L'imposture

Part 7

Chapter 73,821 wordsPublic domain

Toujours posément, l’abbé Cénabre reprit l’objet dans la main droite, appliqua derrière l’oreille la froide petite bouche. Il était sûr de lui. Si sûr qu’il s’accorda encore une minute, non de réflexion, mais de répit... Chose étrange! Le meurtre qu’il allait accomplir lui paraissait clairement stupide, monstrueux même, monstrueux dans sa stupidité, et c’était là justement sa dernière et âpre joie. Tout ce qui s’était passé cette nuit,--chaque acte, chaque pensée,--quelle succession d’événements bizarres, incohérents! Il allait volontairement ajouter au cauchemar douloureux un épisode de plus, aussi incompréhensible, aussi délirant--plus incompréhensible, plus délirant--ainsi qu’une folle revanche. Ce fut un éclair de haine qui l’éclaira. Il ne revit point son passé, il n’eut pas le temps de supputer l’avenir. Il ne pensa qu’à la vengeance qu’il allait ainsi tirer de lui-même. Oui, cette illumination n’eut que la durée d’un éclair... Que l’attente fut courte!

Mais alors ses yeux se posèrent par hasard sur le cadran de l’horloge. Son cou était roide. La pression de la petite bouche d’acier était devenue extraordinairement douloureuse. Ses épaules lui faisaient mal, comme après une pose longtemps tenue. Et il était là, interrogeant toujours les aiguilles noires avec une insistance stupide, il n’en pouvait croire ses yeux. Car dans le moment qu’il avait saisi l’arme pour la deuxième fois, l’horloge marquait trois heures cinq, il l’avait involontairement noté. Or, elle marquait à présent quatre heures moins dix. L’hésitation, qu’il avait crue si courte, avait duré quarante-cinq minutes!

Il aurait pu douter: il ne douta pas. Au penser du long rêve poursuivi le doigt sur la détente, il eut un sursaut de terreur moins de la mort que du risque couru de glisser ainsi, d’un coup, du songe au néant. Une crampe du doigt, une pression inconsciente, et c’en était fait pour jamais. Le meurtre était accompli, mais il l’avait commis en aveugle... Ainsi eût-il été dupe jusqu’au bout d’un incompréhensible délire. La même affreuse nuit, tour à tour, lui eût volé sa vie, puis sa mort... Cette pensée l’exaspéra.

Encore un coup il serra la crosse, tâcha de concentrer son attention, dompter ses nerfs. A quiconque eût douté devant lui, encore à cet instant, de sa décision irrévocable, il eût de bonne foi répondu par un éclat de rire. Il était certain de ne pas voir l’aube. Et pourtant sa pensée, déjà rebelle, opposait une résistance sournoise, biaisait vers les images délirantes. Il entendait le coup sourd, étouffé. L’ogive de métal forait l’os frontal, faisait éclater la paroi. L’œil sautait de l’orbite sur la table, et il voyait sur le drap le globe blanc dans une glaire écarlate... L’horloge sonna quatre coups.

Le cri qu’il entendit n’était pas un cri d’agonie, mais un véritable rugissement de rage impuissante. La main relâcha son étreinte. Bien pis! Son cerveau travaillait déjà plus librement; les forces qu’il avait concentrées à grand-peine se déliaient, trouvaient leur issue dans une méditation vaine... Il commençait d’observer, il redevenait spectateur.

Il jeta l’arme devant lui avec une telle violence qu’elle tourna sur elle-même et rebondit deux fois jusqu’au mur. Et presque aussitôt il courut la reprendre, la replaça sur son bureau, à sa portée, la considérant d’un regard tantôt furieux, tantôt morne, et parfois si curieusement trouble et servile... Réellement, sa pensée ne se fixait à rien de précis, quêtait d’une idée à l’autre. Puis les traits du visage s’immobilisèrent, la peau de ses joues blêmit, son grand corps se dressa tout à coup et par une détente si brusque qu’il parut bondir. La chose brune et brillante étincela de nouveau dans sa main, se rapprocha vivement de son front. Chacun de ses gestes fut vraiment celui d’un homme qui prend son élan, qui s’élance, car le dernier accès de la tentation, après un répit perfide, est toujours le plus violent et le plus court. Jamais encore le terrible prêtre n’avait été si près de sa fin. Et pourtant, même alors, quelque chose se brisa dans son cœur. L’élan frénétique, en apparence irrésistible, se replia, se défit: l’ombre oscilla sur le mur. Et sans perdre conscience un instant, non point atteint dans sa chair, mais comme au point le plus délicat de son vouloir, au point vital, il tomba la face en avant, les bras en croix, sur le tapis, et s’y roula en sanglotant, avec un abandon, un hideux déliement de tout l’être.

Il avait le nez dans la laine épaisse, bientôt trempée de larmes, il y enfonçait sa face, il serrait dessus ses mâchoires. Un mouvement convulsif le mit un instant sur le dos, et pour échapper aussitôt à la lumière intolérable il roula sur lui-même, en rugissant.

* * * * *

Il semblait que les forces ennemies qui se le disputaient ainsi qu’une proie cessassent dans le moment toute feinte, s’étreignissent à travers lui comme deux combattants qui se prennent à la gorge au-dessus d’un cadavre. Il en était à cet excès d’angoisse où tout lien se trouve relâché, lorsque le corps participe, dans son ignominieuse détresse, au désastre même de l’âme, quand il n’exprime plus la douleur par aucun signe abstrait, qu’il la sue par tous les pores. Spectacle abominable et magnifique à faire cabrer la pitié! La tentation peut bien prendre tous les masques, et c’est l’illusion de beaucoup de naïfs qu’un Satan seulement logicien. Tel vieillard sournois l’imagine assez sous les traits d’un contradicteur académique, mais c’est que l’observateur s’arrête aux jeux et bagatelles. Parfois, bien que rarement, la noire cupidité de nuire l’emporte sur d’autres délices moins promptes et moins âpres. Alors le mal se dénonce lui-même, s’avoue tel quel, non pas un mode de vivre, mais un attentat contre la vie. Ainsi cette fureur de haine qu’avait exercé jusqu’alors l’abbé Cénabre avec une si grande sagacité jaillissait enfin tout à fait hors du sanctuaire de la conscience. L’abandon du corps supplicié exprimait avec une effrayante vérité l’âme violentée, profanée. Car l’horreur fut à son comble lorsque ce corps robuste parut cesser d’opposer aucune résistance, subit la souffrance, la dévora comme on dévore la honte... Oui, un instant, l’humiliation fut parfaite.

Il ne bougeait plus, étendu de son long, la tête au creux de son bras replié. La vague de douleur avait passé sur lui sans le tuer. Sa misère était totale. De reprendre conscience dans cette posture d’animal supplicié ne l’humiliait même plus, ou c’était cette humiliation qui suit la volupté: un sinistre détachement de soi-même. Il se sentait vaguement non plus témoin, mais sujet passif d’on ne sait quelle cruelle et double expérience, enjeu d’une lutte inexpiable. La haine en crevant dans son cœur l’avait d’abord investi d’une si douloureuse brûlure qu’il n’avait porté attention qu’à elle seule, mais cela ne s’attachait à rien: c’était une haine impersonnelle, un jet de haine pure, essentielle. Il en ignorait encore l’objet. Le mépris immense qui le tenait ainsi la face écrasée sur le sol ne procédait pas de cette haine, mais d’une autre force en lui beaucoup plus mystérieuse, éclipsée un moment par le spasme fulgurant, bien qu’il sentît confusément que cessant d’être contenue, l’expansion de cette force eût tout emporté, jusqu’à faire éclater l’armure de l’âme. Oui, les deux forces avaient paru se confondre un instant, mais il devenait clair qu’elles agissaient à contresens. La haine, si cruelle qu’elle fût, le mettait en état de défense, le roidissait. L’humiliation déliait cette résistance, la réduisait lentement, obstinément, avec une sagacité terrible. Si l’une des deux forces avait retardé, puis empêché le meurtre, c’était celle-ci.

L’abbé Cénabre en eut conscience. Il comprit qu’elle exigeait, en retour de la vie qu’elle avait sauvée au moment suprême, un bien plus précieux que la vie, son orgueil. Elle attaquait du dedans cet orgueil, elle le dissociait. Ce n’était pas le rire ou l’insulte: l’un ou l’autre eussent plutôt redressé le misérable. C’était une tristesse pleine d’amertume, mais aussi d’une douceur inconnue, à laquelle on ne saurait rien comparer qu’une espèce de plainte tendre et déchirante, un appel venu de très loin, mais dont à travers l’espace l’oreille devine la puissance et l’ampleur, au seul accent. Et certes, il retentissait dans le cœur, il eût ébranlé le cœur le plus dur. La chair même y répondait par une sorte d’alanguissement, qui ressemblait à l’amour, qui était comme l’ombre de l’amour. Les larmes vinrent aux yeux de l’abbé Cénabre, ainsi qu’une eau qui perce à travers la pierre, et il en sentait l’humidité sur son visage, avec une extraordinaire angoisse. Il ne voulait pas de ces larmes, elles n’avaient pour lui aucun sens. Elles étaient le signe purement sensible, indéchiffrable, d’une présence contre laquelle il se sentait soulevé d’horreur. C’étaient comme des larmes versées en vain. La simple acceptation, l’abandon de la lutte inutile, le geste qui avoue la défaite, s’offre au vainqueur, cela seul eût ouvert la vraie source des pleurs, et il redoutait plus cette délivrance qu’aucun supplice. Il se méprisait, se haïssait dans sa détresse et dans sa honte, mais il ne pouvait, non! il ne pouvait se prendre en pitié.

A ce mépris de lui-même, il se rattachait comme au seul point fixe dans l’universel naufrage. L’orgueil, dont la stratégie ténébreuse est la plus subtile et la plus forte, un moment menacé, faisait ainsi la part du feu, semblait abandonner quelque chose de lui-même, alors qu’il n’offrait à la misérable âme à l’agonie qu’une fausse et sacrilège image de la divine humilité. Car une puissante nature, jetée hors de la grâce, cherche son équilibre bien au-delà de ce contentement de soi qui est la seule sérénité du sol. Et dans la rage en apparence insensée, qui la tourne ainsi contre elle-même, il ne faut sans doute voir que le premier vertige de la redoutable ivresse dont la perfection même est l’enfer, dans son silence absolu.

Une fois de plus, d’ailleurs, l’abbé Cénabre ne retenait de l’angoisse qui l’avait à trois reprises si dangereusement assailli qu’un souvenir limité aux actes et aux gestes, désormais difficilement explicables. Le revolver sur le drap du bureau, ou ces larmes dont il ne pouvait encore tarir la source, étaient pareillement témoins de sa folie, mais quelle folie? Le bouleversement soudain d’une vie si ordonnée, si bien close, le fléchissement, plus encore la disparition, l’évanouissement total, pour un moment, de ce sens critique justement célèbre dans le monde, pouvaient-ils avoir d’autre cause qu’un mal physique, encore ignoré? Et si l’on en jugeait à la violence des symptômes, ce mal était assurément grave. Il interrogea dans la glace le corps athlétique, le regard toujours jeune, la mine haute et sombre, leva les épaules avec dédain et souhaita un moment de mourir, mais d’un tel élan de tout l’être qu’il crut sentir de nouveau chanceler sa raison. Quoi! le mauvais rêve était donc encore vivant? (Il se frappa fortement la poitrine de ses deux poings fermés.) «Je suis calme, j’ai retrouvé mon calme, j’ai la pleine possession de moi-même», répétait-il avec une colère froide, et sur un certain ton oratoire dont l’emphase donnait déjà le frisson, appelait dans la chambre close la mort ou la démence. Car de toutes ses forces il travaillait à rejeter de lui entièrement, à rejeter dans le vide du passé, dans le vide du rêve, ce qu’il appelait déjà sa crise mystique. Il pensait: Une défaillance aussi brusque, sans aucun travail intérieur de préparation, sans aucun débat préliminaire, peut à peine se rattacher aux obsessions du scrupule dont l’histoire des âmes m’a fourni tant d’exemples. Si j’ai perdu la foi, c’est par une pente insensible, et sauf la peur ridicule que je sens, je ne puis me connaître différent de ce que j’étais hier. D’ailleurs, cette crainte n’est plus. Ce qui le prouve assez, c’est que pour rien au monde je n’appellerais à cette heure Chevance, le pauvre vieux sot! Je ne puis même imaginer comment et pourquoi je l’ai appelé... Mais... Mais...

* * * * *

Il quitta la pièce, regagna sa chambre, s’assit sur son lit. Devant la souffrance, l’homme reste enfant: aussi longtemps qu’il n’est pas tout à fait terrassé, tant qu’il a préservé le centre même de sa résistance, le point vital qui est comme le joint de l’âme au corps, et le défaut de l’armure, l’homme, ainsi que l’enfant, ne voit d’autre remède à son mal que la fuite naïve et vaine. L’abbé Cénabre eut, lui aussi, cette humble pensée... La Société internationale des Études psychiques que présidait encore Frau Eberlein avant qu’elle eût sombré dans la folie, une nuit d’hiver, au fond de son affreuse résidence de Schlestadt pleine de bêtes hallucinées, avait obtenu de l’illustre historien la promesse de prendre part à son congrès, tenu à Francfort, ou du moins d’assister à la séance solennelle de clôture pour y donner une conférence sur «la Mystique dans l’Église luthérienne». La date de cette clôture avait été fixée au 20 janvier, c’est-à-dire neuf jours plus tard, mais le Congrès était ouvert depuis deux semaines déjà. Il résolut de partir pour l’Allemagne le jour même. L’idée d’une disparition si soudaine, si peu attendue surtout d’un homme connu pour son exactitude à remplir ses obligations professionnelles, par sa fidélité aux rendez-vous pris et donnés, l’ordre scrupuleux de sa correspondance, cette idée seule soulageait un peu son cœur. N’était-ce point comme un essai, le timide essai d’une fuite plus sûre?... Il ferma les yeux.

* * * * *

Il se retrouva dans la rue, presque suffoqué par la fraîcheur du matin. L’humide haleine de la ville encore ténébreuse se dissipait lentement, baissait comme une eau morte jusqu’au sol d’où l’air neuf la repoussait mystérieusement, sans doute jusqu’au fond des caves de fer et de ciment que n’échauffe jamais la générosité d’aucun vin. Il marchait d’un pas rapide, son sac de voyage à la main, gêné dans le complet de voyage en hideux tissu anglais devenu trop étroit depuis les dernières vacances et qu’il avait tiré un moment plus tôt de sa malle, sans prendre garde aux taches et aux faux plis. Il est vrai que le visage de l’illustre écrivain ne prêtait point à rire.

Son ignorance des rues de Paris était extrême. Leur solitude à cette heure le déroutait. Incapable de prêter la moindre attention aux repères les plus simples, et par exemple de lire les noms aux plaques d’émail bleu, il se guidait plutôt vaguement sur des signes connus de lui seul, une boutique d’angle, l’étalage d’un bouquiniste, telle maison familière, ou même tel souvenir rencontré par hasard, et reconnu tout à coup à travers la perpétuelle méditation. Mais les volets de fer des devantures, les milliers de persiennes closes, les trottoirs vides, étaient comme une autre ville inconnue. Il atteignit ainsi le boulevard de Sébastopol.

Ce fut seulement à la hauteur de la rue de Rambuteau qu’il s’avisa de l’imprudence d’un départ si prompt à la pensée d’avoir laissé sans nouvelles et sans instructions sa femme de ménage, et sa concierge même. Que n’imaginerait-on pas?

Alors il résolut de jeter à la poste, avant l’heure du train, une lettre à l’adresse du jeune Desvignes, secrétaire bénévole qu’il utilisait parfois.

--L’heure du train. Mais quelle heure? Il était venu jusque-là sans la connaître, sans l’avoir même cherchée... Une telle distraction peut sembler vénielle à quelques étourdis incorrigibles, mais il en saisissait à ce moment tout le sens, il ne pouvait se faire illusion: il était là en contradiction avec lui-même, il ne se reconnaissait pas. Minutieux et casanier, l’horaire de chacun de ses voyages avait toujours été jusqu’alors dressé par lui avec un scrupule dont souriaient ses rares intimes. Qu’il rompît aussi brutalement avec ces habitudes, ou ces manies mêmes qui tenaient pourtant à une part essentielle de sa vie, cela seul ne l’eût pas troublé, mais il devait reconnaître à l’instant que cette rupture était involontaire. L’oubli était flagrant, indéniable, et il portait humblement témoignage, bien que d’une manière irréfutable, du profond désordre intérieur. La désillusion en fut si cruelle que le malheureux prêtre, écœuré d’une lutte inutile, baissa la tête, médita de tourner les talons, de rentrer chez lui en vaincu. L’image passa devant son regard de la pièce qu’il venait de quitter, jadis bonne et familière, à présent marquée à jamais d’un souvenir atroce... Soudain, il cessa de respirer, retint sa salive. En un éclair de raison, il s’avisa tout à coup qu’il avait laissé son bureau tel quel, le revolver sur la table, la lampe brisée--toutes les traces de la lutte obscure, sa soutane jetée dans un coin--mise en scène que rendrait plus inexplicable encore sans doute la clarté même du jour. Cette dernière preuve de son impuissance l’accabla. Et déjà il remontait à petits pas le boulevard, retournait à sa destinée.

A mesure qu’il avançait, un peu détendu par l’effort, la honte de céder à la crainte d’un péril imaginaire l’emportait de nouveau sur sa crainte même. A la hauteur de la rue de Rivoli, pâle de rage, il résolut de s’en tenir, coûte que coûte, à son premier projet, dût-il courir le risque d’un scandale. Il irait en Allemagne, et puisqu’il était contraint de fuir, il fuirait jusque-là, plus loin encore, si possible, remettant à plus tard les explications et les excuses. Ce départ marquait sa défaite, mais une défaite acceptée, non pas tout à fait subie, n’est jamais un désastre irréparable. Il cédait le terrain, gardant l’espoir d’une revanche. Au lieu qu’affronter encore, sans délai, sans un décisif examen de conscience, l’ennemi bizarre qui l’avait déjà terrassé, c’était proprement courir à sa perte, ou du moins à de nouvelles et plus humiliantes divagations. «J’ai besoin de changer d’air», dit-il entre ses dents... La simplicité, la banalité de ce conseil donné à lui-même, lui fut douce.

Quand il atteignit le parvis de l’église Saint-Laurent, le jour était levé, l’horloge de la gare de l’Est, peinte en rose par l’aube, marquait cinq heures du matin. Sur la gauche, à grand bruit de ferrailles, un garçon de café somnolent, blême sous la crasse, levait la devanture de sa boutique. Il contempla ce passant matinal d’un regard indéfinissable. L’abbé Cénabre passa le seuil presque humblement et s’assit.

Sa solitude était telle qu’il entra là d’instinct comme on vient mourir près d’un inconnu, sur un champ de bataille désert. Il s’installa sur l’étroite banquette avec un profond soupir, suivant les allées et venues de son unique compagnon d’un œil presque égaré, vide de toute pensée, plein d’une tendresse obscure. Déjà pénétré de respect pour ce client mystérieux où il flairait quelque ivrogne pacifique, après une nuit d’enviables délices, le garçon poussa fraternellement sur la table, sans rien dire, un bol de café brûlant, et un grand verre d’eau-de-vie, puis avec une discrétion professionnelle où se marquait une commençante amitié, se reprit à frotter frénétiquement les tables d’un torchon gras, marchant sur le talon de ses savates.

Alors, pour la deuxième fois, une espèce de pitié cria dans le cœur de l’abbé Cénabre et il sentit monter à ses yeux les mêmes larmes inexplicables déjà offertes, déjà différées, suprême invention de la miséricorde, universelle rançon! Que d’hommes qui crurent aussi en avoir fini pour toujours des entreprises de l’âme, s’éveillèrent entre les bras de leur ange, ayant reçu au seuil de l’enfer ce don sacré des larmes, ainsi qu’une nouvelle enfance! Il laissa tomber la tête entre ses mains, il s’abandonna. Toute sa défense fut seulement de détourner son attention, de la laisser dans le vide, de s’attacher à pleurer sans cause, ainsi qu’on s’étend pour dormir ou mourir... «J’ai pleuré longtemps de fatigue, et de dégoût», a-t-il écrit depuis. Mais, en l’écrivant, il savait bien qu’il mentait. Car à mesure que ruisselait entre ses doigts, jusqu’à l’ignoble marbre, cette eau solennelle, toute fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine. Qui donc l’avait conduit là, si loin de ce petit univers où il avait vécu, dont il tirait sa substance, où s’épanouissait son orgueil, où il eût nourri son remords, pour le jeter seul, dans son déguisement dérisoire, si parfaitement à la merci de lui-même? Qu’un regret eût jailli à la surface de ces ténèbres intérieures, qu’un souvenir eût seulement passé dans le champ de la conscience, d’une jeunesse tôt détruite par le calcul et la fraude, mais qui à un moment du moins eut sa candeur et sa foi, c’en était assez pour rompre le silence qu’il maintenait désespérément, qu’il opposait de toutes ses forces au Dieu vainqueur. Et certes, pour autant qu’on puisse se faire juge en une telle cause, ici même, sans doute se consomma son destin. Nul n’est jeté à l’abîme, sans avoir repoussé, sans avoir dégagé son cœur de la main terrible et douce, sans avoir senti son étreinte. Nul n’est abandonné qui n’ait d’abord commis le sacrilège essentiel, renié Dieu non pas dans sa justice mais dans son amour. Car la terrible croix de bois peut se dresser d’abord au premier croisement des routes, pour un rappel grave et sévère, mais la dernière image qui nous apparaisse, avant de nous éloigner à jamais, c’est cette autre croix de chair, les deux bras étendus de l’ami lamentable, lorsque le plus haut des anges se détourne avec terreur de la Face d’un Dieu déçu.

Sur ces décisives imprégnations du mal, le moraliste reste coi. Sa thèse, d’une pauvreté si sordide que tel esprit né pour être libre s’est jeté dans l’indifférence absolue plutôt que d’accepter cette grossière vision de l’univers spirituel, est que la perfection de la vie intérieure résulte d’une espèce d’équilibre des instincts. Le secondaire est pris ainsi pour l’essentiel, et il naît de cette erreur fondamentale une construction théorique comparable, par sa fausse évidence, sa logique sauvage, à l’explication mécanique des phénomènes de la vie. Certes, on peut dire que l’homme sinistre sur lequel pesaient en ce moment trente années de mensonge, si parfaitement consommé qu’il était devenu comme sa substance même, sa nature profonde et fatale, venait de loin et par degrés presque insensibles, se remettre aux mains de Celui qui, même au temps de sa splendeur, a pu tout vouloir saisir et absorber dans sa formidable clarté, mais n’a jamais béni, intelligence monstrueuse que l’amour un instant entrevu dans l’abîme divin a fait tout à coup s’effondrer dans la nuit. Néanmoins, si subtil que soit l’ennemi, sa plus ingénieuse malice ne saurait atteindre l’âme que par un détour, ainsi qu’on force une ville en empoisonnant les sources. Il trompe le jugement, souille l’imagination, émeut la chair et le sang, use avec un art infini de nos propres contradictions, égare nos joies, approfondit nos tristesses, fausse les actes et les intentions dans leurs rapports secrets, mais quand il a ainsi tout bouleversé, il n’a encore rien détruit. C’est de nous qu’il lui faut tirer le suprême consentement, et il ne l’aura point que Dieu n’ait parlé à son tour. Si longtemps qu’il ait cru retarder la grâce divine, elle doit jaillir, et il en attend le jaillissement nécessaire, inéluctable dans une terreur immense, car son patient travail peut être détruit en un instant. Où portera la foudre? Il l’ignore.

Lorsque l’abbé Cénabre releva la tête, il vit en face de lui l’humble témoin de cette scène, et qui l’observait avec une pitié singulière, stupide, aussi émouvante que certaines de ces lueurs qui passent dans le regard des bêtes. Il s’enfuit.

DEUXIÈME PARTIE

Au silence méprisant de M. Guérou, le pauvre Pernichon répondit de son mieux, par un courageux sourire.

--L’œuvre de M. Cénabre est bienfaisante, déclara Mgr Espelette. Je n’en veux pour preuve que la malédiction des sots.