Part 16
Guillaume de Paris et ses délégués tinrent le plus grand compte de ces instructions, comme le prouvent les procès-verbaux de leurs procédures qui ont été plusieurs fois publiés. Ils nous décrivent les interrogatoires faits en Champagne, Normandie, Quercy, Bigorre et Languedoc. Guillaume de Paris instrumenta à Paris, dans la maison même du Temple, en présence d’autres religieux, de conseillers du roi tels que Simon de Montigny, de greffiers, de bourreaux et d’un nombreux public.
La torture fut administrée avec cruauté. Vingt-cinq Templiers moururent des suites de leurs supplices; ceux qui n’y furent pas condamnés furent préparés aux aveux par le régime du pain et de l’eau, auquel ils furent soumis pendant le mois qui précéda leur comparution. Malgré tout, quelques-uns n’avouèrent rien et défendirent jusqu’au bout l’honneur de leur Ordre. La plupart avouèrent, les uns d’avoir profané la croix, d’autres d’avoir pratiqué la sodomie, d’autres enfin d’avoir renié le Christ et accompli des rites sataniques.
Les commissaires de Guillaume de Paris procédèrent de même. «A force de géhennes», ils obtinrent les aveux qu’exigeait le roi. Mais dans la suite, la plupart des accusés rétractèrent leurs aveux, sans doute lorsqu’ils eurent la conviction que leur condamnation était déjà faite, parce qu’elle était nécessaire au roi. «Nos frères, écrivaient en 1310 plusieurs Templiers, ont dit ce que voulaient leurs bourreaux.» «Avez-vous été torturé? demandait-on, en 1310, au frère Ponsard de Gisi.--Oui, trois mois avant ma confession, on m’a lié les mains derrière le dos si serré que le sang jaillissait des ongles et on m’a mis dans une fosse attaché avec une longe. Si on me fait subir encore de pareilles tortures je nierai tout ce que je dis maintenant, je dirai tout ce qu’on voudra. Je suis prêt à subir des supplices pourvu qu’ils soient courts; qu’on me coupe la tête, qu’on me fasse bouillir pour l’honneur de l’Ordre, mais je ne peux pas supporter des supplices à petit feu, comme ceux qui m’ont été infligés depuis plus de deux ans en prison.»
Lorsque, au printemps de 1308, le maître général de l’Ordre, Jacques Molay, comparut en présence d’une foule considérable réunie dans une église de Paris, devant les commissaires du pape, le cardinal Bérenger Frédol lui rappela les aveux qu’il avait faits au cours de son interrogatoire par l’inquisiteur, le 24 novembre précédent. «Molay découvrit ses membres décharnés, excoriés et fouillés par les instruments de torture, et ses os mis à nu. Ce geste expliquait éloquemment comment on avait pu lui faire dire à lui et aux frères qui l’entouraient tout ce qu’on avait voulu lui faire dire, et il avait crié à la foule son innocence et celle des Templiers. A ce spectacle les deux cardinaux (Bérenger Frédol et Étienne de Suisi) avaient, sans prononcer une parole, versé des larmes et renoncé à porter la sentence que le pape leur avait donné mission de prononcer.» En 1310, dans la seule ville de Paris, 546 Templiers emprisonnés, dont plusieurs avaient fait des aveux, déclaraient vouloir défendre l’Ordre, parce qu’ils n’y avaient jamais vu aucun mal.
Mais les aveux obtenus en 1307 par l’inquisiteur et ses commissaires étaient toujours là, mettant ceux qui les avaient faits dans l’alternative d’être punis gravement pour les crimes dont ils s’étaient accusés ou d’être brûlés comme relaps, s’ils reniaient leur confession. Ces aveux furent mis à profit jusqu’à la condamnation suprême des chevaliers et de leur Ordre. Le pape Clément V les rappelait lorsqu’il évoquait à lui l’affaire, nommant pour remplacer les inquisiteurs des commissaires enquêteurs apostoliques. Ils furent allégués dans les réunions solennelles qui eurent lieu devant le pape et à Paris à l’occasion des Templiers; enfin les agents de Philippe le Bel et le plus important de tous Bérenger Frédol, cardinal de Tusculum, les apportèrent devant le concile de Vienne pour obtenir des Pères la suppression de l’Ordre, prélude du supplice de ses principaux religieux.
Avec l’inquisiteur confesseur du roi, le meneur principal de tout le procès fut l’homme qui, à Anagni, avait porté un coup terrible à la papauté et que Frédol se préparait à absoudre, le légiste qui, en ébranlant le droit canon, exaltait le droit monarchique, Guillaume de Nogaret.
Ce fut en effet pour le conduire qu’il avait reçu la garde du sceau royal, le 22 septembre 1307; car ce fut au lendemain même de sa nomination, que fut décidée par le roi l’arrestation de tous les Templiers (13 octobre 1307).
Guillaume de Nogaret était encore dépassé par un autre légiste, Pierre du Bois. Celui-ci semble avoir eu l’idée de faire porter sur tous les biens ecclésiastiques, même sur ceux du pape, la sentence de confiscation qui se préparait contre le patrimoine du Temple; c’est Renan qui l’a fait remarquer. «Faire du roi de France le chef de la chrétienté, sous prétexte de croisade, lui mettre entre les mains les possessions temporelles de la papauté, une partie des revenus ecclésiastiques et surtout les biens des ordres voués à la guerre sainte, voilà le projet avoué de la petite école secrète dont du Bois était l’utopiste et dont Nogaret fut l’homme d’action.»
Retourner ainsi l’Inquisition contre la Papauté, en faire contre elle l’instrument de la royauté, n’était pas une entreprise banale.
Clément V, dont l’intelligence était supérieure au caractère, voyait la solidarité qui existait entre l’Église et les Templiers, menacés également par l’impérialisme politique et la fiscalité de Philippe le Bel; il se rendait compte, d’autre part, que les accusations lancées par Guillaume de Nogaret, petit-fils d’hérétiques, et peut-être hérétique lui-même, de cœur sinon d’esprit, contre la foi et les mœurs du Temple, n’étaient qu’un prétexte pour le spolier et le supprimer. Aussi essaya-t-il de détourner le procès dont le projet lui avait été communiqué apparemment à la fin de 1306, à la suite du fameux conseil secret où il avait député les cardinaux Bérenger Frédol et Étienne de Suisi.
A la suppression projetée du Temple il opposa un projet de fusion des Hospitaliers et des Templiers dont le programme d’action et les règles avaient tant d’analogie. Il appela auprès de lui les maîtres des deux Milices et demanda à celui du Temple, sur ce sujet, un mémoire qui a été conservé. Ce n’était pas ce que voulait le roi; aussi coupant court au contre-projet pontifical en préparation, il découvrit brusquement son plan. Clément V crut pouvoir en arrêter l’exécution en gagnant du temps et la mort dans l’âme, «_non sine magna cordis amaritudine, anxietate et turbatione_», il consentit à une enquête sur les Templiers. Philippe le Bel transforma aussitôt l’enquête en un procès confié à Nogaret et à l’inquisiteur de France, Guillaume de Paris.
Le premier, par l’arrestation générale des Templiers, le 13 octobre 1307, le second, par la commission générale d’instruire qu’il donna le 22 septembre 1307, et l’instruction qu’il poursuivit jusqu’au 24 novembre, soit en personne, soit par les commissaires qu’il avait délégués dans la France entière, mirent le pape devant le fait accompli: l’ouverture du procès, les interrogatoires des Templiers et les aveux qui en étaient résultés.
En apprenant toutes ces nouvelles, le pape éprouva un sentiment de colère et d’indignation qui lui dicta sa lettre du 27 octobre 1308 à Philippe le Bel et l’envoi au roi des deux cardinaux Bérenger Frédol et Étienne de Suisi, chargés de prendre sous leur garde les personnes et les biens des Templiers. Clément V annonçait ainsi l’intention de diriger lui-même l’enquête et il en dessaisissait l’Inquisition quelques semaines après (déc. 1308). Philippe le Bel lui fit une réponse cauteleuse d’où il résulta que les prisonniers seraient toujours à la disposition de l’Église, mais demeureraient dans les prisons royales et que, d’autre part, leurs biens ne serviraient qu’aux besoins de la Terre Sainte mais seraient séquestrés et administrés par Bérenger, l’homme du roi. Le procès entrait, dès lors, dans une phase diplomatique.
Pour réduire les velléités de résistance de Clément V, le roi usa envers lui de procédés d’intimidation constituant un vrai chantage; il le fit menacer d’une campagne de pamphlets. «Que le pape prenne garde! écrivait son âme damnée, le légiste du Bois, il est simoniaque; il donne par affection du sang, les bénéfices de la Sainte Église à ses proches parents; il est pire que Boniface qui n’a pas commis autant de passe-droits; il faut que cela cesse!»
Devant ces menaces, Clément V céda et renvoya l’affaire des Templiers à un prochain concile œcuménique; en attendant, pour fournir des éclaircissements et des dossiers à l’auguste assemblée qu’il allait convoquer, il nomma des commissaires apostoliques à la tête desquels il mit toujours Bérenger Frédol, pour poursuivre l’enquête sur les Templiers. Nous ne la suivrons pas, car l’Inquisition n’y jouait aucun rôle officiel. Mais toute l’affaire avait été montée par elle d’accord avec «les gens du roi» et sur les instructions de Philippe le Bel.
Ainsi créée par les Souverains Pontifes, moins d’un siècle auparavant, pour instruire en leur nom les procès d’hérésie, cette institution était déjà devenue un instrument de règne aux mains du roi de France. C’est ce que reconnaît l’un de ses récents historiens, M. Ch.-V. Langlois écrivant dans l’_Histoire de France_ de Lavisse: «Il n’a pas tenu au Garde des Sceaux de 1307 (Guillaume de Nogaret) que l’_Inquisition politique_, à la mode des pays du Midi, des princes guelfes d’Italie et des «Rois catholiques» d’Espagne, ne s’acclimatât chez nous.»
On ne saurait mieux dire que Philippe le Bel et Nogaret sont les précurseurs authentiques de Philippe II et de Torquemada.
Au cours du XIVe siècle, les rois de France firent de l’Inquisition, qui était tout d’abord un tribunal essentiellement religieux et pontifical, une juridiction bâtarde ecclésiastique et canonique par la composition de son personnel, mais séculière et légiste par ses rapports avec les Parlements, les «gens du roi» et l’influence prépondérante qu’exerçait sur sa marche la Couronne.
On le vit bien, en 1322, lorsque comparut devant l’Inquisiteur de Toulouse Amiel de Lautrec, abbé de Saint-Sernin. Il y était cité, non plus par l’inquisiteur, mais par le procureur du roi et, lorsqu’il fut acquitté par elle, le procureur du roi fit appel non pas devant le pape, chef suprême de l’Inquisition, mais devant la Cour royale la plus haute, le Parlement de Paris.
Lorsqu’en 1329, Guillaume de Villars, commissaire du roi, s’empara des Registres de l’Inquisition, le chef de cette dernière protesta non pas auprès de la Curie, mais auprès du Parlement considéré comme une sorte de tribunal d’appel de l’Inquisition.
La diminution de puissance que subit la papauté pendant son séjour à Avignon, et bien plus encore pendant le grand schisme, accentua l’asservissement de l’Inquisition à la monarchie des Valois. En 1385, à Reims, l’archevêque et les magistrats municipaux se disputant la connaissance du crime d’hérésie, finirent par signer entre eux une transaction, sans même penser qu’il existait, à côté d’eux, dans Reims, une Inquisition qui avait reçu du pape la mission de réprimer le blasphème et l’hérésie.
Pendant le grand schisme, l’Université de Paris finit par supplanter complètement le Saint-Office dans l’examen des doctrines et la connaissance des crimes d’hérésie. En 1362, prêchant à Châlons dans la cathédrale, puis dans les églises de Notre-Dame _de Vallibus_ et de Saint-Alpin, le dominicain Jean dit l’_Eschacier_ avait combattu la croyance à l’Immaculée Conception et la même doctrine malsonnante avait été aussi enseignée par un autre dominicain, Jacques _de Bosco_. Ils furent dénoncés par maître Nicolas de Vertus, augustin, et Jean de Saint-Médard, l’un et l’autre professeurs de théologie, et par plusieurs autres personnages ecclésiastiques et laïques.
Une enquête fut faite aussitôt, au nom de l’évêque, par Galhard Frozin, vicaire général, et frère Nicolas de Vassy, dominicain, subdélégué dans la ville et le diocèse de Châlons de l’inquisiteur général de France. Devant le chapitre, les deux inculpés reconnurent la vérité de l’accusation et ils furent condamnés au nom de l’évêque et de l’inquisiteur, agissant ensemble d’après la procédure du concile de Vienne.
Mais lorsqu’en 1387, un dominicain du couvent Saint-Jacques de Paris, Jean de Montson, eut professé les mêmes doctrines, ce ne fut plus l’inquisiteur qui le condamna, mais l’Université de Paris qui poursuivit tous les Frères Prêcheurs de Paris, ou d’ailleurs qui avaient adhéré à son opinion. C’est elle qui, appuyée par l’évêque et le Chapitre de Paris, mena l’affaire avec une telle vigueur que tous les principaux partisans de Montson et lui-même furent excommuniés par trois cardinaux au nom du pape d’Avignon, Clément VII. Au cours de ce procès, l’Inquisition n’intervint pas et cependant il s’agissait d’un religieux de l’ordre qui avait la charge de l’Inquisition; ce qui nous indique à quel point l’Université l’avait supplantée dans son rôle de gardienne, contre toutes les hérésies, de l’orthodoxie.
En réalité, elle n’avait plus de vraie vie que celle que lui donnait le gouvernement royal ou le parti au pouvoir lorsque, pour mieux perdre un adversaire, ils estimaient utile de le faire tomber sous une condamnation pour hérésie portée par le Saint-Office. Nous en voyons un cas curieux dans le procès qui fut fait par l’Inquisition, en 1381, à l’ancien prévôt de Paris, Hugues Aubriot.
Le 21 janvier 1381, Aymeric de Magnac, évêque de Paris, Pierre Godefroy, official de la curie épiscopale, et le dominicain Jacques de Morey, inquisiteur de France, le citèrent devant le tribunal de l’Inquisition sous l’inculpation «d’hérésie, de bougrerie, d’être sodomite et faux chrétien». Après avoir essayé de résister en s’appuyant sur la Cour, Aubriot se constitua prisonnier le 1er février suivant.
L’accusation fut soutenue avec acharnement par les délégués de l’Université de Paris, tandis que le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, oncle du jeune roi Charles VI, plusieurs nobles de Bourgogne et le premier président du Parlement, Philibert Paillart, le défendaient.
Finalement, le vendredi 17 mai 1381, devant le grand portail de Notre-Dame, sur un échafaud élevé pour la circonstance, Aubriot dut faire amende honorable en présence de 40.000 personnes, parmi lesquelles il y avait de nombreux étudiants; puis il fut condamné à la prison perpétuelle par l’inquisiteur et ramené dans les cachots de l’évêché. Au mois de mars suivant (1382) l’insurrection des Maillotins le délivra et il s’enfuit auprès du pape d’Avignon, Clément VII, qui cassa la sentence de l’inquisiteur et le laissa en liberté.
Par la nature des crimes visés comme par la qualité des juges, cette cause semble intéresser la foi et les mœurs; en réalité, si l’on considère les antécédents du prévôt, ses ennemis, les circonstances de son arrestation et de sa condamnation, on voit que l’Inquisition fut contre lui l’instrument d’un parti et lui fit un procès politique.
Aubriot avait été nommé prévôt royal de Paris, lorsque, après la tentative manquée d’Étienne Marcel, Charles V avait supprimé la charge élective de prévôt des marchands pour placer à la tête de la capitale un fonctionnaire royal nommé par lui et ne relevant que de lui. Pendant tout le règne de Charles V, il avait réfréné les aspirations communales des Parisiens soutenus par l’Université et il avait été l’homme du roi. Or il avait eu parfois la main dure et à plusieurs reprises, maîtres et étudiants avaient porté plainte contre lui au souverain.
Après la mort de Charles V (1380), sa puissance ne fut plus la même. Pendant la minorité du jeune Charles VI, le pouvoir passa aux princes, frères du feu roi qui s’empressèrent de renvoyer les petites gens avec lesquelles Charles V avait gouverné. Le chancelier Pierre d’Orgemont dut se retirer, dès septembre 1380, suivi bientôt de Jean Le Mercier, ancien trésorier des guerres et conseiller des aides.
Le moment sembla propice à l’Université pour satisfaire ses rancunes contre le prévôt royal. Elle commença par le traduire devant le Parlement de Paris, en se plaignant des violences qu’elle avait subies, de sa part, le jour des obsèques de Charles V; mais s’étant aperçue de la faveur que lui témoignaient plusieurs membres de cette cour souveraine et surtout son président, Paillart, Bourguignon comme lui, elle crut plus habile de porter l’attaque devant l’Inquisition; et elle lui intenta un procès d’hérésie.
De ce simple exposé il ressort que la mise en accusation de Hugues Aubriot, son jugement, sa condamnation et sa réhabilitation furent provoqués par la politique. C’était le prévôt de Paris, hostile à ses privilèges et immunités que l’Université poursuivait avec tant de haine; c’était l’ami de Charles V que réhabilitait Clément VII. Dans cette affaire, comme dans celle des Templiers, l’Inquisition avait été l’instrument de haines politiques et non la gardienne de l’orthodoxie.
Le procès de Jeanne d’Arc est une nouvelle preuve de l’asservissement au pouvoir civil de l’Inquisition sur son déclin; il rappelle, sur plusieurs points, celui des Templiers.
Quand Jean de Luxembourg se fut fait livrer Jeanne d’Arc par le bâtard de Wandomme qui l’avait faite prisonnière à Compiègne, il refusa tout d’abord de la livrer aux Anglais, l’Université de Paris la réclamant de son côté pour l’Ordinaire. Mais l’Ordinaire du lieu sur lequel la Pucelle avait été prise, Cauchon, évêque de Beauvais, insista pour qu’elle fût livrée aux Anglais et Jean de Luxembourg la vendit pour 10.000 florins. Qu’allaient faire les Anglais de cette femme qui leur avait fait tant de mal et qu’ils avaient tenu à avoir en leur pouvoir?
Ils auraient pu la mettre à mort en invoquant n’importe quel prétexte; ils aimèrent mieux lui faire faire un procès religieux aboutissant à une condamnation canonique portée au nom de l’Église et de Dieu lui-même; car cette condamnation ferait tomber ce prestige merveilleux que la foi lui avait donné; cette envoyée de Dieu, dépositaire des secrets du ciel, dont les foules baisaient les habits, ne serait plus, après sa condamnation, qu’une aventurière, en rupture de ban, déclarée coupable par l’Église d’avoir violé les lois les plus élémentaires de la morale divine et humaine.
Pour monter ce procès, ils avaient un homme tout trouvé, l’Ordinaire du lieu où Jeanne avait été prise, prélat tout dévoué à l’Angleterre, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
Il avait été toujours du parti bourguignon. En 1413, chanoine de Reims et de Beauvais, il s’était mis, à Paris, à la tête de l’émeute cabochienne. En 1414, il avait été, au concile de Constance, l’ambassadeur de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et y avait pris la défense du franciscain Jean Petit, l’apologiste de l’assassinat du duc d’Orléans. Il avait été comblé de bénéfices par l’intervention de l’Université de Paris, entièrement acquise au parti bourguignon. Élu évêque de Beauvais, sur la recommandation de l’Université, il fut installé dans son diocèse par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Lorsque le traité de Troyes eut fait du roi d’Angleterre l’héritier présomptif du roi de France, il servit le parti anglais; ce qui lui valut d’être à la fois l’exécuteur testamentaire de Charles VI et le conseiller du jeune roi d’Angleterre, Henri VI. Lorsque les Français entrèrent à Beauvais (1429) il se retira à Rouen où il faisait partie du grand conseil du duc de Bedford, régent d’Angleterre et vice-roi de Normandie.
Les Anglais ne pouvaient pas confier à un prélat plus dévoué à leurs intérêts le procès de Jeanne d’Arc. Il en accepta la direction en se faisant donner par le chapitre de Rouen, le siège étant vacant, le pouvoir d’exercer à Rouen sa juridiction d’évêque de Beauvais sur Jeanne d’Arc (28 décembre 1430).
L’Inquisition s’était déjà intéressée à l’affaire. En apprenant que la Pucelle avait été faite prisonnière et était aux mains du duc de Bourgogne, deux agents de l’Inquisiteur de France, Le Fourreur et Hébert, avaient écrit à ce dernier pour lui demander qu’on la fît comparaître devant eux. «Usant des droits de notre office, de l’autorité à nous commise par le Saint-Siège de Rome, nous requérons instamment et enjoignons, en faveur de la foi catholique, sous les peines de droit, au dessusdit et à toute personne, de quelque état, condition, prééminence et autorité qu’elle soit, le plus tôt que sûrement et convenablement se pourra faire, d’envoyer et amener prisonnière par devers nous la dite Jeanne soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant l’hérésie, afin de comparaître devant nous contre le procureur de la sainte Inquisition et pour répondre et procéder comme de raison, au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l’Université de Paris et autres notables étant par de çà.»
D’après ce texte, dès le 26 mai 1430, l’Inquisition de France avait manifesté son intention de juger elle-même Jeanne à Paris avec les lumières et le concours des maîtres de l’Université. C’était donc en opposition formelle à cette prétention que Cauchon instituait le procès à Rouen, avec l’autorisation du Chapitre de cette ville.
Il le poursuivit pendant plusieurs audiences, nommant des assesseurs, ordonnant des enquêtes préparatoires sans paraître se soucier de l’Inquisition. La première séance ayant eu lieu le 9 janvier, ce ne fut que le 17 février, l’après-midi, que le vicaire général de l’Inquisition à Rouen fut invité par Cauchon à prendre part au procès. «Ce même jour de lundi, vers quatre heures de l’après-midi, sur notre requête, comparut dans notre maison d’habitation vénérable et discrète personne maître Jean Le Maistre, de l’ordre des frères Prêcheurs, vicaire du seigneur inquisiteur du royaume de France et par lui député en la cité et diocèse de Rouen.»
L’inquisiteur de France était alors Jean Graverent prieur du couvent Saint-Jacques de Paris. Au moment où s’ouvrait le procès de Jeanne, il en instruisait lui-même un autre à Coutances, celui de Jean Le Couvreur, bourgeois de Saint-Lô; c’est pourquoi Cauchon appelait à sa place son délégué à Rouen, Jean Le Maistre.
Celui-ci semble avoir été peu empressé à répondre à l’appel de Cauchon. Il allégua que le procès relevant du diocèse de Beauvais, et ne se faisant à Rouen que par une permission spéciale de chapitre, il se demandait s’il pouvait y prendre part n’ayant aucune délégation de l’Inquisiteur pour Beauvais: Cauchon dut demander à Graverent pour Le Maistre une délégation spéciale pour le procès de Jeanne et il l’obtint; aussi Le Maistre assista désormais aux audiences et prit part à la condamnation.
Ainsi le procès de Jeanne fut bien un procès inquisitorial dirigé d’après les prescriptions du concile de Vienne par l’Ordinaire, Cauchon, et l’inquisiteur Jean Le Maistre. Or ce qui frappe, quand on lit le procès-verbal du procès, c’est le rôle de second plan qu’y joue le vice-inquisiteur. C’est l’évêque de Beauvais qui dirige tous les débats et mène l’affaire et Jeanne le proclama elle-même, lorsqu’elle lui lança cette apostrophe: «Évêque, c’est par vous que je meurs!» Dans les procès-verbaux des séances, Jean Le Maistre est mentionné simplement, sans rang spécial, au milieu des assesseurs et des docteurs formant le tribunal. Lorsque, le 13 mars 1431, ayant reçu commission régulière de Graverent, il a désigné le promoteur et le notaire de l’Inquisition chargés de suivre avec lui le procès, Jean Le Maistre choisit ceux-là mêmes qui avaient été déjà institués, à ce titre, par Cauchon: comme promoteur, d’Estivet, chanoine de Bayeux et de _Beauvais_, homme de confiance de son évêque, et Jean Massieu comme notaire. Ce fut seulement dans «le procès d’office» lequel commença le 26 mars que le tribunal fut dit présidé par Cauchon et par le vicaire de l’Inquisiteur. La citation à entendre la sentence définitive fut faite au nom de l’un et de l’autre et le jugement également rendu par l’un et par l’autre.