L'immoraliste

Part 6

Chapter 63,776 wordsPublic domain

Et quand bien même j’eusse été plus perspicace, quel recours contre moi-même pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Maurice, en tant d’autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je reconnus bien vite, hélas! l’impossibilité de me faire entendre d’eux. Dès les premières causeries que nous eûmes, je me vis comme contraint par eux de jouer un faux personnage, de ressembler à celui qu’ils croyaient que j’étais resté, sous peine de paraître feindre; et, pour plus de commodité, je feignis donc d’avoir les pensées et les goûts qu’on me prêtait. On ne peut à la fois être sincère et le paraître.

Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie, archéologues et philologues, mais ne trouvai, à causer avec eux, guère plus de plaisir et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons dictionnaires d’histoire. Tout d’abord je pus espérer trouver une compréhension un peu plus directe de la vie chez quelques romanciers et chez quelques poètes; mais s’ils l’avaient, cette compréhension, il faut avouer qu’ils ne la montraient guère; il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie comme un fâcheux empêchement d’écrire. Et je ne pouvais pas les en blâmer; et je n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi... D’ailleurs qu’entendais-je par: vivre?--C’est précisément ce que j’eusse voulu qu’on m’apprît.--Les uns et les autres causaient habilement des divers événements de la vie, jamais de ce qui les motive.

Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me renseigner, je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux; mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure.

De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l’ennui que ces fréquentations me causaient.

--Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double emploi. Quand je parle à l’un d’eux, il me semble que je parle à plusieurs.

--Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres.

--Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi.

Et puis je reprenais plus tristement:

--Aucun n’a su être malade. Ils vivent, ont l’air de vivre et de ne pas savoir qu’ils vivent. D’ailleurs, moi-même, depuis que je suis auprès d’eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd’hui, qu’ai-je fait? J’ai dû vous quitter dès 9 heures: à peine, avant de partir, ai-je eu le temps de lire un peu; c’est le seul bon moment du jour. Votre frère m’attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m’a pas lâché; j’ai dû voir avec lui le tapissier; il m’a gêné chez l’ébéniste et je ne l’ai laissé que chez Gaston; j’ai déjeuné dans le quartier avec Philippe, puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café: entendu avec lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la sortie; pour refuser son invitation du dimanche, j’ai dû l’accompagner chez Arthur; avec Arthur, été voir une exposition d’aquarelles; été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie. Exténué, je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moi-même, ayant vu Adeline, Marthe, Jeanne, Sophie. Et quand le soir, maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour, je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais la ressaisir au vol, la recommencer heure après heure et que je suis triste à pleurer.

Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par _vivre_, ni si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée, moins contrainte et moins soucieuse d’autrui, n’était pas le secret très simple de ma gêne; ce secret me semblait bien plus mystérieux: un secret de ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les autres, comme quelqu’un qui revient de chez les morts. Et d’abord je ne ressentis qu’un assez douloureux désarroi; mais bientôt un sentiment très neuf se fit jour. Je n’avais éprouvé nul orgueil, je l’affirme, lors de la publication des travaux qui me valurent tant d’éloges. Était-ce de l’orgueil, à présent? Peut-être; mais du moins aucune nuance de vanité ne s’y mêlait. C’était, pour la première fois, la conscience de ma valeur propre: ce qui me séparait, me distinguait des autres, importait; ce que personne d’autre que moi ne disait ni ne pouvait dire, c’était ce que j’avais à dire.

Mon cours commença tôt après; le sujet m’y portant, je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l’extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur de peuple, à la manière d’une sécrétion, qui d’abord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit, s’oppose à tout parfait contact de l’esprit avec la nature, cache sous l’apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine où l’esprit gêné languit et bientôt s’étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie.

Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux généralisations trop rapides. D’autres blâmèrent ma méthode; et ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins compris.

* * * * *

Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois Ménalque. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de temps avant mon mariage, il était reparti pour une de ces explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une année. Jadis il ne me plaisait guère; il semblait fier et ne s’intéressait pas à ma vie. Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Son insolence même, qui m’écartait de lui d’abord, me plut, et le sourire qu’il me fit me parut plus charmant de ce que je le savais plus rare. Récemment un absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir; ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s’emparèrent de ce prétexte à leur vengeance; et ce qui les irritait le plus, c’est qu’il n’en parût pas affecté.

--Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison, puisque cela les console de n’avoir pas autre chose.

Mais «la bonne société» s’indigna et ceux qui, comme l’on dit, «se respectent» crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son mépris. Ce me fut une raison de plus: attiré vers lui par une secrète influence, je m’approchai et l’embrassai amicalement devant tous.

Voyant avec qui je causais, les derniers importuns se retirèrent; je restai seul avec Ménalque.

Après les irritantes critiques et les ineptes compliments, ses quelques paroles au sujet de mon cours me reposèrent.

--Vous brûlez ce que vous adoriez, dit-il. Cela est bien. Vous vous y prenez tard; mais la flamme est d’autant plus nourrie. Je ne sais encore si je vous entends bien; vous m’intriguez. Je ne cause pas volontiers, mais voudrais causer avec vous. Dînez donc avec moi ce soir.

--Cher Ménalque, lui répondis-je, vous semblez oublier que je suis marié.

--Oui, c’est vrai, reprit-il; à voir la cordiale franchise avec laquelle vous osiez m’aborder, j’avais pu vous croire plus libre.

Je craignis de l’avoir blessé; plus encore de paraître faible, et lui dis que je le rejoindrais après dîner.

* * * * *

A Paris, toujours en passage, Ménalque logeait à l’hôtel; il s’y était, pour ce séjour, fait aménager plusieurs pièces en manière d’appartement; il avait là ses domestiques, mangeait à part, vivait à part, avait étendu sur les murs, sur les meubles dont la banale laideur l’offusquait, quelques étoffes qu’il avait rapportées du Népal et qu’il achevait, disait-il, de salir avant de les offrir à un musée. Ma hâte à le rejoindre avait été si grande que je le surpris encore à table quand j’entrai; et comme je m’excusais de troubler son repas:

--Mais, me dit-il, je n’ai pas l’intention de l’interrompre et compte bien que vous me le laisserez achever. Si vous étiez venu dîner, je vous aurais offert du Chiraz, de ce vin que chantait Hafiz, mais il est trop tard à présent; il faut être à jeun pour le boire; prendrez-vous du moins des liqueurs?

J’acceptai, pensant qu’il en prendrait aussi; puis, voyant qu’on n’apportait qu’un verre, je m’étonnai:

--Excusez-moi, dit-il, mais je n’en bois presque jamais.

--Craindriez-vous de vous griser?

--Oh! répondit-il, au contraire! Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse; j’y garde ma lucidité.

--Et vous versez à boire aux autres.

Il sourit.

--Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C’est déjà beau si je retrouve en eux mes vices.

--Du moins fumez-vous?

--Pas davantage. C’est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop facile conquête; je cherche dans l’ivresse une exaltation et non une diminution de la vie. Laissons cela. Savez-vous d’où je viens? De Biskra. Ayant appris que vous veniez d’y passer, j’ai voulu rechercher vos traces. Qu’était-il donc venu faire à Biskra, cet aveugle érudit, ce liseur? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce qu’on me confie; pour ce que j’apprends par moi-même, ma curiosité, je l’avoue, est sans bornes. J’ai donc cherché, fouillé, questionné, partout où j’ai pu. Mon indiscrétion m’a servi, puisqu’elle m’a donné désir de vous revoir; puisqu’au lieu du savant routinier que je voyais en vous naguère, je sais que je dois voir à présent... c’est à vous de m’expliquer quoi.

Je sentis que je rougissais.

--Qu’avez-vous donc appris sur moi, Ménalque?

--Vous voulez le savoir? Mais n’ayez donc pas peur! Vous connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à personne. Vous avez vu si votre cours était compris!

--Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre encore que je puisse vous parler plus qu’aux autres. Allons! qu’est-ce que vous avez appris sur moi?

--D’abord, que vous aviez été malade.

--Mais cela n’a rien de...

--Oh! c’est déjà très important. Puis on m’a dit que vous sortiez volontiers seul, sans livre (et c’est là que j’ai commencé d’admirer), ou, lorsque vous n’étiez plus seul, accompagné moins volontiers de votre femme que d’enfants. Ne rougissez donc pas, ou je ne vous dis pas la suite.

--Racontez sans me regarder.

--Un des enfants--il avait nom Moktir s’il m’en souvient--beau comme peu, voleur et pipeur comme aucun, me parut en avoir long à dire; j’attirai, j’achetai sa confiance, ce qui, vous le savez, n’est pas facile, car je crois qu’il mentait encore en disant qu’il ne mentait plus... Ce qu’il m’a raconté de vous, dites-moi donc si c’est véritable.

Ménalque cependant s’était levé et avait sorti d’un tiroir une petite boîte qu’il ouvrit.

--Ces ciseaux étaient-ils à vous? dit-il en me tendant quelque chose d’informe, de rouillé, d’épointé, de faussé; je n’eus pas grand’peine pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m’avait escamotés Moktir.

--Oui; ce sont eux, c’étaient ceux de ma femme.

--Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête, un jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre; mais l’intéressant n’est pas là; il prétend qu’à l’instant qu’il les cachait dans son burnous, il a compris que vous le surveilliez dans une glace et surpris le reflet de votre regard l’épier. Vous aviez vu le vol et vous n’avez rien dit! Moktir s’est montré fort surpris de ce silence... moi aussi.

--Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites: comment! il savait donc que je l’avais surpris!

--Là n’est pas l’important; vous jouiez au plus fin; à ce jeu, ces enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c’était lui qui vous tenait... Là n’est pas l’important. Expliquez-moi votre silence.

--Je voudrais qu’on me l’expliquât.

Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. Ménalque, qui marchait de long en large dans la pièce, alluma distraitement une cigarette, puis tout aussitôt la jeta.

--Il y a là, reprit-il, un «sens», comme disent les autres, un «sens» qui semble vous manquer, cher Michel.

--Le «sens moral», peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.

--Oh! simplement celui de la propriété.

--Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.

--Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi; pas même ou surtout pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos; la possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort; j’aime assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé.

--Alors que me reprochez-vous? interrompis-je.

--Oh! que vous me comprenez mal, cher Michel; pour un coup que je fais la sottise d’essayer de professer ma foi!... Si je me soucie peu, Michel, de l’approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n’est pas pour venir approuver ou désapprouver à mon tour; ces mots n’ont pour moi pas grand sens. J’ai parlé beaucoup trop de moi tout à l’heure; de me croire compris m’entraînait... Je voulais simplement vous dire que pour quelqu’un qui n’a pas le sens de la propriété, vous semblez posséder beaucoup; c’est grave.

--Que possédé-je tant?

--Rien, si vous le prenez sur ce ton... Mais n’ouvrez-vous pas votre cours? N’êtes-vous pas propriétaire en Normandie? Ne venez-vous pas de vous installer, et luxueusement, à Passy? Vous êtes marié. N’attendez-vous pas un enfant?

--Eh bien! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j’ai su me faire une vie plus «dangereuse» (comme vous dites) que la vôtre.

--Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque; puis, se retournant brusquement, et me tendant la main:

--Allons, adieu; voilà qui suffit pour ce soir et nous ne dirions rien de mieux. Mais, à bientôt.

Je restai quelque temps sans le revoir.

* * * * *

De nouveaux soins, de nouveaux soucis m’occupèrent; un savant italien me signala des documents nouveaux qu’il mit au jour et que j’étudiai longuement pour mon cours. Sentir ma première leçon mal comprise avait éperonné mon désir d’éclairer différemment et plus puissamment les suivantes; je fus par là porté à poser en doctrine ce que je n’avais fait d’abord que hasarder à titre d’ingénieuse hypothèse. Combien d’affirmateurs doivent leur force à cette chance de n’avoir pas été compris à demi-mot! Pour moi, je ne peux discerner, je l’avoue, la part d’entêtement qui peut-être vint se mêler au besoin d’affirmation naturelle. Ce que j’avais de neuf à dire me parut d’autant plus urgent que j’avais plus de mal à le dire, et surtout à le faire entendre.

Mais combien les phrases, hélas! devenaient pâles près des actes! La vie, le moindre geste de Ménalque n’était-il pas plus éloquent mille fois que mon cours? Ah! que je compris bien, dès lors, que l’enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait été d’exemple autant et plus encore que de paroles!

* * * * *

Ce fut chez moi que je revis Ménalque, près de trois semaines après notre première rencontre. Ce fut presque à la fin d’une réunion trop nombreuse. Pour éviter un dérangement quotidien, Marceline et moi préférions laisser nos portes grandes ouvertes le jeudi soir; nous les fermions ainsi plus aisément les autres jours. Chaque jeudi, ceux qui se disaient nos amis venaient donc; la belle dimension de nos salons nous permettait de les recevoir en grand nombre et la réunion se prolongeait fort avant dans la nuit. Je pense que les attirait surtout l’exquise grâce de Marceline et le plaisir de converser entre eux, car, pour moi, dès la seconde de ces soirées, je ne trouvai plus rien à écouter, rien à dire, et dissimulai mal mon ennui. J’errais du fumoir au salon, de l’antichambre à la bibliothèque, accroché parfois par une phrase, observant peu et regardant comme au hasard.

Antoine, Étienne et Godefroy discutaient le dernier vote de la Chambre, vautrés sur les délicats fauteuils de ma femme. Hubert et Louis maniaient sans précaution et froissaient d’admirables eaux-fortes de la collection de mon père. Dans le fumoir, Mathias, pour écouter mieux Léonard, avait posé son cigare ardent sur une table en bois de rose. Un verre de curaçao s’était répandu sur le tapis. Les pieds boueux d’Albert, impudemment couché sur un divan, salissaient une étoffe. Et la poussière qu’on respirait était faite de l’horrible usure des choses... Il me prit une furieuse envie de pousser tous mes invités par les épaules. Meubles, étoffes, estampes, à la première tache perdaient pour moi toute valeur; choses tachées, choses atteintes de maladie et comme désignées par la mort. J’aurais voulu tout protéger, mettre tout sous clef pour moi seul. Que Ménalque est heureux, pensai-je, qui n’a rien! Moi, c’est parce que je veux conserver que je souffre. Que m’importe au fond tout cela?

Dans un petit salon moins éclairé, séparé par une glace sans tain, Marceline ne recevait que quelques intimes; elle était à demi étendue sur des coussins; elle était affreusement pâle, et me parut si fatiguée que j’en fus effrayé soudain et me promis que cette réception serait la dernière. Il était déjà tard. J’allais regarder l’heure à ma montre quand je sentis dans la poche de mon gilet les petits ciseaux de Moktir.

--Et pourquoi les avait-il volés, celui-là, si c’était aussitôt pour les abîmer, les détruire?

A ce moment, quelqu’un frappa sur mon épaule; je me retournai brusquement: c’était Ménalque.

Il était, presque le seul, en habit. Il venait d’arriver. Il me pria de le présenter à ma femme; je ne l’eusse certes pas fait de moi-même. Ménalque était élégant, presque beau; d’énormes moustaches, tombantes, déjà grises, coupaient son visage de pirate; la flamme froide de son regard indiquait plus de courage et de décision que de bonté. Il ne fut pas plus tôt devant Marceline que je compris qu’il ne lui plaisait pas. Après qu’il eut avec elle échangé quelques banales phrases de politesse, je l’entraînai dans le fumoir.

J’avais appris le matin même la nouvelle mission dont le ministère des colonies le chargeait; divers journaux, rappelant à ce sujet son aventureuse carrière, semblaient oublier leurs basses insultes de la veille et ne trouvaient pas de termes assez vifs pour le louer. Ils exagéraient à l’envi les services rendus au pays, à l’humanité tout entière par les profitables découvertes de ses dernières explorations, tout comme s’il n’entreprenait rien que dans un but humanitaire: et l’on vantait de lui des traits d’abnégation, de dévouement, de hardiesse, tout comme s’il devait chercher une récompense en ces éloges.

Je commençais de le féliciter; il m’interrompit dès les premiers mots:

--Eh quoi! vous aussi, cher Michel; vous ne m’aviez pourtant pas d’abord insulté, dit-il. Laissez donc aux journaux ces bêtises. Ils semblent s’étonner aujourd’hui qu’un homme de mœurs décriées puisse pourtant avoir encore quelques vertus. Je ne sais faire en moi les distinctions et les réserves qu’ils prétendent établir, et n’existe qu’en totalité. Je ne prétends à rien qu’au naturel, et pour chaque action, le plaisir que j’y prends m’est signe que je devais la faire.

--Cela peut mener loin, lui dis-je.

--J’y compte bien, reprit Ménalque. Ah! si tous ceux qui nous entourent pouvaient se persuader de cela. Mais la plupart d’entre eux pensent n’obtenir d’eux-mêmes rien de bon que par la contrainte; ils ne se plaisent que contrefaits. C’est à soi-même que chacun prétend le moins ressembler. Chacun se propose un patron, puis l’imite; même il ne choisit pas le patron qu’il imite; il accepte un patron tout choisi. Il y a pourtant, je le crois, d’autres choses à lire, dans l’homme. On n’ose pas. On n’ose pas tourner la page. Lois de l’imitation; je les appelle: lois de la peur. On a peur de se trouver seul; et l’on ne se trouve pas du tout. Cette agoraphobie morale m’est odieuse; c’est la pire des lâchetés. Pourtant c’est toujours seul qu’on invente. Mais qui cherche ici d’inventer? Ce que l’on sent en soi de différent, c’est précisément ce que l’on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur; et c’est là ce que l’on tâche de supprimer. On imite. Et l’on prétend aimer la vie.

Je laissais Ménalque parler; ce qu’il disait, c’était précisément ce que, le mois d’avant, je disais à Marceline; et j’aurais donc dû l’approuver. Pourquoi, par quelle lâcheté l’interrompis-je, et lui dis-je, imitant Marceline, la phrase mot pour mot par laquelle elle m’avait alors interrompu:

--Vous ne pouvez pourtant, cher Ménalque, demander à chacun de différer de tous les autres.

Ménalque se tut brusquement, me regarda d’une façon bizarre, puis, comme Eusèbe précisément s’approchait pour prendre congé de moi, il me tourna le dos sans façon et alla s’entretenir avec Hector.

Aussitôt dite, ma phrase m’avait paru stupide; et je me désolai surtout qu’elle pût faire croire à Ménalque que je me sentais attaqué par ses paroles. Il était tard; mes invités partaient. Quand le salon fut presque vide, Ménalque revint à moi:

--Je ne puis vous quitter ainsi, me dit-il. Sans doute j’ai mal compris vos paroles. Laissez-moi du moins l’espérer.

--Non, répondis-je. Vous ne les avez pas mal comprises; mais elles n’avaient aucun sens; et je ne les eus pas plus tôt dites que je souffris de leur sottise, et surtout de sentir qu’elles allaient me ranger à vos yeux précisément parmi ceux dont vous faisiez le procès tout à l’heure, et qui, je vous l’affirme, me sont odieux comme à vous. Je hais tous les gens à principes.

--Ils sont, reprit Ménalque en riant, ce qu’il y a de plus détestable en ce monde. On ne saurait attendre d’eux aucune espèce de sincérité; car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu’ils devaient faire, ou, sinon, regardent ce qu’ils font comme mal fait. Au seul soupçon que vous pouviez être un des leurs, j’ai senti la parole se glacer sur mes lèvres. Le chagrin qui m’a pris aussitôt m’a révélé combien mon affection pour vous est vive; j’ai souhaité m’être mépris, non dans mon affection, mais dans le jugement que je portais.

--En effet, votre jugement était faux.

--Ah! n’est-ce pas? dit-il en me prenant la main brusquement. Écoutez; je dois partir bientôt, mais je voudrais vous voir encore. Mon voyage sera, cette fois, plus long et hasardeux que tous les autres; je ne sais quand je reviendrai. Je dois partir dans quinze jours; ici, chacun ignore que mon départ est si proche; je vous l’annonce secrètement. Je pars dès l’aube. La nuit qui précède un départ est pour moi chaque fois une nuit d’angoisses affreuses. Prouvez-moi que vous n’êtes pas homme à principes; puis-je compter que vous voudrez bien passer cette dernière nuit près de moi?

--Mais nous nous reverrons avant, lui dis-je, un peu surpris.

--Non. Durant ces quinze jours, je n’y serai plus pour personne, et ne serai même pas à Paris. Demain je pars pour Budapest; dans six jours je dois être à Rome. Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de quitter l’Europe. Un autre m’attend à Madrid.

--C’est entendu, je passerai cette nuit de veille avec vous.

--Et nous boirons du vin de Chiraz, dit Ménalque.

* * * * *