L'imposture

Part 21

Chapter 213,399 wordsPublic domain

--Je suis en règle avec Dieu, dit Cénabre, de la même voix sombre. Je me suis dépouillé de tout, mon dénuement est total. Qui n’a rien ne doit rien, je vous prie de remarquer la parfaite correction de mon calcul. S’il me restait la moindre bagatelle, je la détruirais sur l’heure, car il est selon ma nature de détruire plutôt que de donner. Cependant nul n’y pourrait trouver à reprendre, puisque je suis la première victime de mes infaillibles déductions. Ainsi qu’un débiteur insolvable, j’échappe à la justice par l’excès de ma propre misère. Je crois que personne n’a jamais tenu devant Dieu une position plus forte: de ce côté, ma sécurité est parfaite. Et à l’égard de mes congénères, morts ou vivants, je ne serais pas moins irréprochable, n’ayant d’obligation à aucun d’entre eux, vous excepté. _Vous seul_ pouvez me demander compte du _seul_ acte de violence que j’ai commis, j’ose dire du seul acte déraisonnable. Tel quel, si insignifiant qu’on le suppose, il introduit dans une opération délicate, une espèce d’élément irréductible. Votre pardon, pourvu que j’aie la naïveté de le recevoir sans contrepartie, achèverait de la bouleverser de fond en comble, car on ne saurait faire figurer le pardon à un poste quelconque d’une comptabilité bien tenue. Si vous n’étiez pas au monde, petite vipère, je serais désormais hors de jeu.

Il leva le flambeau à la hauteur du menton, et l’abbé Chevance vit, juste entre les yeux fixes et tristes, jaillir une pointe déliée, d’un blanc éblouissant. La flamme aiguë, ténue comme un fil, s’étira brusquement, gagna le front, puis les cheveux, cerna la nuque d’un trait aussi net que le fil d’une lame, et presque aussitôt la tête tout entière se mit à brûler silencieusement.

Avant que le vieux prêtre ait pu faire un geste ni pousser un cri, elle avait perdu toute ressemblance humaine, bien qu’elle parût toujours d’aplomb sur les épaules, et il vit, à sa grande surprise, cette espèce de sphère éclatante se tourner lentement vers lui, s’incliner deux fois comme pour un geste d’adieu. Il n’éprouvait d’ailleurs aucune crainte, mais seulement une lassitude extrême, un alanguissement comparable à celui qui précède le réveil.

L’un de ses bras étendus reposait mollement, il sentait sur l’autre, à la hauteur du coude, la pression d’une main frémissante, et laissant alors retomber sa nuque, il s’aperçut, qu’il était couché sur le dos.

--Cénabre! dit-il doucement, Cénabre!

De la silhouette noire, il ne voyait plus qu’une ombre vague et décroissante, à peine distincte de la pâle lumière qui allait s’élargissant au mur. Puis cette ombre même se dédoubla, et il referma un instant les yeux pour ne pas suivre son cheminement bizarre à travers la pièce où s’éveillait peu à peu le murmure de la vie.

--C’est tout ce que je peux faire: n’en demandez pas plus, fit une voix lointaine qui semblait suspendue dans le vide. Je pense qu’il gardera maintenant sa lucidité jusqu’à la fin.

L’écho de ces dernières paroles se prolongea longtemps, parut s’éteindre pour se ranimer encore, jusqu’à se confondre dans une autre rumeur plus vaste, où finit bientôt par ne plus tinter qu’une seule note, une vibration un peu monotone, mais d’une inexprimable pureté, qui acheva de se perdre elle-même dans la réelle lumière du matin... La chambre tout entière venait d’émerger d’une brume bleue, pareille à une eau impalpable, aérienne, dont le regard atténué du moribond recueillit toute la fraîcheur avant de se poser, à regret, sur les choses familières, et il retourna aussitôt, avec une plainte déchirante, vers le gouffre limpide de la fenêtre grande ouverte. Alors seulement, quand il eut dilaté une dernière fois sa poitrine, il acheva de soulever ses paupières et fixa longuement, sans la reconnaître, la muraille blême de l’alcôve. Enfin, il aperçut le lit bouleversé, la cuvette posée sur les draps, une tache vermeille, et tout à coup, sa main osseuse, aux ongles cernés de violet, déjà cadavre. L’aube misérable flottait au plafond. L’âcre odeur de la pluie matinale venait jusqu’à lui par bouffées.

Il voyait tout cela, mais d’une vision confuse: ses yeux allaient d’un objet à l’autre, comme s’il eût perdu le pouvoir de commander à leurs muscles délicats, puis ils glissaient de nouveau, insensiblement, vers la baie lumineuse de la fenêtre, où montait le disque pâle du soleil, dans un brouillard floconneux. Cependant, alors qu’il détournait un peu la tête, au prix d’un effort immense, il rencontra ce regard attentif, patient, volontaire, qu’il sentait posé sur lui, depuis des heures peut-être, à travers l’épaisseur de son rêve, et il s’y retint de toutes ses forces, ainsi qu’au seul point fixe dans l’universel écoulement. Même avant que d’y lire quoi que ce fût d’intelligible, il subissait sa douce contrainte, il entendait son appel muet. Le cercle de la vie se rétrécissait à mesure, et il ne restait plus sans doute au centre de la dernière spire que ce reflet pensif, suspendu entre le jour et la nuit, guetteur vigilant à la surface des ténèbres... Un moment, le silence parut s’approfondir encore, puis se déchira brusquement. Une voix--et non plus un vague murmure--mais certaine, indubitable, dont il reconnut en un éclair le timbre et l’accent, venait d’éclater à ses oreilles. La surprise du vieux prêtre fut telle, et si douloureuse la brutale résurrection de la conscience, qu’il essaya de se jeter hors de son lit sans réussir à soulever la couverture de son faible bras glacé.

--Ne vous agitez pas, disait Mlle Chantal. Dans un instant, vous pourrez parler, j’en suis sûre. M’entendez-vous?

Il fit signe que oui. Mais il rassasiait d’abord ses yeux du désordre ignoble de la petite chambre, un pardessus jeté en travers de la table, une paire de manchettes souillées de sang, les serviettes éparses, ses pauvres vêtements roulés en boule sur le parquet, un long bas de laine noire pendu à l’espagnolette, et au coin même de la cheminée, les reliefs du dernier repas, le litre vide, un morceau de pain. L’humble désastre de sa misérable vie était là, écrit partout.

* * * * *

--Je vais mourir, ma fille, dit-il.

A ces mots, elle se laissa glisser doucement à genoux, appuya son menton sur ses deux mains jointes, et soutenant toujours le pauvre regard errant de toute la force de ses yeux calmes et fiers.

--Je le crois, fit-elle. Du moins _ils_ l’ont dit. Je suis bien heureuse. Ce matin vous étiez si faible que nous pensions que votre cœur ne battait plus. J’avais tant de fois souhaité de mourir la première, vous souvenez-vous? et que vous me bénissiez une dernière fois. Mais c’est un grand honneur que vous faites à votre petite fille de la garder près de vous jusqu’à la fin.

--Je vais mourir, répéta-t-il avec une espèce de dureté. Puis il tourna lentement la tête vers le mur et se tut.

Par la porte entr’ouverte de l’étroite pièce que l’abbé Chevance nommait son parloir, un rire discret vint jusqu’à eux, recouvert aussitôt d’un murmure de voix. A chaque bouffée de vent, la bouilloire sifflait et crachotait sur le poêle.

--Désirez-vous que je ferme la fenêtre? Avez-vous froid? demanda Mlle Chantal.

Elle le vit remuer péniblement la langue, rejetant à petits coups une salive épaisse. Et presque aussitôt l’air roula dans sa poitrine. Mais il fit un geste de surprise, serra violemment les mâchoires, et le râle cessa.

--Qu’est-ce que j’ai? fit-il après un nouveau silence. N’y a-t-il rien à tenter?

Une longue minute, Mlle Chantal le regarda fixement, sans parler, d’un air d’étonnement inexprimable.

--Je vais appeler le médecin, dit-elle. Il est dans votre parloir, avec papa.

Mais le moribond l’arrêta d’un regard impérieux, reprit sa rumination bizarre, et prononça enfin quelques mots dont elle n’entendit que les derniers:

--... personne... vous seule... je veux savoir.

Elle hésita, les sourcils froncés, son mince visage tendu et comme vieilli par une révélation intérieure, l’imminence d’une découverte si déchirante et si pathétique que toute candeur parut s’effacer instantanément dans ses yeux sombres.

--C’est une crise d’urémie, dit-elle enfin avec lenteur, tenant sa bouche au plus près de l’oreille de l’abbé Chevance. Vous avez déliré cette nuit. Vous m’avez demandée sans cesse, et aussi M. Cénabre, peut-être? On a prévenu papa vers six heures. Nous avons ramené ici notre médecin, le docteur Glorieux.

Elle recueillit ses forces, et ajouta non moins distinctement:

--Il dit qu’il y a peu de chose à tenter désormais, que vous serez bientôt devant Dieu.

Il parut ne pas entendre, mais l’oreiller se creusa un peu plus sous la nuque, et l’air roula de nouveau dans sa poitrine. Puis comme la première fois, ce râle cessa subitement. L’abbé Chevance venait de tourner les yeux vers l’entrée de son parloir, et les reportait sur Mlle de Clergerie avec une expression indéfinissable de terreur et de volonté.

--Je vous comprends, dit-elle à voix très basse. J’y vais.

Elle traversa la chambre, glissa la tête par l’entrebâillement de la porte, la ferma, et revint s’agenouiller à la même place, sans aucun bruit.

--Je crois qu’ils dorment, murmura-t-elle. Votre concierge a prêté deux grands fauteuils. Ils ne nous ont pas entendus. Que désirez-vous encore?

--Rien, dit-il.

Les épaules se déplacèrent par petites secousses maladroites, puis il s’immobilisa, les paupières closes. L’affreuse détente de tous ses muscles fut visible sous le drap, et le râle qui sortit de sa gorge n’avait plus l’accent d’aucune plainte humaine: il était le creux soupir d’une bête harassée. Mlle de Clergerie cacha son visage dans ses mains.

--Est-il vrai que vous n’ayez rien à me dire? demanda-t-elle. Rien? Êtes-vous mécontent de moi? Ne recommanderez-vous pas votre fille à Dieu--tout à l’heure--dans un moment?

Elle se tut, prêta l’oreille, appuyant fortement sur ses yeux ses dix doigts réunis, dans un geste d’angoisse enfantin. Elle n’entendait que le même gémissement monotone tour à tour aigu ou grave, mais il s’accéléra tout à coup, et les paroles en sortirent une à une, mêlées au barbotement des artères, dans les poumons noyés.

--Je ne veux pas... disait-il. Je ne veux pas... Je... ne... veux... pas...

--Quoi donc? fit-elle.

--Je ne voudrais pas mourir, ma fille, reprit-il distinctement.

Elle baissa les mains, le regarda bien en face, avec une curiosité candide, plus terrible que le mépris. La voix n’était qu’un souffle, et elle en devina plutôt qu’elle n’en perçut l’extraordinaire âpreté. Dans le visage gris, une rougeur dessina un moment le relief des joues, puis s’effaça.

--Mon Dieu! dit-elle naïvement, est-ce donc si difficile? Je ne le croyais pas. Ils m’assuraient que vous ne souffririez plus, que la phase délirante était passée, que sais-je encore? Si, si, je vous jure! Une agonie très calme, très douce, très lucide, c’est ce qu’ils ont dit. Songez donc! il ne faut qu’un peu de patience. Parlez-moi, cela vous aidera. J’ai l’oreille fine, souvenez-vous. Si vous remuez seulement les lèvres, je comprendrai. Pensez qu’ils peuvent entrer d’un moment à l’autre, et d’ailleurs, je devrai bien finir par les appeler: nous n’avons plus en ce monde, vous et moi, que ces pauvres petites minutes. Ai-je tort de vous les demander? Êtes-vous fâché?

Elle tenait dans le sien le regard du vieux prêtre, elle essayait de plonger jusqu’au fond. Mais elle n’y lisait toujours qu’une obstination inflexible, qui ressemblait à la stupeur. Alors, elle prit délicatement la main déjà raidie, la plaça doucement sur son front.

--Bénissez-moi du moins, dit-elle. Cela vous fera du bien. Bénissez-moi comme vous l’avez fait tant de fois, une fois encore, une fois pour toujours.

Elle sentit les doigts glisser de sa tête à la nuque, sans plier, comme cinq petites spatules de bois.

--Taisez-vous, souffla le moribond. Vous ne pouvez me tirer d’ici, ni vous ni les autres. A quoi bon? Il est dur de mourir, ma fille.

--On ne meurt pas volontiers, ajouta-t-il, après un silence.

Elle essaya encore bravement de sourire, les yeux pleins de larmes.

--Vous ne m’avez pas bénie, dit-elle. Me refuserez-vous cela aussi?

--Que vous importe? répondit-il sèchement, d’une voix soudain raffermie. Quel prix pouvez-vous bien attacher à la bénédiction d’un homme qui ne sera plus demain que de la terre? Pourquoi ne me laissez-vous pas finir en paix? Qu’auriez-vous à me donner, ma fille?

--Je voudrais vous donner ce que j’ai, dit-elle doucement, ce que vous aimiez si fort, et dont je n’ai plus besoin maintenant--je n’en aurai jamais plus besoin, jamais--ma joie, ma pauvre joie qui vous plaisait. Je vous ai toujours obéi sans peine, comme vous désiriez l’être, avec allégresse. Et après tout, il est bien possible que cette allégresse fut vaine, mais quoi! N’est-ce pas vous qui vous étonniez un jour des grandes choses que Dieu sait tirer pour lui seul du rire d’un petit enfant?... Peut-être est-il bon aussi que j’apprenne à ménager la merveilleuse espérance dont je croyais la source intarissable, que je prodiguais sans y songer, follement, comme un présent de nul prix. L’espérance, après tout, c’est la parole divine, et la parole divine est à la fois suave et terrible. J’ai trop souri à la mort, ainsi qu’à tout le reste: il est juste que je voie aujourd’hui son vrai visage. Je l’ai vue. Je l’accepte ainsi, telle que vous me l’avez montrée: je la reçois véritablement de votre main... Et maintenant... Et maintenant... comment vous dire?... Maintenant je vous supplie de n’être plus qu’heureux... heureux comme j’étais heureuse, ce matin, en vous regardant dormir, si calme, déjà hors de notre présence, à moitié dans l’ombre et à moitié dans la lumière. Ne vous détournez pas de moi ainsi, pour toujours, sur une dernière parole de tristesse. M’entendez-vous? Après Dieu, c’est à vous que je devais ma joie, vous dis-je. Reprenez-la. Daignez la consommer tout entière, d’un seul coup, seulement pour franchir ce petit passage. S’il vous plaît de me laisser dans le doute, ne m’épargnez pas. Mais s’il est vrai que... par impossible... vous ayez besoin de moi, il me semble que je trouverais le moyen de vous être utile, peut-être... si vous vouliez du moins... Le voulez-vous?

Il fit signe qu’il ne pouvait parler, porta peu à peu la main jusqu’à sa bouche, l’appela sa fille du même regard impérieux. Alors, d’un coin du drap, elle essuya les lèvres collées par l’écume, pressa légèrement les doigts sur les mâchoires contractées.

--Il ne vous est pas bon de me regarder mourir, dit-il enfin. Cela ne vaut rien du tout. Allez-vous-en!

--Je m’en irai donc! dit-elle. Ne parlez plus. Réservez un peu vos forces. Nous avons fait demander le curé de Saint-Paul, ce matin, à cinq heures. Son vicaire de garde est venu vous donner l’extrême-onction. Mais il a promis de revenir lui-même, dès que vous auriez repris connaissance. Je puis le faire prévenir: notre voiture est à la porte.

--Non! dit l’abbé Chevance.

--J’irai donc chercher qui vous voudrez, fit-elle sans oser élever la voix, n’importe où. Le docteur prendra ma place. J’ai déjà trop tardé à l’appeler.

Il la regarda, et son visage roidi reprit un moment son expression ancienne de candeur et d’humilité. Elle comprit qu’il lui donnait ce dernier regard, et qu’elle n’avait plus rien à lui demander en ce monde.

--Vous êtes un enfant, dit-il. C’est ma faute. Je l’étais aussi. Je dois entrer dans la mort comme un homme, un homme vraiment nu. Je ne suis même plus un pécheur, je ne suis rien qu’un homme, un homme nu. N’essayez pas de trouver un sens à tout ceci. Il n’est pas bon d’approcher trop près d’un moribond tel que moi. Arrachez-moi de votre cœur, ma fille, jetez-moi ainsi qu’Il m’a jeté lui-même, sans daigner se retourner encore une fois vers son serviteur humilié.

Elle le vit hésiter une seconde, comme s’il eût livré à regret, par force, une parole inintelligible pour tout autre, impossible à partager avec les vivants.

--Marie, dit-il, servante des mourants.

Puis il referma les yeux, et après avoir lentement, patiemment, rempli d’air sa poitrine, il reprit sans lever les paupières, avec une espèce de confusion qui fit monter un peu de sang à ses joues:

--Je voulais vous prier d’amener ici, Monsieur... Monsieur l’abbé Cénabre, car je désirais recevoir une dernière absolution de sa main. Cela n’est plus possible. Il ne me paraît pas convenable de le déranger inutilement. Veuillez aussi m’excuser auprès de M. le curé de Saint-Paul. Voilà ma fin.

La couverture qu’il étreignait de ses dix doigts eut une ondulation imperceptible, puis se creusa. Elle le crut mort. Et tout à coup sa voix s’éleva de nouveau, extraordinairement haute et claire.

--Ma petite fille, dit-il, j’ai pris ce que vous m’avez donné.

* * * * *

Alors seulement elle s’aperçut qu’elle tremblait, d’un tremblement convulsif, intolérable. Dès qu’elle voulut le réprimer, il redoubla. Ce n’était pas la crainte, et non plus la pitié, c’était cela ensemble et quelque chose de plus, qui ressemblait à une satiété surnaturelle, à l’écœurement de l’âme elle-même. Depuis l’aube, elle veillait amoureusement cette agonie, attendant d’elle on ne sait quoi de plus céleste, un signe divin, pour lequel elle avait tenu ouverte son âme claire, et une déception inattendue, imprévisible, faisait pénétrer son amertume, irréparablement, à la source ignorée de sa joie. Elle n’y put tenir: elle se dressa, toujours tremblante, sa tête lumineuse baissée vers la terre, dans un solennel silence. Nulle parole ne sortit de ses lèvres, car elle venait de se placer en chancelant au-dessus de toute parole: toute parole eût désormais menti. Ce moribond avait été son espérance, son honneur, sa fierté, la chère sécurité de sa vie, et elle les perdait à la fois. Il s’enfuyait à la dérobée, comme un voleur. Qu’importe! Le doute perfide avait passé sur elle, mais il l’eût tuée sans la ternir. Elle se tenait devant Dieu, aussi dépouillée qu’aucune créature, mais inébranlable dans sa volonté d’accepter sans réserves, de subir sans se plaindre. A cet instant décisif, son grand effort n’allait qu’à se placer humblement pour que le coup divin fût porté à fond, commodément, jusqu’au cœur. Timidement, sa petite main blonde alla chercher à tâtons, sur la poitrine de son vieil ami, le battement ralenti, à présent presque imperceptible, et sans un mot, elle reçut innocemment, elle fit sienne, elle épousa pour l’éternité la mystérieuse humiliation d’une telle mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Chantal, disait le soir même M. de Clergerie, après une telle épreuve, la plus grave que tu aies connue, et qui va retentir sur ta vie tout entière, je pense que la nécessité s’impose du choix d’un conseiller ferme et sagace, d’un véritable clinicien des âmes. Je t’avoue que la volonté de l’abbé Chevance m’apparaît désormais clairement. Ce n’est pas sans raison que nous l’avons entendu prononcer si souvent le même nom dans son délire! Pour moi, il te confiait à l’abbé Cénabre. Je parlerai dès demain à ce cher ami. Puisses-tu occuper dans ce cœur incomparable, si discret, si méconnu, la place laissée libre par la mort absurde, incompréhensible, de ce pauvre petit fou de Pernichon!

FIN

La suite de ce roman paraîtra sous le titre:

LA JOIE

Cet ouvrage a été achevé d’imprimer sur les presses de la LIBRAIRIE PLON le 25 novembre 1927.

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PARIS.--TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1927. 34970-1-24