Part 6
Qu’on n’entende point par là simplement la constante recherche à l’égard d’autrui, d’un alibi moral, ni rien qui se puisse confondre avec les seuls calculs de l’ambition, mais quelque chose de plus. Le goût, l’ardeur, la frénésie du mensonge et son exercice perpétuel, aboutissant à un véritable dédoublement, à un dédoublement véritablement monstrueux, de l’être. L’origine de ce mal affreux doit être recherchée très loin, sans doute jusqu’à la première enfance, alors que le petit paysan rongé d’orgueil, jouait presque innocemment, d’instinct, au foyer familial, la lugubre comédie de la vocation. Et c’est vrai qu’il la jouait déjà tristement, lugubrement, le jeune avare! Certains hypocrites, même assidus, ponctuels, ont parfois leurs défaillances, composent leur rôle avec une sorte de fantaisie, une exagération dans la feinte qui les délivre d’eux-mêmes pour un temps. Peu d’hommes ont la sinistre application de façonner du dedans leur mensonge. Mais il fut donné à l’homme extraordinaire qu’on voit à ce moment chanceler pour la première fois, d’opposer une résistance victorieuse, pendant des années, à toutes les révoltes de l’âme. Jadis, au petit séminaire de Nancy, ce singulier abbé de Saint-Genest, qui mourut missionnaire à Hué, s’accusait d’éprouver pour son élève, pourtant parmi les plus assidus, une répulsion invincible. Et comme on lui en demandait la cause:
--Je crois qu’il n’aime pas, disait-il. IL NE S’AIME MÊME PAS...
Ce fut pourtant un petit élève studieux, docile, âpre au travail comme on est âpre au gain, irréprochable. Seulement, dès le premier pas franchi, son cœur s’était fermé, ne s’ouvrirait jamais plus. Il n’est pas si rare de rencontrer dans les séminaires de ces enfants précoces et volontaires qui, dirigés vers le sacerdoce par l’illusion ou parfois l’aveugle vanité de leurs proches, n’ont plus le courage de se dégager, finissent par en accepter les obligations comme on se résigne à celles d’une carrière ordinaire. Au moins sont-ils des prêtres médiocres, presque tous aisément reconnaissables, l’équivoque de leur triste vie rachetée par les inquiétudes, les soupçons, tout le pathétique des vocations manquées... Mais celui-ci ne ment pas à demi, n’a jamais menti à demi.
D’ailleurs, n’était ce mensonge absolu, sans réserves, totalement accepté, le courage lui eût fait défaut de tenir bon, car il a des passions fortes. Sans doute eût-il été chassé des abords, s’il ne s’était retiré au centre même de la forteresse. Trop fier pour se contenter des seules apparences, trop fin pour n’en pas reconnaître la fragilité, il avait contraint jusqu’à son âme. En le voyant jadis suivre avec assiduité, ferveur même, les exercices de la double retraite annuelle, qui eût osé l’accuser de duplicité, l’étrange enfant y mettant la conscience, le scrupule d’un ouvrier passionné pour sa besogne, qui travaille pour son propre contentement? Lorsque l’abbé de Saint-Genest l’observait, au cours de la méditation quotidienne par exemple, grave, les sourcils froncés, le regard braqué, pris d’un doute s’il le priait parfois brusquement de vouloir bien retracer pour lui les grandes lignes de la réflexion qui l’avait ainsi absorbé, il répondait sans hésitation, avec une évidente sincérité. C’est qu’en effet son attention ne s’était pas détournée une minute du sujet proposé, qu’il l’avait épuisé honnêtement. Son intelligence rapide, d’ailleurs merveilleusement tournée vers l’observation intérieure, s’était assimilé non seulement le langage, mais l’esprit même de la vie spirituelle, et il témoignait déjà en ces matières, d’un tact exquis. Pareillement ses confessions eussent trompé le plus fin (il y eût fallu la foudroyante ellipse du jugement d’un curé d’Ars), car elles étaient également sincères, n’y omettant rien que ce refus pervers, diabolique, qui peu à peu le pétrifiait. Il ne celait même point celles de ses tribulations les plus voisines, les doutes sur la foi par exemple, ou ce signe plus troublant encore, plus mystérieux: sa répugnance, son horreur invincible de la Passion de Notre-Seigneur, dont la pensée fut toujours si douloureuse à ses nerfs qu’il détournait involontairement le regard du crucifix... Mais un trait paraîtra plus incroyable encore. Après lui avoir imposé des mortifications assez rudes dont il n’omit jamais aucune, le P. Brou, son confesseur, lui ordonna de ne s’endormir jamais sans avoir repassé dans son esprit chacun des épisodes principaux du Sacrifice du Calvaire. Ce qu’il fit, et avec tant de peine que la sueur lui coulait parfois du visage, et que son voisin entendit certaines nuits, à travers la mince cloison de bois, son sourd gémissement.
Ainsi accomplissait-il ponctuellement chacun de ses devoirs, apportant à l’œuvre de sa perte une puissance de volonté inouïe. Fut-il vraiment, dès lors, possédé? Faut-il chercher dans son enfance la plus secrète une de ces fautes-mères dont la germination est si lente, mais tenace, capable de pourrir une race? Qui le saura jamais? Peut-être aussi une autre hypothèse sera-t-elle mieux acceptée. Tel acteur entre assez dans son jeu pour mener un temps une existence bizarrement calquée sur celle de son personnage imaginaire, poussant ce scrupule de la ressemblance jusque dans la vie quotidienne.
La puissante nature de l’abbé Cénabre, sur laquelle tant de gens se sont mépris, égarés par une apparente facilité, répugne à la besogne inachevée, va jusqu’au bout de l’effort. Le petit orphelin abandonné de tous (un de ses grands-pères compromis dans l’affaire des chauffeurs de Metz, et mourant au bagne, son père alcoolique, sa mère tôt veuve, lavant et ravaudant le linge des commères dans sa pauvre chaumine de Sarselat, puis décédée à l’hospice de Bar-le-Duc) n’était point de ceux qui peuvent choisir: ambitieux de s’élever, affamé de réputation, réduit à grandir sur place, risquant de tout perdre par une imprudence, et non seulement condamné au sacerdoce, mais encore à s’y distinguer de ses rivaux plus heureux, plus favorisés. Un précoce bon sens, dont la fermeté, hélas! ne se démentit jamais, lui faisait déjà sentir que la supériorité de son intelligence, à elle seule, l’eût plutôt compromis, qu’il devait moins chercher à s’imposer qu’à se justifier d’abord de son origine et de son passé par une conduite irréprochable, une irréprochable tenue. La crainte d’être joué dans son mensonge, alors que la trame en était encore si nouvelle, si ténue, l’amena peu à peu, après une série de timides expériences, d’inutiles tentatives de libération, à l’observance la plus étroite, la plus stricte--même loin de tout regard, même dans le secret de son cœur--et capable de le tromper lui-même, s’il n’eût assez promptement perdu le désir--ou le courage--de se voir en face.
Cette dissimulation peut surprendre d’un garçon à peine sorti de l’enfance. A ne vouloir rien dramatiser, il est permis de croire que le malheureux ne connut qu’à la longue la perfide et pleine possession de son mensonge. Courtes délices, vite dévorées! Car lorsque ce mensonge est total, embrasse toute la vie, règle chaque pensée, aucun repos n’est à prévoir sur la route aride et fatale. L’œuvre chaque jour défaite est à commencer chaque jour. Jusqu’au moment où l’être double atteint son point de perfection, son horrible maturité, connaît qu’il n’y a plus de place pour lui sur la terre, et va se dissoudre dans la haine surnaturelle dont il est né.
Car si désireux qu’on soit de trouver une cause naturelle à ces tragiques aberrations, comment justifier leur raffinement, ce je ne sais quoi d’inutile, de superflu, qui révèle un goût lucide, une lucide délectation? Comment imaginer, par exemple, que l’élève du séminaire de Nancy qui s’astreignait, non pas en apparence, mais réellement, aux pratiques les plus élevées de la vie spirituelle, n’en tira jamais profit? Sans doute il refusait son consentement intérieur, ne livrant que cette part superficielle de l’âme qui s’appelle l’intelligence, l’attention. Mais comment ne fut-il pas tenté d’aller plus loin, d’accorder à Dieu quelque chose de plus--un seul acte d’amour, au moins de bonne volonté--lorsque le champ remué n’attendait plus que la semence, un seul grain! Il est vrai que sa nature est d’une étonnante sécheresse, et qu’on comprend à demi pourquoi son orgueil s’effrayait d’abandonner son dernier, son suprême réduit, ayant ouvert tout le reste. Peut-être encore ne connut-il à aucun moment ce besoin, irrésistible chez tant d’autres, d’inspirer l’amitié, d’en rendre, d’aimer et d’être aimé, comme s’il comprenait que son mensonge serait alors trop lourd à porter? Mais surtout son intelligence extraordinairement volontaire fut toujours contre la grâce sa meilleure arme. Animée par une espèce de curiosité dont une certaine cruauté semble le ressort, elle s’enivra vite de ses mystérieuses conquêtes, si adroitement célées. Et déjà naissait dans ce cerveau enfantin l’œuvre sournoise, têtue, les livres brillants et stériles, au cœur empoisonné, modèles d’analyse perfide, sagace, impitoyable, d’un travail et d’une inspiration si compliqués qu’ils trouveront toujours des dupes. C’est qu’ils plongent dans la propre vie de l’auteur beaucoup plus profondément qu’on ne pense, à une telle profondeur qu’ils expriment parfois quelque chose de lui qu’il avait lui-même oublié, humiliations dont la brûlure survit au souvenir même de ce qui les a causées, ruses devenues inutiles, mais qui l’ont marqué comme d’un pli... «J’ai toujours été attiré par la sainteté, disait-il un jour à M. de Colombières, et curieux de ses formes les plus singulières, les plus réservées.» Le vrai est que sa rude nature concevait difficilement cet état exceptionnel de l’âme dont son intelligence cherchait à pénétrer les causes.
Après être demeuré immobile un instant, l’abbé Cénabre, quittant brusquement la chambre, entra dans la bibliothèque et referma la porte avec soin. Au premier pas, son pied heurta la lampe jetée à terre: il dut chercher avec ennui, à tâtons, une deuxième lampe, inutilisée depuis longtemps, et qu’à sa légèreté, il reconnut vide aussitôt. Enfin il atteignit sur la cheminée un de ses flambeaux à huit branches, d’argent massif, présent de la princesse de Salm, et il en alluma les bougies avec une hâte fébrile. En le reposant sur le drap de son bureau, il s’aperçut que sa main tremblait.
Elle était là, devant lui, la feuille de papier blanc, si désirée! Elle l’attendait. Il la repoussa. Debout, il feuilletait d’un doigt distrait, le regard errant, sans les lire, les pages couvertes de sa petite écriture hardie, soigneusement ponctuée, terriblement nette. Parfois son attention se fixait sur un mot plus heureux, un paragraphe familier, puis s’en détournait aussi vite. Il eût voulu, il désirait presque inconsciemment n’importe quoi qui romprait le silence, un prétexte plausible, ou l’aube même. Et jamais la nuit ne fut autour de lui si dense et si muette, à peine repoussée au-delà du cercle lumineux, embusquée, attentive dans tous les coins sombres, aux plis obscurs des rideaux, maîtresse absolue du dehors, de la rue tout à fait déserte, de la ville, à cette heure où la débauche même s’endort.
... Non point tout à fait déserte, ni muette, car tout à coup, un pas sonore, sur le pavé, s’approcha vite, avec une sorte de régularité mécanique, et subitement cessa. Le vide silencieux s’en accrut, ou parut s’en accroître avec une telle promptitude que le chanoine le sentit au fond de sa propre poitrine, eut un bref mouvement de défense... D’une main furieuse, il saisit la page blanche et la jeta rageusement dans la corbeille.
Que dire de sa confusion, de sa honte? Que dire de sa déception plus aiguë encore, bien que moins pressante? Ainsi le calme retrouvé n’était qu’un leurre, son illusion un piège de plus? Vraiment, cette nuit ne s’oublierait pas, était vraiment irréparable? Le fléchissement ne venait pas d’un obstacle imprévu, extérieur, c’était bien sa force même qui avait fléchi? Un grondement de colère roula dans sa gorge, et ses doigts rapides éparpillèrent ce qui restait du manuscrit. Son regard se leva. Et il aperçut, à l’extrémité de la pièce, dans le réduit plus sombre, contre la paroi blanchie à la chaux, la Croix.
Aussitôt il entendit son rire.
Cette fois, il ne songea point à l’éluder, l’étouffer: il l’écouta courageusement. Puis il le voulut tel qu’il était, non moins glapissant, non moins vil. De tout son être il l’accepta, le fit sien... Un soulagement immense, un immense allégement furent aussitôt sa récompense, et rien ne donnerait mieux l’idée de cette délivrance inattendue que l’éclatement d’un abcès. Il sentit, il sentit avec étonnement, puis avec certitude, enfin avec ivresse que cela qui remuait en lui qu’il ne pouvait plus porter, avait trouvé une issue, se déchargeait. L’enfant qui s’approchant avec terreur, la nuit, d’un fantôme, touche de ses petites mains un objet familier, inoffensif, ressent quelque chose de cette joie, quelque chose seulement, car il cesse simplement de craindre, il ne méprise pas ce qu’il a craint, il ne peut se venger de sa crainte... Au lieu que l’abbé Cénabre s’ouvrait tout entier à ces délices amères, à peine connues.
Il baissa les yeux, retrouva sur la table le livre innocent du P. Berthier, rit de nouveau, maintenant à pleine gorge. Le retentissement de ce rire dans le silence devenait extraordinaire. La présence d’un seul témoin, la contagion de sa peur eût suffi sans doute à précipiter le dénouement de cette scène insupportable, mais ainsi déroulée secrètement elle n’y glissait qu’avec lenteur, passait lentement du réel au cauchemar, et du cauchemar à une espèce de surnaturelle ignominie. Hélas! que de fois, dans les débats de l’âme, éclate au-dedans cette joie atroce! Mais nous ne l’entendons pas. Et sans doute faut-il de ces circonstances rares et singulières pour que le mal force ainsi les frontières de son solennel empire, et se livre à nos sens, tel quel, dans un regard ou dans une voix.
Qui eût entrevu à cet instant, par le trou de la serrure, l’homme encore imposant de vigueur et de santé, si calme par la taille, les massives épaules, le maintien fort et hardi, secoué par un ricanement démentiel, n’en aurait pu croire le témoignage de ses yeux. Quelque chose, dont l’enfer est ordinairement jaloux, se donnait ici sans réserves, avec une brutalité, une insolence inouïes. Était-ce là le cynisme d’une âme déjà perdue? N’était-ce point plutôt, pour une dernière et miséricordieuse tentative, l’écluse levée aux secrets hideux de l’âme, aux pensées venimeuses étouffées vingt ans, trente ans, l’aveu forcé, involontaire, matériel, pourtant encore libérateur, la miraculeuse déviation vers l’extérieur par le geste et la voix d’une hypocrisie parvenue au dernier point de concentration, au dernier degré de la malfaisance, désormais incompatible avec la vie, comme le ventre se délivre parfois lui-même d’un poison dont il est, d’un seul coup, saturé?
Néanmoins, au milieu du délire grandissant, le témoin qui toujours veille garde encore sa lucidité. Si forte, si pressante que soit l’étreinte de l’ennemi, le pouvoir ne lui est pas donné de se substituer entièrement à nous: dans l’excès de sa joie, comme dans la perfection même de son désespoir ineffable, il reste le doute, comme un ver. Le sentiment de la fragilité, de la précarité d’une volupté qui ne peut vivre en nous, s’y fondre, introduite par effraction, maintenue par violence. Car aucune expérience ici-bas ne saurait nous donner une idée satisfaisante de l’enfer.
Certes, ce qui fut l’abbé Cénabre n’avait alors, de ce qui l’agitait si furieusement qu’une notion vague et confuse. S’il s’était vu et entendu clairement, l’horreur l’eût jeté aussitôt à l’acte qu’il ne fut tenté de commettre qu’un moment plus tard, et il l’eût alors commis. Sans doute la surnaturelle pitié lui fit cette grâce de l’aveugler quelque temps, ou peut-être ne permit-elle jamais qu’il vît le fond de sa misère. Bien des témoignages le prouvent qui découvrent dans cet homme sinistre une dernière illusion très tenace, presque niaise, puérile. L’écrivain dont la curiosité s’intéressa si fortement à toutes les épreuves des saints, et particulièrement aux plus étranges, fut ici dupe involontaire des manies critiques de sa propre pensée: l’idée de possession ne l’effleura même pas.
Ce qu’il sentait peu à peu était une fatigue immense. La nuit n’était pas loin de s’achever: son regard lourd se détachait de moins en moins de l’étroit cercle de lumière à ses pieds. L’engourdissement du sommeil le gagnait d’instant en instant. Encore incapable de mesurer la violence qui l’avait soulevé si haut pour le laisser retomber comme une pierre, il avait obscurément conscience d’une déperdition inouïe de ses forces, d’une dissipation de sa vie. Sitôt sur la pente, la volonté s’abandonna, l’être fléchit tout d’une pièce. De nouveau, il connut avec terreur que son équilibre était rompu, que les transitions habituelles qui donnent à la vie intérieure sa mesure et son rythme, n’existaient plus pour lui, qu’il ne connaissait de la joie ou de la douleur, au cours de l’exécrable nuit, que la fureur dont le double excès finit par se confondre dans la même et commune angoisse.
La cause de ce brutal dessaisissement fut simple, presque comique. Mais elle s’enfla aussitôt. «Me voilà libre!» s’était-il écrié un moment plus tôt, et il répétait depuis ce mot à mi-voix, sans le comprendre... Libre de quoi? demanda soudain une voix ironique, presque insaisissable encore au fond de la conscience. Puis, en un moment, elle grossit démesurément, couvrit tout le reste. Libre de quoi? Libre de quoi?
Son rire éclata, et le retentissement lui en fut rapidement intolérable. Il sentait bien que ce rire s’était à présent retourné contre lui, qu’il le déchirait. La parole involontaire sortie de sa bouche était une chose de peu, mais elle l’avait touché au point qu’il faut. Le passé qu’il avait renié, dont il s’était senti sauvé--décidément aboli--le laissait en présence d’un avenir non moins creux, non moins vide, d’un nouveau mensonge à assumer, aussi fastidieux... Libre de quoi?
C’est en vain qu’il cherchait à échapper, chaque fois il se trouvait repris. D’ailleurs, cette lutte poursuivie plus longtemps eût achevé de le mettre hors de lui. Il aimait mieux contempler en face le nouveau désastre. Hélas! il en pénétrait les causes, il l’analysait dans son demi-délire, avec une certaine lucidité. De cette liberté reconquise, qu’eût-il fait? Elle venait trop tard, à supposer qu’il en eût jamais été digne. Après son enfance pauvre et sévère, la forte discipline à laquelle il s’était laissé soumettre restait encore la seule part solide, positive, de sa vie. Hors d’elle, hors de sa contrainte, à laquelle s’ajoute l’autre contrainte ineffable du mensonge, quel sens aurait-elle? Quel but? Quelle application de chaque jour? Aucune autre règle ne l’eût entièrement contenté, et il était aussi trop vieux pour recommencer un nouveau mensonge. Il n’avait aucun vice à satisfaire, et il tenait d’ailleurs la plupart d’entre eux pour de folles, de stupides dissipations: il avait un mépris d’avare pour ces prodigalités... Alors, quoi? Ne pouvait-il simplement tenir pour nulle une crise sans issue, reprendre sa tâche où il l’avait laissée la veille? Cela resterait son secret, nul n’en aurait rien appris qu’un prêtre trop scrupuleux pour parler, ou qui ne rencontrerait que des incrédules. Ne pouvait-il... Hé bien, non! il ne pouvait plus.
Sans qu’il essayât d’expliquer pourquoi, toute nouveauté le rebute, et cependant la coupure entre le présent et le passé semble bien nette, décisive. Il serait vain de prétendre que l’ancien, le laborieux mensonge de sa vie ait été inconscient, mais d’être seulement apparu évident, nu, dans la pleine lumière de l’âme, lui a retiré je ne sais quoi d’essentiel, un rien de trouble, d’équivoque indispensable, telles ces substances qui deviennent de violents poisons sitôt que leur équilibre chimique est rompu, en présence d’un autre corps privilégié. L’épreuve qu’il vient de subir ne peut décidément être oubliée: son souvenir rend toute paix instable, précaire. S’il peut encore tromper autrui, il ne se trompera plus. Comme lui paraissent claires désormais, explicables certaines attitudes involontaires, par exemple la sourde colère sentie tant de fois, la défiance amère, la curiosité passionnée, douloureuse, insatiable qui l’animait contre les héros de ses livres! Il croyait les aimer! Ainsi que tel historien chérit comme les familiers de son entourage, comme ses amis de jeunesse, les contemporains de Louis XII ou de Charlemagne, il croyait les aimer! Il ne doute presque plus de les haïr. Pourquoi s’intéresserait-il à présent aux fastidieuses poursuites de biens imaginaires, au vide affreux de leur destinée? Sans qu’il s’en doutât, n’était-il pas, tout au fond, animé par l’espérance d’arracher d’eux un secret, mais il sait qu’ils n’ont pas de secret, qu’il n’y a rien. Ah! l’insolente pensée!
Les succès, la réputation, l’autorité ne lui sont plus de rien: dans le métier d’homme célèbre, qui n’avance point recule, et il a la certitude qu’il n’avancera plus, que la confiance lui manque, que le ressort de son œuvre est brisé. Les hardiesses mêmes, qui ont fait le scandale des sots, n’étaient telles que par rapport à l’ordre relatif de sa vie, à un certain accord maintenant détruit. Elles lui paraissent frivoles... Enfin, que veut-il? Il ne veut rien.
Voilà le même vertige qui l’emporte dans sa giration diabolique: le même creux dans sa poitrine, la même chaleur au front, et les épaules glacées. Rien ne pourrait mieux exprimer la violence aveugle et le désordre de sa pensée qu’un cri sauvage, et pourtant le silence est solennel. De seconde en seconde, ce silence se fait plus compact, plus immobile, autour de son désespoir. Par toutes ses fibres--car à de tels moments, le corps entier conçoit la douleur et la mort,--il sent qu’il a dépassé le point critique, que sa chute doit s’accélérer d’elle-même. Il n’espère pas, il ne peut même plus imaginer un retour en arrière, un arrêt dans la descente verticale. Mais quoi! il est encore trop vivant pour la subir, tomber comme un bloc! Il se tâte, il tâte d’un geste presque ingénu, pathétique, sa tête ronde et têtue, ses bras musclés, sa poitrine. Qui peut saisir au vol l’idée meurtrière, quand elle fonce sur l’âme, ainsi qu’un aigle?... Elle est en lui. Avant qu’il l’ait seulement nommée, elle lui a sauté dans le cœur. S’il ne peut arrêter la chute inévitable, ah! qu’au moins il l’accélère, qu’il en finisse!... Et il en était là de cette pensée, lorsqu’il vit son propre revolver, dans sa main droite.
* * * * *
On ne peut pas dire qu’il approcha le canon de sa tempe, il se jeta dessus. C’était la minute effrayante où l’enfer n’est qu’une haine, une flamme unique sur l’âme en péril, perce tout, consumerait l’ange même, ne rebrousse qu’au pied de la Croix. La précision, la netteté, la force imparable du geste furent horribles. Rien ne pouvait l’arrêter, à moins d’un miracle, et cette espèce de miracle s’accomplit: la queue de la détente se coinça. La main s’était serrée si convulsivement que le doigt se meurtrit et saigna sur l’arête d’acier. L’abbé Cénabre crut son arme au cran d’arrêt. A sa grande stupéfaction, il constata qu’il n’en était rien.
Posément, il prit le revolver dans la main gauche, et pressa doucement. Une seconde la petite tige résista puis elle glissa dans la rainure. Le canon était dirigé au hasard, vers la muraille. La balle claqua sur la paroi de briques, ricocha dans la portière, qui n’eut qu’un léger frémissement. Un brouillard bleu, à l’odeur métallique, monta lentement vers le plafond, disparut.