Part 4
Je m’étonnais parfois que ma santé revînt si vite. J’en arrivais à croire que je m’étais d’abord exagéré la gravité de mon état; à douter que j’eusse été très malade, à rire de mon sang craché, à regretter que ma guérison ne fût pas demeurée plus ardue.
Je m’étais soigné d’abord fort sottement, ignorant les besoins de mon corps. J’en fis la patiente étude et devins, quant à la prudence et aux soins, d’une ingéniosité si constante que je m’y amusais comme à un jeu. Ce dont encore je souffrais le plus, c’était ma sensibilité maladive au moindre changement de la température. J’attribuais, à présent que mes poumons étaient guéris, cette hyperesthésie à ma débilité nerveuse, reliquat de la maladie. Je résolus de vaincre cela. La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soleil, que montraient, en travaillant aux champs, la veste ouverte, quelques paysans débraillés, m’incitait à me laisser hâler de même. Un matin, m’étant mis à nu, je me regardai; la vue de mes trop maigres bras, de mes épaules, que les plus grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arrière, mais surtout la blancheur, ou plutôt la décoloration de ma peau, m’emplit et de honte et de larmes. Je me rhabillai vite, et, au lieu de descendre vers Amalfi, comme j’avais accoutumé de faire, me dirigeai vers des rochers couverts d’herbe rase et de mousse, loin des habitations, loin des routes, où je savais ne pouvoir être vu. Arrivé là, je me dévêtis lentement. L’air était presque vif, mais le soleil ardent. J’offris tout mon corps à sa flamme. Je m’assis, me couchai, me tournai. Je sentais sous moi le sol dur; l’agitation des herbes folles me frôlait. Bien qu’à l’abri du vent, je frémissais et palpitais à chaque souffle. Bientôt m’enveloppa une cuisson délicieuse; tout mon être affluait vers ma peau.
Nous demeurâmes à Ravello quinze jours; chaque matin je retournais vers ces rochers, faisais ma cure. Bientôt l’excès de vêtement dont je me recouvrais encore devint gênant et superflu; mon épiderme tonifié cessa de transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur.
Le matin d’un des derniers jours (nous étions au milieu d’avril), j’osai plus. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle, une source claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante, il est vrai, mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l’eau très pure s’attardait. Par trois fois j’y étais venu, m’étais penché, m’étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de désirs; j’avais contemplé longuement le fond de roc poli, où l’on ne découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j’avançai, résolu d’avance, jusqu’à l’eau plus claire que jamais, et, sans plus réfléchir, m’y plongeai d’un coup tout entier. Vite transi, je quittai l’eau, m’étendis sur l’herbe, au soleil. Là des menthes croissaient, odorantes; j’en cueillis, j’en froissai les feuilles, j’en frottai tout mon corps humide, mais brûlant. Je me regardai longuement, sans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant l’être, harmonieux, sensuel, presque beau.
VII
Ainsi me contentais-je pour toute action, tout travail, d’exercices physiques qui, certes, impliquaient ma morale changée, mais qui ne m’apparaissaient déjà plus que comme un entraînement, un moyen, et ne me satisfaisaient plus pour eux-mêmes.
Un autre acte pourtant, à vos yeux ridicule peut-être, mais que je redirai, car il précise en sa puérilité le besoin qui me tourmentait de manifester au-dehors l’intime changement de mon être: à Amalfi, je m’étais fait raser.
Jusqu’à ce jour j’avais porté toute ma barbe, avec les cheveux presque ras. Il ne me venait pas à l’idée qu’aussi bien j’aurais pu porter une coiffure différente. Et, brusquement, le jour où je me mis pour la première fois nu sur la roche, cette barbe me gêna; c’était comme un dernier vêtement que je n’aurais pu dépouiller; je la sentais comme postiche; elle était soigneusement taillée, non pas en pointe, mais en une forme carrée, qui me parut aussitôt très déplaisante et ridicule. Rentré dans la chambre d’hôtel, je me regardai dans la glace et me déplus; j’avais l’air de ce que j’avais été jusqu’alors: un chartiste. Sitôt après le déjeuner, je descendis à Amalfi, ma résolution prise. La ville est très petite: je dus me contenter d’une vulgaire échoppe sur la place. C’était jour de marché; la boutique était pleine; je dus attendre interminablement; mais rien, ni les rasoirs douteux, le blaireau jaune, l’odeur, les propos du barbier, ne put me faire reculer. Sentant sous les ciseaux tomber ma barbe, c’était comme si j’enlevais un masque. N’importe! quand, après, je m’apparus, l’émotion qui m’emplit et que je réprimai de mon mieux, ne fut pas la joie, mais la peur. Je ne discute pas ce sentiment; je le constate. Je trouvais mes traits assez beaux. Non, la peur venait de ce qu’il me semblait qu’on voyait à nu ma pensée et de ce que, soudain, elle me paraissait redoutable.
Par contre, je laissais pousser mes cheveux.
Voilà tout ce que mon être neuf, encore désœuvré, trouvait à faire. Je pensais qu’il naîtrait de lui des actes étonnants pour moi-même; mais plus tard; plus tard, me disais-je, quand l’être serait plus formé. Forcé de vivre en attendant, je conservais, comme Descartes, une façon provisoire d’agir. Marceline ainsi put s’y tromper. Le changement de mon regard, il est vrai, et, surtout le jour où j’apparus sans barbe, l’expression nouvelle de mes traits, l’auraient inquiétée peut-être, mais elle m’aimait trop déjà pour me bien voir; puis je la rassurais de mon mieux. Il importait qu’elle ne troublât pas ma renaissance; pour la soustraire à ses regards, je devais donc dissimuler.
Aussi bien, celui que Marceline aimait, celui qu’elle avait épousé, ce n’était pas mon «nouvel être». Et je me redisais cela, pour m’exciter à le cacher. Ainsi ne lui livrais-je de moi qu’une image qui, pour être constante et fidèle au passé, devenait de jour en jour plus fausse.
Mes rapports avec Marceline demeurèrent donc, en attendant, les mêmes--quoique plus exaltés de jour en jour, par un toujours plus grand amour. Ma dissimulation même (si l’on peut appeler ainsi le besoin de préserver de son jugement ma pensée), ma dissimulation l’augmentait. Je veux dire que ce jeu m’occupait de Marceline sans cesse. Peut-être cette contrainte au mensonge me coûta-t-elle un peu d’abord: mais j’arrivais vite à comprendre que les choses réputées les pires (le mensonge, pour ne citer que celle-là) ne sont difficiles à faire que tant qu’on ne les a jamais faites; mais qu’elles deviennent chacune, et très vite, aisées, plaisantes, douces à refaire, et bientôt comme naturelles. Ainsi donc, comme à chaque chose pour laquelle un premier dégoût est vaincu, je finis par trouver plaisir à cette dissimulation même, à m’y attarder, comme au jeu de mes facultés inconnues. Et j’avançais chaque jour, dans une vie plus riche et plus pleine, vers un plus savoureux bonheur.
VIII
La route de Ravello à Sorrente est si belle que je ne souhaitais ce matin rien voir de plus beau sur la terre. L’âpreté chaude de la roche, l’abondance de l’air, les senteurs, la limpidité, tout m’emplissait du charme adorable de vivre et me suffisait, à ce point que rien d’autre qu’une joie légère ne semblait habiter en moi; souvenirs ou regrets, espérance ou désir, avenir et passé se taisaient; je ne connaissais plus de la vie que ce qu’en apportait, en emportait l’instant.--O joie physique! m’écriais-je; rythme sûr de mes muscles! santé!
J’étais parti de grand matin, précédant Marceline dont la trop calme joie eût tempéré la mienne, comme son pas eût ralenti le mien. Elle me rejoindrait en voiture, à Positano, où nous devions déjeuner.
J’approchais de Positano lorsqu’un bruit de roues, formant basse à un chant bizarre, me fit tout à coup retourner. Et d’abord je ne pus rien voir, à cause d’un tournant de la route qui borde en cet endroit la falaise; puis brusquement une voiture surgit, à l’allure désordonnée; c’était celle de Marceline. Le cocher chantait à tue-tête, faisait de grands gestes, se dressait debout sur son siège, fouettait férocement le cheval affolé. Quelle brute! Il passa devant moi qui n’eus que le temps de me ranger, n’arrêta pas à mon appel... Je m’élançai: mais la voiture allait trop vite. Je tremblais à la fois et d’en voir sauter brusquement Marceline, et de l’y voir rester; un sursaut du cheval pouvait la précipiter dans la mer. Soudain le cheval s’abat. Marceline descend, veut fuir; mais déjà je suis auprès d’elle. Le cocher, sitôt qu’il me voit, m’accueille avec d’horribles jurons. J’étais furieux contre cet homme; à sa première insulte, je m’élançai et brutalement le jetai bas de son siège. Je roulai par terre avec lui, mais ne perdis pas l’avantage; il semblait étourdi par sa chute, et bientôt le fut plus encore par un coup de poing que je lui allongeai en plein visage quand je vis qu’il voulait me mordre. Pourtant je ne le lâchai point, pesant du genou sur sa poitrine et tâchant de maîtriser ses bras. Je regardais sa figure hideuse que mon poing venait d’enlaidir davantage; il crachait, bavait, saignait, jurait, ah! l’horrible être! Vrai! l’étrangler paraissait légitime; et peut-être l’eussé-je fait... du moins je m’en sentis capable; et je crois bien que seule l’idée de la police m’arrêta.
Je parvins, non sans peine, à ligoter solidement l’enragé. Comme un sac, je le jetai dans la voiture.
Ah! quels regards après, Marceline et moi nous échangeâmes. Le danger n’avait pas été grand; mais j’avais dû montrer ma force, et cela pour la protéger. Il m’avait aussitôt semblé que je pourrais donner ma vie pour elle et la donner toute avec joie... Le cheval s’était relevé. Laissant le fond de la voiture à l’ivrogne, nous montâmes sur le siège tous deux, et, conduisant tant bien que mal, pûmes gagner Positano, puis Sorrente.
Ce fut cette nuit-là que je possédai Marceline.
Avez-vous bien compris ou dois-je vous redire que j’étais comme neuf aux choses de l’amour? Peut-être est-ce à sa nouveauté que notre nuit de noces dut sa grâce. Car il me semble, à m’en souvenir aujourd’hui, que cette première nuit fut la seule, tant l’attente et la surprise de l’amour ajoutaient à la volupté de délices,--tant une seule nuit suffit au plus grand amour pour se dire, et tant mon souvenir s’obstine à me la rappeler uniquement. Ce fut un rire d’un moment, où nos âmes se confondirent. Mais je crois qu’il est un point de l’amour, unique, et que l’âme plus tard, ah! cherche en vain à dépasser; que l’effort qu’elle fait pour ressusciter son bonheur, l’use; que rien n’empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur. Hélas! je me souviens de cette nuit.
Notre hôtel était hors la ville, entouré de jardins, de vergers; un très large balcon prolongeait notre chambre; des branches le frôlaient. L’aube entra librement par notre croisée grande ouverte. Je me soulevai doucement, et tendrement je me penchai sur Marceline. Elle dormait; elle semblait sourire en dormant. Il me sembla, d’être plus fort, que je la sentais plus délicate, et que sa grâce était une fragilité. De tumultueuses pensées vinrent tourbillonner en ma tête. Je songeai qu’elle ne mentait pas, disant que j’étais tout pour elle; puis aussitôt: «Qu’est-ce que je fais donc pour sa joie? Presque tout le jour et chaque jour je l’abandonne; elle attend tout de moi, et moi je la délaisse! ah! pauvre, pauvre Marceline!» Des larmes emplirent mes yeux. En vain cherchai-je en ma débilité passée comme une excuse; qu’avais-je affaire maintenant de soins constants et d’égoïsme? n’étais-je pas plus fort qu’elle à présent?
Le sourire avait quitté ses joues; l’aurore, malgré qu’elle dorât chaque chose, me la fit voir soudain triste et pâle;--et peut-être l’approche du matin me disposait-elle à l’angoisse: «Devrai-je un jour, à mon tour, te soigner? m’inquiéter pour toi, Marceline?» m’écriai-je au-dedans de moi. Je frissonnai; et, tout transi d’amour, de pitié, de tendresse, je posai doucement entre ses yeux fermés le plus tendre, le plus amoureux et le plus pieux des baisers.
IX
Les quelques jours que nous vécûmes à Sorrente furent des jours souriants et très calmes. Avais-je jamais goûté tel repos, tel bonheur? En goûterais-je pareils désormais?... J’étais près de Marceline sans cesse; m’occupant moins de moi, je m’occupais plus d’elle et trouvais à causer avec elle la joie que je prenais les jours précédents à me taire.
Je pus être étonné d’abord de sentir que notre vie errante, où je prétendais me satisfaire pleinement, ne lui plaisait que comme un état provisoire; mais tout aussitôt le désœuvrement de cette vie m’apparut; j’acceptai qu’elle n’eût qu’un temps et pour la première fois, un désir de travail renaissant de l’inoccupation même où me laissait enfin ma santé rétablie, je parlai sérieusement de retour; à la joie qu’en montra Marceline, je compris qu’elle y songeait depuis longtemps.
Cependant les quelques travaux d’histoire auxquels je recommençais de songer n’avaient plus pour moi même goût. Je vous l’ai dit: depuis ma maladie, la connaissance abstraite et neutre du passé me semblait vaine, et si naguère j’avais pu m’occuper à des recherches philologiques, m’attachant par exemple à préciser la part de l’influence gothique dans la déformation de la langue latine, et négligeant, méconnaissant les figures de Théodoric, de Cassiodore, d’Amalasonthe et leurs passions admirables pour ne m’exalter plus que sur des signes, et sur le résidu de leur vie, à présent ces mêmes signes, et la philologie tout entière, ne m’étaient plus que comme un moyen de pénétrer mieux dans ce dont la sauvage grandeur et la noblesse m’apparurent. Je résolus de m’occuper de cette époque davantage, de me limiter pour un temps aux dernières années de l’empire des Goths, et de mettre à profit notre prochain passage à Ravenne, théâtre de son agonie.
Mais, l’avouerai-je, la figure du jeune roi Athalaric était ce qui m’y attirait le plus. J’imaginais cet enfant de quinze ans, sourdement excité par les Goths, se révolter contre sa mère Amalasonthe, regimber contre son éducation latine, rejeter la culture comme un cheval entier fait un harnais gênant, et, préférant la société des Goths impolicés à celle du trop sage et vieux Cassiodore, goûter, quelques années, avec de rudes favoris de son âge, une vie violente, voluptueuse et débridée, pour mourir à dix-huit ans, tout gâté, soûlé de débauches. Je retrouvais dans ce tragique élan vers un état plus sauvage et intact quelque chose de ce que Marceline appelait en souriant «ma crise». Je cherchais un contentement à y appliquer au moins mon esprit, puisque je n’y occupais plus mon corps; et, dans la mort affreuse d’Athalaric, je me persuadais de mon mieux qu’il fallait lire une leçon.
Avant Ravenne, où nous nous attarderions donc quinze jours, nous verrions rapidement Rome et Florence, puis, laissant Venise et Vérone, brusquerions la fin du voyage pour ne nous arrêter qu’à Paris. Je trouvais un plaisir tout neuf à parler d’avenir avec Marceline; une certaine indécision restait encore au sujet de l’emploi de l’été; las de voyages l’un et l’autre, nous voulions ne pas repartir; je souhaitais pour mes études la plus grande tranquillité; et nous pensâmes à une propriété de rapport entre Lisieux et Pont-l’Évêque, en la plus verte Normandie,--propriété que possédait jadis ma mère, où j’avais avec elle passé quelques étés de mon enfance, mais où depuis sa mort je n’étais pas retourné. Mon père en avait confié l’entretien et la surveillance à un garde, âgé maintenant, qui touchait pour lui, puis nous envoyait régulièrement les fermages. Une grande et très agréable maison, dans un jardin coupé d’eaux vives, m’avait laissé des souvenirs enchantés; on l’appelait la Morinière; il me semblait qu’il ferait bon y demeurer.
L’hiver prochain, je parlais de le passer à Rome; en travailleur, non plus en voyageur cette fois. Mais ce dernier projet fut vite inversé: dans l’important courrier qui, depuis longtemps, nous attendait à Naples, une lettre m’apprenait brusquement que, se trouvant vacante une chaire au Collège de France, mon nom avait été plusieurs fois prononcé; ce n’était qu’une suppléance, mais qui précisément, pour l’avenir, me laisserait une plus grande liberté; l’ami qui m’instruisait de ceci m’indiquait, si je voulais bien accepter, quelques faciles démarches à faire, et me pressait fort d’accepter. J’hésitai, voyant surtout d’abord un esclavage; puis songeai qu’il pourrait être intéressant d’exposer, en un cours, mes travaux sur Cassiodore. Le plaisir que j’allais faire à Marceline, en fin de compte, me décida. Et, sitôt ma décision prise, je n’en vis plus que l’avantage.
Dans le monde savant de Rome et de Florence, mon père entretenait diverses relations avec qui j’étais moi-même entré en correspondance. Elles me donnèrent tous moyens de faire les recherches que je voudrais, à Ravenne et ailleurs; je ne songeais plus qu’au travail. Marceline s’ingéniait à le favoriser par mille soins charmants et mille prévenances.
Notre bonheur, durant cette fin de voyage, fut si égal, si calme, que je n’en peux rien raconter. Les plus belles œuvres des hommes sont obstinément douloureuses. Que serait le récit du bonheur? Rien, que ce qui le prépare, puis ce qui le détruit, ne se raconte.--Et je vous ai dit maintenant tout ce qui l’avait préparé.
DEUXIÈME PARTIE
I
Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet, ne nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos approvisionnements et pour quelques rares visites.
La Morinière, je vous l’ai dit, est située entre Lisieux et Pont-l’Évêque, dans le pays le plus ombreux, le plus mouillé que je connaisse. De multiples vallonnements, étroits et mollement courbés, aboutissent non loin de la très large vallée d’Auge, qui s’aplanit d’un coup jusqu’à la mer. Nul horizon; des bois taillis pleins de mystère; quelques champs, mais des prés surtout, des pacages aux molles pentes, dont l’herbe épaisse est deux fois l’an fauchée, où des pommiers nombreux, quand le soleil est bas, joignent leur ombre, où paissent de libres troupeaux; dans chaque creux, de l’eau, étang, mare ou rivière; on entend des ruissellements continus.
Ah! comme je reconnus bien la maison! ses toits bleus, ses murs de briques et de pierre, ses douves, les reflets dans les dormantes eaux... C’était une vieille maison où l’on aurait logé plus de douze; Marceline, trois domestiques, moi-même parfois y aidant, nous avions fort à faire d’en animer une partie. Notre vieux garde, qui se nommait Bocage, avait déjà fait apprêter de son mieux quelques pièces: de leur sommeil de vingt années les vieux meubles se réveillèrent; tout était resté tel que mon souvenir le voyait, les lambris point trop délabrés, les chambres aisément habitables. Pour mieux nous accueillir, Bocage avait rempli de fleurs tous les vases qu’il avait trouvés. Il avait fait sarcler, ratisser la grand’cour et les plus proches allées du parc. La maison, quand nous arrivâmes, recevait le dernier rayon du soleil, et de la vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui révélait la rivière. Dès avant d’arriver, je reconnus soudain l’odeur de l’herbe; et quand j’entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s’il m’attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche.
Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable; j’aurais pu me mettre au travail; je tardais, écoutant encore se rappeler en moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une émotion trop nouvelle: Marceline, une semaine après notre arrivée, me confia qu’elle était enceinte.
Il me sembla dès lors que je lui dusse des soins nouveaux, qu’elle eût droit à plus de tendresse; tout au moins dans les premiers temps qui suivirent sa confidence, je passai donc près d’elle presque tous les moments du jour. Nous allions nous asseoir près du bois, sur le banc où jadis j’allais m’asseoir avec ma mère; là, plus voluptueusement se présentait à nous chaque instant, plus insensiblement coulait l’heure. De cette époque de ma vie si nul souvenir distinct ne se détache, ce n’est point que j’en garde une moins vive reconnaissance--mais bien parce que tout s’y mêlait, s’y fondait en un uniforme bien-être, où le soir s’unissait au matin, où les jours se liaient aux jours.
Je repris lentement mon travail, l’esprit calme, dispos, sûr de sa force, regardant l’avenir avec confiance et sans fièvre, la volonté comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.
Nul doute, pensais-je, que l’exemple de cette terre, où tout s’apprête au fruit, à l’utile moisson, ne doive avoir sur moi la meilleure influence. J’admirais quel tranquille avenir promettaient ces robustes bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants des collines annonçaient cet été des récoltes superbes; je rêvais sous quelle riche charge de fruits allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures, une harmonie s’établissait, non plus fortuite, mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois humaine et naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente l’éclatement fécond de la libre nature, l’effort savant de l’homme pour la régler. Que serait cet effort, pensais-je, sans la puissante sauvagerie qu’il domine? Que serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l’intelligent effort qui l’endigue et l’amène en riant au luxe?--Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien réglées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre déchet devînt sensible; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte.
Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la veille? Il semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais existé. Le flot de mon amour les avait recouvertes toutes.
Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle; il dirigeait, surveillait, conseillait; on sentait à l’excès son besoin de se paraître indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner ses comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela même ne lui suffit point; je dus l’accompagner sur les terres. Sa sentencieuse prud’homie, ses continuels discours, l’évidente satisfaction de lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au bout de peu de temps m’exaspérèrent; il devenait de plus en plus pressant, et tous moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir mes aises--lorsqu’un événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère différent: Bocage, un certain soir, m’annonça qu’il attendait pour le lendemain son fils Charles.
Je dis: ah! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage; puis, voyant que mon indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque marque d’intérêt et de surprise:
--Où donc était-il à présent? demandai-je.
--Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage.
--Il doit bien avoir à présent près de... continuai-je, supputant l’âge de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant assez lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre.
--Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup plus de quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah! c’est un grand gars maintenant; bientôt il en saura plus que son père. Et Bocage une fois lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente que pût être ma lassitude.