Part 7
»J’ai parlé «du glaive de la loi». Ce n’est là, je dois bien le spécifier, qu’une figure: les condamnés à mort par les tribunaux indigènes, aux termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement j’aurais dû dire, par conséquent: la potence, ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, de la justice.
»Mon procédé, pour me procurer une quantité suffisante de condamnés à mort, était aussi simple qu’efficace: il me suffisait d’inviter les tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction, qui eût été, pour mes projets, déplorable, de cette matière première, il me fallait user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais mon procureur de la République, avec qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs termes: homme, du reste, de la plus grande humanité. Il ne faut point trop s’en étonner: à notre époque contemporaine, c’est le plus souvent la magistrature assise qui prétend à la sévérité, la magistrature debout à l’indulgence: précisément, je suppose, parce que ce devrait être l’inverse; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de nos mœurs judiciaires actuelles.
»Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient avec la bonté naturelle de son cœur, cet excellent magistrat s’arrangeait pour retarder durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du recours en grâce. Parfois même, il savait égarer les pièces nécessaires à cette expédition, et tu conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme tant que la Cour de cassation et le président de la République n’ont pas dit leur dernier mot. Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous étions forcés dans nos derniers retranchements, que la Cour de cassation repoussât le pourvoi, que le président de la République refusât la grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon condamné:
»Le jugement, disions-nous, appartient sans conteste au tribunal indigène, mais l’application de la peine nous concerne: elle est du ressort de l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle où cette application de la peine doit avoir lieu, personne ne sait pendre. Et le condamné doit être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne fait point l’ombre d’un doute. En conséquence, il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse un spécialiste de la pendaison.
»On n’en trouvait jamais: nous y mettions bon ordre.
»C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues, cinq ou six années d’une existence heureuse, malgré la décision des anciens de son village, qui voulait que, depuis ce temps, son corps se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer cette expression, une déplorable crapule, la honte de sa race et de sa tribu: un incorrigible ivrogne, qui avait fini par tuer son père et sa mère, deux de ses oncles et le garde-police venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou on n’en a pas: mon principe était que Mamy-N’Diaye ne devait pas plus être exécuté que les camarades. C’était bien davantage encore l’opinion de Carlier, l’administrateur du cercle: tous les autres administrateurs possédaient déjà leur condamné à mort et lui n’en avait pas! Il en souffrait comme d’une insupportable infériorité, susceptible d’influer sur son avancement, puisque le gouvernement de son cercle s’en ressentait. Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les apparences, ferait un aussi bon condamné à mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé à la perfection par le procédé le plus élémentaire: rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait un cadavre définitif le jour où il boirait autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif des hommes, et la main droite de Carlier pour l’administration du cercle, bien entendu. Par surcroît, on l’avait mis à la vaccination: il maniait la lancette comme un vieux praticien.
»Malheureusement, il y a des choses qu’on ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech, détaché à la flottille et à l’hydrographie de la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par le commis principal Bouffiot, un brave homme, mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner était excellent. Plévech en fait ses compliments à Bouffiot, qui répond orgueilleusement:
»--Depuis que nous avons notre condamné à mort!...
Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.
»--Vous avez un condamné à mort? fait Plévech. Pourquoi ça? Pourquoi n’est-il pas exécuté?
»--Parce que, expliqua Bouffiot, qui par malheur, dans sa situation subordonnée, ne se croyait pas permis de révéler un des grands secrets de mon gouvernement, parce que... il doit être pendu.
»--Eh bien?...
»--Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.
»--Vous ne savez pas pendre? crie Plévech avec autant de stupeur que d’indignation. C’est impossible! Tout le monde sait pendre!
»--Mais non, je vous assure...
»--Tout le monde sait pendre: c’est la chose la plus facile. Vous avez bien une corde?
»--Oui...
»--On fait un nœud à double épissure... Tenez, comme ça!... Il n’y a plus qu’à trouver un arbre: ce doubalel, avec sa grosse branche, par exemple. Il a l’air d’avoir été fait pour ça... Il faut aussi une table... Mais la voilà: celle devant laquelle nous sommes assis... Toi, le condamné à mort, enlève la nappe... Elle est enlevée?... Mets la table sous la branche. Appelle mon boy.
»Le boy de Plévech arrive à l’ordre, Plévech lui fait accrocher la corde.
»--Et maintenant, dit Plévech à Mamy-N’Diaye, monte sur la table.
»Le pauvre Mamy-N’Diaye, qui depuis six ans qu’il était condamné à mort n’avait jamais fait autre chose qu’obéir, monta sur la table.
«--Mais, proteste Bouffiot, ça ne vous regarde pas, cette affaire-là!
»--Est-il condamné à mort, oui ou non? Je ne connais que ça. Une administration qui n’exécute pas les sentences parce qu’elle ne sait pas pendre! C’est à n’y pas croire! Quand je raconterai ça... Boy, mets la corde au cou du condamné... Bon!... retire la table... Il n’y a qu’à retirer la table.
»... Le boy retira la table, et Mamy-N’Diaye, qui n’y avait rien compris du tout, se trouva pendu. Bouffiot sauta à son tour sur la table, pour le dépendre, mais il était trop tard: la colonne vertébrale s’était cassée net.
»--Vous voyez bien que vous savez pendre, conclut Plévech.
»L’administrateur Carlier, à son retour, ayant appris la fin imprévue du pauvre Mamy-N’Diaye, m’en avertit par télégramme, mais je ne pus faire prendre aucune mesure disciplinaire contre Plévech, attendu qu’en effet sa victime était censée être exécutée depuis plusieurs années, et, juridiquement, devait l’être.
UNE LEÇON
«... Si singuliers, inattendus, embarrassants que fussent les événements, me confia Partonneau, j’ai toujours trouvé moyen de me tirer d’affaire avec mes sujets--car ce sont des sujets, dans les colonies où ils ne sont pas électeurs. Les populations de notre empire d’outre-mer--je parle même des cannibales du Congo ou des îles polynésiennes--sont simples, impressionnables, obéissantes, respectueuses du chef, parce qu’elles ont toujours un chef, et mourraient tout simplement de faim, d’ennui, de pure incapacité à décider les choses les plus élémentaires, si elles n’en avaient point. A plus forte raison se laissent-elles diriger, manier, quand ce chef est un blanc, un homme d’une race supérieure, sorti de la mer par un incompréhensible et formidable miracle. Je ne fais même pas exception pour les Annamites, qui ne sont pas pourtant des sauvages, mais de braves laboureurs fort civilisés à leur manière, et à leur manière aussi, d’une touchante, patriarcale moralité. Ils considèrent le chef, d’où qu’il vienne, comme leur «père et mère»; on en tire tout ce qu’on veut, si l’on sait les prendre. Cela me fut enseigné, il y a bien longtemps déjà, au début de ma carrière, par un collègue plein d’expérience qui me disait: «Ce pays-ci est si facile à conduire! On devrait y envoyer de chez nous les apprentis sous-préfets: les bêtises n’ont pas d’importance!»
»Une seule fois dans ma vie, je crois, j’ai été roulé--pas moi personnellement, mais un de mes subordonnés dont j’étais responsable--par mes administrés. Il est vrai que c’étaient des Européens, des blancs, ou plutôt des blanches, comme tu verras. Il n’y a rien à faire avec des blancs, surtout des Français: ce sont des individus, d’indécrottables individus, non pas un troupeau. Ou alors c’est un troupeau qui n’a d’autre souci que d’embêter le berger. Songe alors, quand les femmes s’en mêlent!
»Je venais de Madagascar, et l’on m’avait envoyé à l’île du Saint-Esprit. C’était de l’avancement, puisque j’étais gouverneur, et non plus administrateur en chef, et c’est pourquoi j’avais accepté le poste. Mais à part ce motif de carrière, ce changement ne m’amusait pas. Madagascar est une colonie agréable; les femmes y sont aimables, les hommes disciplinés, pas bêtes, et, à cette époque, il n’y avait pas trop de colons: tu dois savoir qu’on a plus d’embêtements avec un seul colon qu’avec cent mille indigènes. Le climat, surtout dans les hauts, est délicieux: les plateaux sont autant de stations pour poitrinaires. Mais l’île du Saint-Esprit--j’en change le nom, tu la reconnaîtras aisément, pour peu que ça t’amuse--est située dans une des régions les plus déshéritées du globe, au milieu du brouillard et des glaces. Il y a là quelque six mille habitants, pas beaucoup plus, et tous des blancs, comme je viens de te le dire, descendus de quelques pêcheurs et marins bretons, normands ou basques, qui vinrent s’y établir il y a quatre siècles. Est-ce le climat, si rude et si triste, qui n’a pas été favorable à la race, ou bien l’effet des mariages consanguins? La plupart de ces gens sont devenus tout petits de taille, surtout les femmes; ils ne se développent guère, semblent rester des enfants. Un jour, un de mes employés m’annonça qu’il allait épouser une fille du pays, qu’il me nomma:
»--Tu es fou! lui dis-je, elle n’a pas douze ans...
»Il m’apporta l’extrait de son acte de naissance: elle en avait dix-huit! Ce petit peuple--petit, comme tu vois, dans plusieurs sens du mot: du reste, as-tu remarqué qu’on ne voit jamais de grands animaux dans les petites îles? Il y a peut-être là une question de proportions voulues par la nature--garde toutefois des qualités solides. Il est sobre, honnête, travailleur; ses idées, sa moralité, sa religion sont restées exactement ce qu’elles étaient au dix-septième siècle, il s’est conservé intact dans ses glaces, il n’a pas bougé. Durant la saison des pêches, qui sont à peu près leur seule occupation--la terre et la température sont si ingrates que l’agriculture même n’y existe pour ainsi dire point--ces gens besognent durement, sans lever leurs pauvres têtes. Aussitôt l’hiver arrivé, ils n’ont plus grand’chose à faire. Alors ils font de la politique, une espèce de politique locale, à propos de rien, de queues de poires, sur des sujets infimes qu’on a la plus grande peine du monde à concevoir. C’est leur seule distraction. Ils ne reçoivent pas de journaux, n’ont que très peu de livres, bien qu’ils sachent tous lire, et soient aussi intelligents sans doute que vous et moi, d’une intelligence trépidante, acérée, pareille à la vivacité des fox-terriers: le cerveau ne diminue pas en même temps que la taille, ni l’activité du système nerveux. Et ils sont fiers, vertueux, ombrageux, susceptibles.
»Un matin que je venais d’arriver à mon bureau, mon expéditionnaire, Manga-Maso, que j’avais emmené avec moi de Tamatave, m’avertit:
»--Y en a ici délégation notables. Vouloir parler toi: _Kabary_ (discours, palabres).
»--Dis-moi, lui demandai-je, s’ils ont des gants blancs ou des gants noirs?
»--Y en a gants noirs, répondit-il.
»Je connaissais les coutumes de l’île: la délégation portait des gants noirs; alors ses intentions étaient hostiles; ça allait chauffer.
»Ça chauffa! Je lus sur les visages tous les signes d’une indignation non dissimulée. On m’annonça qu’un de mes subordonnés, un des juges au tribunal de Saint-Esprit, parti depuis trois mois pour la France, en congé régulier, venait de commettre à l’égard de la population féminine de l’île un outrage abominable, impardonnable! Je pensai en moi-même que ce crime ne devait pas être bien grave, puisque son auteur, absent, n’avait pu le commettre en personne. On me détrompa. Les gants noirs du président de la délégation jetèrent en frémissant sur ma table une petite brochure, rédigée par le magistrat incriminé, à l’occasion de je ne sais plus quelle exposition qui avait lieu en cet instant à Paris. C’était un essai, qui me parut fort innocent, sur l’île du Saint-Esprit, ses ressources, son aspect géographique, les mœurs de ses habitants.
»--Eh bien? fis-je.
»--Là, monsieur, là! indiquèrent les gants noirs, frémissants d’émotion.
»Je lus: «... Les femmes de l’île du Saint-Esprit sont bavardes et coquettes.»
»J’eus la plus grande peine à m’empêcher de rire. C’était ça, non, c’était ça, l’irréparable outrage?... Si ce brave homme de président avait pu lire ce qu’on imprime quotidiennement, en France, sur les femmes de France, il aurait senti que le péché était véniel. C’est ce que je tentai, bien doucement, de lui faire entendre. Il ne comprit pas du tout. Comme je te l’ai dit, ces gens n’ont que peu d’occasions de lire: et tout ce qu’ils peuvent lire, surtout ce qui vient de la métropole, cette France qu’ils n’ont jamais vue et ne verront jamais, prend à leurs yeux une importance démesurée.
»--Nous sommes venus demander le déplacement de ce magistrat, conclut le président, froissé de mon indifférence. Il ne faut pas qu’il revienne jamais à Saint-Esprit.
»--Cela vous regarde, répondis-je. Adressez-moi un vœu en ce sens. Je le transmettrai à l’administration centrale, mais sans l’appuyer, je dois vous en avertir. L’offense est insignifiante, et ce juge est un excellent magistrat, sérieux, bon juriste, fort attaché aux devoirs de sa charge. Avez-vous un autre reproche à lui faire?
»--Celui-là suffit! répliqua la délégation d’un air sombre.
»Elle tourna les talons. Je reçus quelques heures plus tard la plainte qu’elle formulait contre ce juge «au nom de toute la population de l’île et de l’honneur des femmes». Je l’envoyai telle quelle, sans commentaires, à l’administration de la rue Oudinot--et l’administration s’assit dessus, comme tu peux le penser. Je suppose même que les jeunes rédacteurs du ministère des colonies s’en firent une pinte de bon sang, peut-être même le ministre, si cette réclamation est tombée sous ses yeux, ce qui n’est pas probable.
»Une des rares distractions, à Saint-Esprit, est d’aller lire les télégrammes de navigation, qui sont affichés, sur papier jaune, devant les bureaux du capitaine de port. C’est ainsi que les habitants de la toute petite ville apprirent que le _Gaurisankar_--à propos pourquoi est-ce que nous donnons des noms de montagnes aux bateaux? C’est idiot!--arriverait bientôt, débarquant un certain nombre de passagers, parmi lesquels l’infortuné magistrat, cause involontaire d’un si grand scandale.
»La population de Saint-Esprit tint des conciliabules nombreux, mais si secrets que ma police, du reste fort restreinte et médiocrement adroite, ne me put donner aucun renseignement sur les décisions prises:
»--Ils veulent se venger, me dit-on seulement. Une vengeance épouvantable, inoubliable!
»Voulaient-ils donc tuer ce pauvre juge? Je ne les en croyais pas capables. Ce sont de bonnes gens; ils sont très doux. Le seul crime dont on se souvienne a été commis, dans l’île, il y a cinquante ans, et encore par un marin étranger. Cependant, je crus devoir prendre toutes les précautions possibles. Je groupai mes forces de police au grand complet--une douzaine d’hommes--sur l’appontement, dès que le _Gaurisankar_ fut en vue. Et je m’établis là en personne, pour voir, et imposer mon autorité.
»Je n’eus rien à faire, absolument rien. On ne voyait pas, si loin que les yeux pussent chercher, un seul habitant mâle de l’île du Saint-Esprit. Où s’étaient-ils cachés, dans quelles gorges de la montagne, quelles cavernes? Mais toutes les femmes étaient là, deux mille femmes environ, les vieilles et les jeunes, rangées en haie depuis l’appontement jusqu’au tribunal. Toutes habillées de noir, sans un bijou, sans une fleur, et silencieuses, dramatiquement, invraisemblablement silencieuses. On n’entendait que le piaillement des mouettes. Ces femmes étaient là, voilà tout: un double mur noir.
»... Le pauvre juge grimpa l’échelle de l’appontement et parut. Tout d’abord, il ne distingua quoi que ce fût qui le pût choquer: rien que ces deux sombres murailles, qui couraient à l’infini, et des yeux étincelants sous des coiffes noires, à la bretonne. Il mit le pied sur le quai... Les deux premières femmes, à droite et à gauche, crachèrent. Oh! pas sur lui! A ses pieds, seulement; deux larges crachats, préparés, délibérés. C’est à peine pourtant s’il y fit attention. Mais les autres, l’une après l’autre, les deux mille femmes de Saint-Esprit! Les crachats tombaient, deux par deux; on entendait leur petite pluie sur la route--et pas un autre bruit. Ah! il avait dit que les femmes de Saint-Esprit étaient coquettes et bavardes! Il pouvait les regarder, toutes vêtues comme des veuves. Et de leurs lèvres, devant lui, tant qu’il resterait dans l’île, ne sortirait jamais un mot. Seulement ce petit bruit de crachats, quand il passerait. Pas autre chose...
»Alors, le juge comprit, et blêmit. Il marcha plus vite, et s’enfonça sous la porte du tribunal. Il ne quitta cet abri qu’à la nuit pour gagner sa maison. Mais le lendemain, du tribunal à cette maison, c’était la même chose... Il tint bon six semaines, puis sollicita son rappel. Il était vaincu. Vaincu par ce silence, ce noir, ce dédain spumeux.»
* * * * *
Voilà comme les gens de l’île du Saint-Esprit ont tenu tête à l’administration française. Et je songe parfois que c’est une idée qui venait de très loin, du fond des siècles, de l’époque où les peuples n’avaient pas d’autres moyens de manifester la mésestime, à la fois soumise et orgueilleuse, où ils tenaient leurs maîtres.
SA PRUDENCE
Je m’amusais parfois--et il était assez rare que je fisse erreur--à deviner l’origine ou le corps d’où sont issus les administrateurs coloniaux, par la seule façon dont ils prononcent, devant leur chef suprême, cette phrase élémentaire: «Oui, monsieur le Résident Général!» Ce brave Lefebvre, à qui l’on confiait toujours les postes les plus difficiles ou les plus déshérités, qui ne s’en offusquait nullement, qui même les sollicitait, «parce que, disait-il, on y est plus à son aise que près des légumes, et que les inspecteurs y passent moins de temps», ne la pouvait sortir de ses lèvres sans y ajouter, dans son inexprimable émotion, un explétif blasphématoire: «Nom de Dieu! Oui! monsieur le Résident Général! Oui, sacré Nom de Dieu!» C’est que Lefebvre a été tout petit commis des affaires indigènes, et même, auparavant, simple sergent de la vieille infanterie de marine, puis employé de factorerie. Énergique, dévoué comme un chien, un peu court d’esprit et plein de sens, il perdait la tête en présence du maître tout-puissant; ces jurons malsonnants exprimaient à la fois le désordre respectueux de son âme, et sa décision d’aveugle obéissance. Les anciens officiers de l’armée de terre émettaient la formule automatiquement et comme à cinq pas de distance, la main à une coiffure militaire absente, mais avec une sorte de respect hiérarchique et définitif. Ceux qui venaient de la marine, avec une courtoisie raffinée qui dissimule un dédain latent: car la marine obéit à ses chefs, mais les juge, mais ne les aime pas, et cependant méprise tout ce qui ne vient pas de la marine.
Pour Partonneau, il disait d’un souffle raccourci: «Oui, m’sieu le Résident Général!» J’en avais induit que, des bancs du lycée, il était entré tout droit à l’École coloniale; il continuait de répondre au pion. Je ne me trompais pas. Il obéissait, ou plutôt il obtempérait, parce que la désobéissance est non seulement impossible, mais inutile, qu’on n’y gagne rien pour le but qu’on veut atteindre. «Le mieux, déclarait-il, est d’attendre qu’_Ils_ changent d’idée ou qu’il en arrive un autre: ces deux cas sont les seuls qui se peuvent produire.»
Une fois pourtant, une fois au moins, Partonneau alla plus loin, et démentit le maître en sa présence. Il est vrai que celui-ci n’en sut jamais rien! C’était un nouveau venu, un grand homme débarqué tout fraîchement d’une France démocratique et populaire qu’il n’avait jamais quittée. Vigoureux et dont le gouvernement devait laisser des traces. Mais, comme ces rudes conventionnels dont Napoléon fit des préfets et des vice-rois, joignant au goût et au sens du commandement l’habitude du langage qu’il faut pour le faire accepter chez nous, gardant même une foi profonde en ces formules. Il est bien peu de prêtres, il n’en est peut-être pas, qui ne croient aux mystères de leur culte; il n’est pas non plus, je pense, de dirigeants du nouveau régime qui ne croient à ses dogmes: et la liberté, l’égalité, la fraternité, sont pour eux des faits incontestables, sacrés, au nom desquels seulement ils ordonnent, mandataires inspirés.
Partonneau reçut celui-là avec le cérémonial ordinaire, qui ne manque pas de grandeur, aux frontières du cercle qu’il avait pour mission d’administrer: armée, magistrature, clergé, étaient rangés selon l’ordre du décret de messidor. Venaient ensuite les grands mandarins, les préfets, les sous-préfets indigènes, avec leurs somptueuses robes d’apparat, leurs parasols, leurs étendards, leurs six poils de barbe blanche, fins comme ceux de leurs légers pinceaux à écrire, puis les chefs des notables et quelques notables; enfin tout ce qu’il faut pour la majesté. Et même Partonneau aperçut Lou-Vinh-Phuoc, qu’il n’avait pas convoqué. Lou-Vinh-Phuoc, qui s’était placé, bien ostensiblement, et dans son costume de tous les jours, un costume par lui-même irrespectueux, à côté des grands mandarins et même en bon rang parmi eux.
Ce Lou-Vinh-Phuoc était une assez dangereuse canaille, et peut-être aussi un homme intéressant: un vieux pirate, mal converti. Personne jamais ne fit le compte de ses anciennes pilleries, de ses assassinats; lui non plus. Un jour de fatigue, et par manière de trêve plutôt que par résolution définitive, on lui avait donné des terres. Il s’y était installé comme dans un fief féodal, y avait établi en manière de comtes et de barons les complices qui lui étaient le plus sympathiques, exploitant rudement ses paysans, faisant par surcroît la contrebande de l’opium sur une généreuse échelle; et, quand un Chinois lui paraissait suffisamment bandit pour être digne de sa confiance, lui donnant un petit bien, mais lui conseillant de garder son fusil et beaucoup de poudre. Il était aussi connu sous le sobriquet de Si-Sa-Peth. Ne cherchez ce nom ni dans la langue annamite, ni dans la chinoise. C’était la transposition, dans une orthographe pittoresque, de l’opinion des Européens du cercle: «Si ça pète, ça cassera.» Les mandarins paraissaient subir son contact, ce jour-là, avec répugnance; Lou-Vinh-Phuoc n’était pas un lettré. Vulgaire paysan voué au brigandage, plus lucratif, il ignorait la science des caractères; il était obligé d’entretenir un scribe pour lire sa correspondance: un parvenu, un nouveau riche.