L'inquiète adolescence

Part 2

Chapter 23,776 wordsPublic domain

Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et le supérieur de Saint-Julien entra en coup de vent, à sa manière. De haute taille, maigre, très droit, la soutane bien tendue sur le torse, l’abbé Fourmeliès marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui par quarante ans de rasoir, était modelée, un peu grossièrement peut-être, de traits calmes et sévères. Les joues étaient creuses, le coin de la bouche marqué de rides; les lèvres, minces. D’autres rides, très fines, plissaient les tempes. Le front, très découvert, le haut du visage étaient patinés d’une teinte gris-brun, sans éclat, pareille à la couleur des chaumes au déclin de l’été. Cet homme était fait pour dominer. Son regard était un coup de sonde aigu et prompt; le port de la tête, souverain. Sa robuste apparence dissimulait un organisme délabré par des pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus tard la détresse physique tapie sous cette impassibilité un peu hautaine. Nous ignorions tout de sa vie, de sa famille. J’appris un jour qu’il avait une sœur et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je ne me le représentais pas en dehors du collège et dépouillé de son rayonnement. Il nous recevait, quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis des reliures se mêlaient aux reflets de la table et des fauteuils de bois poli, aux jeux de la flamme, l’hiver. Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et un asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant le seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait ou m’entretenait de sa voix brève, aux sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans cette tiédeur. J’enviais son recueillement, j’enviais sa lampe, ses beaux livres, cette paix solitaire. Bientôt même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux épicurien ami du travail et du silence. Combien je me trompais!

L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner la tête. J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il ne me remarquât point. Mais le supérieur accordait rarement en public une marque d’attention particulière à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa rapide tournée et quelques minutes plus tard nous descendîmes à la chapelle où se célébrait la messe du Saint-Esprit.

* * * * *

Le _Veni Creator Spiritus_ éclata dans l’embrasement des cierges.

Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée des vitraux. La nef vibrait de chants, de lumières, de parfums. Le collège se massait sur les bas côtés; les petits sur les bancs de droite, les moyens et les grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la cathédrale officiait, assisté de deux diacres en dalmatique. Leurs ornements étincelaient dans le nuage de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle, s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade; les professeurs et les surveillants, le long des murs, autour de nous. Le transept de droite était réservé aux familles et aux personnes de la ville. Quelques robes claires étoilaient la foule. Je distinguai ma mère et à ses côtés une jeune femme dont un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement, comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait d’un or plus chaud que celui des ornements liturgiques, plus éclatant que l’ostensoir, au sommet de l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai mon regard. Le signal de s’agenouiller claqua. L’office commença.

Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies solennelles il n’y avait pas de place pour la prière intérieure. Un rythme nous emportait; une âme sonore emplissait les voûtes, se substituait à la mienne. J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à me fondre avec la musique. De nos poitrines montait une vague de joie et de supplication. Le _Sanctus, Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth_ déferla vers les vitraux dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. L’odeur des aromates balancés dans le chœur était exquise et lourde à respirer.

Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, des larmes emplissaient mes yeux. Ce fut comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une chaleur bourdonnante, la joie de mon être naissant à un Paradis inconnu. Était-ce le Paradis immatériel, aux pures et froides clartés, du Dieu que nous invoquions? N’était-ce pas plutôt la première bouffée du Jardin des Délices dont la porte s’entre-bâillait un instant à mon ignorante ferveur, laissant filtrer, à travers les brumes de l’encens, le trouble arome de ses fleurs et de ses fruits: des fleurs et des fruits de la Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent plus que dans un brouillard les gestes enflammés de l’officiant; ils n’ont pas vu le calice élevé, le pain céleste rompu. Le vrillement de la clochette courbe mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour qui passe au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine de juin sur les vergers frémissants et clos.

Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se fait un grand vide autour de mon cœur et les chants qui gonflent leur houle ne sont pour moi que silence. Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, se démène ridiculement à l’harmonium et meut sur le clavier ses grands bras de faucheux, comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure plus du Paradis entr’ouvert.

Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant l’office, m’adresse en récompense un regard si protecteur que la chapelle est en un instant vide de sa musique, de ses parfums et de mon âme.

* * * * *

A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin et quelques autres l’entouraient déjà.

--C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte? demandait Prélussin.

Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait.

Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des pantalons dont le pli était exactement marqué, un faux-col blanc et une casquette anglaise. Ses manières avaient une assurance indolente, une «morbidezza» pleine de charme.

--Un vrai pacha, dit quelqu’un.

Le surnom lui resta.

--Oh! répondit-il à la question de Prélussin, c’était tout autre chose qu’ici, chez le père Sauvalet. Chacun avait sa chambre. On pouvait fumer... à cause des Espagnols!

--Les Espagnols? interrogea avidement Lupé.

Le concierge m’apportait un billet de parloir:

--Votre mère vous attend, monsieur.

Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser Lortal en proie aux autres. Pour la première fois de ma vie de collégien, je regrettai de quitter la cour.

Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs verts et d’arbustes en pots, ma mère causait avec une dame qui tenait par la main un jeune garçon d’une dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna et je reconnus la rousse de la chapelle.

--Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère.

--Déjà un homme? fit l’inconnue. En quelle classe entrez-vous, monsieur?

--En rhétorique, madame.

J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette jeune femme. J’eus honte de ma faiblesse et je la regardai bien en face, presque effrontément, pour me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées que j’eus envie de rire et qu’il me vint un peu de mépris pour une créature aussi frivole.

--Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand camarade Paul Demurs. Il te donnera de bons conseils. Tu l’écouteras.

Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha:

--Puis-je vous confier mon fils, monsieur? Il entre au collège pour y faire sa première communion. Il est un peu frêle et n’a jamais connu que la vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera bien.

Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et pâle visage. Il me tendit la main, serra la mienne avec force. J’étais assez fier de mon rôle de protecteur.

--Je vous promets, madame, dis-je, de veiller sur mon petit camarade. Tout le monde lui voudra du bien.

Elle sourit, rassurée.

--Vous allez beaucoup travailler?

--Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le monde sait ce que vaut le baccalauréat. Un pont aux ânes! Mais il faut le passer!

A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en sentis le ridicule. Mon ton était plus agressif que désinvolte, comme il voulait paraître. Écolier! Je n’étais qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle aurait raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du collège, je cachais un esprit mûr pour la beauté et un cœur passionnément avide d’aimer. Elle ne devinerait pas que je savais par cœur _le Lac_, de Lamartine, et _les Nuits_, de Musset, et que j’avais lu _Manon Lescaut_. Elle ne se rappellerait que cette sotte veste bleue à boutons d’or et mes propos de jeune cuistre.

--Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un travailleur. Allons! je vous laisse. Il faut que je conduise Charles à la lingerie.

Je m’inclinai gravement.

Elle ajouta, en souriant:

--Au revoir! Je vous apporterai des gâteaux un dimanche.

--Quelle est cette dame? demandai-je à ma mère.

--Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin; elle m’a promis de venir te voir. Tu seras gentil avec le petit!

Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum dans ce parloir. Il traîne autour de moi comme une chevelure, entre les arbustes en toile cirée. Jouvelin! Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal--en souvenir des _Orientales_.

Nourmahal! votre image s’efface un peu, car, malgré mon courage, je ne vous ai pas bien regardée. Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous restez une odeur--l’odeur qui monte des mousselines tièdes en été, lorsqu’on est près des jeunes filles.

* * * * *

Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. Marion, ma bonne, quand j’étais tout petit, je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de cette vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des femmes qui vous enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes: on les hume. Et je pense aussi à la buée qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur croûte brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, la nuit, il venait un souffle épais qui étouffait la lanterne: cela aussi sentait la bête vivante. Mon enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, les bonnes odeurs de ma vie reviendront autour de moi, pour une dernière fête: l’odeur de la miche chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, l’odeur de la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et des seringas de mon jardin, l’odeur des villes que j’ai parcourues--chacune a la sienne propre (Munich sent le caoutchouc brûlé; Florence, l’iris et l’urine);--l’odeur des êtres que j’ai aimés: l’un d’eux sentait le petit pain frais; l’odeur de Nourmahal; l’odeur de moi-même, de mon corps adolescent, lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur étouffante du dortoir, je respirais mon aisselle avec un plaisir mêlé de honte. Oui, toutes ces bonnes odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, par milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai pas l’haleine de la camarde dans l’ombre grésillante de cierges.

* * * * *

--Allons! me dit ma mère... Au revoir, mon cher petit. Travaille bien. N’oublie pas ton gilet de flanelle. Envoie-nous de bonnes places et de bonnes notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.

Ma mère essuie une larme.

Des paroles bourdonnent en moi:

--Pourquoi me laissez-vous? Vous ne comprenez pas que j’étouffe entre ces murs, que mon cœur éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec sa voix. Vous m’avez donné des maîtres. Ce n’est pas d’eux que j’avais besoin. Vous qui pourriez m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi m’abandonner! Tant pis! J’irai seul vers elle. Je lui demanderai tout ce qui m’a été refusé; je lui demanderai de me rendre tout l’amour que je porte en moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis si loin de vous, par votre faute!

Mais je ne dis rien. A quoi bon! _Ils_ ne comprendraient pas.

--L’internat est une excellente école pour l’enfant, dit mon père.

--Il n’y a pas d’éducation dans les établissements de l’État, dit ma tante.

La cloche sonne.

* * * * *

Voici l’étude: les plumes brillantes, le buvard frais, les crayons en bois de rose, si tendres. Mon voisin est un nouveau. Il tourne à droite, à gauche des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et doux. Il semble un peu «fille». Je l’observe, tandis qu’il déploie une véritable ingéniosité à perdre son temps sans en avoir l’air. De temps en temps il coule un regard de côté vers moi et sourit.

Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif pour décocher un coup de règle dans les jambes du nouveau.

--Comment t’appelles-tu?

Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture allongée, assez niaise. Saint-Alyre! Et il sourit. Il sourit toujours, avec des lèvres si humbles, des yeux si lâches que j’ai envie de le battre.

Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées comme un voyageur. Il lit du bout des doigts. Il ne met pas ses pouces dans ses oreilles, comme nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la lecture, et qui n’en est pas dupe. Quant à l’ouvrage qu’il tient entre ses mains, c’est un classique: je le reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il doit y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal ne travaille pas; il ne travaillera jamais. C’est un grand seigneur. J’ai honte de mes manchettes de lustrine; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence; honte de ma science et de mon effort devant tant de sagesse indolente. D’ailleurs, que peut-on apprendre dans cette salle d’étude aux vitres dépolies? Apprendre! il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne. Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent sous le vent, voilà qui vous apprend quelque chose. Le jardin des racines grecques a-t-il quelque rapport avec le jardin des choses créées? Il me semble que toute connaissance a un goût, un poids, une odeur comme une chair. Il n’y a qu’à cueillir, à lever le bras dans la fraîcheur des feuilles. L’Éden! N’était-ce pas le verger de l’esprit? Le bien et le mal pendaient aux branches de l’arbre comme de gros fruits mûrs. L’arbre n’était certainement pas un pommier, mais un arbre au beau nom, comme le mancenillier, un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses branches effilaient toutes les musiques du monde en éveil. Le serpent balançait un triangle d’émail vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec bienveillance, car il était beau comme un collier. Elle aussi avait envie de mordre dans cette science, pulpe sucrée, lisse comme la peau de ses bras, de sa nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes. Ève! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une statue, neigeuse dans le réseau des feuillages, couronnée d’un croissant roux qui fauchait l’ombre autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation difficile...

J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, S. J. Il s’ouvrit sur ce vers:

Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.

Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du Père:

Mit Claude dans mon lit...

Ève! L’impératrice! Le soir empourpre les vitres floconneuses. Saint-Alyre ondule ses boucles avec son porte-plume.

III

L’année scolaire débutait par une retraite de trois jours. Nos maîtres, pour chasser les souvenirs des vacances, nous imposaient la solitude et la méditation. Il était interdit de recevoir des lettres ou des visites. Une discipline spirituelle de tous les instants devait mater les écarts de notre imagination.

Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques et de prières, les meilleurs d’entre nous s’exerçaient ainsi, dans le silence de l’étude ou l’ombre de la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces fortes et logiques méditations qu’ont enseignées les saints--austère gymnastique de l’esprit--nous errions à la dérive selon les méandres d’une piété rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait déjà nos fibres les plus intimes. En revanche, nous apprenions à démêler l’écheveau de nos naissantes passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, à reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. La confession nous révélait l’angoisse du scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon des confidences secrètes. Nous nous interrogions comme des amants qui ne sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous surveillions en nous les nuances si changeantes de l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu demeure altéré de lui; mais Dieu se dérobe et c’est le supplice de l’attente; et c’est la sécheresse, l’ennui, le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.

Cet entraînement mystique affinait les âmes à l’extrême, en peu de temps. Je revois quelques-uns de ces visages creusés d’extases précoces; des yeux languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme sous une caresse invisible; quelque chose enfin dans ces adolescents de trop penché, de trop frêle et de trop ardent. Je les revois dans l’ombre de la chapelle ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux que rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions quelques-uns à chercher l’île déserte. C’était Tissandier avec son nez mince, ses cheveux filasse, si grand et si voûté pour son âge, qui demeurait agenouillé, les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans apercevoir que son livre d’heures était tourné à l’envers; Bos, courtaud, très brun, un vrai Méridional qui avait toujours des prunelles de fiévreux; et aussi Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait s’asseoir dans la nef obscure, encore parfumée de l’encens matinal. Pourquoi? Parfois, dans le silence, nous l’entendions croquer discrètement une noisette. Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons du jour filtraient à travers les vitraux, irisant une boucle, la blancheur d’une main. La porte s’ouvrait. Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement du ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche du cloître.

Lorsque je me souviens de ces heures et de ces visages, je songe aux plantes que les jardiniers forcent dans les serres, à des lis trop blancs, à des fleurs maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera!

* * * * *

La retraite commença.

J’aimais ces journées d’où toute occupation profane était bannie. Dans la suite des mois scolaires--file interminable et grise--elles s’ouvraient comme des sous-bois: tunnels de verdure où la lumière danse entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait alors quelque douceur; les camarades étaient moins brutaux; les maîtres, plus affectueux. Pendant les études, le surveillant n’avait pas à punir: tous étaient absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart de piété et de paresse.

Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le Père Nicklaus. Deux fois par jour pour tout le monde, trois fois pour les premiers communiants, le Père montait en chaire. C’était un homme long et sec, au visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait le nez mince et courbe. La voix était belle. Il parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, on n’allumait les cierges que pour la bénédiction qui suivait. Le Père parlait alors dans l’ombre; on distinguait seulement le reflet spectral du surplis, le scintillement furtif des verres. Mais sa voix roulait sous les voûtes, tour à tour suppliante, menaçante, câline, éclatant en brusques éclats ou grondant comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse et de nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux comédien du Seigneur! Il connaissait tous les accents de l’amour et de l’indignation, les inflexions les plus maternelles de la tendresse, les notes graves du justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus rebelles, pénétrait les esprits, amollissait les cœurs et, l’office terminé, jetait aux pieds du Père, qui signait leur front d’un pouce jaune et froid, les collégiens pantelants.

Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son sermon ces paroles farouches:

_Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment; il séchera et on le jettera au feu et il brûlera!_

Péché et damnation! Quels leviers pour peser sur ces âmes d’enfants et d’adolescents! Le P. Nicklaus ne se faisait pas faute d’en user.

Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos pas. Le péché était partout, précédant le châtiment. Le Maudit avait tendu sur le monde et ses splendeurs un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. Le damné guettait sa proie à toute heure. Malheur à qui ne veillait point! Si la mort le surprenait, coupable, il roulait dans la géhenne où les supplices ne cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait pour nous les peines qui attendaient notre faiblesse: torrents de poix, cataractes de bitume, citernes de plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent des grappes de réprouvés. Et des comparaisons, des métaphores, toute une glose de bourreaux, méticuleuse, subtile. Les flammes de l’enfer ne consument pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la chair damnée; leur ardeur est plus vive que celle du feu grégeois, qui ronge comme une lèpre les corps où il s’attache; elles sont à la fois matérielles et immatérielles et l’âme même du pécheur endure cette ardeur épouvantable. Ceux que Dieu a rejetés brûlent et craquent comme des sarments. La soif les tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne poseront leur langue craquelée sur ces cristaux embués de fraîche vapeur qu’un atroce mirage leur présente. Soif! Toujours soif! Recueillez-vous, mes enfants, et imaginez ce que signifient ces mots: toujours soif.

Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses torrides, des plaines calcinées, nos pieds brûlés par le sable, sous les javelots de cuivre du soleil, haletant vers d’illusoires palmes...

Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais:

--Mensonges! Mensonges! Comment la félicité de Dieu n’est-elle pas troublée par ces cris d’angoisse! Comment Dieu n’entend-il pas les damnés? Comment la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu?

Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant à ces saints, à ces tribus d’anges et d’archanges, aux favoris du Seigneur qui n’entendaient pas la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine des Ardents.

--Mon Dieu! Mon Dieu! Cela n’est pas possible! Vous n’avez pas voulu que la souffrance fût sans fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût pour les uns, la douleur pour les autres et que les parts ne fussent jamais changées! Que serait votre Ciel s’il y avait un Enfer! Vous ne pourriez y demeurer, Seigneur! Vous iriez souffrir avec les maudits.

Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité m’épouvante. Le P. Nicklaus se plaît à donner le vertige à notre raison. Terrible jeu que de révéler l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et mélodramatique que celui du Père, mais il suffit à dresser devant nous un mur de ténèbres dont l’ombre s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, contre lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, affolée, la raison. L’enfant s’aperçoit avec stupeur que son univers vacille. Le prêtre profite du vertige.