Part 18
Le pauvre prêtre porta vivement les deux mains au creux de ses reins et, se renversant légèrement, tendit vers le mur son misérable visage dont toutes les rides se creusèrent à la fois. L’espèce de souffrance hallucinée qui traversa tout à coup son regard fut telle que la concierge tourna la tête et fit mine, par décence, d’essuyer un verre avec le coin de son tablier.
--Vous voyez, vous voyez, disait l’abbé Chevance de sa voix douce et paysanne, c’est sérieux, madame de la Follette, c’est très sérieux... Ah! si Son Éminence m’avait vu ainsi, j’étais perdu. J’ai tant répété à ces Messieurs que j’avais une santé de fer! Cela me tient aux reins, madame de la Follette... qu’est-ce que ça peut bien être?
Il s’essuyait gravement le front, de son mouchoir roulé et serré dans ses doigts.
--Pour moi, vous aurez fait un effort, probable.
--Mon Dieu! je l’ai d’abord cru, fit-il piteusement. Mais il y a d’autres symptômes... Je dois vous dire, madame de la Follette, que les fonctions rénales me paraissent... me paraissent s’effectuer difficilement, parcimonieusement...
--C’est-y que vous ne pissez plus? dit-elle avec une grimace.
Le bonhomme rougit, balbutia.
--Vous avez de l’audace, quand même! reprit la grosse femme indignée. Parler de ça à moi, quelle horreur! A-t-on idée d’un toupet pareil. Et voilà trois quarts d’heure que je passe à vous écouter causer. Ainsi!
Elle empoigna rageusement la porte, et d’une saccade de sa main énorme, l’ouvrit toute grande... Alors la voix de l’abbé Chevance la cloua littéralement sur le seuil.
--Madame de la Follette, disait-il, jusqu’à présent vous n’aviez offensé qu’un ver de terre comme moi, peu de chose, enfin rien du tout. Cette fois, vous venez d’offenser gravement le bon Dieu. Il faut réparer, madame de la Follette, il faut vous hâter de réparer. Oh! nous sommes des étourdis, nous ne nous rendons pas compte. Il n’est pas toujours facile de prendre notre part de la souffrance du prochain, de la comprendre. Seulement, il ne faut jamais la tourner en dérision, la déshonorer, madame de la Follette, jamais, jamais. Dans notre pauvre petit monde, voyez-vous, la douleur, c’est le bon Dieu. On passe à côté de lui sans le reconnaître, bon! Mais, l’ayant reconnu, l’outrager, oh! cela est grave, très grave. Vous vous hâtiez de sortir, madame de la Follette, vous avez failli démolir la porte, vous croyiez avoir peur de moi--peur de moi quelle idée! Ce n’est pas de moi que vous avez peur, pensez donc! C’est de vous-même. Vous avez été cruelle exprès, comprenez-vous? C’est comme si vous aviez tué votre âme, pour en finir, d’un seul coup. Oui, j’ai vu mourir votre âme, madame de la Follette. Et maintenant vous avez honte. Tant mieux d’avoir honte, mais en somme, hein? ce n’est qu’un simple mouvement de la nature--vous sentez? Nous nous tenons devant les anges avec ce cadavre dans les bras, comme Caïn. Nous sommes bien embarrassés. Qu’est-ce que Dieu nous demande de plus? Peu de chose. Le regret d’avoir fait le mal, le désir de le réparer, parfois un seul petit regard de rien vers le ciel, le souhait d’être meilleur, de savoir, de comprendre... A chacun selon ses forces, selon les lumières qu’il a reçues, les grâces--que sais-je? Et pour moi, je vous bénis, madame de la Follette, je vous bénis de tout mon cœur.
La sueur ruisselait toujours sur ses joues, et il l’essuyait du même geste machinal, sa bouche enfantine plissée d’un pâle sourire anxieux, ses yeux magnifiques touchés de biais par la lumière dorée du soir, frêle et tragique, ainsi qu’une note déchirante à la cime de la symphonie. Son vieux corps gainé de noir, en apparence immobile, mais comme soulevé de dedans par une ferveur surhumaine, s’inclinait imperceptiblement à droite ou à gauche, tantôt ramassé sur lui-même, tantôt jeté en avant, portant ses coups invisibles avec une précision incomparable, une rapidité inouïe. Et cette espèce de dialectique mystérieuse, tout entière dans l’avidité sublime du regard, la prière muette des mains, l’élan presque terrible des maigres épaules était si pressante que la grosse femme obscure, dans son coin d’ombre, reculait lentement, hochait la tête, sa large face bouleversée par une sorte de mélancolie. Elle disparut.
Alors, l’abbé Chevance s’assit au bord de son lit, et ferma les yeux. Une petite brise entrait par la fenêtre ouverte, et il lui présentait son visage, il en cherchait humblement la caresse, avec un frémissement de fatigue. La souffrance vague, mais profonde, essentielle, qu’il endurait depuis un temps (il n’eût su dire quel temps) était à cette minute comme engourdie, ou plutôt il la sentait plus vague encore, diffuse insidieusement, répandue à travers le corps entier, charriée par le sang et la lymphe, partout présente. Un autre que lui eût sans doute épuisé tôt son courage dans une lutte inégale, gaspillé en quelques jours les réserves de l’âme dont chaque homme n’a ici-bas que sa juste mesure, mais il durait cependant, par un miracle de douceur et d’abandon, une docilité céleste. Ainsi qu’un enfant ouvre ses petits bras à la mort par un geste sacré, il s’était livré du premier coup, incapable d’imaginer nulle défense, non pas seulement résigné à souffrir, mais dans l’extraordinaire ingénuité de son cœur, à souffrir petitement, bassement, lâchement, et à scandaliser le prochain. Il ne se méprisait même pas: il se prenait simplement en pitié, il déplorait son mal, comme il eût déploré celui d’un insecte, ou d’une de ces plantes innocentes qu’il achetait parfois, et qui se flétrissaient vite parce qu’il oubliait de les arroser.
--«Je suis naturellement frivole», aimait-il à répéter de sa voix grave et chantante, voulant probablement exprimer par là qu’il manquait totalement de cette force d’âme tant admirée, tant désirée.--«Notre Seigneur, disait-il encore, envoie aux grands de son royaume la douleur privilégiée, mais aux petites gens la détresse et l’humiliation.»
Ayant reçu enfin officiellement l’annonce de sa très prochaine nomination à une nouvelle paroisse de banlieue, si pauvre qu’elle avait rebuté les plus hardis, il avait aussitôt formé le projet d’aller camper sur un terrain vague, lotissement acheté par l’archevêché en vue d’y construire une chapelle provisoire et un baraquement de planches goudronnées, baptisé presbytère. Mais le chanoine Mesurier, son protecteur, l’en dissuada vite, faisant craindre qu’un tel empressement parût fâcheux et comme inconvenant, à Son Éminence.--«Prenez garde de trop vous hâter, conseillait cet homme sagace, vous auriez l’air de donner des leçons à vos supérieurs.» Or, ce que l’abbé Chevance pouvait redouter le plus, en un moment de sa vie qu’il imaginait si important, si décisif, c’était justement de passer pour manquer de prudence, vertu cardinale, qu’il prétendait avoir eu beaucoup de peine à acquérir, mais qu’il recherchait toujours en secret, tourmenté de doutes et de scrupules, avec une patience et une assiduité de fourmi. «Un bon curé doit être bon administrateur», concédait-il à chaque visite au chanoine son ami, avec un sérieux émouvant, bien qu’il se fît toujours de l’administration et de ses secrets l’idée la plus baroque. Mais on le savait aussi bon quêteur que mauvais comptable, étant de ces hommes simples nés pour traverser modestement la vie des riches et des voluptueux, tenant la pauvreté par la main.
Il avait donc quitté sa chambre de l’hôtel Saint-Étienne, et loué, tout près de la station du tramway suburbain, le hideux garni qu’il jugeait néanmoins fort décent. Levé avant l’aube, trottant jusqu’au soir par la plaine aride qui fermente sous le soleil d’août, il avait senti dès le premier jour, à sa profonde stupeur, que les forces lui manquaient déjà, que le vieux corps pris au dépourvu allait peut-être refuser sa tâche. Si un tel homme eût été capable de désespoir il se fût dès ce moment effondré. Mais le désespoir n’est pour lui qu’un de ces mots vagues et abstraits, sur lesquels il n’a jamais longtemps arrêté sa pensée. Les âmes si pures sont impuissantes à l’imaginer d’elles-mêmes, elles l’ignorent, du moins jusqu’à ce que la patiente sagacité de la haine ait fini par découvrir quelque imperceptible fissure à leur innocente sérénité.
Il ne connut pas le désespoir, mais une honte amère. Certain de n’avoir jamais rien fait de bon, ni même d’utile, c’est donc ainsi qu’il allait manquer l’occasion unique, inattendue! D’avouer cette faiblesse à ses supérieurs l’eût tué sur place: il n’y pouvait songer sans une défaillance intolérable. Sa crainte était aussi qu’on la sût trop tôt, qu’on lui refusât la magnifique, la suprême chance de sa déplorable vie. Alors il résolut de fermer sa porte, ne se montra plus, rêvant d’épuiser peut-être sa misère, de la consommer en secret. Vain espoir! En une semaine, cette solitude héroïque acheva de l’accabler. N’ayant jamais connu d’autre remède à ses peines que de prodiguer à autrui, au plus fort de la tristesse, les étonnantes consolations d’un cœur dévoré de paternité, ce repliement sur soi-même l’étouffa. Il en faisait parfois l’aveu à la hideuse compagne de son agonie, il tentait de forcer son indifférence stupide, prodiguant dans cette folle entreprise, jetant à pleines mains les puissances sacrées de son être, sa flamme insigne, tout le génie de sa charité. Ainsi achevait-il de se vider de son sang mystique.
Car il croyait s’établir dans la solitude, qu’il s’enfonçait déjà sous les ombres. La chair qu’il avait réduite, domptée avec une si implacable douceur, saisie déjà par le froid éternel, gémissait d’angoisse, et bien qu’une volonté presque surhumaine la retînt encore esclave, elle détachait sournoisement ses liens pour obéir une première fois à la loi de sa nature, pour faire à part son agonie. Cette espèce de plainte monotone, comparable au murmure, dans la nuit lointaine, du troupeau abandonné, humble, incessante, l’amollissait quoiqu’il y fermât d’instinct son âme. Et presque à son insu, il souhaitait le visage d’un ami.
Entre tant de présences désirables, celle de Mlle de Clergerie eût été plus douce à son cœur. La fille de l’historien servile, mort presque centenaire, et qu’on a vu survivre inexplicablement à tant de renommées rivales et haïes qu’il avait patiemment rongées de ses dents laborieuses, infatigables, n’est pour tous à présent qu’un pauvre fantôme évanoui. Le drame obscur dans lequel s’est perdue cette petite vie si claire l’a comme recouverte à jamais d’une nappe de boue, scellée dans un de ces mille faits divers, au goût ignoble. L’oubli qu’elle avait tellement désiré lui a été ainsi dispensé sous cette forme hideuse, et qu’elle y doit donc dormir en paix!
La tendresse de l’abbé Chevance pour la seule de ces filles, sans doute, qui risquât de lui faire honneur aux yeux du monde était connue de M. de Clergerie, et il n’y pensait pas sans inquiétude, tenant le bonhomme pour original, après l’avoir un moment vanté comme un autre Vincent de Paul. C’est le sort de l’ancien desservant de retenir ainsi l’attention des sots, et leur admiration même, par une simplicité dont ils croient saisir aisément le secret. Qu’une pareille fraîcheur est bonne! Quelle fleur sauvage dérobée au jardin du Paradis! Seulement, dès qu’il l’approche de près, le plus grossier ou le plus retors reçoit à l’improviste, avec stupeur ou avec rage, la brusque révélation d’une force mystérieuse à laquelle il ose à peine donner un nom, d’ailleurs toujours choisi à dessein, toujours faux. Ils s’avisent tous à la fois, mais trop tard, que ce prêtre est mal élevé.
M. de Clergerie s’en est avisé comme eux assez vite, et n’a pas celé à sa fille l’amertume de cette déception. Puis il s’est plaint, non sans dignité paternelle, d’avoir à prendre parti en un tel débat, car son autorité, il n’en doute, s’arrête au for interne. Il s’y décide néanmoins: sa conviction est désormais faite. L’abbé Chevance semble un prêtre excellent, ses supérieurs l’estiment, louent son zèle. Mais ce qui mérite d’être loué, ne vaut pas toujours d’être imité sans prudence. Une jeune fille est tenue à plus de réserve que personne, la malveillance la guette. Élire pour directeur un homme qui prête à rire, même innocemment, ne va pas sans risques, qu’une cervelle de vingt ans aurait du mal à imaginer. «Il y a de la présomption dans votre choix, je le crains.» «Prenez donc un autre directeur, conclut-il, du moins officiel. Je ne vous refuse pas la permission de visiter celui-là, je le crois inoffensif. Aidez-moi seulement à décourager la médisance. Que vous reprocherais-je? J’ai moi-même été pris, un temps, au charme extraordinaire, évangélique, de notre vénérable ami. Je le respecte infiniment. Je le respecterai toujours.»
Elle ouvrit plus grand ses yeux calmes, un peu rieurs:
--Pauvre abbé Chevance! Vous verrez qu’il aura de la peine!
--Ma chère Chantal... commença l’historien servile.
--Oh! je veux dire seulement qu’il sera surpris, un peu, au moment même, voilà. Et puis, il oubliera très vite, rassurez-vous! Il est si distrait!
--Non, non, ma chère Chantal, reprit gravement M. de Clergerie; tu ne peux me tromper. Le sacrifice que je t’impose...
Alors elle secoua de nouveau la tête, en riant, se glissa plus près, mit une main sur chaque épaule de son père, offrit aux yeux étroits et clignotants son regard inaltérable.
--Je ne vous trompe jamais, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Je suis heureuse ainsi, toujours, toujours. N’êtes-vous pas content que je sois heureuse? Je n’ai jamais de peine, papa. M’en voulez-vous d’être heureuse?
Il saisit au vol la petite main, aussitôt frémissante et docile entre ses doigts.
--Tu m’inquiètes, Chantal, au contraire, dit-il sincèrement. Je ne suis pas sûr de comprendre. Mon Dieu, certes! tu es incapable de te dérober: pourquoi ai-je l’impression de te poursuivre sans t’atteindre, de te manquer d’un rien, d’un cheveu, comme en rêve? Je te manque chaque fois d’un cheveu, voilà le mot.
Avant de répondre, elle fronça les sourcils.
--C’est peut-être, fit-elle, que vous calculez un peu trop... les historiens sont ainsi, je pense? Alors je déjoue vos calculs, sans le vouloir. Vous me prenez pour un navire bien gréé, bien chargé, avec une riche cargaison, un capitaine étonnant, tout ce qu’il faut. Et je ne suis qu’un pauvre petit bateau vide qui va comme il peut.
--Si! tu me trompes, reprit M. de Clergerie. Tu me trompes sans le vouloir, faute de t’astreindre une minute à voir par mes yeux, à parler mon langage, à te justifier par des raisons que je puisse entendre. Que veux-tu que je connaisse de toi, ma chère enfant, sinon ce que chacun de nous laisse paraître, dans la vie familiale, quotidienne, de ses habitudes, de ses goûts--ses préférences enfin! Or, tu n’as pas de préférences, tu sembles contente de tout. Cela serait déjà monstrueux à ton âge. Mais il y a pis: tu ne saurais donner aucun prétexte à cette perpétuelle allégresse. Il faut la prendre telle quelle. Elle est parce qu’elle est.
--Mon Dieu! prenez-la donc comme elle me vient, dit-elle. Je ne suis pas si compliquée...
--Nous y voilà. Oh! mon rôle est facile à tenir, fit-il avec amertume.
Elle tourna vers lui un regard si limpide et si triste qu’il ne put le soutenir, et rougit légèrement.
--Accorde-moi, du moins, que j’ai le droit de m’étonner un peu? Tu n’as jamais menti, tu es la loyauté même. Hé bien, supposons... tiens! en vue de ton établissement, par exemple, supposons qu’il me soit posé certaines questions... très simples... je n’y pourrais répondre. Quelle espèce de femme seras-tu? Bien malin qui le dirait. Tu te plais dans ta maison, soit! tu parais plutôt casanière. Mais si je t’annonce demain notre départ pour les Indes ou le Canada, tu en recevras la nouvelle, je le parie, avec le même sourire content. Aimes-tu le monde? Ne l’aimes-tu pas? Ceci est encore un problème: je ne l’ai pas résolu. Tu y montres une vivacité, une sensibilité charmantes: juste assez pour plaire, pas assez pour que je sois sûr que tu t’y plaises réellement. Tu es fidèle à tes amis, jusque dans les petites choses, jusqu’au scrupule. Et pourtant tu ne parais pas souffrir de leur abandon, tu te laisses tromper avec bonne humeur, pour ne pas dire avec une naïveté déconcertante. Quelquefois la volonté se dénonce brusquement, comme par éclairs, puis elle reprend aussitôt sa place, docilement, dans le cours paisible de ta vie. Où va-t-elle? Où la caches-tu? Car tu la caches. Il faudrait être aveugle, il faudrait ne t’avoir jamais vue pour douter que tu ressembles à ta pauvre mère, que tu as le même cœur, la même passion... Je te regarde aller et venir avec un pressentiment si douloureux! Oh! tu n’es pas de celles, je le sens bien, qui évitent l’obstacle, ou au moins savent le tourner. Sur quel obstacle te briseras-tu? Je me le demande... Ne pleure pas, Chantal! s’écria-t-il tout à coup. Je suis un pauvre homme!
Elle ne pleurait pas, bien que sa bouche tremblât de fatigue.
--Mais je ne pleure pas! fit-elle en tâchant de rire. Je voudrais tant vous contenter! Seulement vous m’observez sans cesse: vous voyez en moi beaucoup de choses. Je ne les vois pas, moi. Non, je vous assure.
Elle ferma le poing, appuya dessus son menton, et les yeux mi-clos, son fin visage tendu par l’effort, elle dit doucement:
--Je suis très, très simple, voilà tout.
Et elle pâlit aussitôt, comme si on lui eût arraché ce secret enfantin.
--Je te demande pardon, reprit M. de Clergerie; je te fais peut-être du mal. Il est si difficile d’interroger sans offenser! Certes, tu as une nature exquise, mais non, mais non!... cela n’explique pas tout... A dix-huit ans, on fait des rêves. Quels rêves fais-tu?
--Des rêves? demanda Mlle Chantal.
--Oui, enfin: des rêves d’avenir?
--Oh! je ne me soucie pas de l’avenir, fit-elle en secouant la tête. Vous y avez pourvu: à quoi bon?
--Comprends-moi donc: tu n’es pas de ces têtes légères qui ne peuvent rien prévoir au-delà du lendemain. Tu as au contraire l’attitude, le regard, la voix,--que sais-je?--la sérénité d’une femme qui a fait son choix, pris parti. Car enfin, cette espèce d’allégresse a un sens. Lequel? Tu ne rêves pas, dis-tu? Hé bien, ton silence même est plein d’un rêve qui te fait sourire à ton insu.
Elle laissa tomber ses bras, découragée.
--Que voulez-vous que je réponde, papa? fit-elle. Je suis ainsi; ne vous fâchez pas; il me semble que je ne pourrais être autrement. L’avenir ne me fait pas peur, il ne me fait pas envie non plus. Les grandes épreuves sont pour les grandes âmes, n’est-ce pas? Les petites passent tout doucement au travers... Hé bien! je ne suis pas une grande âme. Comme disait ce vieux pauvre impitoyable que j’ai rencontré un jour:
--«Moi, ma vocation est de recevoir.» Il me faut si peu pour vivre! Alors, je me tiens sagement sous le porche de l’église, je tends la main au bon Dieu, je pense qu’il y mettra bien toujours deux sous...
--C’est très joli, riposta froidement M. de Clergerie. Cela mène tout droit chez les Clarisses.
--Chez les Clarisses! s’écria-t-elle en riant. Seigneur! Où prenez-vous que je puisse être jamais Clarisse, ou seulement Carmélite!
Il passa nerveusement ses doigts dans sa barbe.
--Je ne te contredirai pas, fit-il, pas du tout. Je te crois une piété solide, éclairée même, néanmoins très calme, très raisonnable. Raison de plus pour ne pas emprunter si légèrement aux mystiques une règle de vie faite pour eux.
--Hélas! (tout son visage frémissait de joie) je n’emprunte que ma part, la part du mendiant, vous avez mille fois raison. Ai-je l’air d’une jeune personne à rechercher l’humiliation, la pauvreté, l’obéissance? Je n’irai jamais au-devant d’elles, rassurez-vous. Je mourrais de peur dès le premier pas. Ce que vous appelez ma sérénité, mon allégresse, c’est justement cette certitude de n’être bonne à rien, et aussi l’espoir d’être au dernier jour jugée comme telle, de bénéficier d’un traitement de faveur. Je ne veux pas me défendre. Voyez mon chien Tabalo: que je fasse mine de courir dessus, il se sauve. Que je le poursuive réellement, il se met tout de suite sur le dos, les pattes en l’air. Voilà. Je ne me défends pas. Je voudrais que Dieu n’en demandât pas plus. Je ne défie personne, ni la douleur, ni la mort, ni même le plus petit ennui: je craindrais de les réveiller, de les mettre en colère. Si l’épreuve s’avançait vers moi, je reculerais sans doute un peu; d’abord, c’est naturel... Mais je me persuaderais aussitôt que je ne suis pas de force, je m’étendrais par terre, je rentrerais la tête dans les épaules, en fermant les yeux. Il n’y a peut-être, au fond, qu’un seul héroïsme, mais je suis sûre qu’il y a cent manières d’avoir peur, et je voudrais que le bon Dieu daignât m’enseigner celle qui lui déplaît moins. On a toujours assez de force pour recevoir les coups sans les rendre, et dès qu’on n’attend pas autre chose de soi, qu’on n’en demande pas plus, on finit par dormir tranquille. Ce n’est pas la crainte qui tient éveillé, c’est le calcul des chances.
M. de Clergerie l’avait écoutée sans un geste. Lorsqu’elle se tut, il l’observa longtemps encore, avec une attention extraordinaire. Puis, de ses deux mains ouvertes, il ramassa nerveusement les papiers épars sur la table, ainsi qu’un avocat battu fait de son dossier:
--Tu t’amuses! dit-il.
Sa tête vénérable oscilla lentement, comme s’il se fût répondu à lui-même un «non» anxieux. Quarante années d’un labeur vide et têtu, poursuivi à travers tant d’intrigues non moins vaines que lui, l’expérience amère de son propre néant, la crainte puérile de toute vérité, de toute simplicité où sa méfiance ne voit qu’une ruse complexe, un mensonge d’une espèce moins facile à déceler, toute sa vie enfin, la médiocrité intolérable de sa vie, parut en clair dans ses yeux gris, vite dérobés. Il soupira profondément.
--Cela est bel et bon, dit-il encore. Mais vague, bien vague... Non! ce n’est pas une règle de conduite! Je te fais d’ailleurs remarquer que tu n’as pas répondu aux questions que je t’avais posées.
Il leva la tête, siffla rêveusement.
--Note bien que j’approuve... j’approuve ce qu’il est possible d’approuver. Seulement, j’appartiens--grâce à Dieu!--à une génération qui a prouvé plus loin qu’aucune autre la perfection des méthodes de mesure, d’analyse, de contrôle. Je ne suis pas l’ennemi du surnaturel, j’entends rester même un catholique irréprochable, et pourtant je crois fermement qu’à quelques exceptions près (dont l’ensemble constitue le fait miraculeux, jusqu’à présent irréductible) nous restons, toi, moi--nous tous--dans la dépendance étroite des circonstances et des conjonctures, et ton rêve d’acceptation pure et simple m’apparaît irréalisable. Je doute fort qu’il ne t’apparaisse ainsi à toi-même, que ton attitude ne soit forcée. Allons donc!
Il frappa légèrement de la paume sur le bord de la table.
--Tu ne me feras pas croire que tu fasses si aisément le sacrifice... le sacrifice de ton directeur par exemple?
--Pourquoi? dit-elle. Oh! vous m’avez mal entendue... Vous parlez de sacrifice: je n’en suis pas encore là, voyez-vous. Je ne saurais sacrifier personne. Vous me prenez trop au sérieux, papa, voilà le mal. Il m’en coûte si peu d’obéir que je suis bien forcée de croire que mes peines valent ce que je vaux, qui ne vaux rien. Je ne sais pas souffrir, j’en ai honte. Peut-être n’apprendrai-je jamais?
--Cependant, fit-il, tu aurais pu montrer... témoigner de... Enfin, il me semble... C’est invraisemblable, mon enfant... L’abbé Chevance t’a toujours marqué une affection... Je voulais justement te prier sans doute de... de choisir un confesseur plus sage... moins... moins pittoresque... mais je ne pensais pas du tout d’interdire... enfin, il te suffira d’espacer tes visites, simplement.
--Je vous remercie, dit Chantal. Je suis heureuse pour lui...
--Tu vois! s’écria-t-il, en la regardant de biais. Tu savais comme moi que cette rupture lui serait désagréable, douloureuse même... Il t’aime beaucoup.