L'île au trésor

Part 18

Chapter 181,165 wordsPublic domain

Enfin, voyant que le schooner poursuivait sa route, l'un d'eux, je ne sais lequel, sauta vivement sur ses pieds en poussant un cri rauque, épaula son fusil et nous envoya une balle, qui siffla sur la tête de Silver pour aller se perdre dans la grande voile.

Dès lors nous eûmes soin de nous abriter derrière les bastingages. Quand je relevai la tête pour regarder, ils avaient disparu sur le promontoire, et le promontoire même s'effaçait au loin. Vers midi, nous avions perdu de vue le pic le plus élevé de l'Ile au Trésor.

Nous nous trouvions si peu nombreux à bord, que tout le monde était obligé de mettre la main à la pâte. Le capitaine seul restait couché à l'arrière sur un matelas, pour donner ses ordres. Il entrait en convalescence, mais avait encore besoin de soins et de repos.

Nous ne pouvions entreprendre de revenir à Bristol sans un nouvel équipage. Aussi nous dirigeâmes-nous d'abord vers la côte la plus voisine, dans l'Amérique du Sud; et bien longtemps avant d'y arriver, nous avions été tous mis sur les dents par deux tempêtes suivies de vents contraires. Mais, enfin, le port se montra devant nous. Le soleil allait se coucher quand nous jetâmes l'ancre dans une charmante baie, pour nous voir bientôt entourés de canots chargés de nègres, de mulâtres et d'Indiens, qui nous offraient des fruits ou des légumes ou proposaient de plonger pour la moindre pièce de monnaie. La vue de toutes ces faces épanouies, la saveur des fruits tropicaux et surtout les feux qui commençaient à briller dans la ville, faisaient un contraste délicieux aux tragiques spectacles que nous avions eus dans l'île. Aussi le docteur et le squire ne voulurent-ils pas attendre pour aller à terre, et ils me prirent avec eux. Ils rencontrèrent le commandant d'un navire de guerre anglais, lièrent connaissance avec lui, allèrent à son bord, et apparemment s'y trouvèrent si bien, qu'il faisait grand jour quand nous revînmes à l'_Hispaniola_.

Ben Gunn était de garde sur le pont. A peine nous eut-il vus qu'il entama toute une confession, avec les plus absurdes grimaces. Silver était parti, avec sa connivence, dans un canot du port. Il nous jurait maintenant n'avoir consenti à cette évasion que pour sauver nos vies, qui auraient été en grand péril, si «l'homme à une jambe» était resté à bord. Mais il y avait encore autre chose. Le cuisinier n'était pas parti sans biscuit. En perçant une cloison, il avait réussi à prendre un sac d'or contenant peut-être huit à dix mille guinées, et l'avait emporté pour subvenir à ses frais de voyage.

Tout compte fait, nous nous trouvâmes satisfaits d'être débarrassés de lui.

Ce fut le dernier incident notable de notre voyage. Nous n'eûmes pas de peine à compléter notre équipage, nous rencontrâmes des vents favorables, et l'_Hispaniola_ arriva à Bristol comme M. Blandly se préparait à mettre à la voile pour venir à notre recherche. Nous ramenions le trésor à peu près complet; mais de tous ceux qui étaient partis le chercher, cinq seulement rentraient au port.

Selon les conventions arrêtées entre le squire et le docteur, l'État et les pauvres eurent avant tout leur part. Puis chacun de nous reçut la sienne, pour s'en servir sagement ou follement, selon son humeur. Le capitaine Smollett s'est toujours ressenti des suites de sa blessure; devenu moins propre au service, le rude et loyal marin s'est résigné à quitter la mer. Il vit retiré près de Bristol. Gray non seulement sut garder son argent, mais, pris d'une ambition soudaine, se mit à étudier sa profession; il est maintenant second officier d'un schooner où il a une part de propriété; marié, de plus, et père de famille. Ben Gunn eut ses mille livres sterling, qu'il mangea ou perdit en trois semaines, ou, pour parler exactement, en dix-neuf jours, car le vingtième on le vit reparaître sans le sou. On lui donna alors une place de garde-chasse,--précisément ce qu'il craignait tant quand je le rencontrai dans l'île. Il est juste de dire qu'il s'en arrangea très bien. Il vit encore, très aimé dans le pays, quoique généralement considéré comme un jocrisse.

On n'a plus entendu parler de Silver. Ce terrible marin à une jambe ne joue plus aucun rôle dans ma vie. Je me plais à croire qu'il a retrouvé sa vieille négresse et qu'il vit en paix dans quelque coin, avec elle et son perroquet.

Autant que je puis le savoir, l'argent en barre et les armes sont encore dans l'île, à l'endroit où Flint les a enfouis. Je suis, pour mon compte, parfaitement décidé à les y laisser. Pour rien au monde, on ne me ferait recommencer une expédition pareille. Mon pire cauchemar est encore d'entendre des lames se jeter sur les brisants, et il m'arrive de me réveiller en sursaut avec la voix perçante du _capitaine Flint_ me criant aux oreilles: «Pièces de huit!...»

Ai-je besoin de dire avec quelle joie ma pauvre mère me vit revenir, avec quel bonheur je la retrouvai, et combien il me parut bon et doux de lui assurer à côté de moi une existence heureuse et tranquille!

Le docteur s'était attaché à moi, et je lui avais voué de mon côté une admiration et une affection passionnées. Il a entrepris de refaire mon éducation, et il prétend qu'il est sûr d'y réussir. Selon lui, il n'est jamais trop tard pour bien, pour mieux faire. Son ambition serait de faire de moi un médecin instruit. «C'est dans cette profession-là seulement, dit-il pour m'encourager, qu'un homme de bon propos peut être à lui tout seul utile à son prochain.» Le Squire est de son avis, et le lecteur pensera comme moi que je n'avais pas de meilleur parti à prendre que de me laisser guider dans la vie par ces deux honnêtes gens.

TABLE DES MATIÈRES

UN MOT DE PRÉFACE. I

I. -- Le vieux loup de mer. 1

II. -- Chien-Noir se montre et disparaît. 9

III. -- La marque noire. 17

IV. -- Le coffre du Capitaine. 25

V. -- La fin de l'aveugle. 33

VI. -- Les papiers du Capitaine. 41

VII. -- Le cuisinier du navire. 51

VIII. -- A l'enseigne de la Longue-Vue. 59

IX. -- La poudre et les armes. 65

X. -- Le voyage. 73

XI. -- Ce que j'entendis dans le tonneau. 81

XII. -- Conseil de guerre. 89

XIII. -- Comment je débarquai. 97

XIV. -- Le premier coup. 103

XV. -- L'habitant de l'île. 109

XVI. -- Le Fortin (_Récit du docteur_). 117

XVII. -- Le dernier voyage du canot (_suite du récit du docteur_). 123

XVIII. -- Comment se termina la première journée (_suite du récit du docteur_). 129

XIX. -- La garnison du blockhaus (_Jim reprend son récit_). 135

XX. -- L'Ambassade de John Silver. 143

XXI. -- L'assaut. 151

XXII. -- Comment je repris la mer. 159

XXIII. -- A marée descendante. 165

XXIV. -- Le voyage de la pirogue. 171

XXV. -- J'abats le drapeau noir. 179

XXVI. -- Israël Hands. 185

XXVII. -- «Pièces de huit». 195

XXVIII. -- Aux mains de l'ennemi. 203

XXIX. -- Encore la marque noire. 213

XXX. -- Sur parole. 221

XXXI. -- La chasse au trésor. 229

XXXII. -- La voix dans les arbres. 237

XXXIII. -- La fin d'un règne. 245

XXXIV. -- Conclusion. 253

5964 B.--Paris, Imp. Gauthier-Villars et fils, 55, quai des Gr.-Augustins.