L'inquiète adolescence

Part 3

Chapter 33,884 wordsPublic domain

Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse comme une épine: «Essayez de vous représenter, mes enfants, une sphère de diamant aussi grande, mille fois plus grande que la terre. Imaginez qu’un oiseau vienne chaque siècle effleurer d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. Essayez d’estimer les milliards et les milliards d’années nécessaires pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. Vous n’y parviendrez pas. Mais à supposer que vous réussissiez à réaliser ce fabuleux total, ces myriades de jours, de mois et d’ans ne seraient rien, pas une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité.»

Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant l’éternité pèse sur moi, suspendue aux voûtes de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes fronts que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous le ciel d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier contact avec l’infini. Un éclair illumine l’abîme trompeur qui est au delà du temps et de l’espace. L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche sur les bancs obscurs les élus, les sensibles que ce frisson marquera pour toujours, en qui s’est plantée la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne l’arracheront plus, cette lame! Et combien, des années et des années plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête humaine, altérés encore de la vieille soif de l’au-delà, reviendront à lui, proie docile: «Mon Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point! Mon Père, donnez-nous l’éternité!»

Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une fresque embrasée.

Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique a pris sa place à l’harmonium. On chante une prose latine dont j’aime le rythme:

_Procul recedant somnia Et noctium phantasmata Hostemque nostrum comprime Ne polluantur corpora._

«Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes des nuits et repousse notre ennemi, afin que nos corps ne connaissent pas la souillure.»

IV

Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure: «Pharisien!». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment, la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas les manifestations d’amitié; il est avec nous réservé et distant. Aussi, bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.

Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras:

--Dites-moi, commença-t-il,--il n’avait pas perdu l’habitude du «vous»--on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je désigner? Je n’ai aucune idée de ces choses-là.

Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble.

--L’abbé Testard? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous? Et puis il voudrait me faire moucharder, sans doute?

--Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon confesseur).

--Bah! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut causer avec eux... Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de la maison.

--Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant?

--Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite; il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.

J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance. Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction; les timides, comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience. Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.

--C’est un bon choix, approuvai-je.

--Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance. L’essentiel est d’avoir la paix.

--Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à choisir un directeur, dans votre ancien collège?

Il sourit.

--Grâce à Dieu! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs.

--Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols?

--Des fils de famille! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais su pourquoi. Des gaillards, vous savez! Si vous aviez vu Juan de Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir--et quelle coupe!--s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête! Tous les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres, couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si recueillis, les bras croisés! Ils édifiaient tout le monde, les femmes surtout! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet le savait, mais bast! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui connaissait son métier d’éducateur.

Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle, un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable. Le sens même de ses mots importe peu; ce qui résonne si étrangement dans mon cœur, c’est leur accent: je ne sais quoi qui fait plaisir et peine, je ne sais quoi de coupable.

Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.

--Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur jeunesse.

Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend:

--Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami! Je sortais chez lui deux fois par semaine. Il possédait à A... une maison, un peu en dehors de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait très peu--presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles créatures...

--Des créatures?

--Oui. Des femmes, quoi! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa maison la Folie de Los. Pauvre Folie! Elle est vendue, maintenant...

--Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle?

--Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur l’épaule. Si tu l’avais entendue!

Comme je voudrais l’avoir entendue! Et j’imagine le salon de la Folie, les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal l’avait-il embrassée?

Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais _Manon Lescaut_ et _Paul et Virginie_ pour lui donner des idées! Elle était belle et portait le foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du désir de la suivre.

Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des corps, juste assez pour me désespérer.

Et puis j’étais jaloux de toutes--même des inconnues. L’idée qu’une femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus? Pourtant il y avait autre chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.

Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la cousine Nelly? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige. Comment concilier tout cela?

Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.

Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.

--Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer ici!

Il ne répondit pas.

Après quelques instants de silence:

--Allez-vous voir le jésuite, décidément? questionna-t-il.

--Demain, oui. Et vous?

--Parbleu! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde!

Son rire frôlait le sacrilège.

Une question m’étranglait. Je fus brave.

--Lortal, dis-je, avez-vous la foi!

--Drôle de question! répondit-il. La foi! Tout le monde a une foi! Me prenez-vous pour un hypocrite?

--Oh! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus sûr... Je voudrais tant savoir! Moi, je cherche... je cherche...

--Quoi donc?

--Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible... ne faire plus qu’un avec cette chose... tout oublier pour elle... s’oublier soi-même...

Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas entendre de sa bouche des paroles de désolation.

V

Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche.

Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon, laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule.

Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait lui paraître misérable, mesquin! Je m’humiliai, et, pour cacher ma confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains.

Il les écarta doucement.

--Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur, voulez-vous que nous parlions en amis?

Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur ou de comédien, si souple, si chaude.

Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à peine entr’ouvertes.

--Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas? Je connais vos parents. Eh bien, Paul, en quelle classe êtes-vous?

--En première, mon Père.

--Nous disions autrefois en rhétorique! Et vous suivez l’enseignement classique: latin, grec?

--Oui, mon Père.

J’ajoute, déjà prêt aux confidences:

--Je n’ai de goût que pour les lettres.

Le Père sourit. Il s’en doutait.

--Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de cendre.

Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une boiserie craqua.

--Vous aimez beaucoup la lecture? reprit-il.

--Oui, mon Père. Passionnément!

--Quel mot dans votre bouche, mon enfant! J’espère que vous le prononcez sans en connaître encore le sens.

Je balbutiai:

--C’est-à-dire, mon Père... C’est mon plus grand plaisir, voilà...

--Bien, bien...

Son regard était d’une impénétrable douceur.

--Et que lisez-vous de préférence?

--Les poètes.

--Virgile? Horace?... Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine, sans doute?...

--Lamartine.

--Lamartine! Oui, il a écrit _le Crucifix_. Il lui sera beaucoup pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y dissimule sous les apparences les plus nobles, que la _passion_ (il insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion bien dangereuse, pour vous...

Sa voix traîne un peu sur le «vous». Il remit sur mon épaule la main qu’il avait retirée tout à l’heure.

J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes! Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde... un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.

--Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre cœur. Il est pur, ce cœur; il est vibrant et généreux; il s’ouvre à tous les appels; il voudrait contenir le monde; il voudrait battre à se rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route!

Il a deviné cette force qui me travaille; il a exprimé l’indéfinissable qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains, docile, prêt à tous les aveux...

--Avez-vous toujours été très pieux?

--Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me réfugiais toujours à la chapelle.

--Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait. Votre premier ami, n’est-ce pas? En avez-vous eu d’autres? Non. Rien que des camarades? Vous ne vous confiez à personne... C’est de l’orgueil, cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu n’est-il plus une consolation pour vous?

Je n’ose répondre.

--Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur, inquiétude, désespoir peut-être. L’_acedia_, disaient les Pères.

Je baisse la tête.

--Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de Dieu--peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion insinuante.

--Et votre foi, votre foi d’enfant? La foi de votre première communion, l’avez-vous gardée? Avez-vous des doutes? Votre raison vous tend-elle des pièges? Avez-vous perdu la certitude du cœur?

--Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne m’était pas pénible. Aujourd’hui...

--Parlez sans crainte.

--Aujourd’hui,--pardonnez-moi si je blasphème,--la prière ne me satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers plein de secrets et qui m’attend...

--Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez, vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand vous serez parmi les hommes! En attendant, l’esprit du monde s’empare de vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages: tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela: poussière et cendre!

Il réfléchit; puis, plus près de moi:

--Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force? Si!--Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force vous abandonne; vous tombez dans une morne langueur; un voile recouvre le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues; vous ne serez jamais heureux, jamais aimé...

--Oh! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé... m’écriai-je, bouleversé par une description aussi exacte.

Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits: les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.

Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu!

--Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses inconnues! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas autrefois?--Oui, je ne me trompe pas.--Le visage caressé par la brise, froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de la terre passait en vous!

Lointain, comme s’il se parlait à lui-même:

--L’éveil! murmura-t-il... Ne vous venait-il pas alors des désirs étranges? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami? N’avez-vous pas eu envie de prendre sa main?

--Non, jamais, mon Père.

--Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence des bois--la nature est si souvent complice de nos sens!--cet amour qui vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas? le sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu?--Oh! ne le niez pas! Ce n’est plus le même! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre cœur.

--Mon Père, je vous jure...

--Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu; il se cache dans les fleurs et dans les vers des poètes; il nous tend une perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles; il nous empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous parle par la bouche d’un ami; ses accents sont ceux de la tendresse et de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos désespoirs: ce sont les mille voix du péché.

Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon oreille.

--Le péché prend la forme de la femme. Oh! certes, il est de pures amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez détourné vers ses créatures. Oh! je vous crois pur, mon enfant, pur quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure? N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants? Ce bien-être sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il jamais incité à imaginer d’autres plaisirs? Je le crains; je le crains. Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes, agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble? Si. N’ayez pas honte, mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces épaules? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main? Et surtout n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu?

Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. J’avoue mes curiosités, mes désirs, mes rêves. J’avoue les livres lus en cachette, un portrait d’actrice conservé dans mon portefeuille,--des choses plus graves: comment, un soir, je suis resté dans un coin du salon, avec Nelly; elle avait passé son bras autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa peau sur ma nuque; j’aurais tant voulu que cette soirée n’eût pas de fin! J’avoue le baiser pris à Léa, le plaisir que me cause le parfum de Nourmahal. Voici mon Éden entr’ouvert; le jardin secret de mon adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée sur mon épaule fait courir en moi un fluide de confiance extraordinaire et mille troubles secrets dont je ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse à l’oreille de cet inconnu, avec une précision passionnée.

Comme il m’écoute, le Père! Il m’interroge les yeux baissés.

--Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras autour de votre cou. Était-ce une marque d’affection coutumière?