Part 8
Enfin, arriva, avec le retard d’usage, le cortège cavalcadant du grand chef. Maison militaire, maison civile, domesticité. Tout cela brillant, tout cela bruyant. Et, en dernier lieu, deux porteurs indigènes tenant sur leurs épaules un meuble dont je suis bien forcé de dire un mot, bien qu’il soit malaisé de le qualifier de façon décente: tel Louis XIV et le duc de Vendôme, monsieur le Résident Général voyageait avec sa «chaise». Comme à tout être humain les nécessités de la nature humaine s’imposaient à lui; et il avait jugé, sans doute avec raison, malséant à sa dignité de s’égarer dans la brousse comme un simple mortel.
Cette magnifique caravane et ce qui la suivait, s’arrêta pour les présentations, qui furent faites par Partonneau avec une assurance paisible et une politesse détachée. Ce fut un spectacle assez déconcertant pour des yeux français, des yeux de Français de la métropole, que ces vieillards cassés par l’âge, hautains dans leurs robes écarlates ou jaunes, se prosternant cinq fois jusqu’à terre, le front dans la poudre du chemin, devant le chef venu de France! Déconcertant pour nous, mais pour nous seulement. Pour d’autres, mieux accoutumés, tout naturel en restant émouvant: depuis des milliers d’années, c’était le salut rituel, obligatoire, devant la Puissance, considérée comme Père-et-Mère...
Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns de ces somptueux et respectueux mandarins, resta debout, l’œil bien droit, doucement insolent, et tendit simplement la main, _à la française!_
Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure de stupeur, et, parmi les mandarins, d’indignation. Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie! Mais M. le Résident Général dressa la tête d’un air ravi. Se tournant vers Partonneau:
--Vous allez expliquer à votre administré, fit-il, tout mon plaisir de voir ici un homme ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits de citoyen!
Pour la première fois de sa vie, Partonneau faillit perdre son sang-froid. Se reprenant, il traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite:
--Son Excellence le Résident Général me charge de vous dire qu’il sait que vous êtes un personnage grossier, sans connaissance des lettres, ignorant des usages; et qu’en conséquence, dans sa commisération, il veut bien vous faire la grâce--la grâce, entendez-vous!--de vous dispenser du salut!
Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire d’approbation, de satisfaction, d’apaisement. M. le Résident Général ne comprit pas, il s’éloigna de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé, stupide, rougissant d’avoir perdu la face en public, inquiet de son sort, n’osant suivre le cortège, demeura seul. Et distinguant la chaise, abandonnée sur la berge du Fleuve Rouge, il eut une impulsion subite, dans sa pensée réparatrice. Quel était ce meuble? Un trône, sans doute, celui des audiences. On doit à ces objets sacrés les révérences qu’on n’a pas faites à leur maître. S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.
ET LE SOIR VINT...
ET LE SOIR VINT...
Sur le boulevard Saint-Michel, à peu près à la hauteur de l’École des Mines, ce sont deux bonshommes de bronze, dont l’un montre à l’autre on ne sait quoi, mais dont on veut que ce soit un tube de verre, contenant une médecine inédite et magique. Ceci, bien qu’important, est impossible à distinguer à l’œil nu, je vous dis ce qu’on m’a dit; de même que, selon ce qui me fut affirmé, ces deux personnages sont des pharmaciens célèbres. J’ai toujours estimé ce monument assez laid et le geste de ces mandarins aussi risible que celui de l’évangéliste qui se met un doigt dans le nez pour montrer qu’il subodore l’approche de l’Esprit Saint. Mon opinion, que je crois raisonnable, et consacrée par de trop nombreux exemples, est que notre art contemporain, tel qu’il se manifeste sur les voies publiques, est ordinairement aussi malencontreux que celui des vieux galfâtres qui président au modelage des chefs-d’œuvre du quartier Saint-Sulpice.
Mais, au cours de la guerre, passant avec moi devant ce regrettable groupe, Camille Ribieyre lui fit ostensiblement un grand salut, une révérence, s’il vous plaît, et m’intima:
--Ote ton chapeau.
J’ôtai mon chapeau. Je ne voudrais pas que nul pût jamais soupçonner que je manque d’égards envers n’importe qui ou n’importe quoi. Je cultive, je collectionne, je thésaurise les rites. Ceux que m’enseignera ma petite amie Camille obtiendront ma faveur toute particulière. Elle a seize ans aujourd’hui. Quand je l’ai vue pour la première fois, il y a deux ans, au Laos, où son père exploite les bois de la forêt, elle était toute nue, et à cheval! Revenant de prendre son bain dans la rivière, il semble qu’elle avait accoutumé de rentrer dans cet état d’innocence, n’y voyant rien d’extraordinaire. Pourquoi pas? Est-ce que toutes les filles du pays, les Laotiennes, ses compagnes, n’en faisaient pas autant? Je n’ai mémoire de rien de plus beau, de plus pur, que cette petite fille sans voiles, aux seins roses à peine formés, aux longues cuisses d’éphèbe, déjà fortes, sur ce beau poney tout frémissant, lui-même ruisselant d’eau.
Le vieux bonhomme que je suis en train de devenir ferait pour cette jeune sauvage des choses bien plus difficiles que d’offrir, sans savoir pourquoi, un public hommage à deux pharmacopoles, statufiés en zinc d’art. Cependant, je me permis de demander pourquoi il fallait saluer.
--Comment, tu ne sais pas? répondit-elle sérieusement. C’est eux qui ont inventé la quinine. Alors?... sans la quinine, est-ce qu’on vivrait?
Voilà. Je découvrais que juger d’une effigie par son seul mérite esthétique est une erreur de civilisé, ou d’incroyant, ce qui, très probablement, est la même chose. Ce n’est pas sa beauté, c’est sa sainteté, sa capacité de faire du miracle que le chrétien vénère dans la statue du saint. Et Camille, cette Camille née sous d’autres cieux, subissant avec peine le nôtre, s’était formé une autre idée, mais analogue, de la sainteté et du miracle: la sainteté scientifique, le miracle scientifique. Du fond de sa brousse, avec la perspective de la brousse, elle avait discerné par le cœur, par les sens, par les nécessités de la vie quotidienne, ce que nous ne concevons encore que par l’esprit, et faiblement.
Vivante, saine, irrésistible petite Camille! Que de belles choses j’ai imaginées sur ton compte!... La femme nouvelle, n’est-ce pas? La femme que nous fabriquent ces terres où il y a quelque chose à faire pour les femmes comme pour les hommes, de même que nos aïeules avaient aussi quelque chose à faire, une mission de commandement, de direction, sur leurs biens, au milieu de leurs gens. Celles de notre civilisation occidentale, des poupées? Mais, sauf quand elles ont des métiers d’hommes, et la même triste spécialisation, les mêmes tares professionnelles alors que des hommes, comment voulez-vous qu’elles soient autre chose, quelle besogne leur est réservée, quel rôle leur impose des devoirs? Ah! chère gosse, mauvaise gosse de Camille, impétueuse, primitive, gâtée, avec tes taches de rousseur et tes jambes trop longues, tes jambes de poulain qui suit sa mère au pâturage, que d’histoires je me suis contées sur toi! Et comme la civilisation, cette civilisation que j’injuriais, s’est vengée sur moi-même, mes rêves, et ta propre personne, ce jour même où je te conduisais au cinq heures de madame Bohatier! Car elle reprit son empire, alors, cette civilisation, contre toi! Aux beaux souvenirs de ma vision du Laos se superpose maintenant celle que tu m’as donnée dans cette maison parisienne: une rustaude sans grâce, qui avait enlevé son chapeau. Oui, elle avait enlevé son chapeau, comprenez-vous ça, comme une paysanne! Elle avait, par surcroît, ôté son manteau, elle le remettait, elle avait l’air de dire: «On étouffe, on s’ennuie, ici! Comme je voudrais être là-bas, et nue!»
Et c’était pourtant un salon «colonial» que celui de madame Bohatier!
* * * * *
Quand les coloniaux ne sont pas aux colonies, ils sont à Paris--tant que l’heure de la retraite n’a pas sonné, car, dans ce cas, la plupart, n’ayant pas fait fortune, vont vivre économiquement en province--et principalement au café. Mais je ne m’occuperai pas ici des cafés, qui sont trop connus. Tout au plus, signalerai-je que le principal lieu de réunion des broussards, quelques années avant la guerre, était le «Pousset» des boulevards. Il y a aussi le _Café des Vosges et de François Coppée_, près de la rue Oudinot. Mais celui-ci jouit plus particulièrement de la clientèle des employés du Ministère des Colonies et, pour cette cause, est méprisé des véritables coloniaux: ils n’y vont que pour se faire des relations utiles.
* * * * *
Toutefois, il y a aussi des salons coloniaux, et même un peu plus nombreux qu’on ne croirait. Ceci n’a rien d’étonnant si l’on songe qu’il se rencontre des coloniaux mariés, dont les femmes ont des prétentions à la mondanité, d’autres--ceux seulement d’Indo-Chine--qui, ayant pris l’habitude de l’opium, n’y sauraient renoncer en France, et que sur la natte dure, autour de la petite lampe et du bambou divin, se réunissent fatalement des gens qui ne s’aiment pas toujours à la folie, mais que la même passion secrète, persécutée, cimente pourtant comme les pierres d’une mosaïque.
Je n’ai pas l’intention de parler non plus de ces fumeries parisiennes, les ayant peu fréquentées. Je respecte l’opium. Je lui ai dû, non pas de grandes joies,--les joies de l’opium font partie de la friperie du bazar romantique,--mais un grand calme, un bon équilibre d’esprit, un salutaire optimisme à des moments où ce n’étaient point des ingrédients vitaux faciles à se procurer. Mais l’expérience m’a prouvé que la drogue est incompatible avec les obligations de la vie occidentale. Celle-ci est trop active, trop pressante, et il y a toujours un tas d’imbéciles--ou de «fonctions» sociales, également détestables--qui vous accaparent à l’heure sacrée: le théâtre et les dîners en ville interdisent l’usage régulier du «bambou» en France ou, du moins, à Paris, beaucoup plus sûrement que les perquisitions de la police.
Mais il y a aussi les salons des fonctionnaires de haut grade, où les autres fonctionnaires de grade inférieur viennent faire leur cour. Il y a les demeures des quelques colons, assez rares encore, qui ont fait fortune, et viennent jouir de cette fortune à Paris. Tel était le cas de M. et madame Bohatier, d’Indo-Chine.
Camille m’avait dit:
--Est-ce que nous y verrons monsieur Partonneau?
--C’est probable, et aussi madame Vaubelle.
--Ah! avait fait Camille, sans excès de sympathie.
Cela m’avait amusé, de découvrir un sentiment de jalousie, un sentiment bien féminin, chez ma dryade du Laos.
--Tu n’aimes pas madame Vaubelle? Elle fait pourtant des frais pour toi. Et elle est jolie!
Camille n’avait pas répondu.
--Et tu aimes bien monsieur Partonneau?
--Il dit des choses que je ne sais pas sur ce que je sais... Et il est si simple, lui, monsieur Partonneau!
Les enfants et les illettrés éprouvent une reconnaissance pareille pour les gens illustres--et Partonneau, ignoré des Parisiens, est illustre dans le petit monde colonial--qui ne sont pas intimidants. Nous trouvâmes Partonneau chez les Bohatier, mais avec madame Vaubelle, en effet, ce qui fit visiblement moins de plaisir à Camille et fut peut-être pour quelque chose dans son air d’ennui et ses mauvaises manières. Si elle considéra cette personne avec méfiance et mauvaise humeur, elle écoutait Partonneau comme un gosse qu’on mène pour la première fois au théâtre. Madame Vaubelle, pour sa part, le couvait des yeux avec une sollicitude, une adoration inquiètes; il ne la regardait guère. Il y avait là aussi le couple Blazeix, ménage de ressources modestes. Pourtant madame Blazeix est élégante, ou veut l’être. Elle n’est pas, elle, une coloniale. Elle n’a jamais quitté Paris et passe pour y avoir fait le bonheur, avant son mariage et même après, d’un assez grand nombre d’amis, ce qui ne saurait l’empêcher de conserver un air d’innocence attendrissant, étant de ces femmes favorisées de la nature à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession à la minute même qu’elles commettent le troisième péché capital. La naïve Camille lui témoignait une sympathie dont j’étais un peu embarrassé, et l’on avait l’impression que son mari la considérait comme un objet rare, sans prix, tout émerveillé encore qu’elle eût pu condescendre à devenir madame Blazeix. Nul, à part trois ou quatre techniciens dispersés dans le monde entier, ne sait que cet Ardéchois remarquablement laid, qui pousse la brachycéphalie de son crâne énorme, épais, crépu, jusqu’à l’excès le plus monstrueux, est l’ingénieur agronome, le botaniste, le spécialiste en cultures coloniales le plus éminent de France, depuis la mort de ce curieux, génial et désintéressé bohème qui s’est appelé Karpovitch, ce juif russe naturalisé français qui finit, il y a quelques années, par se suicider, à la russe, un soir qu’il s’ennuyait. Ce pauvre Blazeix lui ressemble moralement et par son extérieur misérable. Il était venu avec des souliers de chemineau; bien pis: d’agent de police en civil. Son pantalon blanc, son veston d’alpaga noir, lustré, sur lequel le ruban de la Légion d’honneur fait une tache inattendue, étaient visiblement confectionnés. Seul, le désir de se reclasser, après tant d’aventures, pouvait expliquer la résolution prise par l’ambitieuse Juliette d’en faire son époux légitime. Mais, ce jour-là, il avait l’air radieux. Il annonçait, il criait aux inconnus même sa chance inespérée: il devenait l’ingénieur-conseil de la Banque du Pacifique, qui devait profiter de l’effondrement prévu de l’empire colonial allemand pour installer d’immenses exploitations aux Samoa, aux îles Bismarck, en Chine et en Indo-Chine: cinquante mille de traitement!
Cette nouvelle me surprit. Non pas seulement qu’il m’étonnât que les hauts seigneurs de cette puissante société eussent su découvrir le bon et grand Blazeix dans la cave administrative où le gouvernement français, toujours généreux et avisé, lui octroyait six mille francs par an; il courait des bruits sur la situation de cette firme, on disait qu’elle traverserait sans doute, après la guerre, une passe difficile. Blazeix avait l’air si heureux que je n’osai jeter ouvertement de l’eau froide sur sa joie. Je pris madame Blazeix à part, dans un petit coin, pour lui communiquer mes craintes.
--Je crois pouvoir vous rassurer, me répondit-elle assez sèchement... Cher monsieur, mes renseignements sont puisés à meilleure source que les vôtres: le directeur de la Pacifique est de mes amis!
A ce mot, la «découverte» que cette société avait faite des mérites, certains, du reste, de l’humble et impratique Blazeix me parut moins inexplicable. Je n’avais plus rien à dire et me contentai de féliciter le ménage.
--Mais ma femme me suggère, me confia Blazeix, de faire prendre sur sa tête, par la société, en plus de mes appointements, une assurance sur la vie de quatre cent mille francs... Elle prétend que ma santé court des risques. Elle se les exagère: si j’avais dû claquer dans ces pays-là, il y a vingt ans que ce serait fait.
--C’est une excellente précaution...
--Vous pensez?... Bah!
Brave Blazeix, qui se croyait éternel, qui ne songeait qu’à la besogne à faire! Il l’avait accomplie si longtemps pour cinq cents francs par mois! Je voyais bien que sa femme, dans ses conversations, qu’on pouvait croire assez intimes, avec le directeur de la Pacifique, n’avait pas perdu le nord. Peut-être même envisageait-elle que le casse-tête des Papous ou les miasmes des forêts de l’archipel Bismarck la débarrasseraient de son époux. Alors, l’assurance serait là pour lui permettre une agréable existence. Mais où était le mal? De nouveau, je jurai à Blazeix:
--Si, si! Je vous assure!
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Au moment où j’allais partir, madame Vaubelle trouva moyen de se rapprocher de moi.
--Votre ami, me dit-elle, la gorge un peu frémissante, monsieur Partonneau... qu’est-ce qu’il pense? qu’est-ce qu’il veut?... Tâchez de le savoir, je vous en supplie. Vous m’avez déjà promis!...
* * * * *
C’est pendant la guerre que Partonneau avait commencé de sentir tomber sur ses épaules le mal atroce et sans remèdes, l’un des rares sous le ciel dont il n’eût pas l’expérience: la vieillesse et, avec elle, une mélancolie singulière. Il n’avait point encore atteint la cinquantaine. Mais on dit que certains chauffeurs ou mécaniciens de locomotives, quand tombe sur eux l’heure de la retraite, sont pris bientôt d’un mal exceptionnel et funeste. Trente années durant, leur corps, leur brave corps d’humain qui était au début pareil au vôtre, au mien, a subi la trépidation des formidables machines qui détraquent les entrailles et vous secouent la peau du ventre comme un tambour d’énormes baguettes. Il en est qui n’ont pu tenir le coup. Ceux-là sont morts tout de suite, ou bien sont allés ailleurs, faire autre chose, ils ont abandonné. Les autres s’adaptent. Ils s’adaptent à tel point que ces trépidations incessantes leur deviennent nécessaires. Quand ils cessent de les éprouver, leurs muscles, leurs tendons, leur chair, leur moelle épinière, les réclament, souffrent obscurément, crient: «Qu’y a-t-il, mais qu’y a-t-il donc? On ne vit pas! Nous ne sentons plus rien!» L’organisme se fait atone, inerte. Le sang ne circule plus. L’homme est saisi d’un tremblement sénile, comme si la nature voulait lui rendre cette agitation, ces secousses musculaires et nerveuses dont l’accoutumance lui a fait un besoin. Mais ce n’est que la fin, rien que la sinistre fin: la paralysie qui est venue.
De corps et d’âme, Partonneau en était là. Tant qu’il n’avait fait que toucher barre en France pour repartir au bout de quelques mois, il n’avait pas ressenti le contre-coup des rigueurs, des misères de son métier, des maladies tropicales, des outrages du soleil, des poisons de la terre et des eaux. Chacun de ces brefs retours lui avait paru des convalescences. Il arrivait fourbu, il repartait fourbi de frais, net et solide, disait-il, comme un patin neuf. Mais la guerre, après l’avoir rappelé pour lui confier un poste d’officier de complément, avait duré, duré! Partonneau se trouva stupéfait, humilié, lui qui avait affronté non seulement tant de périls, mais de fatigues, et surhumaines, et toujours étalé, de ne plus pouvoir étaler, à la fin! On l’avait envoyé à l’arrière, comme un vieux; on avait d’abord utilisé décemment ses «spécialités» dans un de ces camps du Midi où l’on dressait les noirs recrutés en Afrique; puis dans un état-major, à Paris! Ces besognes lui semblaient indignes de lui. Pourtant, il se jugeait. Son malheur est de ne jamais se faire d’illusions, ni sur les autres, ni sur lui. Il me disait: «Je ne suis plus bon qu’à ça. On a eu raison...»
J’ai déjà parlé ailleurs de ces hémiplégies passagères qui contractent par instants, lorsqu’un excès de fatigue intellectuelle ou physique épuise ses forces, la moitié gauche de son visage, crispant sa lèvre supérieure en grimace, remontant une de ses orbites vers les tempes: retour perfide des toxines que n’a jamais entièrement éliminées son sang de vieil impaludé. Ces crises devenaient maintenant plus fréquentes. Il en restait souvent défiguré de longues semaines. Toutefois, débarrassé de ces misères, il se retrouvait beau, en vérité, de cette beauté virile, ironique, héroïque, qui inspire à tous, même aux hommes, le besoin de voir en lui un maître, et de le suivre. Le poison paludique prêtait même à ses yeux, ses yeux clairs d’homme qui toujours a su tout regarder en face, et comprendre pour décider, cet éclat, cette intensité qui font palpiter les femmes. Il les abaissait sur elles avec une autorité non voulue, mais irrésistible. Je ne comprenais que trop, bien que j’en fusse jaloux, le sentiment de madame Vaubelle à son égard, et ce dévorant souci qu’elle m’avait montré chez les Bohatier. Ce n’était pas la première fois. Je lui répondais, moins brutalement qu’ici, mais c’était le sens de mes paroles: «Je crois qu’il ne vous a pas laissé de doutes. Vous devez le savoir mieux que moi.» Elle hochait la tête. Est-ce que c’est une preuve ça, avec n’importe quel homme, mais surtout un homme tel que Partonneau?
--Tâchez de le savoir, implorait-elle. Il vous parlera peut-être, à vous, il vous dira la vérité. J’ai l’impression qu’il ne dit jamais la vérité aux femmes... Pourquoi souriez-vous?
--Parce que je soupçonne qu’il ne la dit pas toujours, même aux hommes, en cette matière.
Je mentais. Ce qui m’avait inspiré ce sourire, c’était la réminiscence incongrue d’une phrase de Balzac dans la _Dernière Incarnation de Vautrin_: «Es-tu contente de ton milord?» demande une amie à sa camarade, la Belle Normande, qui vient de faire la connaissance, au sens biblique du mot, du mouchard Peyrade, grimé en Anglais. «Ma chère, répond la lorette, quand il fait l’amour, c’est comme quand il vient de se raser. Il se regarde dans la glace, et l’on dirait qu’il pense: «Allons, aujourd’hui, je ne me suis pas coupé!» Je songeais que, dans ses transports amoureux, Partonneau devait avoir, à peu de chose près, la même énigmatique attitude que le faux Anglais de Balzac. Pourtant, j’avais promis de poser la question, si délicate qu’elle me parût. Je me sentais plus que de la sympathie pour madame Vaubelle. Si c’eût été moi qu’elle avait eu la bonté de distinguer, j’en eusse été très sincèrement ému, j’eusse éprouvé cette sorte de reconnaissance qu’il est d’ailleurs presque toujours prudent de dissimuler, et qui vous jette à dire: «Mon Dieu! Vous avez bien voulu!... Je ne le méritais pas!»
Cette gentille madame Vaubelle avait gardé la plus louable fidélité à son époux, industriel du Nord, jusqu’au jour qu’infirmière bénévole dans un hôpital, elle y rencontra Partonneau, blessé assez gravement. Pour lui elle s’était désespérément compromise, avait fait les pires folies, celles qui se voient, abandonné son mari, son ménage, ses enfants, l’avait été rejoindre à l’autre bout de la France, puis à Paris. Elle l’aurait suivi au bout du monde, et en enfer. Est-ce qu’il pouvait y avoir un enfer là où était Partonneau? Enfin, elle l’aimait comme seule, de nos jours, une septentrionale sait encore aimer un amant, avec abnégation, avec dévotion, sans le juger jamais, de toute son âme et de tout son corps: elle est d’une province où l’on retarde de cinquante ans sur Paris, où l’on persiste à prendre l’amour au sérieux, comme la religion--et la sienne, du reste, est restée fort vive. C’est ce que je me permis de suggérer à Partonneau, l’en félicitant, ajoutant qu’il avait lieu d’être fier de la passion qu’on lui témoignait.
--Elle est parfaite. Le jour où tu voudras, elle profitera du divorce que son mari demande contre elle pour abandon du domicile conjugal; elle pourra même obtenir la nullité du mariage en cour de Rome, elle t’épousera. Tu l’aimes, n’est-ce pas? Elle en vaut du peine.
--Je ne sais pas!
--Tu ne sais pas?
--Je crois que je pourrais l’aimer. Et j’en ai envie! oh! envie!
Il n’est rien de plus apparent que les sentiments forts chez Partonneau, justement parce qu’ils impriment à son visage une immobilité voulue, presque tragique. C’est, de sa part, dressage de volonté, acquis là-bas, dans des pays à coucher dehors--où l’on couche quelquefois dehors, en effet--et où il faut savoir dissimuler, parce que la vie même, la vie toute nue en dépend. Je vis qu’il était violemment, profondément ému.
--... Mais je ne veux pas m’attacher à elle, je ne veux pas l’épouser, surtout. Comprends-tu? Nous ne sommes pas faits pour les Européennes, nous autres! Ça finit toujours mal, nous nous trompons toujours!
--Tu as peur d’être trompé?
Il haussa les épaules.