L'île au trésor

Part 17

Chapter 173,945 wordsPublic domain

Le courage leur revenait à vue d'œil, et déjà toutes les figures reprenaient leur couleur ordinaire. En quelques secondes ils se furent remis à bavarder, quoique s'arrêtant de temps à autre pour écouter. Bientôt, n'entendant plus aucun bruit, ils prirent leurs outils et toute la bande repartit, Merry tenant la tête avec la boussole pour rester en ligne droite avec l'île du Squelette. Il avait dit vrai: personne ne s'inquiétait de Ben Gunn; mort ou vif, c'était tout un... Seul, Dick tenait encore sa Bible et jetait autour de lui des regards effarés. Mais il ne trouvait aucune sympathie chez ses camarades, et Silver le plaisanta même sur ses précautions.

«Je t'avais bien averti que tu gâchais ta Bible, lui dit-il en ricanant. Puisqu'elle n'est même plus bonne pour prêter serment, que diable veux-tu qu'en pense un esprit?... Il s'en moque comme de ça!...»

Et il s'arrêta sur sa béquille, pour faire claquer ses gros doigts.

Mais Dick ne voulait pas être consolé. Je m'aperçus bientôt que le malheureux avait peine à se tenir sur ses jambes. Activée par la chaleur, la fatigue et l'épouvante, la fièvre, annoncée par le docteur Livesey, s'emparait manifestement de lui. Heureusement pour le pauvre diable, il faisait bon marcher sur ce plateau découvert et tapissé de mousses, où les pins, grands et petits, poussaient loin les uns des autres, mêlés à des bouquets d'azalées et de canneliers. Poussant droit au nord-ouest, nous nous rapprochions de plus en plus de la croupe de la Longue-Vue; à notre gauche, ma vue s'étendait maintenant sur cette baie orientale où, la veille au matin, je m'étais éveillé tremblant et secoué dans la pirogue.

Le premier des grands arbres atteint, on releva sa position, et l'on reconnut que ce n'était pas le bon. Il en fut de même du second. Le troisième s'élevait à plus de deux cents pieds de haut sur un taillis épais; c'était un véritable géant du règne végétal, qui dressait dans les airs son énorme colonne rougeâtre, surmontée d'un parasol à l'ombre duquel un bataillon aurait manœuvré à l'aise. Il devait se voir de loin, aussi bien de l'est que de l'ouest, en pleine mer, et il aurait certes pu être marqué comme point de repère.

Mais ce n'était pas sa hauteur qui impressionnait le plus vivement mes compagnons: c'était la pensée que sept cent mille livres en or se trouvaient quelque part enterrées sous sa grande ombre. Cette pensée finissait par leur faire oublier toutes leurs terreurs. A mesure qu'ils se rapprochaient du but, je voyais leurs yeux s'animer, leur pas devenir plus léger et plus élastique. Silver lui-même sautillait plus vivement sur sa béquille en grommelant contre les pierres qui gênaient sa marche. Ses narines frémissaient: il jurait comme un païen s'il arrivait qu'une mouche se posât sur sa large face ou sur son front ruisselant; par instants, il tirait avec fureur sur ma laisse, et, se retournant alors, me jetait un regard meurtrier. Soit qu'il ne se donnât plus la peine de cacher ses pensées, soit qu'elles se fissent jour malgré lui sur son visage, je les lisais comme dans un livre. En arrivant près de cet or, je le voyais bien, tout le reste était oublié: l'avertissement du docteur, comme ses promesses. Sans doute il espérait s'emparer du trésor, retrouver l'_Hispaniola_, s'y embarquer après avoir coupé toutes les gorges honnêtes de l'île, et s'enfuir comme il l'avait rêvé, chargé de richesses et de crimes.

Sous le poids de ces alarmes, il m'était malaisé de me maintenir au pas de ces avides chercheurs d'or; à tout instant je trébuchais, et c'est alors que Silver tirait si rudement la corde et m'adressait ces regards terribles. Dick venait le dernier, accablé par la fièvre et se traînant à peine. Sa vue même ajoutait à mon malaise, et, pour comble, j'étais hanté par la pensée de la tragédie qui s'était jadis passée sur ce plateau, quand ce hideux pirate à la face bleue, celui qui était mort à Savannah en hurlant pour demander à boire, avait de sa propre main, immolé ses six complices. Ce bosquet, si paisible aujourd'hui, avait donc retenti des cris de détresse!... Rien qu'en y pensant, je croyais les entendre encore.

Mais nous arrivions à la marge du taillis.

«Allons, camarades, au pas de course!...» cria George Merry.

Et ceux qui nous précédaient de s'élancer ensemble.

Ils n'avaient pas fait dix pas, que soudain nous les vîmes s'arrêter. Un cri contenu s'échappa de leurs lèvres. Silver bondissait derrière eux en frappant le sol, comme un forcené, de sa béquille. Et nous aussi nous fîmes halte.

A nos pieds s'ouvrait une large excavation, déjà un peu ancienne, car l'herbe repoussait dans le fond et sur les côtés. On y voyait le manche d'une bêche et les débris de plusieurs caisses. Une des planches portait en grosses lettres creusées au fer rouge le nom du _Walrus_, le vaisseau de Flint.

C'était clair comme le jour: nous arrivions trop tard! La cachette avait été découverte et vidée. Les sept cent mille livres n'y étaient plus.

XXXIII

LA FIN D'UN RÈGNE

Ce fut un écroulement. Les six hommes restèrent comme foudroyés. Mais Silver se remit le premier. Toutes ses pensées avaient été tendues depuis des mois et des semaines vers ce trésor, comme les muscles d'un cheval de course le sont vers le but; elles étaient arrêtées court, de la manière la plus brutale et la plus inopinée; et pourtant il garda sa raison, reprit son assiette et arrêta son plan de conduite avant que les autres eussent seulement compris ce qui leur arrivait.

«Jim, me dit-il tout bas, prends ce pistolet et attention au grabuge!»

En même temps, il appuyait doucement vers la droite, et en trois sauts mettait le trou entre ses hommes et nous. Cela fait, il me regarda en secouant la tête, comme pour dire: «Nous voici dans de beaux draps!» Et, en vérité, j'étais bien de son avis. Son air était tout amical maintenant. Je me sentis si révolté de ce perpétuel changement que je ne pus m'empêcher de murmurer à son oreille.

«Ah! vous avez encore tourné casaque?...»

Il n'eut même pas le temps de me répondre. Les pirates, jurant et hurlant, sautaient l'un après l'autre dans l'excavation, se mettaient à gratter la terre avec leurs ongles et rejetaient les planches sur les bords... Morgan trouva une pièce d'or et la ramassa. C'était une pièce de deux guinées. En quelques secondes elle passa de main en main et revint à Morgan, qui la jeta à Silver.

«Deux guinées! cria-t-il en même temps. Voilà vos sept cent mille livres, n'est-ce pas, monsieur l'homme de tête? C'est là le résultat de vos belles combinaisons?

--Cherchez toujours, mes enfants, répliqua Silver avec la plus froide insolence. Cherchez! peut-être trouverez-vous des truffes!

--Des truffes! glapit George Merry. Camarades, vous l'entendez? je vous dis, moi, que cet homme savait tout le temps à quoi s'en tenir. Il n'y a qu'à le voir... C'est écrit sur sa figure!...

--Ah! ah! George Merry, encore cette candidature! répondit Silver. Vous tenez décidément à être capitaine!»

Mais cette fois tous étaient pour Merry. L'un après l'autre ils sortirent de l'excavation en jetant derrière eux des regards furieux. Un point me parut de bon augure: ils avaient soin de remonter du côté opposé à Silver.

Nous voilà donc deux d'un côté, cinq de l'autre, avec le trou entre nous... Personne ne se décidait pourtant à frapper le premier coup. Silver ne bougeait pas. Il les observait, très droit sur sa béquille, aussi calme que jamais. Brave, à coup sûr, il l'était.

A la fin, Merry parut croire qu'un petit discours serait en situation:

«Camarades, dit-il, ils ne sont que deux contre nous: l'infirme qui nous a conduits ici pour obtenir ce beau résultat, et le petit louveteau qui nous a trahis!... Allons, camarades!...»

Il levait le bras en parlant et s'apprêtait sans doute à donner l'exemple, quand tout à coup... pif!... paf!... pan!... trois coups de fusil éclatèrent dans le taillis voisin. Merry tomba dans le trou, la tête la première; l'homme aux bandelettes tourna sur lui-même comme une toupie et s'abattit sur le côté, frappé à mort, mais encore agité de convulsions suprêmes; les trois autres tournèrent les talons et prirent la fuite sans demander leur reste.

Au même instant, le docteur, Gray et Ben Gunn sortirent du taillis et nous rejoignirent, tenant leurs fusils encore fumants.

«En avant et au pas de charge! cria le docteur. Il faut les empêcher de gagner les chaloupes.»

Et nous voilà partis à travers bois, enfoncés parfois jusqu'aux épaules dans les hautes herbes. On peut dire que Silver était décidé à rester avec nous!... Le tour de force que fit cet homme, bondissant sur sa béquille et franchissant les obstacles avec une telle ardeur que les muscles de sa poitrine se gonflaient à éclater, pas un acrobate de profession n'aurait pu le répéter, de l'avis du docteur lui-même. Il était au point d'étouffer, mais nous suivait à moins de trente pas, quand nous arrivâmes au bord du plateau.

«Docteur! cria-t-il, regardez!... Inutile de se presser.»

Il disait vrai: dans une clairière qui s'ouvrait au-dessous de nous, on pouvait voir les trois survivants courant toujours dans la même direction, vers le Mât-de-Misaine, c'est-à-dire que nous étions déjà entre eux et les embarcations. Nous pûmes donc faire halte pour reprendre haleine, et bientôt John Silver nous rejoignit en s'essuyant le front.

«Nous vous devons une belle chandelle, docteur! dit-il en arrivant. Jim et moi allions avoir fort à faire sans votre intervention... Ah! c'est donc vous, Ben Gunn? reprit-il. Eh bien, vous êtes donc devenu farceur sur vos vieux jours?

--Oui, c'est moi, Ben Gunn, répondit l'homme des bois avec des contorsions d'anguille et des rougeurs qui témoignaient de son embarras. Et comment allez-vous, monsieur Silver?... Comme vous le désirez, j'espère?... reprit-il sous l'évidente impression qu'il convenait de dire quelque chose de poli.

--Ah! Ben, Ben, répliqua Silver en le menaçant gaiement du doigt, quel tour vous m'avez joué!...»

Le docteur envoya Gray ramasser une bêche que les rebelles avaient abandonnée dans leur fuite, et, tout en descendant vers les chaloupes, il nous conta ce qui s'était passé. Ben Gunn était d'un bout à l'autre le héros de ce récit, qui intéressa puissamment Silver, et que je résume à grands traits.

Ben Gunn, dans ses courses vagabondes à travers l'île, avait un jour trouvé le squelette. C'est lui qui avait vidé ses poches. Il avait ensuite découvert le trésor, dont la cachette était encore assez apparente, à cause des traces laissées sur l'herbe par la terre fraîchement remuée. Il avait creusé l'excavation, et c'est le manche de sa bêche que nous avions trouvé au fond du trou. Peu à peu, à force de travail et de voyages successifs, il avait transporté tout le trésor, du pied du grand pin jusqu'à une caverne découverte par lui, au bas de la colline à deux pointes qui se trouvait au nord-est de l'île. L'or du capitaine Flint y était en sûreté depuis plus de deux mois, quand l'_Hispaniola_ arriva à son premier mouillage. Le docteur réussit à soutirer ce secret à Ben Gunn le jour où il alla causer avec lui, dans l'après-midi qui suivit l'assaut du blockhaus. Il était déjà préoccupé de la nécessité de quitter au plus tôt une position aussi malsaine, avant que la _mal'aria_ eût agi. La disparition du schooner et l'intérêt qu'il y avait à se rapprocher du trésor pour le défendre; la certitude que Ben Gunn avait entassé dans sa caverne les provisions indispensables et notamment des salaisons de chèvre préparées pour lui-même, tout se réunit pour décider le docteur à céder une carte, désormais inutile, à abandonner le blockhaus et ses approvisionnements, en un mot, à faire les concessions nécessaires pour pouvoir gagner sans plus tarder la colline à deux pointes.

«Toi seul me préoccupais dans cet arrangement, Jim, ajouta le docteur, et j'avoue qu'il m'en coûtait de ne pas savoir ce que tu étais devenu, avant d'évacuer la place. Mais je me trouvais obligé d'agir au mieux des intérêts de ceux qui étaient restés à leur poste. Si tu n'étais pas de leur nombre, à qui la faute?...»

Ce jour-là, voyant que j'allais être impliqué dans l'affreux désappointement des révoltés, il s'était hâté de revenir à la caverne; y laissant le squire et le capitaine pour garder le trésor, il avait pris avec lui Gray et Ben Gunn, et traversé l'île en diagonale pour arriver avant nous au grand pin. Constatant alors que nous l'avions gagné de vitesse, il avait dû se résoudre à envoyer en éclaireur Ben Gunn, qui était le plus léger à la course. Ben Gunn, voyant l'impression que la découverte du squelette causait sur ses anciens camarades, avait eu l'idée de les épouvanter par ses réminiscences du capitaine Flint, et le stratagème s'était trouvé avoir assez de succès pour pouvoir permettre au docteur et à Gray de prendre position dans le taillis.

«Ah! remarqua Silver à la fin de ce récit, j'ai eu de la chance d'avoir Jim avec moi!... Sans quoi vous auriez bien laissé mettre le pauvre John en morceaux sans le moindre regret, docteur!...

--Sans le moindre regret», répéta gaiement M. Livesey.

Nous arrivions aux chaloupes. Le docteur, à grands coups de bêche, commença par en démolir une; puis nous nous embarquâmes sur l'autre pour gagner par mer la baie du nord.

C'était un voyage de huit à neuf milles. Silver, quoique à moitié mort de fatigue, prit un aviron comme les autres, et l'embarcation s'élança légèrement sur une mer unie comme un miroir. Bientôt nous passâmes devant le goulet et nous tournâmes l'angle sud-est de l'île, laissant derrière nous le premier mouillage de l'_Hispaniola_. En passant devant la colline à deux pointes, nous pûmes distinguer la bouche noire de la caverne de Ben Gunn, devant laquelle une forme humaine dressait sa haute taille, le mousquet à l'épaule. C'était celle du squire. A sa vue, nous nous mîmes à agiter nos mouchoirs et à pousser des hourras auxquels Silver ne fut pas le dernier à se joindre.

Trois milles plus loin, comme nous arrivions à l'entrée de la baie du nord, ne voilà-t-il pas que nous rencontrons l'_Hispaniola_, se promenant toute seule? La marée l'avait relevée et mise à flot. Heureusement que la brise était faible et le courant moins fort que dans la baie du sud, où nous ne l'aurions jamais revue!... Mais en l'état, il n'y avait pas grand dommage, sinon que la voile de misaine était perdue. Remonter à bord, aller chercher à fond de cale une ancre de fortune et la jeter par une brasse et demie à fond: tout cela fut assez prestement fait. Après quoi, nous retournâmes en chaloupe à la Crique-au-Rhum, le point le plus rapproché de la caverne de Ben Gunn, et Gray repartit tout seul avec l'embarcation pour monter la garde à bord de l'_Hispaniola_.

Une pente douce montait de la grève à l'entrée de la caverne. Comme nous en approchions, le squire vint au-devant de nous. Il se montra doux et affable avec moi, sans me rien dire de mon escapade, ni en bien ni en mal. Mais le salut que lui adressa Silver lui fit monter le rouge au visage.

«John Silver, s'écria-t-il, vous êtes le plus grand imposteur et la plus prodigieuse canaille que j'aie jamais rencontrée! Il paraît que je ne dois point vous poursuivre. Je ne vous poursuivrai donc pas... Mais tous ces morts doivent peser sur votre conscience comme autant de bornes!...

--Je vous remercie, monsieur, répliqua John, en saluant de plus belle.

--Je vous défends de me remercier! dit rudement le squire, car je manque à tous mes devoirs... Arrière, s'il vous plaît!...»

Là-dessus nous entrâmes dans la caverne. Elle était vaste et bien aérée; dans le fond, une jolie cascade formait une petite pièce d'eau entourée de fougères; le sol était couvert de sable. Devant un grand feu allumé près de l'entrée, nous trouvâmes le capitaine Smollett, couché sur un lit d'herbes et de mousse. Dans le coin le plus écarté, à la lueur de la flamme, je vis étinceler un grand tas de pièces d'or et un quadrilatère de barres brillantes.

C'était là ce trésor de Flint, que nous étions venus chercher si loin, et qui avait déjà coûté la vie à dix-sept hommes de l'_Hispaniola!_... Et qui sait combien d'autres vies il avait coûté pendant qu'on l'amassait, combien de sang et de tribulations, combien de bons navires coulés au fond des mers, combien de poudre, combien de braves gens brutalement envoyés dans l'éternité, combien de cruautés, de hontes, de mensonges et de crimes!... Nul n'eût pu le dire. Et pourtant il y avait encore dans l'île au moins trois hommes, Silver, Morgan et Ben Gunn, qui avaient pris part à ces crimes, comme chacun avait espéré avoir part au trésor.

«C'est vous, Jim? me dit le capitaine. Allons, vous êtes un brave garçon, à votre manière!... Mais je ne crois pas que nous reprenions jamais la mer ensemble. Vous aimez trop n'en faire qu'à votre tête, pour mon goût personnel... Vous voilà, John Silver? Qu'est-ce qui vous amène ici, mon garçon?

--Je reviens à mon devoir, monsieur, répondit Silver.

--Ah!» fit le capitaine.

Et il n'ajouta pas un mot.

Le bon souper, ce soir-là, au milieu de tous mes amis, avec le chevreau salé de Ben Gunn et quelques friandises arrosées de vin vieux de l'_Hispaniola_! Jamais convives ne furent plus gais, plus heureux que nous. Et Silver était là, assis en dehors de la lumière du feu, mais mangeant, lui aussi, de bon appétit, tout prêt à s'élancer s'il manquait n'importe quoi, et se joignant tranquillement à nos rires,--le même homme poli, doux, obséquieux, que nous avions connu avant ces tragiques événements.

XXXIV

CONCLUSION

Le lendemain matin, dès la première heure, nous nous mîmes à l'ouvrage, car le transport de cette énorme masse d'or à l'_Hispaniola_ n'était pas une petite affaire pour un si faible nombre d'hommes. Les trois individus qui se trouvaient encore dans l'île ne nous troublaient guère. Une seule sentinelle, l'arme au bras, sur le versant de la colline, suffirait à les tenir en respect, et nous ne doutions pas qu'ils ne fussent las de l'état de guerre. Notre travail marcha donc à souhait. Gray et Ben Gunn allaient et venaient, avec la chaloupe, de la crique à l'_Hispaniola_, tandis que nous étions occupés à transporter le trésor de la caverne à la grève. Deux des barres attachées à un bout de corde étaient tout ce qu'un homme pouvait porter; encore allait-il lentement avec ce poids sur les épaules. Quant à moi, on m'avait chargé de mettre en sacs l'or monnayé, et c'est à quoi je m'employais tout le jour dans la caverne.

C'était une étrange collection, qui ressemblait à celle de Billy Bones par la diversité des monnaies; mais était infiniment plus variée, comme elle était des milliers de fois plus considérable. Je me souviens du plaisir que je trouvais, pour me reposer de mon travail, à trier les monnaies et à les assortir. Pièces françaises, anglaises, espagnoles, portugaises, georges, louis, doublons, guinées, moïdores, sequins, pièces de huit, effigies de tous les souverains du monde, monnaies orientales marquées de signes cabalistiques, les unes rondes, les autres carrées ou octogones, d'autres encore percées d'un trou pour y passer un cordon,--il y en avait de tous les genres, de tous les modules, de toutes les variétés. Quant au nombre, il était si grand, que les doigts me faisaient mal à force de compter, et que j'avais le dos brisé à me tenir ainsi courbé.

Ce travail dura plusieurs jours. Chaque soir nous avions charrié une fortune à bord, et une autre fortune nous attendait le lendemain. Et pendant tout ce temps les trois rebelles survivants n'avaient pas donné signe d'existence.

Enfin, un soir que le docteur se promenait avec moi sur le versant de la colline qui domine les basses terres de l'île, le vent nous apporta du bas-fond plongé dans les ténèbres au-dessous de nous comme un chant ou un cri. Puis, tout retomba dans le silence.

«Ce sont ces malheureux! dit le docteur. Que le ciel leur pardonne!...

--Ils sont ivres,» dit Silver derrière nous.

Silver, j'ai oublié de le dire, jouissait de la plus entière liberté; en dépit des rebuffades quotidiennes du squire et du capitaine, il semblait se considérer plus que jamais comme un serviteur fidèle et privilégié. En vérité, je ne pouvais m'empêcher d'admirer parfois la patience inaltérable avec laquelle il supportait ces coups de boutoir et la politesse invariable qu'il mettait à se rendre utile ou agréable à tout le monde. Il n'arrivait pourtant qu'à se faire traiter comme un chien, si ce n'est peut-être par Ben Gunn, qui avait encore une peur bleue de son ancien quartier-maître, et par moi, qui lui devais assurément quelque chose, quoique, à vrai dire, j'eusse aussi le droit de penser de lui pis que les autres, l'ayant vu sur le plateau en train de ruminer une nouvelle trahison. Ce fut donc assez rudement que le docteur lui répliqua:

«Ivres ou délirants de fièvre.

--Vous avez raison, monsieur, dit Silver; mais, après tout, peu importe que ce soit l'un ou l'autre.

--J'ai de votre humanité, maître Silver, une trop médiocre idée pour attendre de vous autre chose que de la surprise, reprit ironiquement le docteur; mais je vous déclare que, si j'étais certain qu'ils fussent délirants, comme je suis moralement sûr que l'un d'eux au moins est malade de la fièvre, je quitterais le camp, et, à tout risque, j'irais donner mes soins à ces pauvres diables.

--Sauf votre respect, monsieur, vous auriez tort, répliqua Silver. Vous y laisseriez la vie, croyez-moi, et elle vaut mieux qu'un tel sort. Je suis avec vous maintenant,--le cœur et la main,--je ne voudrais pas voir notre parti perdre un homme, et surtout que cet homme fût vous, docteur, à qui je dois tant. C'est pourquoi je vous avertis que ces gens sont incapables de tenir leur parole,--même supposé qu'ils en eussent envie. Et, qui plus est, ils sont même incapables de croire que vous tiendriez la vôtre...

--Parbleu! cela vous va bien de parler ainsi, dit le docteur, et vous nous avez montré comment vous tenez une promesse.»

Ce soir-là, du reste, nous n'entendîmes plus rien qui indiquât la présence des rebelles. Une autre fois, l'écho lointain d'un coup de fusil nous arriva, et nous supposâmes qu'ils chassaient.

Un conseil fut tenu pour décider de leur sort, et il fut résolu de les abandonner dans l'île,--à la grande joie de Ben Gunn et à l'entière approbation de Gray. En conséquence, nous laissâmes dans la caverne, pour leur usage, une grande quantité de poudre, la plus grande partie du chevreau salé, une caisse de médicaments, des objets de première nécessité, tels que vêtements, outils, une toile à voile, deux ou trois brasses de corde, et enfin,--sur le désir expressément formulé par le docteur,--un beau présent de tabac.

Ce fut le dernier acte de notre séjour dans l'île. Le trésor était embarqué; nous avions pris de l'eau et la quantité de viande salée que nous jugions nécessaire à nos besoins. Un beau matin, nous levâmes l'ancre, non sans peine, car nous n'étions que trois au cabestan, et nous sortîmes de la baie du nord, avec le même pavillon flottant à notre corne que le capitaine avait arboré sur le blockhaus.

Les trois proscrits nous avaient observés de plus près que nous ne pensions, comme ils le prouvèrent bientôt, car, en sortant de la passe, nous eûmes à ranger de très près la pointe sud, et, comme nous la longions, nous les vîmes tous trois à genoux sur le sable, les bras tendus vers nous d'un air suppliant.

Cela nous faisait mal de les abandonner ainsi dans cet état lamentable. Mais nous ne pouvions pas courir le risque d'une seconde révolte, et les ramener en Angleterre pour y être pendus semblait une assez pauvre faveur. Le docteur les héla donc et leur dit que nous leur avions laissé des provisions, en leur indiquant l'emplacement de la caverne. Mais ils n'en continuèrent pas moins à nous appeler chacun par notre nom, en nous suppliant, pour l'amour de Dieu, d'avoir pitié d'eux et de ne pas les condamner à périr dans cet affreux désert.