L'imposture

Part 20

Chapter 203,719 wordsPublic domain

Démasqué une seconde, le jet d’un puissant phare frappa de biais l’un des vitraux du transept, en fit jaillir une pluie d’étincelles. L’immense muraille de pierre parut frémir de haut en bas, puis se raffermit aussitôt sur son énorme assise et se retournant dédaigneusement vers la nuit reprit avec elle son formidable entretien.

* * * * *

--Mon ami, murmurait l’abbé Chevance, mon pauvre, mon malheureux ami!... Il répétait ses paroles, tout bas, sans y attacher peut-être aucun sens précis, mais elles soulageaient son cœur; il ne se lassait pas de les entendre. Il était sûr qu’elles finiraient bien par éveiller, lentement, délicatement, au plus creux de la mémoire, ce souvenir rebelle, poursuivi en vain... Pourvu que rien n’en vînt briser la trame légère, à peine affermie, si fragile!... Derrière lui tout était bruit, lumière et mouvement, mais il tâchait de ne pas quitter du regard un petit coin d’ombre, dans un retrait de la pierre, protégé par un maigre et languissant laurier. La terre luisait faiblement tout autour, une herbe grêle perçait entre les cailloux, un vent léger, au ras du sol, y faisait tourner un peu de poussière, silencieusement... «Mon ami! mon pauvre ami!...» Il se dissimulait de son mieux, pressant la grille contre sa poitrine, s’efforçait d’oublier un moment la ville énorme et vaine à laquelle il avait donné trente ans de son dur labeur, et qui venait lui arracher encore le seul bien qui lui restât, qu’il n’eût pas encore laissé prendre, son humble agonie. Et certes, il n’eût pas songé à la lui disputer, n’ayant jamais rien eu en propre, depuis si longtemps! Mais ce don suprême était déjà réservé, il n’en pouvait plus disposer sans trahison... Un autre! un autre!... Ah, tête vide!... Timidement encore, il essayait de refaire, étape par étape, le chemin parcouru, dans l’espoir de retrouver peut-être, à quelque détour oublié, la solution du problème dont sa mémoire exténuée ne parvenait même plus à retenir les termes. Tous les détails de sa chétive aventure se présentaient à la fois, ou se dérobaient pareillement, sur un plan unique, sans aucun lien d’effet à cause, à moins qu’ils ne se déroulassent soudain à contresens, selon l’absurde logique des rêves, et il n’en remontait alors le cours qu’au prix d’une cruelle contrainte. D’ailleurs le moindre obstacle, la moindre difficulté surgie à l’improviste remettait tout en question, l’arrêtait longtemps sur un point futile, jusqu’à ce qu’une image délirante fît dévier d’un coup la pensée, l’engageât dans un nouveau labyrinthe de déductions extravagantes, dont il cherchait laborieusement l’issue. Mais alors même, quand faiblissait jusqu’à l’idée du devoir impérieux, urgent, pour l’accomplissement duquel il allait donner le dernier souffle de sa poitrine, l’élan de sa pitié le portait toujours vers l’ami inconnu, dont le péril surpassait le sien. La pire angoisse, au lieu de le briser, resserrait ce lien fraternel. Le suprême secret du vieux prêtre était un secret d’amour.

* * * * *

A la fin, il cessa de lutter, moins découragé que vaincu. Dans le désordre de la conscience, la volonté, jusqu’à ce moment tendue à la limite de son effort, se relâchait aussi, demandait grâce. Il croyait sentir, sous le pariétal, sa cervelle douloureuse, pareille au moignon d’un membre amputé. Sa faiblesse était extrême. Pour se tenir debout, il devait s’appuyer de tout son poids sur la grille, heurtant des genoux le rebord de pierre. Dégageant ainsi sa main gauche, il l’appuya sur ses yeux, et le plus silencieusement possible, regardant avec terreur croître et décroître au mur l’ombre des passants, il pleura.

Il pleura comme pleurent parfois les enfants, non par lassitude ou dépit, mais seulement parce qu’il faut pleurer, parce que c’est la seule réponse efficace à certaines contradictions plus féroces, à certaines incompatibilités essentielles de la vie, simplement enfin parce que l’injustice existe, et qu’il est vain de la nier... Les lèvres usées retrouvaient d’instinct la même grimace puérile, ses vieilles épaules le même geste d’impuissance naïve, avouée, sans remède. Et c’était vrai qu’il ne pouvait plus rien, ni pour lui-même, ni pour autrui, consommant le reste de ses forces dans une lutte inutile pour ne pas tomber là, donner le dernier scandale d’une agonie publique, parmi les passants curieux. Ce sentiment d’impuissance ineffable, d’humiliation infinie, baignait son cœur. Nulle parole n’eût su l’exprimer, nulle prière même, du moins humaine, n’en eût su porter le témoignage à Dieu, car une telle certitude rayonnait bien au-dessus du misérable corps appesanti, bien au-delà du monde des symboles et des figures. Il ne distinguait plus, à travers ses doigts, qu’un mince filet de lumière pâle, glissant sur la pierre; mais l’illustre église l’avait déjà reçu dans son ombre, elle était près de lui, familière, ses puissantes racines plongeant au cœur de la ville, indestructible. Que de fois, levé avant l’aube, il l’avait vue, jadis, de ses yeux alors vivants, de son vrai regard d’homme, toute nue et dorée dans le soleil, sévère et pure! Mais il s’éloignait sans comprendre, parce que si sûr qu’il fût déjà d’être un serviteur maladroit, de petit service, il lui restait au moins la force de ses bras, et que cette force même n’est plus. Il n’est plus rien. Il peut entrer sans effort, comme de plain-pied, à jamais, dans la grande simplicité de Dieu.

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--«Retirez la cuvette, dit l’homme aux mains rouges. C’est inutile. Le sang ne coule plus.»

Il essuie lentement ses doigts, un par un, puis se penche tout à coup, tâte gauchement le drap, pour retrouver son binocle.

La fenêtre blanchit à peine. Une bougie brûle encore sur la cheminée. La chambre s’emplit d’une rumeur légère, qui va s’affaiblissant.

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Les genoux de l’abbé Chevance heurtent encore rudement la pierre... En vain, il a saisi au vol l’un des barreaux de fer et s’y cramponne. Une dernière secousse le lui arrache des mains... L’immense boulevard lumineux glisse à toute vitesse devant lui, s’arrête brusquement, sans aucun bruit.

Le vieux prêtre a roulé sur le trottoir, se lève, retombe. Personne ne l’a vu. Ce n’est qu’un faux pas... Mais qui donc? Mon Dieu, qui donc l’a jeté à terre, d’une si rude poussée?... Une fois, déjà... «J’aurais voulu que vous me bénissiez, dit-il tristement. J’aurais voulu vous demander cette grâce, avant de vous quitter pour jamais...» Ah! mon Dieu!

Il appuie la main sur sa poitrine, il essaie de ne pas défaillir de joie. Avant de se remettre debout--car il en a désormais la force--il répète les mots sauveurs, et chacune des syllabes magiques rentre en lui avec l’air, la lumière, la chaleur, la certitude, la vie... «J’aurais voulu que vous me bénissiez... J’aurais voulu vous demander cette grâce...» Ce sont les mêmes paroles qu’il a prononcées jadis, il les a reconnues--bien plus! il se reconnaît lui-même en elles, il se retrouve--intact, délivré, toujours vivant! Un seul souvenir, mais net, lucide, jailli tout entier hors du rêve, avec ses contours précis, ses repères sûrs dans l’espace et le temps, un seul souvenir a suffi pour déchirer la trame ténébreuse. La mémoire s’en empare, ne la lâchera plus. Sur l’unique point fixe, comme par miracle, elle équilibre en un instant son laborieux et fragile édifice, disperse dans la nuit les images hagardes. Comme tout se simplifie, s’éclaire! _Il allait chez l’abbé Cénabre_, lorsque cette crise l’a terrassé. A vrai dire, il n’avait jamais perdu de vue ce point capital: c’était le nom, le nom seul, toujours approché, toujours fuyant... Mais la décision n’en était pas moins prise, irrévocable. Rien--nulle force au monde--ne l’eût détourné longtemps de ce devoir urgent. L’heure est venue, voilà tout. Pourquoi donc aujourd’hui, plutôt qu’hier ou demain? Qu’importe encore? Il ne sait pas exactement d’où il vient, mais il sait où il va: que demander de plus? «Il m’a appelé, dit-il, j’en suis sûr! Il m’appelle...» Certains faits qui restent obscurs s’expliqueront d’eux-mêmes... Il revoit la haute silhouette impérieuse sortant de l’ombre, le bras tendu qui le repousse, le jette à terre, si brutalement... «J’aurais voulu que vous me bénissiez... j’aurais désiré vous demander cette grâce...» Il fallait--Dieu a voulu sans doute--que toute résistance vaincue, la raison vacillante au bord de l’abîme se redressât soudain, au seul écho des pauvres paroles sans gloire, mais du moins illuminées de charité. «J’étais fou, murmure l’abbé Chevance, avec un sourire de béatitude... J’avais perdu la tête. Quelle aventure!...» Déjà il traverse le boulevard à petits pas, évite prudemment une voiture, s’émerveille de trouver aux choses un aspect si rassurant, si plausible. Parvenu au coin de la rue Bonaparte, il s’accorde de souffler un peu. Sa soutane a une petite tache de boue qu’il essuie soigneusement, longtemps... Malheur! dans sa chute, il a déchiré la manche, au-dessus du coude, il y porte la main, sent une douleur aiguë, qu’il écrase du bout des doigts, en gémissant...

* * * * *

--Empêchez-le de toucher au pansement, dit quelqu’un, derrière lui.

--C’est un vrai poison, répond Mme de la Follette. Il n’arrête pas de gigoter...

(Pauvre Mme de la Follette!... Mais elle et son ombre s’éloignent déjà, s’effacent. Il est seul.)

La rue est déserte. Tout y invite au repos, au sommeil. Le silence est si profond qu’il doit prêter l’oreille pour entendre le bruit de ses pas: il a l’air de marcher dans du velours. En vrai paysan vosgien, il a toujours pensé d’accord avec ses jambes: à mesure que le corps se brise, l’idée s’allège, perd tout poids matériel, se lève à l’improviste, comme une alouette sauvage... Il allonge encore le pas sans fatigue, il voudrait courir. Jusqu’alors, il n’avait jamais songé à une nouvelle entrevue avec l’abbé Cénabre sans un grand serrement de cœur, et--pour tout dire--une angoisse surnaturelle. Qui pourrait tenir un tel secret sans dégoût? Qui n’eût rêvé de l’oublier? «Je suis le seul homme, se disait parfois l’abbé Chevance, devant lequel il puisse rougir.» Et il avait attendu des jours et des jours, puis des semaines, et des mois encore, avec le pressentiment qu’un échec serait irréparable, perdrait à jamais un misérable déjà cruellement humilié. Trop simple pour se croire capable de rien tenter par lui-même, le pauvre prêtre avait seulement espéré quelque signe mystérieux, l’appel si souvent entendu, et à sa naïve stupeur, la miséricorde était restée muette. Loin de les rapprocher, il semblait que les circonstances l’éloignassent de plus en plus du rival illustre qui, après une courte retraite, venait de reparaître dans le monde, non moins libre et audacieux, bien qu’avec une prudence accrue, et ce rien de gravité mélancolique, où ses dévots reconnaissaient la déception d’une grande âme. Mais, pour l’abbé Chevance, ce qui allait et venait ainsi, recueillant son juste tribut d’admiration et d’honneurs, n’en était pas moins une vaine apparence d’homme, un homme creux. Le vrai Cénabre n’était qu’à lui. A lui seul, Chevance, l’aveu arraché au désespoir et à la honte... «J’ai perdu la foi!»--moins qu’un aveu, un cri, un cri sincère. De ce cri, n’était-il pas comptable à Dieu? Presque chaque jour, par une admirable intuition de sa charité, il prononçait lui-même les paroles dont il avait horreur, comme s’il eût craint que ne fût oublié le dernier gémissement de l’orgueil terrassé, l’espèce de prière infirme telle qu’on en doit entendre au seuil même de l’enfer, et n’osant toutefois parler ainsi à son maître, il allait jeter ce secret au coin le plus obscur de la chapelle de la Vierge, en tremblant, parce que l’ineffable cœur maternel est incapable de rien refuser. Quelquefois même, dans l’excès de la tristesse, il avait rêvé d’un miracle, que la paix était de nouveau descendue sur le beau front impérieux, enfin courbé... «Je l’aurais revu, se disait-il. Je l’aurais revu! Il m’aurait lui-même appelé!» Son expérience des âmes, son humble sagacité ne pouvaient d’ailleurs lui laisser aucun doute: l’homme qu’il avait vu cette nuit-là n’était pas seulement exercé par une tentation ordinaire: il luttait pour la vie. L’issue d’une telle lutte ne saurait être équivoque. «Son premier mouvement, se disait encore l’abbé Chevance, eût été de me demander pardon.» Car il savait mieux que personne qu’il est presque toujours vain d’espérer forcer de telles âmes, ou les reprendre par surprise. Et il avait attendu, patiemment d’abord, puis avec angoisse, luttant seul contre le silence qu’il sentait se reformer autour du révolté, ainsi qu’une malédiction chaque jour plus pesante, seul confident, seul témoin. Sa terreur était de mourir trop tôt, d’emporter avec lui la dernière chance du vaincu, sa possible justification. «Je suis maintenant son unique ami!» L’évidence de leur commune solitude l’écrasait. D’être lié ainsi, malgré lui, à l’insu de tous, au prêtre célèbre dont il ne prononçait jadis le nom qu’avec une admiration enfantine, de partager--en quelle mesure?--son redoutable destin, lui avait longtemps paru comme un mauvais rêve, dont il allait s’éveiller. Alors il doutait pour un moment d’avoir vu et entendu. Il s’accusait d’être un homme grossier, sans nuances, que le seul hasard a rendu maître d’un secret quand sa simplicité n’en saurait faire aucun usage. Il se retournait avec rage vers son labeur quotidien, sans pouvoir étouffer l’humble voix intérieure, l’objection naïve, mais inflexible: «Pourquoi n’est-il pas revenu? Il sait le mal qu’il m’a fait...» Puis, il se jurait d’en finir, se fixait un délai bientôt dépassé, tour à tour frémissant d’inquiétude, ou éperdu de honte à la pensée de tant de suppositions téméraires que l’abbé Cénabre pourrait tenir justement pour autant d’outrages. «Du moins, Dieu ne permettra pas que je meure sans avoir connu mon devoir, et sans l’avoir accompli.» De cette seule pensée, le pauvre prêtre avait reçu quelque apaisement. Mais il croyait l’échéance encore lointaine. Elle était venue.

Elle était venue, et après un court moment de lucidité, il ne le savait déjà plus. De la mort apparue brusquement, ainsi que derrière la vitre un visage amer, il n’avait retenu que cette assurance obscure que toute hésitation n’aurait plus désormais de sens, que la sagesse était d’aller vite, de courir au bout, d’un trait, parce que le temps même était mesuré. Sans doute se souvenait-il vaguement d’avoir souffert, souffert à la limite de ses forces, mais il n’eût su dire de quelle souffrance, et il ne se souciait pas de l’apprendre--à quoi bon?--Il semblait plutôt qu’une excessive douleur, loin de l’abattre, l’avait renouvelé tout entier, purifié, comme si elle eût fait le vide en lui, d’une puissante succion de ses mille petites bouches laborieuses, d’un seul coup. Avec elle, s’était écoulé le passé, quel qu’il fût, bon ou mauvais, qu’importe? Il restait le présent--mais libre, intact, aussi frais et neuf que s’il n’eût jamais reposé jadis dans le trouble et douteux avenir--et ce présent, c’était en somme le seul Cénabre, vers lequel ses vieilles jambes le portaient si vite, d’un pas étrangement silencieux... Cénabre!

A l’instant même, l’abbé Cénabre ouvrit la porte, et sourit.

* * * * *

Il tenait de la main droite un bougeoir de cuivre, pareil à ceux que Mme de la Follette astiquait chaque semaine. Sa main gauche tendue dans un geste d’accueil paraissait énorme. La petite flamme dansante, rebroussée par le vent, faisait tourner toute l’ombre de la pièce autour de son visage glacé.

--Je vous attendais, monsieur, dit-il. Il est bien tard.

--Permettez! s’écria l’abbé Chevance, avec une extraordinaire vivacité: je vous attendais aussi! Voilà longtemps que je désirais reprendre avec vous une... une conversation... interrompue... interrompue malgré moi. Je ne mérite aucun reproche, je n’en supporterai aucun, monsieur. Que cela soit dit une fois pour toutes: c’est une convention entre nous, un simple accord, de gré à gré! D’ailleurs, s’il n’y avait ici des témoins...

--Êtes-vous fou? dit sévèrement l’abbé Cénabre. Nous sommes seuls. J’exige que vous vous en assuriez vous-même.

Il referma violemment la porte, éleva le bougeoir au-dessus de sa tête et pénétra dans l’appartement, traînant son hôte à sa suite. Les pièces étaient nues, absolument nues, retentissantes. Chaque pas y soulevait un peu de poussière, vite retombée. A la dernière, l’abbé Cénabre s’adossant au mur, se tint longtemps immobile en silence. Puis il dit tout à coup, d’une voix égale et triste.

--Si vous le désirez, je vous montrerai la place même où je vous ai jeté à terre, l’autre nuit. Je la connais. Mais vous êtes passé dessus sans la voir, bien que vous soyez un homme juste, exact, et qui tient son compte, au denier près. Néanmoins, notez-le, je ne vous dois plus rien: je vous défie de tirer désormais quelque chose de moi, que vous le vouliez ou non. J’ai vendu mes meubles, mes tapis, jusqu’à mes livres--oui, mes livres!--vous n’en trouverez pas un seul ici. Je vis dans une extrême pauvreté, monsieur, une pauvreté parfaite, une pauvreté vraiment évangélique. Pourquoi me persécutez-vous? Oui. _Quid me persequeris_, Chevance?

Il marcha vers lui, posa les deux mains sur ses épaules, fixant étroitement son regard sur les yeux du prêtre stupéfait.

--Je vous ai déjà pardonné, Cénabre, fit-il. Vous le savez bien. Comment donc osez-vous parler ainsi?

L’illustre historien haussa les épaules, avec mépris:

--Je vois que nous ne nous comprenons pas, dit-il sèchement. Vous êtes un petit prêtre raisonneur. Je vous ai désiré des mois et des mois. J’ai fait pour vous ce que je n’aurais fait pour personne. En réparation d’un préjudice de rien, d’un simple accès de mauvaise humeur, je me suis dépouillé de tout, condamné à la misère. Je n’ai même plus d’amis. Je viens de renvoyer le dernier, cette nuit même, afin de vous attendre en paix. Me voilà comme à l’heure de ma naissance, dans un dénuement absolu. Dieu n’est pas plus pauvre que moi.

Il posa son bougeoir sur le parquet, puis se relevant brusquement, il étendit les bras, et étreignit le vieux prêtre en sanglotant. Mais le cœur déçu de l’abbé Chevance se contracta douloureusement dans sa poitrine, et il détourna la tête, sans un mot.

--Vous me haïssez, dit Cénabre, avec un sourire amer. Je le savais. D’ailleurs, j’étais derrière vous, il n’y a qu’un instant, et je vous ai suivi jusqu’ici, observant vos pensées. Ah! cher ami, vous êtes plein de ruse: néanmoins, si je voulais en prendre seulement la peine, je vous déviderais comme un écheveau, brin à brin, tenez-vous-le pour dit. Voilà tout.

Il écrasa du pied la bougie, furieusement, et le dernier son sorti de sa bouche parut happé au vol par la gueule béante de la nuit.

* * * * *

--Non! non! gémit doucement l’abbé Chevance, je ne vous crois pas. Je sais très bien que je rêve, il n’y a pas l’ombre d’un doute... Madame de la Follette, je vous prie--j’exige--je vous supplie, madame de la Follette, d’allumer les lumières, toutes les lumières, pas une de moins... Le paquet de bougies est au fond du tiroir... Allongez le bras, madame de la Follette.

--Il a les yeux grands ouverts, dit Mlle de Clergerie. Je crois qu’il parle. Ah! dites-moi, monsieur, qu’il ne mourra pas sans nous avoir au moins bénis!

--C’est un tempérament prodigieux... véritablement prodigieux... commença l’abbé Cénabre, mais le reste de ses paroles se perdit dans un murmure indistinct.

* * * * *

--Écoutez-moi... où êtes-vous?... Cénabre! cria l’abbé Chevance, d’une voix tremblante.

--Cette comédie a assez duré, ne trouvez-vous pas? reprit le prêtre aigrement. Je pensais argumenter posément, raisonnablement, et depuis un moment, vous vous conduisez dans cette maison honorable comme un insensé. Oui, il faut que vous soyez fou, fou à lier, pour douter un instant que nous soyons seuls ici, alors que le moindre examen des lieux peut vous convaincre de ma parfaite loyauté. Je suppose, cher ami, que vous avez le délire. Mais agonisant ou non,--écoutez bien, Chevance!--je vous défends de mourir chez moi.

--Oh! je ne demande pas mieux de mourir, dit l’abbé Chevance. Seulement je vous supplie de ne pas me laisser mourir ainsi, dans ce noir, en aveugle. Que je voie encore une fois, une petite fois, rien qu’une fois, Cénabre! Que je voie au moins vos yeux! J’ai toujours été un homme inutile, et me voilà maintenant vide, tout à fait vide, à votre merci. Mais vous savez aussi bien que moi qu’une telle nuit, c’est comme l’enfer.

--Détrompez-vous, répondit l’abbé Cénabre: je poursuis une expérience des plus intéressantes, et voilà pourquoi je ne saurais approuver en aucune façon un absurde entêtement qui menace de tout gâter. D’ailleurs, à vous entendre geindre, il m’est aisé de connaître que votre ridicule santé n’a jamais été meilleure. Vous n’êtes pas plus malade que moi.

Tandis qu’il parlait, l’abbé Chevance s’était mis en marche lourdement, l’oreille au guet, se guidant de son mieux vers la voix. Elle se tut. Alors il enfonça ses deux bras dans les ténèbres, et en retira une main inerte et molle, qu’il pressa sur sa poitrine, en gémissant.

--Laissez ma main tranquille! grogna Cénabre, moitié riant, moitié fâché. Lâchez-la! Quel fou!

--Je suis votre ami, je suis votre dernier ami, suppliait le vieux prêtre. Quand vous m’aurez poussé au désespoir, vous y tomberez avec moi. Mon Dieu! je ne trouverai pas un mot à vous dire, ma tête se perd. Si vous voulez que je ne vous sois pas tout à fait inutile jusqu’à la fin, sortons d’ici. Allons ailleurs, n’importe où, que vous puissiez au moins me voir mourir.

--Je ne le refuserai pas, dit Cénabre, quoique j’aie de sérieuses raisons de craindre un piège. Et d’ailleurs, cher ami, à supposer que je vous voie mourir, j’ignore quel avantage vous pouvez espérer que j’en tire? Tout cela paraît bien singulier, bien étrange, pour ne pas dire plus.

Il battit le briquet, souffla sur l’amadou, comme le petit garçon Chevance l’avait fait tant de fois jadis, à la lisière du Pâquis, lorsqu’il allumait son feu de brindilles où il jetait les châtaignes, une à une... Mais la chandelle rallumée n’éclaira que l’angle du mur nu, puis aussitôt après la tête rusée de l’abbé Cénabre, et enfin sa main rose, dont il protégeait la flamme.

--Hé bien? dit-il.

--Vous êtes un homme dur! cria l’abbé Chevance, hors de lui.

--J’ai pitié de vous, au contraire, reprit Cénabre. S’il est vrai que vous êtes dangereusement malade, il importe que nous réglions nos comptes, exactement, sans plus tarder. Je suis entièrement à vos ordres.

--Qui vous parle de compte à rendre? demanda le vieux prêtre, tout tremblant. Vous vous moquez de moi comme toujours. Au point où nous en sommes, Cénabre, vous ne devez plus rien qu’à Dieu.

--Je vous ai jeté à terre, fit l’imposteur d’une voix morne. Je donnerais mille vies pour ne vous avoir jamais touché. Quoi que je fasse, je ne saurais plus me dégager de vous, je suis lié à votre détestable petite personne pour l’éternité, que l’enfer vous écrase.

--Pourquoi maudissez-vous Dieu, imbécile! bégaya l’abbé Chevance. Pourquoi voulez-vous me perdre avec vous?

Il s’élança, mais le sol manqua sous ses pieds, et il ne réussit qu’à se traîner sur les genoux, vers la haute silhouette noire impassible.