurais dit un sommier crevé. Fourgues avait son petit rire silencieux qui lui secoue le ventre et le rend rouge comme une tomate. Moi je ne tenais plus de rire et l’équipage braillait de joie. Mais le propriétaire, un Boche à lunettes, a fait un foin! Il nous a envoyé une bordée d’injures! heureusement qu’il parlait dans sa sale langue, parce que la moutarde montait à Fourgues, qui l’aurait envoyé par-dessus bord de pied ferme, s’il avait compris un seul mot. C’était juste avant la Marne, et les Boches se moquaient de nous, fallait voir. Celui-là est parti à terre en nous montrant le poing. Nous avons vidé à la mer les débris du piano et embarqué le reste du mobilier.
Mais le lendemain on a reçu l’ordre de ranger en soute tout le matériel des Boches. C’est un petit adjudant qui est venu annoncer ça à Fourgues. Il a été bien reçu:
--J’ai du coton jusqu’à l’écoutille et je n’enlèverai pas une balle. Même si vous me donnez l’ordre écrit, je défends à mes hommes d’y toucher sans ordre de mon patron. Je ne peux pas vous empêcher d’enlever du coton, mais vous enverrez du monde.
Alors une corvée est venue de terre et l’on a débarqué la moitié de la cale. Qu’est-ce qu’il voulait en fabriquer, je me le demande. Tant bien que mal nous avons arrimé le déménagement; il y a bien eu quelques chaises et valises qui ont piqué une tête dans la flotte, mais on n’est pas allé les chercher. Les Boches ont demandé--pas à Fourgues--et obtenu qu’on leur donne quelques balles de coton comme matelas. Pendant toute la traversée ils ont dormi comme des coqs en pâte, pendant que nous on était sur la galette de la compagnie.
Dans l’ensemble, ça s’est bien passé avec les Boches. Le premier jour ils ont voulu le prendre de haut, au premier repas. L’un d’eux, un vrai vieux, a eu le toupet de monter sur la passerelle et de dire à Fourgues qu’il n’y avait rien à manger, que les Allemands voulaient de la bière et non de l’eau, et que tous ces messieurs de Hambourg, de Leipsik et d’ailleurs étaient des gens de la haute, qui avaient aidé la France à conquérir le Maroc, qui le colonisaient parce qu’elle n’en était pas capable, et qu’ils entendaient qu’on ait des égards. Ça valait la place, de voir la tête de Fourgues pendant le laïus. Il s’était mis les mains dans les poches, pour ne pas caramboler par-dessus la rambarde l’homme à la bière. Quand l’autre a eu fini, il lui a répondu de sa petite voix calme, tu sais, quand il rage tant qu’il n’a plus l’accent:
--Le premier qui réclame, vous ou un autre, je le fourre dans la cale avec les meubles. Si la nourriture de l’équipage ne vous va pas, rien ne vous oblige à manger. Que personne de vous ne m’adresse la parole. C’est monsieur qui s’occupe de vous... et puis, f...-moi le camp de la passerelle!
Les autres ont été matés. On ne les a plus entendus. Ils faisaient leurs petites affaires dans l’étable en bois et dormaient. En voilà des gens faciles à mener, quand on leur fait peur. Le vieux me demandait poliment, quand il avait besoin de quelque chose:
--Pourriez-vous ajouter un peu de sucre au café? Pourriez-vous nous vendre des allumettes?
Ça, c’était pour lier conversation. Toutes les fois, après, il me demandait si c’était bien sûr que le _Pamir_ allait en France.
--Pourquoi voulez-vous le savoir?
--C’est pour savoir; vrai, vous n’allez pas dans un port neutre?
--Non, on va en France.
--Où ça?
--Si vous connaissez le pays, vous le reconnaîtrez.
--Alors, je puis dire à mes amis qu’on ne va pas en pays neutre?
A la cinq ou sixième fois j’ai raconté ça à Fourgues.
--Parbleu, tous ces farceurs sont d’âge militaire. Si on les débarque en Espagne ou en Italie, faudra qu’ils filent là-bas pour tâter du 75. Ils préfèrent une saison en France, bien à l’abri. Ils savent que nous sommes bien trop gourdes pour leur faire bobo.
Fourgues avait raison. Quand j’ai dit ça au vieux Boche, il a souri sans répondre.
On les a débarqués à *** et ils ont été se faire pendre ailleurs. Quelle chiennerie dans leur écurie! Il a fallu laver et briquer deux jours. Ça sentait encore.
Tu penses si le patron a rappliqué par le premier train. Il commençait à se demander ce que devenait le _Pamir_. Et il n’aime pas beaucoup à perdre de l’argent. Sa première entrevue avec Fourgues a été un peu orageuse. Il n’a pas trop osé lui reprocher d’avoir fait demi-tour avant Liverpool, parce que, tout de même, ç’aurait été un peu fort de café. Cependant il a tiqué.
--Vous auriez bien pu aller à destination, deux jours de plus ou de moins ce n’était pas une affaire.
--Tout cela ne serait pas arrivé,--dit Fourgues,--si l’arbre de couche ne m’avait pas claqué en plein Atlantique. Muriac s’est fameusement débrouillé. Mais, sauf votre respect, toute la machine est déclinchée.
--Bref,--dit l’autre,--vous avez toujours vos cinq mille balles de coton.
--Cinq mille! moins quinze cents, qui sont au sec au Maroc.
Alors, mon vieux, ça a bardé. Le patron s’est mis dans une gamme! Il a fallu lui expliquer dix fois, lui montrer l’ordre écrit de l’adjudant et tous les papelards.
--Quinze cents balles de coton perdues! Quinze cents balles de coton perdues!--qu’il répétait sans cesse.
Alors Fourgues, qui en avait plein le dos de cette affaire-là, depuis le Maroc, lui a mis le marché en main, et lui a dit en pleine figure que, s’il n’approuvait pas sa conduite, il pouvait bien passer à un autre la suite du _Pamir_, de la machine, du coton, et que sans officiers ni équipage c’était un peu vert de se faire attraper. Le patron a eu peur. Il a tapé sur l’épaule du pacha:
--Nous arrangerons ça, mon bon ami. Ne vous emballez pas. C’est très bien. Tout ce que j’en disais, c’est pour les actionnaires. Je vais voir l’amiral, et puis vous êtes en règle, l’État se chargera de tout. Et puis on verra à faire affréter le _Pamir_, ou bien une autre combinaison.
Il est parti tout miel. Je sais ce que ça veut dire. Ça coûtera chaud à la princesse. Il a dû remuer ciel et terre. Le lendemain un capitaine de vaisseau est venu à bord et demanda à Fourgues combien il peut prendre de charbon.
--Trois mille tonnes!
--L’État vous prend pour porter du charbon à l’armée navale. Les chalands de charbon accosteront à midi, et vous l’embarquerez séance tenante.
--Et où le mettrai-je? J’ai une cale pleine, l’autre à moitié de coton.
Voilà l’autre qui se met à tempêter, qu’on le fait déranger pour rien, que personne n’avait dit que le bateau était chargé, et qu’il ne savait pas où fourrer le coton, et que Fourgues aurait bien pu tout débarquer au Maroc, et que ça n’avait pas le sens commun d’avoir à faire à un bateau, ni vide, ni plein. Ils ne mâchent pas leurs mots dans la marine de guerre, quand ils parlent à ceux du commerce. Mais Fourgues l’a pris à la bonne, parce qu’il avait l’idée de pousser jusqu’à Orange, et que le reste, il s’en moquait sur l’instant. D’ailleurs, il savait que le patron réglerait tout ça bien mieux que lui, avec les autorités. Ça n’a pas traîné. Il est revenu le lendemain et a dit, qu’après entente, on viderait la cale avant du _Pamir_, qu’on y mettrait quinze cents tonnes de charbon spécial pour torpilleurs, mais qu’on laisserait le coton derrière. Après avoir ravitaillé l’armée navale, le _Pamir_ ira en Angleterre décharger son coton à Liverpool, afin que tout ne soit pas perdu, et puis fera du charbon à Cardiff et ira de nouveau en armée navale.
--Comme ça mes intérêts et ceux de l’État sont sauvegardés. Je vends la moitié du coton seulement, et vous prendrez, à bon compte, un chargement de charbon à Cardiff.
Je voudrais bien savoir combien il se fait payer pour la balade au Maroc, les quinze cents balles de coton perdus, et la location du _Pamir_. Il ne doit pas y perdre, car il est parti tout guilleret, après avoir autorisé Fourgues à aller à Orange. Alors, moi, je reste tout seul: bateau, machine, chargement et tout. Quant à La Rochelle, c’est couru. Le charbon arrive demain à quatre heures du matin.
Fourgues vient de partir. C’est moi qui fais marcher la barque. Il a fallu la guerre pour que je commande. Enfin, peut-être que là-bas je te verrai sur ton _Auvergne_. On se racontera les histoires. A bientôt, vieux frère.
Cardiff, 15 novembre 1914.
Mon cher ami,
Tu ne te doutes pas que j’ai presque vu ton cuirassé. C’est quand nous sommes entrés dans l’Adriatique, au sud de Leuca. Au petit jour, j’étais de quart; dans le Nord, j’ai vu de la fumée comme il n’y a que les navires de guerre qui savent en faire. Après, j’ai vu les mâtures et les cheminées de trois grandes barques qui allaient l’une derrière l’autre. Fourgues a pensé que c’était une division des gros qui allait charbonner à Malte. Il a l’œil, Fourgues, puisque j’ai reçu à Liverpool ta lettre datée de Malte, cinq jours après la rencontre. Je t’en reparlerai de ta lettre, mais avant, je vais te raconter les affaires du _Pamir_.
J’ai cru qu’on n’en finirait point d’embarquer le charbon à K***. Quinze cents tonnes, ça n’est pourtant pas gros, il n’aurait pas fallu beaucoup plus d’une matinée en Angleterre ou en Amérique. On te colle à quai, les wagons arrivent, on les chavire dans la cale, et quand le train est vidé, un autre arrive.
A K***, nous avons mis trois jours pleins. Autant dire d’ailleurs qu’on l’embarquait à la cuiller. D’abord, on nous a laissés sur un coffre en pleine rade, et les chalands sont arrivés à la va-comme-je-te-pousse. Il y avait dedans des corvées d’hommes qui n’attraperont pas d’ampoules; ils fourraient le charbon dans des sacs avec la pelle, et puis on les montait à bord au bout du treuil, dix par dix. Il y avait d’autres hommes dans la cale, qui décrochaient les sacs, les vidaient en les basculant, les raccrochaient au croc, les renvoyaient dehors. Pendant ce temps, le treuil travaillait à vide. Je comprends que le charbon lui coûte cher à la marine de guerre.
Ce n’est pas tout. Le port nous avait dit qu’on emporterait du charbon spécial en briquettes, pour torpilleurs. J’attendais les briquettes. Pas du tout, il arrive dix chalands chargés de charbon en roche. Quand je dis en roche, autant dire du poussier; il devait être là depuis quelques années, à pourrir dans le parc. Je crie au patron du remorqueur qu’il y a maldonne, que j’attends des briquettes, et que sa poussière doit être pour un autre bateau.
Il me demande si je suis bien le _Pamir_. Oui, parbleu, que je dis, vous pouvez lire le nom. Alors il répond que c’est bien pour le _Pamir_ qu’il a son papier. Il ajoute que les briquettes arriveront plus tard.
Du moment qu’il y a un papier, moi j’embarque: briquettes ou poussier, c’est toujours de la marchandise. Ça a duré deux jours pour mille tonnes. Le chef de la corvée trouvait que ça allait vite. Qu’est-ce qu’il aurait pris avec le patron, si le _Pamir_ avait dû payer deux jours de droit d’ancrage pour quatre pelletées de charbon.
--Alors,--je lui demande,--ce n’est pas pour des torpilleurs, ce charbon, puisque les torpilleurs ne consomment que des briquettes?
--Vous trouverez bien, là-bas, des croiseurs ou des cuirassés. Ils mangent n’importe quoi. Et puis, ces dix chalands-là étaient en dehors, et comme on devait vous envoyer mille tonnes aujourd’hui, on a pris au plus tôt paré.
Ils ne se font pas de bile, à K***, ça, tu peux le croire. Les briquettes sont arrivées le troisième jour. Seulement, il a fallu aplatir le charbon en roche qui faisait pain de sucre, pour que les briquettes ne dégringolent pas à fond de cale. «Il ne faut pas les casser, disait le chef de corvée, ça les abîme.» Seulement, le dessus des chalands de briquettes était bien arrimé, tout droit, bien propre, avec des briquettes entières. D’ailleurs, c’était du beau charbon, Grand-Combe, Lens, le dessus du panier. Mais après deux ou trois rangées, rien que des épluchures, des morceaux gros comme le poing; dans le fond, de la vase, qu’il a fallu embarquer tout de même, parce que l’ordre est de renvoyer les chalands bien raclés. Si tout le monde les racle, pourquoi y a-t-il un fond de vase? Ça fera du propre dans les chaudières de torpilleurs. Tu te rappelles les caisses d’oranges qu’on avait achetées à Carthagène: le dessus épatant, le dessous pourri? C’était pareil pour leur charbon.
Fourgues est arrivé à sept heures du soir, et l’on est parti à huit. Maintenant, il s’en fiche. Il a vu son monde à Orange et trouve que tout va bien. Il a rapporté des calissons d’Aix, des confitures d’Apt, et un baril de marc. Pendant tout le voyage, il ne s’est presque pas mis en colère; et puis, il m’a promis, parole d’honneur, que ce serait mon tour la prochaine fois. Avec ses défauts, ce n’est pas un menteur. Avant trois ou quatre mois, j’irai faire un tour au pays. J’aurai peut-être mis de côté de quoi me marier. Enfin, on verra.
Ça va mieux tout de même. A K***, la marine nous a passé un quartier-maître de timonerie réserviste. C’est un patron des bateaux de la Seine, et il s’est vite mis à la coule. Jusqu’à Liverpool, on a fait le quart à trois, et l’on a pu souffler. Pendant ce temps j’apprenais au contrôleur de tramway les règles de navigation, les feux, les sifflets.
De Liverpool à Cardiff, il a fait le quart sous la surveillance de Fourgues. Il est assez débrouillé. On va lui donner le quart en chef pour le retour et tu pourras dire que ton vieux copain commence à souffler.
A K***, il y a un ingénieur qui est venu voir notre arbre cassé et la réparation. Il a trouvé que c’était un peu rustique, c’est son mot, et nous a fait faire un beau collier bien poli, bien tourné, avec butoir et vis-frein. C’est bien trop fignolé pour être solide. Tout ça commence à jouer. Au premier coup de tabac, les deux morceaux d’arbre se remettront à tourner à part. Heureusement, j’ai gardé les manchons de Muriac.
Le _Pamir_ avait ordre de faire route pour Anti-Paxo. Il a fait ses bons dix nœuds et l’on est arrivé sans trop de peine. Les réservistes commencent à s’y faire. J’ai oublié de te dire qu’on avait changé les tubes crevés de la chaudière 3. Elle n’est encore pas fameuse, mais si l’on ne tire pas trop sur la ficelle, elle pourra attendre le retubage. On est arrivé à deux heures du matin à Anti-Paxo. Pourquoi nous fait-on naviguer avec les feux clairs, pendant que les navires de guerre sont tous feux éteints? Nous sommes du gibier aussi bien qu’eux, et puis on ne sait pas dans quoi on marche. Pendant la dernière nuit, un temps bouché à ne pas voir l’avant du navire, j’ai senti tout à coup de la fumée qui me venait en plein visage, par tribord devant. Eh bien! mon vieux, c’était un de vos croiseurs à trente-six cheminées qui venait de me couper la route à cinquante mètres, et qui m’envoyait ses escarbilles dans l’œil. Je n’avais rien vu. Je suis resté aplati. Sans blaguer, ils pourraient bien allumer un quinquet quand ils font des coups pareils. Je sais bien que leurs officiers veillent, mais un de ces jours il y aura carambolage.
Devant Anti-Paxo, un contre-torpilleur nous a couru dessus, _full speed_. Nous avions hissé notre numéro. Il s’arrête à bâbord, à dix mètres. Son commandant avait l’air furieux.
--C’est vous le _Pamir_? Vous deviez aller à Fano.
--A K***,--répond Fourgues,--on m’a dit Anti-Paxo!
--C’est la _Marguerite_ qui doit venir à Anti-Paxo. On vous a appelé toute la nuit.
--Regardez, commandant, je n’ai pas de T. S. F.
--Eh! je vois bien! Tous les mêmes ces patouillards. Enfin, venez toujours, suivez-moi. Combien avez-vous de charbon?
--Quinze cents tonnes.
--Bien! vous allez charbonner le croiseur _Lamartine_, derrière la pointe.
--Attention! c’est que le dessus de ma cale est en briquettes pour torpilleurs.
Ça n’a pas rasséréné le commandant du contre-torpilleur. Il a réfléchi et juré.
--Ah! et puis tant pis. Le _Lamartine_ attend depuis hier, et il faut qu’il reparte aujourd’hui pour le Nord. Il prendra vos briquettes. Demain vous passerez votre charbon en roche à un autre.
--_All right!_--dit Fourgues.
Et l’on se met en route pour accoster le _Lamartine_ qui attendait sous la pointe, en dérive, sans même avoir jeté un pied d’ancre.
A mille mètres, il nous oblige à stopper, parce qu’un officier du bord venait en vapeur sur le _Pamir_ pour aider à la manœuvre. Ils auraient pu le garder. Nous n’avons qu’une hélice, nous, et pas trois comme les croiseurs; le _Pamir_ avec ses trois mille tonnes dans le ventre ne tourne pas comme un toton. L’officier a voulu s’en mêler. Fourgues a commencé par chanter, et puis il s’est dit qu’en temps de guerre la marine marchande doit se ramasser. Quand il a vu que ce ne serait pas grave, il a laissé faire l’autre.
--En avant! en arrière! à droite toute! Mais il n’obéit pas votre bateau... Le voilà qui se met en travers... à gauche! Encore! En arrière! en arrière! Bon Dieu!
Baoum! Tu parles qu’il s’est arrêté, le _Pamir_. Il a de la veine d’avoir une cuirasse, le _Lamartine_. On lui serait rentré dedans jusqu’à l’emplanture des mâts. Et puis ça s’est tassé; on a cassé les deux premières aussières, des neuves en acier, on a raclé un peu. En ont-ils des histoires qui débordent, tes bateaux: tourelles, canons, bossoirs, passerelles!
Le _Pamir_ a tout ramassé avec son canot de sauvetage, à tribord. Il est tombé entre nous et lui et il a éclaté comme une noix. Ça a amorti le choc, mais nos deux supports d’embarcation ont été tordus, et nous ne sommes pas près d’avoir un autre canot à cet endroit-là.
Le croiseur a commencé à embarquer son charbon à sept heures du matin, et à trois heures du soir il avait avalé ses mille tonnes, briquettes d’abord, roche ensuite, intervalle du repas compris. Comment ont-ils pu faire, les matelots de l’équipage, je me le demande encore. Tu peux dire que ce sont des merles. Dire qu’ils avaient trente jours de croisière dans les jambes et qu’ils ont arraché cela en sept heures! S’ils sont comme cela sur l’_Auvergne_, tu peux te vanter d’avoir quelque chose de bien comme équipage. Ce que je voudrais savoir, c’est si sur ton bateau les ingénieurs ont passé leur temps à compliquer l’entrée du charbon. Ils n’ont pas dû en passer souvent des briquettes avec leurs mains, sans quoi ils se seraient arrangés pour faire autrement que si l’on voulait emménager des meubles par les tuyaux de cheminée.
J’ai voulu suivre un envoi de charbon depuis la cale du _Pamir_ jusqu’aux soutes du _Lamartine_; autant valait trouver la sortie dans le palais des glaces du Crystal-Palace. Seulement, là, c’était plus sale.
Et puis, est-ce que vous trimballez aussi le charbon sur l’_Auvergne_ dans des couffins en vannerie, comme ceux où les nègres des Antilles portent des ananas? Autant dire qu’on veut vider le Mississipi avec un chalumeau de cocktail. Les couffins crèvent, ça éreinte les hommes, et tu parles d’une poussière. Les Anglais et les Boches font mieux que cela, il faut le reconnaître. Avec leur temperly, le charbon monte comme un ascenseur, et puis les chemins de soute sont moins biscornus. Enfin, j’attends les détails que tu m’enverras; peut-être que je me trompe.
Le _Lamartine_ nous a envoyés mouiller pour la nuit sur un plateau de rochers, disant que demain un autre croiseur nous prendrait le reste. A peine le temps de dire ouf, il était parti dans la brume.
Fourgues est allé mouiller, et au trot, bien content de souffler un peu et de fumer une pipe tranquille.
On s’est débarbouillé, il a fait monter sur la passerelle un boujaron de marc qu’on a mis dans du café, pour se rincer le charbon de la bouche, et l’on a bavardé jusqu’au souper. La brume s’est levée pour le coucher du soleil et alors on est resté épaté tous deux. Tu as de la veine de voir ça tous les soirs. Fourgues a voulu faire le malin et dire que sur la vallée du Rhône et à Marseille, les jours de mistral, c’est mieux que ça au coucher du soleil. Il crânait. Moi, je sais que ça enfonce les Antilles et le golfe du Bengale; il n’y a pas plus de lumière et pas autant de couleurs vives, mais on dirait du velours. D’ailleurs, je suis bien bon de te raconter ça, toi qui l’as vu depuis trois mois; mais je serai bien content d’y retourner pour regarder ces soirs-là en pensant au pays.
Le lendemain matin nous attendions un croiseur pour le charbon en roche. Il est arrivé une escadrille de contre-torpilleurs, qui se sont accrochés tous ensemble au _Pamir_. Bien manœuvré: une amarre ici, une défense là, et les voilà tous, bien sages, collés devant et derrière. Le chef de l’escadrille monte à bord et demande Fourgues. Il n’avait pas dû ôter ses bottes depuis longtemps, ni se laver beaucoup; il avait des escarbilles plein la barbe et les yeux tout rouges. Quand il a su que le _Lamartine_ avait pris le charbon spécial et qu’il ne lui restait que du charbon en vrac, il a fait une tête:
--Voilà trois fois que ça recommence. Ça m’encrasse les grilles et ça fait une fumée d’enfer. Et l’on nous demandera de donner vingt-cinq nœuds avec cette saleté!
Mais il fallait qu’il reparte à midi pour prendre le barrage au soir, je ne sais plus où, et il a fait embarquer le charbon. Ceux-là, des contre-torpilleurs, je les plains encore plus que ceux des croiseurs. Ils n’ont même pas la place de remuer main ni patte, et qu’est-ce qu’ils doivent encaisser comme coups de chien!
Il nous restait cent tonnes de charbon, quand les six fiots ont fini le leur. Fourgues aurait bien voulu partir vide, car ça ne ressemble à rien de remporter du fret. Mais il paraît qu’aucun navire ne devait charbonner là avant cinq jours, et comme ce n’était pas la peine que le _Pamir_ remonte au Nord avec si peu de charbon, le commandant en chef nous a transmis l’ordre, par T. S. F., reçu par le chef d’escadrille, de poursuivre pour notre destination.
--Tu vois, mon petit,--a dit Fourgues,--le croiseur a pris le charbon des torpilleurs, et les torpilleurs le charbon des croiseurs. C’est la vie.
Les contre-torpilleurs sont partis, nous avons rempli nos ballasts avant, car tu penses si nos deux mille cinq cents balles de coton nous enfonçaient derrière, et l’on a appareillé pour Liverpool. Ça a été une balade de pères peinards. Fourgues n’avait pas peur de manquer de charbon avec les cent tonnes qu’on promenait gratis, et nous étions trois pour faire le quart, en comprenant le bonhomme des bateaux parisiens qui, entre parenthèses, a un petit bagage d’histoires qui enfonce celles de Fourgues.