Part 7
Quelques jours après cette soirée, Marceline commença d’aller moins bien. J’ai déjà dit qu’elle était souvent fatiguée; mais elle évitait de se plaindre, et comme j’attribuais à son état cette fatigue, je la croyais très naturelle et j’évitais de m’inquiéter. Un vieux médecin assez sot, ou insuffisamment renseigné, nous avait tout d’abord rassurés à l’excès. Cependant des troubles nouveaux, accompagnés de fièvre, me décidèrent à appeler le Docteur Tr. qui passait alors pour le plus avisé spécialiste. Il s’étonna que je ne l’eusse pas appelé plus tôt, et prescrivit un régime strict que, depuis quelque temps déjà, elle eût dû suivre. Par un très imprudent courage, Marceline s’était jusqu’à ce jour surmenée; jusqu’à la délivrance, qu’on attendait vers la fin de janvier, elle devait garder la chaise longue. Sans doute un peu inquiète et plus dolente qu’elle ne voulait l’avouer, Marceline se plia très doucement aux prescriptions les plus gênantes; une sorte de résignation religieuse rompit la volonté qui la soutenait jusqu’alors, de sorte que son état empira brusquement durant les quelques jours qui suivirent.
Je l’entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux, me servant des paroles mêmes de Tr. qui ne voyait en son état rien de bien grave; mais la violence de ses craintes finit par m’alarmer à mon tour. Ah! combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur l’espérance! et de quel futur incertain! Moi qui d’abord ne trouvais de goût qu’au passé, la subite saveur de l’instant m’a pu griser un jour, pensai-je, mais le futur désenchante l’heure présente, plus encore que le présent ne désenchanta le passé; et depuis notre nuit de Sorrente, déjà tout mon amour, toute ma vie se projettent sur l’avenir.
Cependant le soir vint que j’avais promis à Ménalque; et malgré mon ennui d’abandonner toute une nuit d’hiver Marceline, je lui fis accepter de mon mieux la solennité du rendez-vous, la gravité de ma promesse. Marceline allait un peu mieux ce soir-là, et pourtant j’étais inquiet; une garde me remplaça près d’elle. Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle; je la repoussai, luttai contre elle, m’irritant contre moi de ne pas mieux m’en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d’exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l’inquiétude douloureuse qui l’avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur. Il était tard; je marchais à grands pas; la neige commença de tomber abondante; j’étais heureux de respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux contre le vent, la nuit, la neige; je savourais mon énergie.
Ménalque, qui m’entendit venir, parut sur le palier de l’escalier. Il m’attendait sans patience. Il était pâle et paraissait un peu crispé. Il me débarrassa de mon manteau, et me força de changer mes bottes mouillées contre de molles pantoufles persanes. Sur un guéridon, près du feu, étaient posées des friandises. Deux lampes éclairaient la pièce, moins que ne le faisait le foyer. Ménalque, dès l’abord, s’informa de la santé de Marceline. Pour simplifier, je répondis qu’elle allait très bien.
--Votre enfant, vous l’attendez bientôt? reprit-il.
--Dans deux mois.
Ménalque s’inclina vers le feu, comme s’il eût voulu cacher son visage. Il se taisait. Il se tut si longtemps que j’en fus à la fin tout gêné, ne sachant non plus que lui dire. Je me levai, fis quelques pas, puis, m’approchant de lui, posai ma main sur son épaule. Alors, comme s’il continuait sa pensée:
--Il faut choisir, murmura-t-il. L’important, c’est de savoir ce que l’on veut.
--Eh! ne voulez-vous pas partir? lui demandai-je, incertain du sens que je devais donner à ses paroles.
--Il paraît.
--Hésiteriez-vous donc?
--A quoi bon? Vous qui avez femme et enfant, restez. Des mille formes de la vie, chacun ne peut connaître qu’une. Envier le bonheur d’autrui, c’est folie; on ne saurait pas s’en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. Je pars demain; je sais: j’ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille. Gardez le bonheur calme du foyer.
--C’est à ma taille aussi que j’avais taillé mon bonheur, m’écriai-je. Mais j’ai grandi. A présent mon bonheur me serre. Parfois, j’en suis presque étranglé!
--Bah! vous vous y ferez! dit Ménalque; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et comme je ne trouvais rien à dire, il sourit un peu tristement:--On croit que l’on possède, et l’on est possédé, reprit-il.--Versez-vous du Chiraz, cher Michel; vous n’en goûterez pas souvent; et mangez de ces pâtes roses que les Persans prennent avec. Pour ce soir je veux boire avec vous, oublier que je pars demain, et causer comme si cette nuit était longue. Savez-vous ce qui fait de la poésie aujourd’hui et de la philosophie surtout, lettres mortes? C’est qu’elles se sont séparées de la vie. La Grèce, elle, idéalisait à même la vie; de sorte que la vie de l’artiste était elle-même déjà une réalisation poétique; la vie du philosophe, une mise en action de sa philosophie; de sorte aussi que, mêlées à la vie, au lieu de s’ignorer, la philosophie alimentant la poésie, la poésie exprimant la philosophie, cela était d’une persuasion admirable. Aujourd’hui la beauté n’agit plus; l’action ne s’inquiète plus d’être belle; et la sagesse opère à part.
--Pourquoi, dis-je, vous qui vivez votre sagesse, n’écrivez-vous pas vos mémoires?--ou simplement, repris-je en le voyant sourire, les souvenirs de vos voyages?
--Parce que je ne veux pas me souvenir, répondit-il. Je croirais, ce faisant, empêcher d’arriver l’avenir et faire empiéter le passé. C’est du parfait oubli d’hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. Jamais, d’avoir été heureux, ne me suffit. Je ne crois pas aux choses mortes, et confonds n’être plus, avec n’avoir jamais été.
Je m’irritais enfin de ces paroles, qui précédaient trop ma pensée; j’eusse voulu tirer arrière, l’arrêter; mais je cherchais en vain à contredire, et d’ailleurs m’irritais contre moi-même plus encore que contre Ménalque. Je restai donc silencieux. Lui, tantôt allant et venant à la façon d’un fauve en cage, tantôt se penchant vers le feu, tantôt se taisait longuement, puis tantôt, brusquement, disait:
--Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs! Mais ceux-ci se conservent mal. Les plus délicats se dépouillent; les plus voluptueux pourrissent; les plus délicieux sont les plus dangereux dans la suite. Ce dont on se repent était délicieux d’abord.
De nouveau, long silence; et puis il reprenait:
--Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos. Je n’aime pas regarder en arrière, et j’abandonne au loin mon passé, comme l’oiseau, pour s’envoler, quitte son ombre. Ah! Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la seule, et qu’on arrive à elle comme un veuf. Ah! Michel, toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d’un jour à l’autre; elle est pareille à l’eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase. Que chaque instant emporte tout ce qu’il avait apporté.
Ménalque parla longtemps encore; je ne puis rapporter ici toutes ses phrases; beaucoup pourtant se gravèrent en moi, d’autant plus fortement que j’eusse désiré les oublier plus vite; non qu’elles m’apprissent rien de bien neuf, mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée; une pensée que je couvrais de tant de voiles, que j’avais presque pu l’espérer étouffée. Ainsi s’écoula la veillée.
Quand, au matin, après avoir conduit Ménalque au train qui l’emporta, je m’acheminai seul pour rentrer près de Marceline, je me sentis plein d’une tristesse abominable, de haine contre la joie cynique de Ménalque; je voulais qu’elle fût factice; je m’efforçais de la nier. Je m’irritais de n’avoir rien su lui répondre: je m’irritais d’avoir dit quelques mots qui l’eussent fait douter de mon bonheur, de mon amour. Et je me cramponnais à mon douteux bonheur, à mon «calme bonheur», comme disait Ménalque; je ne pouvais, hélas! en écarter l’inquiétude, mais prétendais que cette inquiétude servît d’aliment à l’amour. Je me penchais vers l’avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire; pour lui se reformait et se fortifiait ma morale. Décidément je marchais d’un pas ferme.
Hélas! quand je rentrai, ce matin-là, un désordre inaccoutumé me frappa dès la première pièce. La garde vint à ma rencontre et m’apprit, à mots tempérés, que d’affreuses angoisses avaient saisi ma femme dans la nuit, puis des douleurs, bien qu’elle ne se crût pas encore au terme de sa grossesse; que se sentant très mal, elle avait envoyé chercher le docteur, que celui-ci, bien qu’arrivé en hâte dans la nuit, n’avait pas encore quitté la malade; puis, voyant ma pâleur je pense, elle voulut me rassurer, me disant que tout allait déjà bien mieux, que... Je m’élançai vers la chambre de Marceline.
La chambre était peu éclairée; et d’abord je ne distinguai que le docteur qui, de la main, m’imposa silence; puis, dans l’ombre une figure que je ne connaissais pas. Anxieusement, sans bruit, je m’approchai du lit. Marceline avait les yeux fermés; elle était si terriblement pâle que d’abord je la crus morte; mais, sans ouvrir les yeux, elle tourna vers moi la tête. Dans un coin sombre de la pièce, la figure inconnue rangeait, cachait divers objets; je vis des instruments luisants, de l’ouate; je vis, crus voir, un linge taché de sang... Je sentis que je chancelais. Je tombai presque vers le docteur; il me soutint. Je comprenais; j’avais peur de comprendre.
--Le petit? demandai-je anxieusement.
Il eut un triste haussement d’épaules.--Sans plus savoir ce que je faisais, je me jetai contre le lit, en sanglotant. Ah! subit avenir! Le terrain cédait brusquement sous mon pas; devant moi n’était plus qu’un trou vide où je trébuchais tout entier.
Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. Pourtant Marceline sembla d’abord assez vite se remettre. Les vacances du début de l’année me laissant un peu de répit, je pus passer près d’elle presque toutes les heures du jour. Près d’elle je lisais, j’écrivais, ou lui faisais doucement la lecture. Je ne sortais jamais sans lui rapporter quelques fleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m’avait entouré alors que moi j’étais malade, et l’entourais de tant d’amour que parfois elle en souriait, comme heureuse. Pas un mot ne fut échangé au sujet du triste accident qui meurtrissait nos espérances.
Puis la phlébite se déclara: et quand elle commença de décliner, une embolie, soudain, mit Marceline entre la vie et la mort. C’était la nuit; je me revois penché sur elle, sentant, avec le sien, mon cœur s’arrêter ou revivre. Que de nuits la veillai-je ainsi! le regard obstinément fixé sur elle, espérant, à force d’amour, insinuer un peu de ma vie en la sienne. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur, ma seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline.
Mon cours avait repris. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons, de les dire? Mon souvenir se perd et je ne sais comment se succédèrent les semaines. Pourtant un petit fait que je veux vous redire:
C’est un matin, peu de temps après l’embolie; je suis auprès de Marceline; elle semble aller un peu mieux, mais la plus grande immobilité lui est encore prescrite; elle ne doit même pas remuer les bras. Je me penche pour la faire boire, et lorsqu’elle a bu et que je suis encore penché près d’elle, d’une voix que son trouble rend plus faible encore, elle me prie d’ouvrir un coffret que son regard me désigne; il est là, sur la table; je l’ouvre; il est plein de rubans, de chiffons, de petits bijoux sans valeur. Que veut-elle? J’apporte près du lit la boîte; je sors un à un chaque objet. Est-ce ceci? cela?... Non; pas encore; et je la sens qui s’inquiète un peu.--Ah! Marceline! c’est ce petit chapelet que tu veux! Elle s’efforce de sourire.
--Tu crains donc que je ne te soigne pas assez?
--Oh! mon ami! murmure-t-elle.--Et je me souviens de notre conversation de Biskra, de son craintif reproche en m’entendant repousser ce qu’elle appelle «l’aide de Dieu». Je reprends un peu rudement:
--J’ai bien guéri tout seul.
--J’ai tant prié pour toi, répond-elle. Elle dit cela tendrement, tristement; je sens dans son regard une anxiété suppliante. Je prends le chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap, contre elle. Un regard chargé de larmes et d’amour me récompense, mais auquel je ne puis répondre; un instant encore je m’attarde, ne sais que faire, suis gêné; enfin, n’y tenant plus:
--Adieu, lui dis-je; et je quitte la chambre, hostile, et comme si l’on m’en avait chassé.
Cependant l’embolie avait amené des désordres assez graves; l’affreux caillot de sang, que le cœur avait rejeté, fatiguait et congestionnait les poumons, obstruait la respiration, la faisait difficile et sifflante. La maladie était entrée en Marceline, l’habitait désormais, la marquait, la tachait. C’était une chose abîmée.
III
La saison devenait clémente. Dès que mon cours fut terminé, je transportai Marceline à la Morinière, le Docteur affirmant que tout danger pressant était passé et que, pour achever de la remettre, il ne fallait rien tant qu’un air meilleur. J’avais moi-même grand besoin de repos. Ces veilles que j’avais tenu à supporter presque toutes moi-même, cette angoisse prolongée, et surtout cette sorte de sympathie physique qui, lors de l’embolie de Marceline, m’avait fait ressentir en moi les affreux sursauts de son cœur, tout cela m’avait fatigué comme si j’avais moi-même été malade.
J’eusse préféré emmener Marceline dans la montagne; mais elle me montra le désir le plus vif de retourner en Normandie, prétendit que nul climat ne lui serait meilleur, et me rappela que j’avais à revoir ces deux fermes, dont je m’étais un peu témérairement chargé. Elle me persuada que je m’en étais fait responsable, et que je me devais d’y réussir. Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés qu’elle me poussa donc de courir sur les terres... Je ne sais si, dans son amicale insistance, beaucoup d’abnégation n’entrait pas; la crainte que, sinon, me croyant retenu près d’elle par les soins qu’il fallait encore lui donner, je ne sentisse pas assez grande ma liberté... Marceline pourtant allait mieux; du sang recolorait ses joues; et rien ne me reposait plus que de sentir moins triste son sourire; je pouvais la laisser sans crainte.
Je retournai donc sur les fermes. On y faisait les premiers foins. L’air chargé de pollens, de senteurs, m’étourdit tout d’abord comme une boisson capiteuse. Il me sembla que, depuis l’an passé, je n’avais plus respiré, ou respiré que des poussières, tant pénétrait mielleusement en moi l’atmosphère. Du talus où je m’étais assis, comme grisé, je dominais la Morinière; je voyais ses toits bleus, les eaux dormantes de ses douves; autour, des champs fauchés, d’autres pleins d’herbes; plus loin, la courbe du ruisseau; plus loin, les bois où l’automne dernier je me promenais à cheval avec Charles. Des chants que j’entendais depuis quelques instants se rapprochèrent; c’étaient des faneurs qui rentraient, la fourche ou le râteau sur l’épaule. Ces travailleurs, que je reconnus presque tous, me firent fâcheusement souvenir que je n’étais point là en voyageur charmé, mais en maître. Je m’approchai, leur souris, leur parlai, m’enquis de chacun longuement. Déjà Bocage le matin m’avait pu renseigner sur l’état des cultures; par une correspondance régulière, il n’avait d’ailleurs pas cessé de me tenir au courant des moindres incidents des fermes. L’exploitation n’allait pas mal; beaucoup mieux que Bocage ne me le laissait d’abord espérer. Pourtant on m’attendait pour quelques décisions importantes, et, durant quelques jours, je dirigeai tout de mon mieux, sans plaisir, mais raccrochant à ce semblant de travail ma vie défaite.
Dès que Marceline fut assez bien pour recevoir, quelques amis vinrent habiter avec nous. Leur société affectueuse et point bruyante sut plaire à Marceline, mais fit que je quittai d’autant plus volontiers la maison. Je préférais la société des gens de la ferme; il me semblait qu’avec eux je trouverais mieux à apprendre; non point que je les interrogeasse beaucoup; non, et je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès d’eux: il me semblait sentir à travers eux; et tandis que la conversation de nos amis, avant qu’ils commençassent de parler, m’était déjà toute connue, la seule vue de ces gueux me causait un émerveillement continuel.
Si d’abord l’on eût dit qu’ils mettaient à me répondre toute la condescendance que j’évitais de mettre à les interroger, bientôt ils supportèrent mieux ma présence. J’entrais toujours plus en contact avec eux. Non content de les suivre au travail, je voulais les voir à leurs jeux; leurs obtuses pensées ne m’intéressaient guère, mais j’assistais à leurs repas, j’écoutais leurs plaisanteries, surveillais amoureusement leurs plaisirs. C’était, dans une sorte de sympathie, pareille à celle qui faisait sursauter mon cœur aux sursauts de celui de Marceline, c’était un immédiat écho de chaque sensation étrangère, non point vague, mais précis, aigu. Je sentais en mes bras la courbature du faucheur; j’étais las de sa lassitude; la gorgée de cidre qu’il buvait me désaltérait; je la sentais glisser dans sa gorge; un jour, en aiguisant sa faux, l’un s’entailla profondément le pouce: je ressentis sa douleur, jusqu’à l’os.
Il me semblait, ainsi, que ma vue ne fût plus seule à m’enseigner le paysage, mais que je le sentisse encore par une sorte d’attouchement qu’illimitait cette bizarre sympathie.
La présence de Bocage me gênait, il me fallait, quand il venait, jouer au maître, et je n’y trouvais plus aucun goût. Je commandais encore, il le fallait, et dirigeais à ma façon les travailleurs; mais je ne montais plus à cheval par crainte de les dominer trop. Mais, malgré les précautions que je prenais pour qu’ils ne souffrissent plus de ma présence et ne se contraignissent plus devant moi, je restais devant eux, comme auparavant, plein de curiosité mauvaise. L’existence de chacun d’eux me demeurait mystérieuse. Il me semblait toujours qu’une partie de leur vie se cachât. Que faisaient-ils, quand je n’étais plus là? Je ne consentais pas qu’ils ne s’amusassent pas plus. Et je prêtais à chacun d’eux un secret que je m’entêtais à désirer connaître. Je rôdais, je suivais, j’épiais. Je m’attachais de préférence aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité, j’attendais, pour m’éclairer, quelque lumière.
Un surtout m’attirait: il était assez beau, grand, point stupide, mais uniquement mené par l’instinct; il ne faisait jamais rien que de subit, et cédait à toute impulsion de passage. Il n’était pas de ce pays; on l’avait embauché par hasard. Excellent travailleur deux jours, il se soûlait à mort le troisième. Une nuit, j’allai furtivement le voir dans la grange; il était vautré dans le foin; il dormait d’un épais sommeil ivre. Que de temps je le regardai!... Un beau jour, il partit comme il était venu. J’eusse voulu savoir sur quelles routes. J’appris le soir même que Bocage l’avait renvoyé. Je fus furieux contre Bocage, le fis venir.
--Il paraît que vous avez renvoyé Pierre, commençai-je. Voulez-vous me dire pourquoi?
Un peu interloqué par ma colère, que pourtant je tempérais de mon mieux:
--Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne, qui débauchait les meilleurs ouvriers.
--Je sais mieux que vous ceux que je désire garder.
--Un galvaudeur! On ne sait même pas d’où qu’il vient. Dans le pays, ça ne faisait pas bon effet. Quand, une nuit, il aurait mis le feu à la grange, Monsieur aurait peut-être été content.
--Mais enfin cela me regarde, et la ferme est à moi, peut-être; j’entends la diriger comme il me plaît. A l’avenir, vous voudrez bien me faire part de vos motifs, avant d’exécuter personne.
Bocage, je l’ai dit, m’avait connu tout enfant; quelque blessant que fût le ton de mes paroles, il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Et même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le mobile, c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. Bocage considérait simplement comme une lubie cette querelle.
Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme, et, sentant que j’avais été trop vif, je cherchais ce que je pourrais ajouter.
--Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir? me décidai-je à demander après un instant de silence.
--Je pensais que Monsieur l’avait oublié, à voir comme il s’inquiétait peu après lui, dit Bocage encore blessé.
--Moi, l’oublier, Bocage! et comment le pourrais-je, après tout ce que nous avons fait ensemble l’an passé? Je compte même beaucoup sur lui pour les fermes.
--Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.
--Allons, j’en suis heureux, Bocage; et je le congédiai.
Bocage avait presque raison: je n’avais certes pas oublié Charles, mais je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu’après une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu’une chagrine incuriosité? C’est que mes occupations et mes goûts n’étaient plus ceux de l’an passé. Mes deux fermes, il me fallait me l’avouer, ne m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais; et pour les fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive émotion qu’éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour avec crainte.
Il revint. Ah! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait bien de renier tout souvenir! Je vis entrer, à la place de Charles, un absurde Monsieur, coiffé d’un ridicule chapeau melon. Dieu! qu’il était changé! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir; mais même cette joie me déplut; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l’avais reçu dans le salon, et, comme il était tard, je ne distinguais pas bien son visage; mais, quand on apporta la lampe, je vis avec dégoût qu’il avait laissé pousser ses favoris.
L’entretien, ce soir-là, fut plutôt morne; puis, comme je savais qu’il serait sans cesse sur les fermes, j’évitai, durant près de huit jours, d’y aller, et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes hôtes. Puis, sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une occupation très nouvelle:
Des bûcherons avaient envahi les bois. Chaque année, on en vendait une partie; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque année, avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de croissance, un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.
Ce travail se faisait l’hiver, puis, avant le printemps, selon les clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. Mais l’incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait l’opération, était telle, que, parfois, le printemps entrait dans la coupe encore encombrée; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles s’allonger au travers des ramures mortes, et, lorsque enfin les bûcherons faisaient vidange, ce n’était point sans abîmer bien des bourgeons. Cette année, la négligence du père Heurtevent, l’acheteur, passa nos craintes. En l’absence de toute surenchère, j’avais dû lui laisser la coupe à très bas prix; aussi, sûr d’y trouver toujours son compte, se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si peu cher. Et, de semaine en semaine, il différait le travail, prétextant une fois l’absence d’ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un cheval malade, des prestations, d’autres travaux... que sais-je? Si bien qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé.