L'imposture

Part 15

Chapter 153,760 wordsPublic domain

Car elle lui rappelait une autre nuit, déjà enfoncée bien avant dans le passé, néanmoins inoubliable. Elle l’évoquait avec tant de force qu’elle s’y juxtaposait, pour ainsi dire, la recouvrait exactement, bien que les deux images ne s’en pussent confondre, comme ces dessins subtils qui, par un imperceptible déplacement des lignes, ou de leur rapport, font d’un même visage une copie tragique ou cocasse. Et fixant par-dessus l’épaule son compagnon, il pensait à l’abbé Chevance, à ses yeux tristes, il le voyait rouler à terre, il ramassait son rabat troué. Alors il sentait gronder dans sa gorge le même rire furieux.

Insensiblement, l’espèce de curiosité anxieuse qui l’avait d’abord entraîné dans cette aventure singulière faisait place à un autre sentiment beaucoup plus profond dont il ne pouvait plus méconnaître l’entraînement irrésistible. Il touchait un nouveau but, il prenait sa revanche, il semblait qu’il se vengeât sur cette proie innocente d’avoir cru, de croire encore malgré lui, d’espérer toujours être le même homme qu’avant.--«Je n’ai perdu que Dieu, s’était-il répété cent fois déjà. Je n’ai donc rien perdu. Mais ma vie s’était constituée en fonction d’une telle hypothèse, tenait d’elle sa raison d’être, son sérieux. Dieu est nécessaire à mes habitudes, à mes travaux, à mon état. J’agirai donc comme s’il existait. C’est un parti à prendre une fois pour toutes.» Il l’avait pris; et, à sa grande stupéfaction, cette attitude si simplement prise, si aisément gardée, contre laquelle ne se révoltaient pourtant ni sa sensibilité ni sa raison, s’accompagnait d’un travail intérieur inexplicable, d’une lente et progressive transformation des plus secrètes puissances de l’être. Il était vidé de toute croyance, net de tout le passé, sans remords et sans regret, à l’un de ces lieux privilégiés de la vie mortelle où l’homme atteint, sinon au repos, du moins à l’immobilité, n’ayant plus rien à perdre, ses gains désormais prévus, escomptés jusqu’au dernier liard. Et pourtant, il sentait toujours en lui ce glissement indéfinissable, cet écoulement--ou du moins il en prenait conscience par la bizarre tension de sa volonté, ainsi qu’un marin dans les ténèbres connaît la force d’un courant ou le rafraîchissement de la brise au raidissement des chaînes de l’ancre. Dieu ne lui manquait pas, car il croyait bien n’avoir pas rejeté la foi: elle s’était brusquement détachée de lui. Alors, quoi?

Tout autre que lui n’eût sans doute attaché que peu d’importance à une promenade nocturne, aux côtés d’un vagabond, à travers un quartier de Paris déjà désert passé minuit. Quel prêtre n’a été ainsi abordé et suivi bien des fois? Mais l’abbé Cénabre, sous sa morgue, a toujours eu plus qu’une répugnance, la terreur des gens mal vêtus, commune à tant de savants qui voient dans chaque pauvre diable un animal d’une race inconnue, toujours prêt à brûler les bibliothèques, lacérer les fiches, et bouleverser les laboratoires à grands coups de souliers ferrés. Chez l’abbé Cénabre, ce préjugé du petit bourgeois studieux se double d’une tenace rancune envers un troupeau dégradé dont il croit n’être sorti que par un miracle d’intelligence et de volonté, et qu’il n’approche jamais sans une crainte puérile où revivent toutes les humiliations de sa misérable enfance, et comme la vague épouvante d’être reconnu tout à coup et nommé par son nom. Car l’orgueil, chez les plus grands, a de ces naïvetés déconcertantes.

Jamais l’homme qui, à douze ans, implorait la faveur de passer ses vacances au séminaire, inventant pour l’obtenir des mensonges ingénieux qui édifiaient grandement ses maîtres, simplement par dégoût de la maison paternelle dont il ne pouvait retrouver sans rougir jusqu’aux oreilles, dès le seuil franchi, l’humble odeur, inoubliable, de gros velours et de lard fondu, n’avait réellement connu le pauvre. Passé du petit séminaire au grand, puis de là en Sorbonne, après avoir échappé à la caserne, il avait vécu la vie d’un étudiant besogneux et fier, intimidé par ses compagnons riches, dédaigneux des autres (mais s’appliquant soigneusement à celer ses goûts et ses dégoûts pour ne faire sa société que des plus travailleurs et des mieux notés de ses rivaux, dont il avait suivi prudemment l’ascension), respecté, sinon aimé, jusqu’à ce qu’un premier rayon de gloire eût rallié les hésitants. Chacun de ses pas en avant avait été une rupture avec le passé, la famille où il ne comptait à présent que de rares cousins aux noms oubliés, la province, qu’il n’avait jamais traversée, même en chemin de fer, sans une douloureuse crispation du cœur, le diocèse qu’il avait fui, et dont le vieil évêque était l’un de ses plus fermes et plus dangereux censeurs. De jour en jour plus solidement retranché dans sa vie laborieuse et austère, il s’était appliqué à n’inspirer aucune envie, témoignant en toute conjoncture la même prudence et le goût très sûr qu’il avait montré en s’entourant peu à peu d’un luxe presque invisible, ce mobilier rare, ces admirables pièces appréciées d’un petit nombre d’amis raffinés, peu remarquées des autres. Tous les actes de l’abbé Cénabre avaient eu jusqu’alors le même caractère de ruse un peu grossière, mais patiente, appliquée, méthodique, qui finit par triompher à la longue de toutes les méfiances, ou du moins par les lasser. L’unique point faible d’une défense aussi savante avait été, pendant de longues années, la volontaire équivoque entretenue en lui-même, l’indifférence à Dieu chaque jour plus profonde, à laquelle il avait enfin osé donner son vrai nom. Désormais il savait ce qu’il était: un prêtre sans la foi. La certitude en était acquise, le débat clos. L’hypocrite est avant tout un malheureux qui convient imprudemment de son attitude envers autrui avant d’avoir eu le courage de se définir soi-même exactement, car il répugne à se voir tel qu’il est; il se cherche une sincérité, sacrifie à cette impossible gageure des avantages certains, et finit par se duper. Pour mentir utilement, avec efficace et sécurité plénière, il faut connaître son mensonge et s’exercer à l’aimer.

* * * * *

C’est ainsi que l’abbé Cénabre avait arraché avec une violence sauvage, cette part déchue de lui-même, dès longtemps condamnée, à présent morte. Son terrible, son féroce bon sens que nulle angoisse n’est assez forte pour détruire entièrement, lui avait inspiré de pousser l’expérience à fond, d’en finir une fois d’un seul coup. Ayant souvent médité sur le sort malheureux des renégats, même illustres, qui finissent dans une monotone et humiliante dispute, impuissants à se dégager tout à fait, et qui ont l’air, en l’injuriant, de traîner avec eux leur dieu outragé ainsi qu’un compagnon de chaîne, il s’était fait la solennelle promesse de rester jusqu’à la fin, jusqu’à la mort, impénétrable. Il pensait, non sans raison, que la maladresse de ces négateurs anxieux, bourrelés, est de n’avoir libéré que leurs cerveaux, tandis que la croyance n’en finit pas de se survivre et de se corrompre lentement aux replis les plus secrets, les moins faciles à atteindre, de leur sensibilité. Une telle contradiction, et si réservée, si profonde, les exerce d’autant plus cruellement qu’ils ne sauraient se faire d’elle une idée claire, ni l’exprimer, sinon par les vains et puérils bégaiements de la haine. Ils ne participent plus à une foi dont ils demeurent les esclaves écumants. Qu’importe s’ils pensent l’avoir tuée?--«Ils restent liés à un cadavre», disait d’eux, avec mépris, l’abbé Cénabre. Car il s’était flatté de croire qu’il n’aurait jamais, avec ces misérables déclassés, rien de commun, et pour échapper lui-même, en quelque mesure, au sentiment de sa propre solitude morale, il se rassurait en pensant que le nombre était sans doute grand dans l’Église de ceux qui lui ressemblaient, âmes vigilantes et fortes, capables de tenir un secret, inflexibles.

C’est alors que son orgueil avait reçu le coup le plus dur.

Chose étrange, incroyable! L’équivoque renaissait, mais plus subtile, plus perfide. En vain cherchait-il à se convaincre, par d’irréprochables arguments, qu’ayant décidément renoncé une certaine discipline intérieure, devenue inutile, son intérêt comme sa dignité lui commandaient d’y conformer néanmoins sa vie. La contrainte qui lui avait paru jusque-là si légère, en si parfait accord avec son goût de l’ordre, de la respectabilité, du travail, il l’endurait avec peine, il tentait d’y échapper sournoisement. Ç’avait été d’abord de ces petits manquements volontaires qui ressemblent à des distractions, et qui n’échappent jamais toutefois à l’œil d’un secrétaire ou d’une servante. L’abbé Cénabre laissait croître sa barbe, négligeait ses mains qu’il avait belles, prolongeait ses repas, sa sieste. Il lui arrivait de se jeter, tout habillé sur son lit, que sa gouvernante s’étonnait de retrouver le soir en désordre, la courtepointe en satin grenat souillée de boue, gardant la marque de ses gros souliers. «Mon maître (elle disait mon maître, avec l’accent limousin), mon maître devient sale, confiait-elle à ses amies. Un homme si soigneux!»

«A quoi bon?» pensait-il sans oser avouer que la sinistre parole, qui est au principe de tous les abandonnements, n’exprimait sans doute qu’à demi sa bizarre transformation. Le peuple dit, en son langage, d’un homme qui ne résiste plus à l’écœurement, qu’il se laisse aller, qu’il s’oublie. Or l’abbé Cénabre ne s’oubliait pas, il se désertait volontairement, ou du moins il désertait peu à peu cette image de lui si patiemment formée. Il s’essayait, encore timidement et non pas sans un confus plaisir, à ce désordre qu’il avait cru jadis haïr, moins dégoûté que curieux, ainsi qu’une fille chaste trébuche au seuil d’une mauvaise pensée, avant d’y entrer pour tout de bon... Une journée de paresse le laissait anxieux, irrité contre lui-même ou convulsé de mépris, avec le désir absurde de retrouver le lendemain les mêmes douloureux loisirs. D’ailleurs il eût pu noter d’autres symptômes plus singuliers. Par exemple, certaines éditions rares qu’il avait le plus aimées, lui étaient devenues odieuses tout à coup, inexplicablement, comme si le luxe et l’éclat des reliures, la blancheur des marges, la bonne odeur du papier net, intact, l’eussent défié. Un soir, il avait posé, stupidement, ainsi qu’on écrase une bête inoffensive, sur une page de garde d’un Hollande immaculé, son pouce gras. Puis tremblant de honte, avec un geste d’assassin, il avait couru jeter dans le poêle le livre souillé.

Ceux qui se nomment d’eux-mêmes, avec une admirable modestie, psychiatres, eussent vu là sans doute les signes précurseurs du grand trouble sexuel dont la menace pèse sur la cinquantaine, et conseillé selon le rite antique, un voyage en Italie. Mais nul autre voyage qu’au pays des ombres n’eût apporté à l’abbé Cénabre le silence et la paix. Il allait et venait à travers une sorte de rumeur confuse, que le sommeil même n’apaisait pas tout à fait, désormais trop familière pour l’inquiéter sérieusement, bien qu’elle contribuât à entretenir en lui une irritation sourde qui finissait par exploser en violences soudaines, et dont il se rendait maître, toujours trop tard, au prix d’un effort inouï. De tels accès apaisaient pour un moment l’infatigable murmure, puis il reprenait doucement, prudemment, ainsi qu’un chœur docile qui voit se lever le bâton du chef... Et pourquoi, d’ailleurs, appeler murmure ce qu’aucune oreille humaine ne peut entendre?

Car en s’appliquant à suivre d’aussi près, pas à pas, la lente et progressive dégradation d’une âme, sa chute oblique, on risque de paraître accorder une importance excessive à certains signes matériels qui passent inaperçus du patient, ou du moins ne le troublent qu’à demi. L’abbé Cénabre était alors tout à fait incapable de prêter à ces accidents divers une véritable attention, et ils se confondaient d’ordinaire en un même malaise, profond, mais supportable, plus supportable à mesure que la résistance faiblissait. On ne croit pas aisément à sa propre transformation, lorsque la volonté presque intacte commande encore aux muscles, et règle les gestes et l’attitude. Mais un autre piège, et que la plus extraordinaire malice n’eût pas réussi à déceler, car il était tendu au point le plus inaccessible et le plus délicat de son être même, et comme à la racine de sa vie, devait être fatal au malheureux. Il ne se transformait point, à vrai dire, il semblait plutôt qu’il reculât vers le passé, qu’il remontât vers sa source. Il ne découvrait pas un homme nouveau, il retrouvait l’ancien, il se retrouvait peu à peu. Telle avait été la conséquence inattendue, imprévisible, surnaturelle, de la pleinière, de la définitive acceptation du mensonge! La forte image qu’il avait formée, le personnage d’artifice et de fraude que tous--et lui-même--tenaient pour l’homme véritable et vivant, se désagrégeait petit à petit, se détachait de lui par lambeaux. Il semblait que cette laborieuse création de son industrie, amenée à son point de perfection, s’effondrât, comme si l’espèce d’âme qui l’avait animée jusqu’alors eût été justement ce rien de doute, ou du moins d’hésitation, l’équivoque détestable qu’il avait osé aborder de front et détruire. Ainsi qu’un soir d’émeute on voit surgir de toutes parts des hommes oubliés que les caves et les prisons dégorgent tout à coup sur la ville, éblouis par la lumière, prudents, furtifs, se hâtant vers la clameur et l’incendie d’un pas silencieux, ainsi l’abbé Cénabre eût pu reconnaître et nombrer, un par un, les mille visages de son enfance. Dans cette âme entre toutes prédestinée, l’orgueil et l’ambition avaient établi trop tôt leur empire, la volonté infléchissable avait moins vaincu que refoulé, rejeté dans l’ombre, les fantômes. Tous les coins obscurs grouillaient d’une vie féroce, embryonnaire--pensées, désirs, convoitises à peine évoluées, réduites à l’essentiel, au germe endormi mais vivant. Et ce petit peuple monstrueux, soudain tiré des limbes de la mémoire, s’avançait en chancelant au bord de la conscience, aussi difficile à reconnaître et à nommer que ces nains quinquagénaires, sans âge et sans sexe, obsession de peintres hantés.

L’homme qui voit se relever dans l’âge mûr, ou la vieillesse, la brutale adolescence, sait du moins à quelle sorte d’ennemi il a affaire, et quelle est sa force. Au lieu que le misérable prêtre ne rencontrait rien devant lui qui pût être saisi à bras-le-corps, et terrassé. A vrai dire, il n’avait été jusqu’alors nullement tenté, ou sa tentation avait le vague et l’indéterminé des curiosités de l’enfance. Cette part si sensible de notre être, si découverte, la première touchée, et dont les réactions profondes, si toutefois notre raison osait en tirer parti, nous mettraient le plus souvent en garde contre les entreprises plus poussées et plus perfides du mal, la chair restait chez lui froide, indifférente. On sait que son immense orgueil, plus encore que sa vie laborieuse, avait depuis longtemps comme frappé de stupeur, engourdi sa sensualité. Elle se réveillait pourtant. Et le premier signe de ce réveil fut aussi peu aisé à interpréter, non moins obscur. Alors qu’il s’était si souvent flatté jadis de ne laisser jamais ses plus hautes facultés sans exercice, toujours argumentant et méditant, même au cours de ses promenades solitaires, il se surprenait maintenant à laisser traîner sur tant de choses étrangères du dehors, jadis méprisées, un regard avide ou sournois. Il cherchait parfois, avec une sorte de nostalgie, un attendrissement indéfinissable, cela qui, jadis, ne lui eût assurément inspiré que mépris ou dégoût, par exemple le tumulte heureux des faubourgs, à midi, leur coudoiement brutal, la vie grossière et fraternelle qui a son flux et son reflux. Il souhaitait par moments se perdre en elle, puis il l’affrontait, il la défiait avec de sombres délices. Car il avait jadis redouté la foule et le bruit, et cette crainte absurde à surmonter était un des éléments de son capricieux plaisir. Tel regard méfiant d’un compagnon, telle injure entendue sans sourciller, jaillie d’une gargote, le rire d’une fille ou son timide appel, les mille petites aventures de la rue l’agitaient extraordinairement. Jamais il ne sentait mieux qu’alors sa solitude, jamais il ne souhaitait plus ardemment d’y échapper, de rompre le cercle enchanté à n’importe quel prix, de se rendre à discrétion, corps et âme. C’était comme un de ces coups de vent brusques qui volent le souffle jusqu’au creux de la poitrine et vous font plier les genoux. Il avait envie de crier à ces gens heureux, ou qu’il croyait naïvement tels: «--Recevez-moi! Délivrez-moi! ou du moins insultez-moi...» Car tout menteur a connu ce besoin de provoquer l’injure, qui ne va pas à lui, mais à ce qu’il paraît, aux apparences dont il est devenu l’esclave, à son masque.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Non, monsieur, dit le pauvre bougre, j’ai ma claque. C’est surtout à cause de mon nerf forcé: il me tire comme le tonnerre de Dieu... Vous aimez la blague, j’en suis pas ennemi--mais permettez! sans charre! Il n’y a pas d’humanité chrétienne à me faire trotter comme un pur sang, avec une jambe pareille. Je connais le truc: c’est une balade histoire de rire, pour la rigolade de la chose à raconter à des copains. J’en peux plus, patron.

Sa misérable voix tremblait, non de colère, mais de fatigue. Le dos appuyé au mur, sa jambe malade repliée sous lui, pareil à un oiseau maléfique, enveloppé tout entier dans la grande ombre de l’abbé Cénabre, il le regardait humblement.

--Vous êtes fou, mon ami, répondit rudement le prêtre. Je ne me moque jamais des pauvres. J’ai d’ailleurs agi moi-même sans réflexion: vous deviez m’arrêter plus tôt, voilà tout.

--Il n’y a pas d’offense, dit l’homme. Vous m’avez toujours répondu gentiment, faut être juste. Oui, je connais le truc de la chose: le prêtre, c’est éduqué, c’est poli, ça sait le mal qu’on se donne. Je voudrais vous avoir fait mieux rigoler, mais je n’ai qu’à moitié le cœur à la rigolade, une déveine! Ordinairement, il n’y a pas plus carnaval que moi. Les gens me tombent dessus, rien qu’à voir ma bobine sous un bec de gaz. Tenez, hier encore, rue Richer, en face des Folies-Bergère, j’ai fait comme ça deux Américains, saouls comme deux vaches...

--Allez-vous vous taire! s’écria l’abbé Cénabre. Je vous défends de penser...

Il se ressaisit aussitôt et ajouta simplement:

--Je vous plains de me croire capable, mon ami, d’une telle cruauté. J’ai eu tort de vous imposer par étourderie une fatigue inutile, et aussi de vous laisser jouer cette absurde comédie comme si j’en étais dupe ou complice.

--Dupe ou complice! Dupe ou complice! répéta docilement le pauvre diable, avec un sourire idiot... Vous allez chercher! Dupe ou complice! Si on peut dire!

--Fichez-moi la paix, hein? cria l’abbé Cénabre hors de lui. Si vous continuez, je ne vous donne pas un sou, avez-vous compris? Voilà trois grands quarts d’heure que j’essaie de tirer de vous une parole raisonnable, sincère, et vous ne m’avez raconté que des mensonges qui ne tromperaient pas un enfant, ou d’abjectes plaisanteries. Je sais ce que je désirais savoir.

Il tira son portefeuille, y prit un billet de cent francs, le froissa du bout des doigts.

--J’ai pas de monnaie... dit le voyou, incorrigible.

Il fit le geste de rattraper sa plaisanterie au vol, comme une mouche. Mais quand il vit substituer au papier désirable une simple coupure de dix francs, il regarda le prêtre, fixement.

Ce n’était pourtant qu’un de ces regards de mendiant, après une longue attente, net de toute ruse, cynique. Le cœur de l’abbé Cénabre sauta néanmoins dans sa poitrine. Ce ne fut pas la peur, ce fut cela qui précède la peur, comparable à un coup de gong en pleine nuit.

* * * * *

--Vous n’aurez rien! hurla-t-il. Je ne vous dois rien! Et il lui tourna le dos, pour la seconde fois.

Il gagna presque courant la rue de la Harpe. Il fonça dans l’ombre comme un furieux. La nuit était si douce que dans un marronnier, derrière un mur, un oiseau réveillé fit entendre une espèce de chant. Déjà la pente assez raide contraignait le prêtre à ralentir le pas. Il pencha légèrement la tête. A la hauteur de la rue de Luynes son inoffensif ennemi se hâtait d’un trot inégal. Puis, sans doute dans l’excès de son désespoir, il prit une sorte de galop fourbu.

L’abbé Cénabre eût pu fuir. Il ne lui en eût coûté qu’un petit effort. Il ralentit au contraire, attentif seulement comme la première fois à ne pas se laisser rejoindre trop tôt. Sa colère n’était point tombée, mais il y sentait aussi la déception d’une curiosité impitoyable. Autour de ce vagabond hideux s’étaient pour un moment comme rassemblées, fixées, les images éparses de son angoisse, et par un phénomène plus inexplicable encore, il semblait qu’il eût reconnu quelques-unes de ses pensées les plus secrètes, informulées, dans la confidence ignominieuse. Ce flot de boue l’avait soulagé, comme s’il sortait de lui. Il souhaitait qu’il coulât encore, qu’il achevât d’entraîner avec lui d’autres aveux, d’autres mensonges, impossibles à atteindre jusqu’alors au fond ténébreux de sa propre conscience. Sans qu’il osât l’avouer, sans le savoir peut-être, il avait touché avec un affreux plaisir la vie abjecte qui venait de se découvrir à lui; il l’avait maniée, soupesée, avec l’expérience et l’aplomb d’un connaisseur, et au travers des fanfaronnades ou des vantardises imbéciles, il en avait senti les mobiles et les intentions, la grossière malice. Il la désirait de nouveau.

Au traînement des semelles sur l’asphalte, il mesurait l’épuisement du malheureux, il entendait dans le silence son halètement rageur, obstiné. Puis il ne l’entendit plus. Alors, tournant la tête, il vit la silhouette grotesque, au ras du trottoir, dans un pan d’ombre, immobile. Et il revint doucement vers elle à petits pas.

--Voilà ce qu’on gagne à faire le sot, dit-il. Je voudrais que la leçon, du moins, vous servît. Il ne vous en aura coûté qu’une petite course inutile. Ce n’est pas acheter trop cher le conseil d’être désormais moins bavard, moins empressé de prendre, et plus poli... Êtes-vous vraiment si essoufflé?

--Oui, patron, fit le voyou (d’ailleurs sans l’ombre de rancune). Seulement le coffre est bon (il frappa sa maigre poitrine). C’est mon nerf, toujours mon nerf! Il me tire jusque sur le cœur, cet animal-là. Bon Dieu de bon Dieu!--Ah! patron!

Il prit le billet de cent francs entre les doigts de l’abbé Cénabre et le glissa sous sa chemise, à même sa peau. Puis il rassembla les talons, fit le salut militaire, et cria: «Fixe!»

--Je vous devais cette sorte d’indemnité, dit le prêtre. Me voilà quitte. Vous ne recevrez pas un sou de plus de moi, sous aucun prétexte, retenez-le bien. Inutile de m’accoster désormais: je vous remettrais sans discussion entre les mains du premier sergent de ville venu. Avez-vous compris?

--On sait vivre, répondit mélancoliquement le vieux pitre. Il accompagna cette déclaration résignée d’une grimace inexprimable.

--Un mot encore, continua l’abbé Cénabre, un seul mot. Tâchez de répondre sans mentir, une fois dans votre vie. Pourquoi jouez-vous ce rôle inepte? Pourquoi vous avilissez-vous?

--Je ne m’avilisse pas, dit l’homme. Je montre mon polichinelle.

--Trêve de bêtises! Vous recommencerez demain la comédie avec un autre, tant que vous voudrez, peu m’importe! Essayez seulement de retrouver, de retrouver une petite minute votre conscience, si vous en avez une. Regardez-moi bien en face. Nous avons passé plus d’une heure ensemble, je vous ai écouté patiemment, je vous ai même interrogé parfois. Vous n’avez pas prononcé une seule parole--entendez-vous: une seule!--capable d’inspirer un peu de compassion pour votre misère. Vous ne cherchez qu’à dégoûter. Hé bien, quoi!

--Je vois ce que c’est, fit l’homme après un silence. Vous allez me reprendre mes cent balles.