Part 3
Mes nuits à l’ordinaire étaient encore coupées de sursauts qui m’éveillaient glacé ou trempé de sueur. Cette nuit fut très bonne et presque sans réveils. Le lendemain matin, j’étais prêt à sortir dès neuf heures. Il faisait beau; je me sentais bien reposé, point faible, joyeux, ou plutôt amusé. L’air était calme et tiède, mais je pris mon châle pourtant, comme prétexte à lier connaissance avec celui qui me le porterait. J’ai dit que le jardin touchait notre terrasse; j’y fus donc aussitôt. J’entrai avec ravissement dans son ombre. L’air était lumineux. Les cassies, dont les fleurs viennent très tôt avant les feuilles, embaumaient; à moins que ne vînt de partout cette sorte d’odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens et m’exaltait. Je respirais plus aisément d’ailleurs; ma marche en était plus légère; pourtant au premier banc je m’assis, mais plus grisé, plus étourdi que las. Je regardai. L’ombre était mobile et légère; elle ne tombait pas sur le sol, et semblait à peine y poser. O lumière!--J’écoutai. Qu’entendis-je? Rien; tout; je m’amusais de chaque bruit.--Je me souviens d’un arbuste, dont l’écorce, de loin, me parut de consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Je la touchai comme on caresse; j’y trouvais un ravissement. Je me souviens... Était-ce enfin ce matin-là que j’allais naître?
J’avais oublié que j’étais seul, n’attendais rien, oubliais l’heure. Il me semblait avoir jusqu’à ce jour si peu senti pour tant penser, que je m’étonnais à la fin de ceci: ma sensation devenait aussi forte qu’une pensée.
Je dis: il me semblait; car du fond du passé de ma première enfance se réveillaient enfin mille lueurs, de mille sensations égarées. La conscience que je prenais à nouveau de mes sens m’en permettait l’inquiète reconnaissance. Oui, mes sens, réveillés désormais, se retrouvaient toute une histoire, se recomposaient un passé. Ils vivaient! n’avaient jamais cessé de vivre, se découvraient, même à travers mes ans d’étude, une vie latente et rusée.
Je ne fis aucune rencontre ce jour-là, et j’en fus aise; je sortis de ma poche un petit Homère que je n’avais pas rouvert depuis mon départ de Marseille, relus trois phrases de l’Odyssée, les appris, puis, trouvant un aliment suffisant dans leur rythme et m’en délectant à loisir, fermai le livre et demeurai, tremblant, plus vivant que je n’aurais cru qu’on pût être, et l’esprit engourdi de bonheur.
IV
Marceline, cependant, qui voyait, avec joie ma santé enfin revenir, commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de l’oasis. Elle aimait le grand air et la marche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait éblouie; jusqu’alors elle n’en parlait guère, n’osant m’inciter à l’y suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je n’aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j’allais mieux, elle comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m’y portait. Et dès le lendemain nous sortîmes ensemble.
Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je n’en vis jamais de pareil. Entre deux assez hauts murs de terre, il circule comme indolemment; les formes des jardins que ces hauts murs limitent, l’inclinent à loisir; il se courbe ou brise sa ligne; dès l’entrée, un détour nous perd; on ne sait plus ni d’où l’on vient, ni où l’on va. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs; les murs sont faits avec la terre même de la route, celle de l’oasis entière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l’eau rend un peu plus foncée, que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur, mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les pieds nus restent inscrits. Par-dessus les murs, des palmiers. A notre approche, des tourterelles y volèrent. Marceline me regardait.
J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Je marchais dans une sorte d’extase, d’allégresse silencieuse, d’exaltation des sens et de la chair. A ce moment, des souffles légers s’élevèrent; toutes les palmes s’agitèrent et nous vîmes les palmiers les plus hauts s’incliner; puis l’air entier redevint calme, et j’entendis distinctement, derrière le mur, un chant de flûte. Une brèche au mur; nous entrâmes.
C’était un lieu plein d’ombre et de lumière; tranquille, et qui semblait comme à l’abri du temps; plein de silences et de frémissements, bruit léger de l’eau qui s’écoule, abreuve les palmiers, et d’arbre en arbre fuit, appel discret des tourterelles, chant de flûte dont un enfant jouait. Il gardait un troupeau de chèvres; il était assis, presque nu, sur le tronc d’un palmier abattu; il ne se troubla pas à notre approche, ne s’enfuit pas, ne cessa qu’un instant de jouer.
Je m’aperçus, durant ce court silence, qu’une autre flûte au loin répondait. Nous avançâmes encore un peu, puis:
--Inutile d’aller plus loin, dit Marceline; ces vergers se ressemblent tous; à peine, au bout de l’oasis deviennent-ils un peu plus vastes... Elle étendit le châle à terre:
--Repose-toi.
Combien de temps nous y restâmes? je ne sais plus; qu’importait l’heure? Marceline était près de moi; je m’étendis, posai sur ses genoux ma tête. Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait; le bruit de l’eau... Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux; je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline; je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes; je ne pensais à rien; qu’importait la pensée? je sentais extraordinairement.
Et par instants, un bruit nouveau; j’ouvrais les yeux; c’était le vent léger dans les palmes; il ne descendait pas jusqu’à nous, n’agitait que les palmes hautes...
* * * * *
Le lendemain matin, dans ce même jardin, je revins avec Marceline; le soir du même jour, j’y allai seul. Le chevrier qui jouait de la flûte était là. Je m’approchai de lui, lui parlai. Il se nommait Lossif, n’avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, me dit que les canaux s’appellent _séghias_; toutes ne coulent pas tous les jours, m’apprit-il; l’eau, sagement et parcimonieusement répartie, satisfait à la soif des plantes, puis leur est aussitôt retirée. Au pied de chacun des palmiers, un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour abreuver l’arbre; un ingénieux système d’écluses que l’enfant, en les faisant jouer, m’expliqua, maîtrise l’eau, l’amène où la soif est trop grande.
Le jour suivant, je vis un frère de Lossif: il était un peu plus âgé, moins beau; il se nommait Lachmi. A l’aide de la sorte d’échelle que fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées, il grimpa tout au haut d’un palmier étêté; puis descendit agilement, laissant, sous son manteau flottant, voir une nudité dorée. Il rapportait du haut de l’arbre, dont on avait fauché la cime, une petite gourde de terre; elle était appendue là-haut, près de la récente blessure, pour recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort aux Arabes. Sur l’invite de Lachmi, j’y goûtai; mais ce goût fade, âpre et sirupeux me déplut.
Les jours suivants, j’allai plus loin; je vis d’autres jardins, d’autres bergers et d’autres chèvres. Ainsi que Marceline l’avait dit, ces jardins étaient tous pareils; et pourtant chacun différait.
Parfois Marceline m’accompagnait encore; mais, plus souvent, dès l’entrée des vergers, je la quittais, lui persuadant que j’étais las, que je voulais m’asseoir, qu’elle ne devait pas m’attendre, car elle avait besoin de marcher plus; de sorte qu’elle achevait sans moi la promenade. Je restais auprès des enfants. Bientôt j’en connus un grand nombre; je causais avec eux longuement; j’apprenais leurs jeux, leur en indiquais d’autres, perdais au _bouchon_ tous mes sous. Certains m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches), m’indiquaient, pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux; avant de les quitter, je leur distribuais des piécettes; parfois ils me suivaient, toujours jouant, jusqu’à ma porte; parfois enfin ils la passèrent.
Puis Marceline en amena de son côté. Elle amenait ceux de l’école, qu’elle encourageait au travail; à la sortie des classes, les sages et les doux montaient; ceux que moi j’amenais étaient autres; mais des jeux les réunissaient. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et des friandises. Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes, même plus invités par nous. Je me souviens de chacun d’eux; je les revois...
* * * * *
Vers la fin de janvier, le temps se gâta brusquement; un vent froid se mit à souffler et ma santé aussitôt s’en ressentit. Le grand espace découvert, qui sépare l’oasis de la ville, me redevint infranchissable, et je dus de nouveau me contenter du jardin public. Puis il plut; une pluie glacée, qui tout à l’horizon, au Nord, couvrit de neige les montagnes.
Je passai ces tristes jours près du feu, morne, luttant rageusement contre la maladie qui, par ce mauvais temps, triomphait. Jours lugubres: je ne pouvais lire ni travailler; le moindre effort amenait des transpirations incommodes; fixer mon attention m’exténuait; dès que je ne veillais pas à soigneusement respirer, j’étouffais.
Les enfants, durant ces tristes jours, furent pour moi la seule distraction possible. Par la pluie, seuls les très familiers entraient; leurs vêtements étaient trempés; ils s’asseyaient devant le feu, en cercle. J’étais trop fatigué, trop souffrant pour autre chose que les regarder; mais la présence de leur santé me guérissait. Ceux que Marceline choyait étaient faibles, chétifs, et trop sages; je m’irritai contre elle et contre eux et finalement les repoussai. A vrai dire, ils me faisaient peur.
Un matin, j’eus une curieuse révélation sur moi-même: Moktir, le seul des protégés de ma femme qui ne m’irritât point, était seul avec moi dans ma chambre. Je me tenais debout auprès du feu, les deux coudes sur la cheminée, devant un livre, et je paraissais absorbé, mais pouvais voir se refléter dans la glace les mouvements de l’enfant à qui je tournais le dos. Une curiosité que je ne m’expliquais pas bien me faisait surveiller ses gestes. Moktir ne se savait pas observé et me croyait plongé dans la lecture. Je le vis s’approcher sans bruit d’une table où Marceline avait posé, près d’un ouvrage, une paire de petits ciseaux, s’en emparer furtivement, et d’un coup les engouffrer dans son burnous. Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m’emplit alors fût autre chose que de l’amusement, de la joie. Quand j’eus laissé à Moktir tout le temps de me bien voler, je me tournai de nouveau vers lui et lui parlai comme si rien ne s’était passé. Marceline aimait beaucoup cet enfant; pourtant ce ne fut pas, je crois, la peur de la peiner qui me fit, quand je la revis, plutôt que dénoncer Moktir, imaginer je ne sais quelle fable pour expliquer la perte des ciseaux. A partir de ce jour, Moktir devint mon préféré.
V
Notre séjour à Biskra ne devait pas se prolonger longtemps encore. Les pluies de février passées, la chaleur éclata trop forte. Après plusieurs pénibles jours, que nous avions vécus sous l’averse, un matin, brusquement, je me réveillai dans l’azur. Sitôt levé, je courus à la terrasse la plus haute. Le ciel, d’un horizon à l’autre, était pur. Sous le soleil, ardent déjà, des buées s’élevaient; l’oasis fumait tout entière; on entendait gronder au loin l’Oued débordé. L’air était si pur, si léger, qu’aussitôt je me sentis aller mieux. Marceline vint; nous voulûmes sortir, mais la boue ce jour-là nous retint.
Quelques jours après nous rentrions au verger de Lossif; les tiges semblaient lourdes, molles et gonflées d’eau. Cette terre africaine, dont je ne connaissais pas l’attente, submergée durant de longs jours, à présent s’éveillait de l’hiver, ivre d’eau, éclatant de sèves nouvelles; elle riait d’un printemps forcené dont je sentais le retentissement et comme le double en moi-même. Ashour et Moktir nous accompagnèrent d’abord; je savourais encore leur légère amitié qui ne coûtait qu’un demi-franc par jour; mais bientôt, lassé d’eux, n’étant plus moi-même si faible que j’eusse encore besoin de l’exemple de leur santé et ne trouvant plus dans leurs jeux l’aliment qu’il fallait pour ma joie, je retournai vers Marceline l’exaltation de mon esprit et de mes sens. A la joie qu’elle en eut, je m’aperçus qu’elle était restée triste. Je m’excusai comme un enfant de l’avoir souvent délaissée, mis sur le compte de ma faiblesse mon humeur fuyante et bizarre, affirmai que jusqu’à présent j’avais été trop las pour aimer, mais que je sentirais désormais croître avec ma santé mon amour. Je disais vrai; mais sans doute j’étais bien faible encore, car ce ne fut que plus d’un mois après que je désirai Marceline.
Chaque jour cependant augmentait la chaleur. Rien ne nous retenait à Biskra--que ce charme qui devait m’y rappeler ensuite. Notre résolution de partir fut subite. En trois heures nos paquets furent prêts. Le train partait le lendemain à l’aube.
* * * * *
Je me souviens de la dernière nuit. La lune était à peu près pleine; par ma fenêtre grande ouverte, elle entrait en plein dans ma chambre. Marceline dormait, je pense. J’étais couché, mais ne pouvais dormir. Je me sentais brûler d’une sorte de fièvre heureuse, qui n’était autre que la vie. Je me levai, trempai dans l’eau mes mains et mon visage, puis, poussant la porte vitrée, je sortis.
Il était tard déjà; pas un bruit; pas un souffle; l’air même paraissait endormi. A peine, au loin, entendait-on les chiens arabes, qui, comme des chacals, glapissent tout le long de la nuit. Devant moi, la petite cour; la muraille, en face de moi, y portait un pan d’ombre oblique; les palmiers réguliers, sans plus de couleur ni de vie, semblaient immobilisés pour toujours... Mais on retrouve dans le sommeil encore une palpitation de vie,--ici rien ne semblait dormir; tout semblait mort. Je m’épouvantai de ce calme; et brusquement m’envahit de nouveau, comme pour protester, s’affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que j’en aurais crié, si j’avais pu crier comme les bêtes. Je pris ma main, je me souviens, ma main gauche dans ma main droite; je voulus la porter à ma tête et le fis. Pourquoi? pour m’affirmer que je vivais et trouver cela admirable. Je touchai mon front, mes paupières. Un frisson me saisit. Un jour viendra, pensai-je, un jour viendra où, même pour porter à mes lèvres, même l’eau dont j’aurai le plus soif, je n’aurai plus assez de forces... Je rentrai, mais ne me recouchai pas encore; je voulais fixer cette nuit, en imposer le souvenir à ma pensée, la retenir; indécis de ce que je ferais, je pris un livre sur ma table,--la Bible,--le laissai s’ouvrir au hasard; penché dans la clarté de la lune, je pouvais lire; je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas! que je ne devais plus oublier: Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains... tu étendras les mains...
Le lendemain, à l’aube, nous partîmes.
VI
Je ne parlerai pas de chaque étape du voyage. Certaines n’ont laissé qu’un souvenir confus; ma santé, tantôt meilleure et tantôt pire, chancelait encore au vent froid, s’inquiétait de l’ombre d’un nuage, et mon état nerveux amenait des troubles fréquents; mais mes poumons, du moins, se guérissaient. Chaque rechute était moins longue et sérieuse; son attaque était aussi vive, mais mon corps devenait contre elle mieux armé.
Nous avions, de Tunis, gagné Malte, puis Syracuse; je rentrais sur la classique terre dont le langage et le passé m’étaient connus. Depuis le début de mon mal, j’avais vécu sans examen, sans loi, m’appliquant simplement à vivre, comme fait l’animal ou l’enfant. Moins absorbé par le mal à présent, ma vie redevenait certaine et consciente. Après cette longue agonie, j’avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon présent au passé; en pleine nouveauté d’une terre inconnue, je pouvais ainsi m’abuser; ici, plus; tout m’y apprenait ce qui me surprenait encore: j’étais changé.
Quand, à Syracuse et plus loin, je voulus reprendre mes études, me replonger, comme jadis dans l’examen minutieux du passé, je découvris que quelque chose en avait, pour moi, sinon supprimé, du moins modifié le goût; c’était le sentiment du présent. L’histoire du passé prenait maintenant à mes yeux cette immobilité, cette fixité terrifiante des ombres nocturnes dans la petite cour de Biskra, l’immobilité de la mort. Avant je me plaisais à cette fixité même qui permettait la précision de mon esprit; tous les faits de l’histoire m’apparaissaient comme les pièces d’un musée, ou mieux les plantes d’un herbier, dont la sécheresse définitive m’aidât à oublier qu’un jour, riches de sève, elles avaient vécu sous le soleil. A présent, si je pouvais me plaire encore dans l’histoire, c’était en l’imaginant au présent. Les grands faits politiques devaient donc m’émouvoir beaucoup moins que l’émotion renaissante en moi des poètes, ou de certains hommes d’action. A Syracuse, je relus Théocrite, et songeai que ses bergers au beau nom étaient ceux mêmes que j’avais aimés à Biskra.
Mon érudition, qui s’éveillait à chaque pas, m’encombrait, empêchant ma joie. Je ne pouvais voir un théâtre grec, un temple, sans aussitôt le reconstruire abstraitement. A chaque fête antique, la ruine qui restait en son lieu me faisait me désoler qu’elle fût morte; et j’avais horreur de la mort.
J’en vins à fuir les ruines, à préférer aux plus beaux monuments du passé ces jardins bas qu’on appelle les Latomies, où les citrons ont l’acide douceur des oranges, et les rives de la Cyané qui, dans les papyrus, coule encore aussi bleue que le jour où ce fut pour pleurer Proserpine.
J’en vins à mépriser en moi cette science qui d’abord faisait mon orgueil; ces études, qui d’abord étaient toute ma vie, ne me paraissaient plus avoir qu’un rapport tout accidentel et conventionnel avec moi. Je me découvrais autre et j’existais, ô joie! en dehors d’elles. En tant que spécialiste, je m’apparus stupide. En tant qu’homme, me connaissais-je? je naissais seulement à peine et ne pouvais déjà savoir quel je naissais. Voilà ce qu’il fallait apprendre.
Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important ne l’est plus; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se cachait.
Ce fut dès lors _celui_ que je prétendis découvrir: l’être authentique, le «vieil homme», celui dont ne voulait plus l’Évangile; celui que tout, autour de moi, livres, maîtres, parents, et que moi-même avions tâché d’abord de supprimer. Et il m’apparaissait déjà, grâce aux surcharges, plus fruste et difficile à découvrir, mais d’autant plus utile à découvrir et valeureux. Je méprisai dès lors cet être secondaire, appris, que l’instruction avait dessiné par-dessus. Il fallait secouer ces surcharges.
Et je me comparais aux palimpsestes; je goûtais la joie du savant, qui, sous les écritures plus récentes, découvre sur un même papier un texte très ancien infiniment plus précieux. Quel était-il, ce texte occulte? Pour le lire, ne fallait-il pas tout d’abord effacer les textes récents?
Aussi bien n’étais-je plus l’être malingre et studieux à qui ma morale précédente, toute rigide et restrictive, convenait. Il y avait ici plus qu’une convalescence; il y avait une augmentation, une recrudescence de vie, l’afflux d’un sang plus riche et plus chaud qui devait toucher mes pensées, les toucher une à une, pénétrer tout, émouvoir, colorer les plus lointaines, délicates et secrètes fibres de mon être. Car, robustesse ou faiblesse, on s’y fait; l’être, selon les forces qu’il a, se compose; mais, qu’elles augmentent, qu’elles permettent de pouvoir plus, et... Toutes ces pensées je ne les avais pas alors, et ma peinture ici me fausse. A vrai dire, je ne pensais point, ne m’examinais point; une fatalité heureuse me guidait. Je craignais qu’un regard trop hâtif ne vînt à déranger le mystère de ma lente transformation. Il fallait laisser le temps, aux caractères effacés, de reparaître, ne pas chercher à les former. Laissant donc mon cerveau, non pas à l’abandon, mais en jachère, je me livrai voluptueusement à moi-même, aux choses, au tout, qui me parut divin. Nous avions quitté Syracuse et, je courais sur la route escarpée qui joint Taormine à La Môle, criant, pour l’appeler en moi: Un nouvel être! Un nouvel être!
Mon seul effort, effort constant alors, était donc de systématiquement honnir ou supprimer tout ce que je croyais ne devoir qu’à mon instruction passée et à ma première morale. Par dédain résolu pour ma science, par mépris pour mes goûts de savant, je refusai de voir Agrigente, et quelques jours plus tard, sur la route qui mène à Naples, je ne m’arrêtai point près du beau temple de Pœstum où respire encore la Grèce, et où j’allai, deux ans après, prier je ne sais plus quel dieu.
Que parlé-je d’unique effort? Pouvais-je m’intéresser à moi, sinon comme à un être perfectible? Cette perfection inconnue et que j’imaginais confusément, jamais ma volonté n’avait été plus exaltée que pour y tendre; j’employais cette volonté tout entière à fortifier mon corps, à le bronzer. Près de Salerne, quittant la côte, nous avions gagné Ravello. Là, l’air plus vif, l’attrait des rocs pleins de retraits et de surprises, la profondeur inconnue des vallons, aidant à ma force, à ma joie, favorisèrent mon élan.
Plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage, Ravello, sur une abrupte hauteur, fait face à la lointaine et plate rive de Pœstum. C’était, sous la domination normande, une cité presque importante; ce n’est plus qu’un étroit village où nous étions, je crois, seuls étrangers. Une ancienne maison religieuse, à présent transformée en hôtel, nous hébergea; sise à l’extrémité du roc, ses terrasses et son jardin semblaient surplomber dans l’azur. Après le mur chargé de pampres, on ne voyait d’abord rien que la mer; il fallait s’approcher du mur pour pouvoir suivre le dévalement cultivé qui, par des escaliers plus que par des sentiers, joignait Ravello au rivage. Au-dessus de Ravello, la montagne continuait. Des oliviers, des caroubiers énormes; à leur ombre des cyclamens; plus haut, des châtaigniers en grand nombre, un air frais, des plantes du nord; plus bas, des citronniers près de la mer. Ils sont rangés par petites cultures, jardins en escalier, presque pareils, que motive la pente du sol; une étroite allée, au milieu, d’un bout à l’autre les traverse; on y entre sans bruit, en voleur. On rêve, sous cette ombre verte; le feuillage est épais, pesant; pas un rayon franc ne pénètre; comme des gouttes de cire épaisse, les citrons pendent, parfumés; dans l’ombre ils sont blancs et verdâtres; ils sont à portée de la main, de la soif; ils sont doux, âcres; ils rafraîchissent.
L’ombre était si dense, sous eux, que je n’osais m’y arrêter après la marche qui me faisait encore transpirer. Pourtant les escaliers ne m’exténuaient plus; je m’exerçais à les gravir la bouche close; j’espaçais toujours plus mes haltes, me disais: j’irai jusque-là sans faiblir; puis, arrivé au but, trouvant dans mon orgueil content ma récompense, je respirais longuement, puissamment, et de façon qu’il me semblât sentir l’air pénétrer plus efficacement ma poitrine. Je reportais à tous ces soins du corps mon assiduité de naguère. Je progressais.