L'odyssée d'un transport torpillé

Part 14

Chapter 144,154 wordsPublic domain

De Salonique on est allé au Pirée, Salamine et partout par là pour passer des rechanges et approvisionnements aux bateaux de l’armée navale: hélices, tubes de chaudières, câbles électriques, torpilles, tôlerie, petit outillage, une vraie quincaillerie. On allait d’un mouillage à l’autre, crachant quelques tonnes par-ci par-là, et l’on apprenait les bribes des histoires du 1er décembre à Athènes, qui étaient toutes chaudes. Ne t’attends pas non plus à ce que je te dégoise tout ça. La poste n’est pas sûre, et ce n’est pas les choses arrivées réellement qui comptent, c’est celles qu’on dit officiellement. Fourgues dit que c’est très philosophique: il n’y a que les gens officiels qui ont intérêt à raconter des blagues pour se couvrir, et il n’y a qu’eux qu’on croit. Il ajoute que cette guerre, de quelque côté qu’on se tourne, c’est le triomphe du mensonge. Il a le mot, Fourgues! Pendant que le _Pamir_ faisait sa petite odyssée dans les ports grecs, comme dit Villiers, nous nous demandions encore tous trois à quoi servent les grosses barques de guerre avec leurs mille hommes d’équipage et leurs canons énormes. Si c’est pour notre prestige en Orient, une journée comme celle du 1er décembre démolit la présence de mille cuirassés. Si c’est pour faire une bataille navale, c’est contre qui? Les Autrichiens? alors pas besoin de garder plus que le double des bateaux autrichiens, et il vaut mieux désarmer les bateaux français qui boulottent du charbon et ahurissent à ne rien faire des dizaines de milliers de matelots, qu’on verrait mieux sur des chalutiers et des petits bâtiments de surveillance: avec une seule grosse barque inutilisée on en armerait dix ou quinze qui serviraient à quelque chose. Si c’est pour offrir aux sous-marins boches des cibles qui en vaillent la peine, quand les grosses barques vont se faire caréner en France ou à Bizerte--pourquoi pas au Kamtchatka--alors qu’il y a l’Italie à portée de la main, alors on comprend. Mais tout ça ne me regarde pas et j’ai bien assez du _Pamir_ et de la navigation.

A Argostoli, où on nous a envoyés pour vider nos cales pour des cuirassés qui se trouvaient là, nous avons continué à faire les mêmes réflexions. Équipages et jeunes officiers s’ennuient à crever et ils se rongent les poings à essayer d’avoir du service actif, le seul possible maintenant pour les marins de guerre, la chasse aux sous-marins sur des petits bateaux. Ah bien! tu penses que ça ne ferait pas l’affaire de tout le monde; alors pour avoir l’air de les occuper, on leur fait faire des tas d’exercices du temps de paix. Dame! que veux-tu? la guerre ne viendra pas pour eux, sauf d’être torpillés peut-être, et il faut bien qu’ils aient l’air de servir à quelque chose. En voilà encore une force française qu’on aura laissée en carafe, et de la première qualité. Rien que des gars costauds qui demandent à quitter leur bateau pour aller au danger. C’est pas comme les types qui demandent à quitter les tranchées pour gagner de la galette loin des coups, les marins voudraient faire de la vraie mer en gagnant peau de balle autant qu’avant. Mais qu’ils en aient envie ou non, c’est kif-kif! Le fil est coupé avec la France, où tout le monde ignore la marine et s’en soucie comme du Siam.

Tu parles si l’on nous est tombé sur le paletot à Argostoli pour avoir les derniers cris d’Athènes et de l’armée navale, d’où nous arrivions tout droit. Ils ne savent rien ici, ou presque. Alors au début, Fourgues et Villiers et moi avons commencé à dévider notre boniment de première main, croyant qu’on nous questionnait pour savoir. Des prunes, mon vieux! Tous les chefs ont ouvert des quinquets grands comme ça; après, ils nous ont priés de nous faire... La France peut se faire tuer cent hommes et six officiers comme des rats pris au piège, mais c’est défendu de dire comment. Alors Fourgues et nous, avons mis notre langue dans le coin avec la chique dessus, et on a répondu aux jeunes, qui connaissent des bribes, que nous n’avions pas qualité pour dire ce qu’on savait. Et voilà! Tu nous vois, mon vieux, dans le rôle de censeurs! Ça nous va comme des gants à une tortue. D’ailleurs, comme les aventures forment la jeunesse, je comprends très bien la censure, après cette histoire-là, tandis qu’avant je n’y pigeais goutte et me demandais pourquoi un pays comme la France n’était pas digne de la vérité. La censure, mon vieux, c’est pour empêcher les gens d’avoir une maladie de cœur. Pas les gens du front ou de la mer qui ne seraient pas plus malades de la vérité que d’un obus ou d’une torpille, mais tous les potentats qui se font sur la guerre de l’avancement ou une réputation, et qui n’aiment pas qu’on leur mette le nez dans leur histoire. Dire qu’un pays comme le nôtre, où tout le monde se fait casser la margoulette en riant, est traité de la sorte pour couvrir une bande d’imprévoyants! C’est à rire jusqu’au jugement dernier.

Tout de même, c’est plus ou moins drôle de voir les indigènes du pays nous regarder avec l’air de se payer notre fiole depuis le 1er décembre. Qu’est-ce qu’on attend pour leur faire suer dix fois le sang des marins français? Il n’y a pas d’influence extérieure qui tienne! On s’en bat l’œil que celui-ci ou celui-là ne veuille pas faire bobo à leur Constantin chéri, mais le sang français c’est une affaire française, et nous pouvons bien répondre aux autres: «A bas les pattes! Laissez-moi régler ce compte!» D’ailleurs, avec des bonshommes qui n’ont d’admiration que pour la trique, à preuve qu’ils sont bouche bée sur leur derrière devant les bandits boches, il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures. Seulement, nous nous gargarisons avec les souvenirs de l’antiquité, et comme tous ces Helléno-Boches connaissent notre gourderie, ils jouent de ce violon-là en roulant des yeux blancs. Mince alors! faut-il que ça nous tienne au sang d’être poires pour couper dans cette chanson! Fourgues m’a expliqué ça en trois paroles, comme il sait faire.

--Voilà l’histoire, petit. Il y a des aventuriers, des escrocs qui veulent épouser une bonne madame avec le sac. Alors, ils lui récitent des vers, font la bouche en cœur et prennent des poses romantiques. La bonne dame se laisse chatouiller et passe devant le maire, ses patards en serre-file. Alors qu’est-ce qu’elle prend? Le joli cœur lui boulotte sa galette, lui tape dessus et se paye sa tête pour faire un total. Eh bien! le gouvernement grec et l’Entente, c’est le même tonneau. On nous joue l’orchestre des grands aïeux, Thémistocle et Canaris, et quand nous arrivons la main tendue, bon pour cent marins massacrés! Si encore on leur retournait la botte, ça irait peut-être. Mais nous leur répondons: «On peut causer». Alors tout le monde s’assied sur les cadavres en rond, et c’est le sang français qui fait tapis vert! Au lieu de ça, qu’on leur dise: «Constantin ou du pain!...» Qu’on leur ferme les ports puisqu’on a des bateaux qui ne fichent rien, et dans huit jours nous serions débarrassés des gars qui nous tirent dans le dos, nous coupent les ponts, et reçoivent tous les matins leurs instructions de Potsdam. Mais que veux-tu, petit, le Français est bon pour se faire tuer et demander pardon ensuite. Du moins, c’est la doctrine.

Moi, mon vieux, je ne sais pas ce que c’est que Canaris et Thémistocle, de vieux farceurs, sans doute, mais le reste est clair comme le jour. Qu’est-ce qu’on peut bien raconter là-dessus en France? Ici déjà, à deux jours du Pirée, il y a pas moyen que nous, du _Pamir_, qui y étions, nous nous fassions entendre, juge un peu de ce que ça doit être là-bas?

Et puis, la barbe! Le _Pamir_ attend des ordres. C’est l’habitude. Fourgues a peur qu’on ne nous fasse prendre du charbon, vu que ça devient une denrée plus chère que le gigot. Moi je m’en fiche, je m’en refiche et contrefiche. Si tu n’es pas comme moi, c’est que les galons t’ont bien changé.

La patte.

Norvège, 13 février 1917.

Mon vieux parrain,

Ça t’épate que je te donne ce nom-là. Ce n’est pourtant pas malin. Il y aura pour la classe 1937 un petit conscrit ou une petite maman qui me ressemblera, je l’espère, et tu es le parrain d’office. Pas de réclamation, hein? J’ai appris ça l’autre jour en arrivant à Bergen; la lettre me courait après depuis deux mois, mais on a tellement roulaillé, depuis deux mois, et puis la censure a retenu les lettres en Grèce, en sorte que c’est un futur papa tout neuf qui t’envoie son faire-part; si tu ne me félicites pas, tu n’es pas un frère. Ça suffit pour les histoires de famille; il n’en arrive d’ailleurs pas si souvent dans la vie des hommes. Ne va pas croire que je fais le malin parce qu’il va sortir une petite carte postale dont j’aurai fait le cliché. Non, mon vieux! Je ne t’écrase pas. Fais-en autant quand tu pourras et si tu peux, et nous serons quittes. Et puis, si c’est toi qui as la veine de voir le premier mon ou ma moustique, embrasse la maman et le bébé de ma part. Tu vois que c’est de bon cœur.

Il y a si longtemps que je ne t’ai pas écrit que je ne me rappelle pas d’où est partie ma dernière. Je crois que tu te faisais caréner à Bizerte et que moi j’attendais à Argostoli. Si je me répète, passe les redites et prends où je t’aurai laissé.

Voilà ce qu’on a fait: Argostoli, Messine, Ajaccio (mais ça, c’est du rabiot comme tu verras), Lisbonne, Bilbao, Brest, Liverpool, Bergen et les ports norvégiens où le _Pamir_ ramasse du bois. Et tu sais, on n’a pas moisi en mer ni dans les ports, comme tu t’en rendras compte. Cette fois on a fait du travail utile et sauf cette déclaration de blocus allemand, qui nous prend en Norvège, tout irait pour le mieux. Mais je fais comme Villiers quand il discute: je série les questions.

Il y avait à Argostoli trois autres patouilleurs qui partaient en même temps que le _Pamir_ ou à peu près, et l’on nous a fait faire route ensemble pour rejoindre un gros croiseur à l’ouest de Cérigo, afin de faire convoi avec d’autres bateaux que le croiseur avait ramassés à Salonique, à Salamine, ou ailleurs. Il y avait un contre-torpilleur, le _Revolver_, pour nous convoyer tous tant que nous étions. Comme tu penses, le convoi était formé de hourques qui donnaient les unes huit nœuds et les autres quatorze et comme on s’est tous rencontré au soir, le lendemain matin il y en avait qui étaient perdus devant l’horizon et les autres derrière. Enfin, on s’est rabiboché comme on a pu et on a suivi la route secrète. Vers le matin du deuxième jour, le croiseur a hissé des tas de signaux pour nous dire de piquer au Sud, parce que pendant la nuit un sous-marin avait travaillé sur la route secrète et nous nous sommes tous cavalés au Sud, les plus rapides en tête, les rouleaux mécaniques derrière et le _Pamir_ dans la bonne moyenne. Ça valait le coup de voir cette course d’obstacles. Le croiseur avait ordre de toucher à Messine ou ailleurs de ce côté-là, il ne nous l’a pas dit, mais il nous a ramassés tant bien que mal et nous a conduits dans le détroit de Messine où l’on s’est trouvé tous en tas vers midi; et s’il y avait eu un sous-marin à nous regarder, il ne nous aurait pas plus manqués qu’un éléphant dans une fenêtre. Là le croiseur et le contre-torpilleur nous ont signalé bon voyage, et nous ont donné ordre de filer par la route secrète jusque devant Marseille où chacun suivrait sa destination par les routes secrètes. Mais comme il n’y avait plus personne pour faire la police, les bons marcheurs en ont mis, les autres ont calé, et avant d’arriver à Bonifacio le _Pamir_ n’avait plus en vue qu’un grand vapeur qui a disparu à la nuit à l’horizon devant. On a marché toute la nuit et le lendemain au jour, qu’est-ce que Fourgues voit? Le grand vapeur désemparé qui avait reçu une torpille dans le gouvernail et l’hélice, et qui demandait à être remorqué. Comme ce vapeur avait un canon, Fourgues a pensé qu’il avait arrosé le sous-marin et que celui-ci s’était trotté pour attendre les copains qui suivaient la route secrète. Il nous a peut-être manqués d’une heure à une heure et demie au plus, mais nous n’avons rien vu pendant qu’on a rejoint le grand vapeur, la _Sainte-Eulalie_, non plus que pendant qu’on l’a remorqué jusqu’à Ajaccio. Ça n’a pas été commode à lui passer la remorque, vu qu’il y avait un reste de mistral et que la _Sainte-Eulalie_ était tombée travers au vent. Il y a eu un de nos hommes qui a eu une patte cassée par la première aussière qui a pété. La deuxième a tenu bon, et le _Pamir_ a remorqué l’éclopé jusqu’à Ajaccio à cinq nœuds de vitesse. A Ajaccio, on a débarqué notre blessé et comme il n’y avait plus de raison pour aller à Marseille vu que le convoi était dispersé, Fourgues a fichu le camp droit sur Lisbonne où on lui a dit de passer à Argostoli, et il s’est donné le luxe de naviguer à côté des routes secrètes; quand je dis à côté, ça veut dire à cinquante milles, sauf à Gibraltar où il faut bien que tout le monde passe; mais si la marine n’est pas capable de garder Gibraltar, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle et à commander une couronne mortuaire.

Fourgues a dit que les voyages sur mer commençaient à présenter un peu trop de variété pour qu’on suive les routes secrètes--et que tant qu’il n’y serait pas contraint et forcé, il irait voir un peu plus loin pour éviter les sous-marins. Alors il a rejoint la côte espagnole un peu au Sud des Baléares et l’on a suivi la terre jusqu’à Lisbonne.

Fourgues dit que ça lui a peut-être fait perdre un jour, mais que les sous-marins sont moins dangereux à proximité des côtes, vu que s’ils nous envoient une torpille on peut avoir le temps de jeter le bateau au sec et de le sauver subséquemment; et qu’en tout cas les équipages et les embarcations sont presque sûrement sauvés puisqu’ils n’ont qu’à donner quelques coups d’aviron pour gagner la terre ferme. Fourgues ajoute que cette règle devrait être générale.

A Lisbonne, on fait du charbon, et le _Pamir_ a pris le matériel que nous a passé la marine portugaise pour le corps expéditionnaire que le Portugal forme en France. Nous avons été très bien reçus à Lisbonne; ce n’est pas comme dans d’autres pays alliés où ça n’est ni chair ni poisson. Les Portugais y vont franc jeu. Ils ne sont pas riches et leur armée n’est pas immense, mais ils ne demandent qu’à taper sur les Boches et à les démolir, ce qui devrait être l’idéal de tous les alliés, au lieu de faire des combinaisons louches comme certains.

Nous avons à moitié rempli nos cabs: le cab arrière, à Lisbonne, avec le matériel de guerre portugais et nous sommes allés à Bilbao pour fourrer de l’acier dans le cab avant. Tout ça a été fait en cinq sec. Les Espagnols, je veux dire les armateurs, commencent à renâcler pour nous passer du minerai, parce qu’ils disent que les Boches vont envoyer tous les bateaux par le fond et que l’Espagne ne tient pas à perdre toute sa flotte. Alors, ils demandent des prix formidables: ça fait des négociations à n’en plus finir, et le minerai s’empile sur les quais. C’est pourquoi le _Pamir_ a vite chargé.

Je passe à toute vitesse parce que je veux arriver au trot aux affaires actuelles et aux histoires de Norvège, et que le courrier part après-demain. Nous avons fichu le camp pour Brest, où le _Pamir_ a débarqué le matériel portugais et le métal espagnol. Pendant la traversée nous avons passé près d’une épave ou plutôt de cinquante épaves: bois, bûches, bouées, etc., qui occupaient un demi-mille de mer. Fourgues a fait chercher pendant tout l’après-midi pour voir si on ne trouverait pas quelque radeau ou canot du bateau démoli. Mais ça a dû être le même coup que le _Suffren_, qui n’a laissé que son absence comme preuve de naufrage, et nous n’avons rien cueilli. Quand tu passes à côté de drames pareils et que tu te dis que ton tour viendra peut-être dans un quart d’heure, eh bien! tu n’applaudis pas comme on fait à Paris sur notre politique navale.

Quand on a eu vidé notre camelote à Brest, le _Pamir_ a attendu un jour tout au plus et on l’a expédié en Norvège pour chercher des bois en planches et madriers. Faut croire qu’il n’y a pas des bateaux de reste maintenant, quoique les journaux racontent qu’il y a cent mille sorties et rentrées à la semaine, et que la guerre sous-marine est un fiasco pour les Boches. Au début de la guerre, on n’avait pas peur de faire poireauter le _Pamir_ des huit et dix jours sans rien faire dans un port: maintenant, au galop! Tous les copains qu’on a vus, ils serrent les rangs aussi. Ça ira tant que ça pourra; et puis à un moment donné, il n’y aura plus mèche. Alors on commencera à serrer d’un cran la boustifaille et le charbon du pays, et puis de deux, et puis de trois, pendant que nous continuerons à être envoyés au fond. Si ça pouvait ouvrir au pays les yeux sur l’importance de la marine et le besoin de la protéger! Passe encore. Mais tu verras qu’on trouvera moyen de lui faire avaler une nouvelle vessie. La France n’est pas maritime et se laissera toujours bourrer le crâne sur la marine. D’ailleurs, j’anticipe et je dis cela comme si le blocus boche était déclaré à ce moment-là, tandis qu’il ne l’est que depuis qu’on est en Norvège. Donc, nous partons de Brest.

Nous avons ordre de filer par le canal d’Irlande, vieille connaissance depuis la guerre. Dans la Manche, vers dix heures du matin, j’ai vu droit devant le _Pamir_ une mine qui avait dû se décrocher du fond, et qui filait en dérive comme un simple bout de bois. Si ça avait été la nuit, je ne t’écrirais pas, mon vieux, ni personne du _Pamir_, parce qu’il y avait de quoi faire sauter quatre _Pamir_ réunis. J’ai mis à droite. Nous avons regardé et admiré la mine et puis c’est tout. Pas un canon pour l’envoyer au fond. Pas de T. S. F. pour informer les autorités à Liverpool, au sujet de cette mine. Mais il voulait aussi prendre du matériel de rechange à Birkenhead et on a mouillé dans le Mersey.

Fourgues a eu le malheur de télégraphier au patron qu’il était à Liverpool, et le patron, qui ne perd jamais l’occasion d’arrondir son pécule, nous a répondu d’attendre quarante-huit heures pour embarquer du fret urgent pour la Norvège. Ce fret urgent, mon vieux, c’étaient des wagons et des montagnes de sucre, de conserves et de confitures pour la Norvège. Il paraît qu’en Norvège ils n’ont pas peur d’acheter ce qui se paye en France le poids de l’or. Si tu veux mon avis, c’est pas la cargaison du _Pamir_ qui rendra l’embonpoint aux Norvégiens qui en manquent. Plus au Sud, il y a des claqueurs de bec, et nous aurons travaillé pour eux. Quand on est bête, c’est pour longtemps. Comme blocus les Alliés se servent d’un filet aux mailles crevées, ici comme en Grèce et ailleurs. Mais ça, c’est d’autres histoires. Pendant la traversée de Liverpool à Bergen, que je te recommande si tu aimes la gymnastique, vu qu’on n’a pas cessé une minute de rouler bord sur bord, Villiers s’est amusé à faire des calculs d’après le journal de navigation pour voir combien le _Pamir_ avait fait de kilomètres et transporté de marchandises depuis trente mois de guerre. Il a trouvé qu’on a fait trois fois et demie le tour du monde, transporté entre quatre-vingts et cent millions de camelote. On aurait pu dépasser ce dernier chiffre et comment! si nous n’avions pas eu tant de voyages à vide. Mais enfin, tel qu’il est, Fourgues a dit que le _Pamir_ avait fait sa force. Quand on pense que les plus gros cargos ont pu en trimballer le double ou le triple et que la France avait besoin de tout cela, on peut dire que les marins marchands n’ont pas démérité. Oh! mon vieux, ce n’est pas pour nous pousser du col et dire qu’on est des types épatants. Tout ça c’est bon pour les fils à papa qui se font photographier dans les journaux ou bien les bonshommes qui se pavanent dans les brasseries de Paris. Ceux-là en ont peut-être fait gros comme l’ongle et font du volume gros comme la tour Eiffel. Mais nous qui trimons sans que personne le sache, et qui recevons des engueulades plus souvent que des récompenses, sans compter les capilotades de torpilles et de mines et pas plus de huit jours de permission en rade, mais je me demande ce que l’Entente aurait fait si nous n’avions pas été là, solides au poste et silencieux. Si les Français n’arrivent pas à comprendre après cela ce que représente la marine marchande, c’est qu’ils sont bouchés à la colle forte, et qu’il n’y a plus qu’à larguer tous les bateaux pour s’en aller planter des topinambours dans son patelin. Arrange tout ça comme tu voudras, la France a besoin du monde entier pour gagner sa victoire, et comme il n’y a pas de chemins de fer pour aller en Australie, en Argentine ou aux États-Unis, ni dans aucun des pays qui nous refilent des matières premières, on était bel et bien cuit sans la marine marchande. Mais va-t’en voir s’ils viennent, Jean! Il n’y a pas de danger pour qu’on insiste là-dessus à Paris, et nous continuerons à rester sur le trimard, comme devant, pendant que ces messieurs se gargariseront les uns de palabres et les autres de fafiots à leur crever les poches.

A Bergen, nous avons évacué notre boustifaille destinée, _en transit_, aux Boches et je t’informe que nos hommes ont démoli autant de caisses que possible en les envoyant sur le quai. Ce n’est pas de l’argent perdu pour le patron, car tu peux être sûr que celui-là a pris ses précautions, mais c’est toujours autant que les Boches ne se fourreront pas dans les boyaux.

C’est pendant que le _Pamir_ était à Bergen qu’est arrivée la nouvelle de la guerre sous-marine que les Boches vont mener sans merci, avec blocus, zones défendues, pas d’avertissements, et tout le catalogue. Tu penses que sur le _Pamir_ personne n’a été bien épaté de cette histoire qui fait pousser les hauts cris à tous les gros légumes et aux journaux de l’Entente. Nous et tous les copains qui bouffons des lieues sur mer et entendons parler un peu partout, il y a belle lurette que nous sentons venir le grain. Seulement, nous ne sommes pas des officiels, alors il fallait croire qu’on se trompait. Eh bien! la bombe arrive. Qui est-ce qui va trinquer? D’abord les petits bateaux qui vont sur l’eau, ensuite la France qui va faire ceinture. Qu’est-ce qu’on va prendre, au pays, comme augmentation de prix du charbon, de la farine, du beurre et de tout?

Nous qui avons l’habitude de transporter toutes ces camelotes, nous savons ce que représente une tuile pareille. Mais le bon public qui achète ça à la boutique du coin, et qui croit que ça vient tout seul comme la pluie ou l’air qu’on respire, il va plutôt faire une tête. Bien sûr, on ne lui dira pas d’où ça vient et il ne se doutera pas qu’il paye le double ou triple prix à cause que les bateaux trébuchent sur l’eau. On lui servira des raisons à l’eau de savon, parce qu’il est défendu de dire la raison de rien. Mais la censure n’empêchera tout même pas de couper le gaz, l’électricité, les chemins de fer, les restaurants et tout ce qui rend la vie facile. Car tu peux croire que les Boches ne vont pas y aller avec le dos de la cuiller. Ici, tout près de chez eux, on a des tuyaux, et nous en avons ramassé pas mal à Bergen et à Christiansund, d’où je t’écris pendant que nous chargeons des stères et des kilostères de bois en planches et en madriers. C’est encore heureux d’ailleurs que le _Pamir_ se trouve ici pour prendre ce bois, car tous les bateaux norvégiens ont reçu l’ordre de rester là sans bouger à cause du blocus allemand et je te prie de croire qu’il y a des milliers de tonnes de bois de construction. Comment va-t-on faire, déjà que ça manquait? Le pire est que les Hollandais, Espagnols et autres neutres vont aussi suspendre leur trafic, parce qu’ils ne tiennent pas à faire culbuter leurs bateaux. Enfin, le _Pamir_ aura toujours ses trois à trois mille deux cents tonnes de bois qui serviront bien à construire des baraquements de poilus, des voies ferrées, des montants de tranchées, pour au moins un corps d’armée.

C’est au moins aussi utile que les obus et le charbon, et nous sommes contents de cette cargaison.