L'odyssée d'un transport torpillé
Part 12
_Invincible_ 50 millions _Indefatigable_ 50 -- _Queen Mary_ 60 -- _Black-Prince_ 30 -- _Warrior_ 30 -- _Defence_ 35 -- Huit navires légers (en tout) environ 25 -- ---- Total anglais 280 millions ---- Total général des navires coulés 615 millions
CHAPITRE II.--RÉPARATIONS DE NAVIRES AVARIÉS.
Le nombre des navires avariés est de beaucoup supérieur à celui des navires détruits. Quelques-uns sont certainement inutilisables et représentent la perte sèche de leur valeur. Il est impossible de déterminer le prix de la réparation des autres, mais on ne doit pas être loin de la vérité en estimant ce chapitre à environ le tiers du chapitre des destructions totales, soit environ 200 millions, qui, ajoutés au premier total, font environ 800 millions.
CHAPITRE III.--DÉPENSES DE L’ARTILLERIE.
Il y avait cinquante gros navires environ engagés dans la bataille, armés de canons de 305, 340 ou 380, en nombre variable. En admettant le nombre moyen de 10 canons par bateau, tirant deux coups à la minute et d’un prix moyen de 3.000 francs par coup, cela fait 50 × 10 × 2 × 3.000 = 3 millions de francs par minute. En totalisant les minutes de tir et en admettant 45 minutes pour l’ensemble, cela ferait 3 × 45 = 135 millions. Si l’on ajoute le tir de l’artillerie moyenne, les canons éclatés ou à changer, on peut admettre un total d’artillerie voisin de 150 millions, qui, ajoutés aux autres, font 950 millions.
CHAPITRE IV.--DÉPENSES DE CHARBON ET ACCESSOIRES.
Un gros navire à toute vitesse brûle environ 1.000 tonnes par jour à environ 50 francs la tonne (sinon plus), soit 50.000 francs en un jour. On peut considérer que l’ensemble des opérations à grande vitesse et chauffe activée a duré au moins un jour, soit 2 millions et demi pour les gros bateaux seuls; si l’on ajoute le charbon des petits bateaux, cela fait bien 3 millions. Les usures de chaudières, de dynamos, de mécaniques autres que celles provenant d’avaries de combat, font bien monter ce total à 20 millions, qui, ajoutés aux 950 précédents et en arrondissant pour les imprévus, constituent un total d’environ 1 milliard pour le matériel seul.
CHAPITRE V.--CAPITAL REPRÉSENTÉ PAR LE PERSONNEL.
Certains bateaux n’ont eu qu’un ou quelques hommes sauvés. Le nombre total des morts excède assurément 10.000 hommes. Beaucoup de blessés aussi, les uns définitifs, les autres à moitié mutilés. En admettant un total de 20.000 personnes pour qui l’État doit payer une pension, soit à eux, soit à leurs ayants-droit, et mettant une moyenne de 10.000 francs par pension annuelle, on arrive à 20 millions d’arrérages annuels, soit, au taux de 5%, un capital immobilisé de 400 millions. Il est impossible d’apprécier la valeur intrinsèque que représentent les 10.000 tués et les 10.000 blessés, tous pris parmi les plus valides des deux nations, non plus que les ruines engendrées par leur mort dans les familles; mais on n’est pas loin de la vérité en posant à 500 millions le total de la perte humaine, ce qui, ajouté au milliard précédent, met les quelques heures de la bataille du Jutland à 1 milliard 500 millions environ.
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Voilà le topo de Villiers. Pour la forme, Fourgues a voulu chicaner sur tous les articles, mais Villiers était solide au poste, parce qu’il avait calculé tout cela d’après des revues techniques qu’il avait prises en France et en Angleterre, et il a dit qu’il était resté plutôt en dessous de la vérité, vu que les bateaux coûtent toujours plus cher qu’on ne le dit officiellement, qu’en temps de guerre le charbon, les obus et tout montent de semaine en semaine, et qu’il était bien gentil d’avoir pris du 5% au lieu de 9% pour les pensions.
--D’ailleurs, commandant, ce n’est pas la question d’ergoter sur cent millions de plus ou de moins. Mettons n’importe quel prix entre un et deux milliards. Voulez-vous me dire si cela aura avancé la guerre d’un quart de seconde?
--Mais enfin si on avait pu assommer les Boches et leur bousiller toute leur flotte...
--Ça aurait fait trois ou quatre ou cinq milliards parce que les Anglais auraient écopé aussi, et puis après?
--Eh bien! les Anglais n’auraient plus qu’à rentrer au port et à se chauffer les pieds au lieu d’être sur le qui-vive et mener une vie de chien à cause des gros bateaux allemands.
--C’est justement ce que je voulais vous faire dire, commandant. Je vous fais la partie belle. J’admets que la grande flotte allemande soit détruite. Est-ce que cela diminuera d’un seul le nombre de leurs sous-marins? Est-ce que leurs mines ou batteries ou torpilles ne nous empêcheront pas aussi bien d’approcher leurs côtes? Est-ce que nous aurions un seul bateau de commerce de plus sur l’eau et un seul de moins coulé?
--Oui, oui, oui! Mais tant qu’ils ont des gros bateaux, il faut en avoir contre eux.
--Je n’en suis pas d’accord. Il nous suffirait d’avoir des centaines de sous-marins pour les empêcher de sortir de chez eux ou de les traquer sur l’eau comme ils font pour nous.
--Mais enfin leurs navires cuirassés couleraient nos cargos à nous.
--Où avez-vous vu que les cuirassés de combat et les croiseurs de bataille fassent la guerre de course? Ils sont trop délicats et ne peuvent pas emporter de charbon pour tenir longtemps la mer. Ce sont les navires légers ou les sous-marins qui font la chasse au trafic.
--Bref, où voulez-vous en venir?
--A ceci: que le gros bateau ne sert plus à rien, qu’à faire dépenser des milliards en quelques heures sans que personne s’en trouve ni mieux, ni plus mal. Cela me paraît limpide. Tandis qu’un bon sous-marin, qui coûte deux millions, emporte six ou huit torpilles et des canons, peut couler ses huit ou dix cargos dans le mois avec un peu de veine. Même s’il y reste, il a fait sa force, parce que vingt ou trente mille tonnes de blé, de charbon, d’acier ou de caoutchouc sont au fond de l’eau. Voilà qui embête l’ennemi. Ça fait moins de bruit dans les journaux, mais c’est le vrai travail de guerre, et, dans cette guerre-ci la victoire sera à celui qui fera le plus de mal à l’autre dans le plus bref délai. D’ailleurs, ç’a toujours été comme ça et je ne comprends pas qu’on ne l’ait pas encore compris cette fois-ci.
Je n’en finirais pas de te raconter leurs palabres là-dessus. Il y a de quoi d’ailleurs, la question en vaut la peine, et je serais bien aise que tu me fasses une tartine sur ta façon de penser. Toi qui es sur un dreadnought, tu dois trouver saumâtre que je t’écrive des choses pour vilipender ta partie, mais entre nous deux on n’en est pas à faire des chichis. Sans blague, j’attends ta réponse.
Naples, 23 septembre 1916.
Mon cher vieux,
Depuis ma dernière, le _Pamir_ a fait Baltimore, New-York, Brest, Cardiff, Gênes et Naples. Tu vois qu’on n’a pas perdu de temps. On a bien failli retourner en Amérique pour reprendre des barres d’acier et des obus, mais au dernier moment on nous a désignés pour ravitailler l’Italie. Alors nous voici sous le Vésuve et comme ils disent, il ne nous reste plus qu’à mourir. Mais je n’en ai fichtre pas envie, parce que Fourgues vient d’écrire une lettre tapée à la compagnie disant qu’il faut qu’il passe au bassin depuis le temps qu’il bourlingue, d’autant plus qu’on a tapé dans quelque chose de dur par là du côté de l’Angleterre et qu’il voudrait bien savoir ce qu’il a au ventre, vu que l’eau entre dans la cale et qu’on a vingt centimètres par jour qu’il faut pomper sans s’arrêter. Alors, j’espère qu’on va rentrer en France pour se faire caréner, et comme ça prendra bien huit ou dix jours, Fourgues m’a promis que je serais bon pour la mairie et pour l’église. Alors il y a eu du bon. Ce n’est pas à Baltimore qu’on a pris de l’acier, attendu que le nôtre n’y est pas arrivé. Fie-toi aux Boches pour fabriquer des grèves dans les usines, des accidents sur les voies ferrées et des égarements de trains. En tout cas, Fourgues a appris en roulaillant par-ci par-là, mais pas auprès des autorités consulaires, que, pendant qu’il n’y avait pas d’acier pour nous à Baltimore, il y en avait à New-York des monceaux qui se rouillaient sur les quais en attendant preneur. Alors Fourgues a pris ses cliques et ses claques, et le _Pamir_ est allé s’amarrer près du pont de Brooklyn, et l’on s’est introduit trois mille tonnes d’acier et du rabiot sur le pont. Tu peux dire que Fourgues n’y est pas allé avec le dos de la cuiller, et qu’il regrettait de ne pas en mettre dix mille tonnes. Le _Pamir_ entrait dans l’eau jusqu’aux écubiers, et il a marché comme une tortue, avec un petit mauvais temps d’été qui n’était pas dans un étui à jumelles. Mais on s’en fichait, parce que cette fois on servait à quelque chose.
A New-York, Fourgues est tombé pendant une bordée qu’il a tirée dans Broadway et les quartiers chics avec Villiers, sur le type Flannigan que je t’ai raconté qu’on avait tossé en Norvège, l’autre année. Ils sont tous revenus à bord au milieu de la nuit avec une bouche en palissandre, en faisant un bouzin à réveiller un cimetière et avec un gramophone qu’ils avaient étouffé dans un bar. Ils se sont mis à jouer des cake-walk et des airs de nègres sur les disques qu’ils avaient aussi refaits, et je me suis levé à deux heures parce qu’il n’y avait pas moyen de roupiller. Comme Flannigan repartait le matin pour le pays des Scandinaves, comme il dit qu’il va faire un tour en Bochie, il est resté à bord jusqu’à six ou sept heures à boire du Dubonnet à l’eau de seltz, histoire de se fourbir la luette, et à raconter ses campagnes à Fourgues et à Villiers qui buvaient des litres et des litres d’eau de Vichy, pour laver toutes les drogues qu’ils s’étaient enfournées dans l’estomac.
Flannigan a beau dire, nous sommes sûrs qu’il fricote chez les Boches et que ce n’est pas au bout de la longue-vue qu’il a appris tout ce qu’il chante. Mais on n’a rien à y voir, n’est-ce pas, du moment qu’il est neutre, et que la politique officielle de l’Entente c’est de laisser les Boches faire leurs petits micmacs pendant que les journaux impriment que le blocus est parfait, que les Allemands font ceinture et qu’ils vont arriver après-demain en disant «Kamerad», et avec la bouche ouverte pour que nous leur donnions à croûter. Ce n’est pas l’opinion de Flannigan, et la nôtre non plus, et celle de personne faisant le trafic. Je résume les renseignements de Flannigan:
«Les Boches ne mangent pas autant qu’avant, c’est certain, mais tout le monde sait qu’on mange toujours trop. Mais ils savent bien que nous laissons passer par la Suisse, la Hollande et les pays scandinaves des tas de marchandises bonnes à manger.
«La terre aussi est toujours là. Elle produit moins à cause que les hommes valides sont au front, mais, si l’on admet qu’elle produit la moitié d’avant, ce n’est pas encore la famine. Alors, les Allemands font là-dessus de la musique à l’usage des étrangers, mais ils sont tranquilles. Seulement ils savent aussi que l’Angleterre n’a pas plus de deux dixièmes de son territoire réellement cultivés pour la nourriture et que, si on lui coupe les vivres qu’elle reçoit du monde entier, c’est elle qui fera ceinture. Ils savent aussi qu’ils ont choppé à la France et à la Russie le meilleur de leurs mines de charbon; que l’Italie, la Russie et la France dépendent des envois qu’on leur fait par mer. Alors, pour tout cela, les Boches préparent quelque chose de bien tassé comme guerre sous-marine. Ils ont établi en 1915 un programme de construction, et, quand ce programme sera exécuté, ils déclareront la guerre sous-marine à outrance. Ils n’étaient pas du tout prêts, à la déclaration de guerre, à la guerre sous-marine, puisqu’ils n’avaient que vingt ou trente sous-marins, et qu’on peut se fier à eux pour ne pas avoir négligé d’avance ce moyen-là s’ils avaient cru qu’il serait bon.
«Mais comme ils ont vite compris que c’était une de leurs meilleures chances, ils se sont mis à construire de pied ferme, et les sous-marins vont sortir. Ils seront armés de gros canons, iront plus vite que les cargos et pourront sans se gêner rester dehors vingt à trente jours. Il y en aura d’autres qui seront mouilleurs de mines, et qui les sèmeront sur tous les bons passages. Tous peuvent couper les filets de barrage et se poser au fond de l’eau. Flannigan dit que c’est la conversation courante en Allemagne, et que, même si les gens officiels en France et en Angleterre ne croient pas ce qu’ils disent publiquement: que c’est un bluff, ils feront bien de s’attendre à quelque chose de salé comme guerre sous-marine, vu que, quand les Allemands démarreront, ils s’y mettront aussi fort qu’ils ont fait à leur démarrage sur terre.»
Flannigan a brodé sur ce thème pendant trois ou quatre heures et je ne me rappelle pas tous les chiffres qu’il a donnés. Villiers les écrivait à mesure, pour les passer à des copains en France, ce qui ne servira à rien, dit-il, vu que le mot d’ordre est de dire que les sous-marins, ça n’existe pas.
Le _Pamir_ a quitté New-York le lendemain que Flannigan est parti. A New-York, nous avons embarqué un type des munitions, un ingénieur dans le civil, qui était allé en Amérique s’occuper des commandes des munitions, d’aciers, etc., et qui a profité de nous pour accompagner le chargement de barres d’acier qu’il avait surveillé en usine. Il s’appelle Mousseaux; il n’y connaissait guère à la marine avant la guerre, mais il a déjà fait quelques voyages en Serbie, en Russie, en Espagne, en Amérique et ce n’est pas tout à fait un éléphant. Il nous a raconté des tas d’histoires sur les munitions, les marchés, les commandes, les Boches, et m’est avis que Mousseaux pense aussi que, si nous gagnons la victoire, ça ne sera pas faute de lui avoir tourné le dos. Il est astucieux. C’est un Normand grand, blond, les yeux bleus. Bref, il a de la branche.
Il a plutôt fait la tête quand il a vu que le _Pamir_ n’avait ni T. S. F., ni canons, ni rien contre les sous-marins. Mais comme il nous avait télégraphié de l’intérieur qu’il prendrait passage avec nous et qu’il est seulement arrivé le matin du départ, il n’a pas voulu s’en dédire et il a avalé la pilule, d’autant que ça lui faisait gagner quatre ou cinq jours. Il n’y a pas des bateaux pour la France comme on veut, maintenant. D’ailleurs, c’était son douzième voyage depuis la guerre et il a été huit fois sur les bateaux sans T. S. F. ni canons. Alors, comme tous ceux qui roulent un peu leur bosse sur l’eau, il pense la même chose que nous tous, et l’on est vite tombé d’accord que la marine marchande des Alliés est quasiment offerte aux sous-marins boches, et que ça durera ce que ça durera. Lui qui est ingénieur, il a assuré que ce ne serait rien comme galette d’installer la T. S. F. sur les bateaux, et que le prix d’une seule grosse barque bien chargée qui a été coulée pour ne pas avoir été avertie, aurait couvert le prix de la T. S. F. pour au moins cent cinquante à deux cents cargos. Mousseaux ajoute qu’il faudrait quelqu’un à poigne pour obliger les armateurs, les administrateurs de la marine et tout le monde à se mettre d’accord et que ce serait l’affaire d’un mois. Seulement, personne n’ose prendre de décision, et ça coûtera quelques dizaines de millions au pays.
Fourgues et Mousseaux se sont aussi un peu piqués, parce que Mousseaux demandait ce que ça signifiait de mettre des canons à l’arrière des cargos qui en ont et pas à l’avant; Fourgues lui a demandé ce qu’il voulait dire par là.
--Oui,--a répondu Mousseaux,--j’ai voyagé sur plusieurs bateaux qui avaient un seul canon, et ce canon était à l’arrière.
--Dame,--dit Fourgues,--on n’a pas dû demander l’avis des commandants de bateaux. Si jamais on m’envoie un canon, on y mettra autour des tas de bougres de la marine qui le mettront derrière, parce que la doctrine de l’Entente est de faire de la défensive contre les sous-marins.
--Mais, commandant, le seul moyen de les démolir, c’est de les attaquer et de faire tête quand on les rencontre.
--Ça, c’est votre idée, c’est celle de nous tous. Soyez assez aimable pour le dire à Paris à qui de droit. Vous ferez un de plus que l’on priera de fermer sa boîte et de se mêler de ce qui le regarde, parce que la consigne est de ficher le camp, oui, monsieur, de ficher le camp devant le sous-marin et de lui tirer dessus par derrière si l’on a le temps. Quant à l’attaquer, défendu, bernique, ça n’est pas dans le programme.
--Alors, commandant, à quoi cela sert de dire que nous sommes maîtres de la mer, si les bateaux doivent fuir et jamais attaquer?
--Oui, à quoi cela sert-il? Je vous pose la question. On nous fourre des millions de marchandise dans le ventre. On nous dit: «Porte-les en Europe, tu n’as rien à craindre!» Tous les jours, nous apprenons qu’un camarade a bu le bouillon devant un sous-marin, mais il paraît que ça ne compte pas. Si nous avons la veine d’en rencontrer un, défense de lui tomber dessus. Il faut se laisser faire ou bien tourner le dos, comme des jeanfoutres.
«Et si nous attrapons la purge? Regardez ma mâture, nous n’avons pas même quatre fils de fer pour envoyer un radio aux camarades qui sont dans les parages! Il n’y a pourtant pas de quoi attraper une méningite à découvrir ce qu’il faudrait aux bateaux de commerce. Le syndicat des capitaines marchands le demande sur tous les tons, et ça crève les yeux. Mais on sait bien que nous ne nous mettrons pas en grève, et les grosses légumes racontent que nous avons la trouille ou que nous sommes des révoltés. Alors, marche ou crève. On marche... et chacun est sûr d’être décanillé à son tour.
--D’autant plus, commandant, que, sans vouloir chiner la marine marchande, les passagers sont à peu près sûrs d’être noyés si on les torpille. Vous, sur le _Pamir_, vous avez deux canots qui pourraient suffire à votre quarantaine d’hommes. Mais j’ai voyagé sur des bateaux avec mille ou douze cents hommes de troupe, et il n’y avait pas de quoi en sauver plus de quatre ou cinq cents. Comme la plupart du temps la moitié des embarcations, toutes celles du côté qui monte en l’air après torpillage, est inutilisable, vous voyez qu’il faut tout de même du courage pour aller sur l’eau, et de la folie pour envoyer des régiments entiers sans protection. Après tant de mois de guerre les pékins trouvent cela drôle. Si c’était sur terre il y a longtemps que le Parlement ou les journaux auraient fait changer ça. Mais le pays ne connaît rien à la marine, et on lui chante des histoires qu’il gobe. Vous avez de la veine que le pays n’y comprenne rien.
--Tonnerre de tonnerre,--a répondu Fourgues,--vous appelez ça de la veine! C’est-à-dire que c’est à se casser la tête contre le compas. Et encore c’est pire que vous croyez, monsieur. Après tout, je m’en fiche, on est entre amis, et l’on peut parler. Croyez-vous que sur les paquebots et transports, la marine n’a pas encore fait de consigne, affichée partout, où les passagers sachent ce qu’ils ont à faire en cas de sous-marin? Alors ils embarquent comme des moutons, avec le dernier journal où est imprimé que les sous-marins c’est de la blague; et, quand ils sont torpillés, c’est de la boucherie, monsieur, c’est du massacre, et il n’y a rien à dire, puisque c’est comme ça qu’on veut que ça soit. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fichent, ces centaines d’éléphants, quand le bateau commence à basculer? On ne leur a rien dit. Ils ne savent pas. Ils courent partout. Ils gueulent comme des ânes, sautent dans les embarcations, coupent les cordages, et ça fait des noyés qu’on passe aux profits et pertes. Si un seul général traitait nos soldats comme cela, on l’enverrait à Limoges d’abord, et on le ferait passer en conseil de guerre ensuite.
Tu vois d’ici le ton de Fourgues. On ne s’occupe plus guère des affaires terrestres et diplomatiques, à bord du _Pamir_. La mer nous suffit, on sent qu’on est traqué de jour en jour, un peu plus serré à chaque traversée, et l’on ne peut rien faire, et l’on ne peut rien dire, c’est défendu! Ah! j’oubliais une conversation après ce que nous a dit Flannigan, à New-York, sur les équipages des sous-marins allemands. Les journaux et les autorités françaises racontent que tous les bons équipages allemands sont détruits depuis longtemps, et que les équipages de sous-marins, ça ne se fabrique pas comme des gaufres et qu’alors nous pouvons être bien tranquilles. Flannigan a dit que c’est une blague. D’abord, avec de l’argent on a ce qu’on veut dans tous les pays, et les Allemands payent royalement leurs sous-marins. Ensuite, tout le monde sait que, dans un sous-marin, il n’y a que deux types qui doivent connaître leur affaire, le commandant et le second qui font les manœuvres de plongée et de direction. Quant à l’équipage, ils ont des postes de mécaniciens avec des volants, des manettes, des soupapes, comme dans n’importe quelle usine, et ils n’ont qu’à exécuter les ordres des deux chefs, tourner à droite, vider à gauche, chasser au centre. Ce n’est pas la mer à boire; le premier mécano venu est à la coule en un mois, et ça fait des équipages épatants tout comme ceux des zeppelins. Il n’y a que le risque. Mais je voudrais bien savoir dans quel pays le risque arrête les types qui ont du cran? Pas en France, ni en Bochie. D’ailleurs, a dit Flannigan, quand les sous-marins ont trimé dur pendant quinze ou vingt jours à la mer, on les envoie en permission à leur arrivée au port, pendant huit ou quinze jours dans leur famille, pendant que d’autres pieds noirs remettent toute la mécanique en état. Ils sont traités en héros et fêtés partout, plus les parts de prise et destruction. C’est-à-dire qu’on doit refuser les candidats, tout comme dans l’aviation française où l’on se fait pourtant casser la figure, mais après avoir tapé sur l’ennemi.
Et puis Flannigan a dit que l’amirauté allemande n’emprisonne pas les commandants de sous-marins, sous prétexte qu’ils sont jeunes. Elle leur met la bride sur le cou, les envoie avec pleins pouvoirs, et ne s’occupe pas plus de ce qu’ils ont fait que des papelards qu’ils écrivent. Avec ça, on peut s’attendre à quelque chose de salé comme affaires sous-marines. Si l’on en faisait le quart à des Français, je crois qu’ils crocheraient la lune.
A Brest, on a débarqué notre acier, pas bien vite, mais c’est la règle. En voilà une chic rade! Elle pourrait contenir tous les bateaux d’Europe et d’Amérique, et c’est la plus près des États-Unis. Elle ferait gagner de douze à vingt-quatre heures sur tous les voyages d’Atlantique. Fourgues prétend qu’il n’y a que les Français pour ne pas se servir d’un port pareil. C’est qu’on est trop riche, dit-il. Si les Boches, ou les Anglais, ou les Yankees avaient Brest, ils y auraient fait le premier port transatlantique du monde qui enfoncerait Hambourg, Rotterdam, Londres, Liverpool et New-York réunis. Mais la marine de guerre ne veut pas et le fret de l’Atlantique passe ailleurs, et notre bonne galette s’en va aux autres.