L'île au trésor

Part 12

Chapter 123,959 wordsPublic domain

Non seulement ils étaient ivres, mais ils semblaient être furieusement en colère. Les jurons volaient dru comme grêle, et, de temps à autre, il y avait une telle explosion que je les croyais sur le point d'en venir aux mains. Mais, chaque fois, la querelle s'apaisait; les deux voix se mettaient à grommeler des menaces plus sourdes, jusqu'à ce qu'une nouvelle crise se produisît, toujours sans résultat comme la précédente.

A terre, je voyais, parmi les arbres du rivage, la chaude lueur du grand feu allumé par les pirates. L'un d'eux chantait d'une voix monotone une vieille ballade de matelot, avec un trémolo à la fin de chaque couplet.

Enfin la brise adonna. Le schooner s'agita faiblement dans l'obscurité; je sentis le grelin se relâcher sous ma main. Aussitôt, d'un coup, je tranchai les dernières fibres de chanvre.

Le vent avait peu de prise sur la pirogue; aussi fut-elle rejetée presque instantanément par la marée contre l'_Hispaniola_. Presque en même temps le schooner se mit à tourner lentement sur son arrière, puis à dériver sous l'action du courant.

Je me mis aussitôt à travailler de la pagaie comme un diable, car je m'attendais à chaque instant à être coulé bas par cette masse. Mais, voyant qu'il m'était impossible d'en détacher la pirogue, je pris le parti de chercher uniquement à gagner l'arrière. J'y arrivai enfin et je me vis dégagé de mon redoutable voisin; au moment même où je donnais la dernière impulsion qui allait m'en séparer, mes mains rencontrèrent un bout de corde qui traînait à l'eau par-dessus bord. Je m'en saisis à l'instant.

Pourquoi? je serais fort en peine de le dire. Ce fut d'abord par un mouvement instinctif. Mais quand une fois j'eus cette corde en main, je m'aperçus qu'elle tenait solidement, et alors la curiosité fut la plus forte; j'eus envie de m'en servir pour donner un coup d'œil au salon par la fenêtre de poupe. Je me suspendis donc à la corde, je me soulevai lentement, et non sans danger, jusqu'à la hauteur de la fenêtre; et je me trouvai bientôt à portée de voir, avec le plafond, une certaine étendue de la pièce.

A ce moment le schooner et sa minuscule compagne glissaient assez vite sur la baie; nous étions déjà arrivés au niveau du feu allumé sur le rivage. Le navire bavardait, comme disent les matelots, en faisant route à travers les ondulations de l'eau avec un bouillonnement continu. Et j'avais peine à m'expliquer comment les hommes de garde n'avaient pas encore pris l'alarme. Mais, quand mes yeux furent au niveau de la fenêtre, je compris tout. A peine eus-je le temps de glisser un regard, tant j'avais peur de lâcher du bout du pied mon esquif peu solide. Ce regard suffit pourtant par me montrer Hands et son camarade enlacés dans une lutte mortelle et se serrant mutuellement à la gorge.

Je me laissai retomber sur le banc de la pirogue, et il n'était pas trop tôt, car, si j'avais attendu une seconde de plus, elle m'échappait. Pendant quelques minutes, je restai comme ébloui, avec l'image de ces deux faces violacées s'agitant sous la lampe fumeuse; puis, mes yeux s'habituèrent à l'obscurité où j'étais retombé.

Sur le rivage, la ballade s'était arrêtée maintenant, et toute la compagnie, réunie autour du feu, venait d'entonner le refrain familier:

Ils étaient quinze matelots, Sur le coffre du mort; Quinze loups, quinze matelots.

Tout à coup, un plongeon subit de la pirogue vint me tirer de ma rêverie. Elle venait de dévier brusquement et de changer de route. En même temps sa vitesse augmentait d'une façon singulière. Autour de moi, de petites vagues se poursuivaient avec un bruit de cascade, en se couronnant d'une écume phosphorescente.

L'_Hispaniola_, dans le sillage de laquelle j'étais toujours entraîné, semblait vaciller de la quille au faîte de ses mâts, et je vis ses agrès se balancer contre les ténèbres de la nuit; en regardant plus attentivement, je me sentis convaincu qu'elle aussi virait vers le sud.

Un coup d'œil jeté autour de moi m'en donna la certitude. On peut penser si mon cœur accéléra ses pulsations, quand j'aperçus le feu du camp derrière mon dos!... Le courant avait tourné à angle droit, et maintenant, rapide, écumant, emporté, grondant plus haut de seconde en seconde, il entraînait vers la passe--vers la pleine mer--le schooner et la pirogue!...

Presque au même instant des cris éclatèrent à bord du navire. J'entendis des souliers ferrés se précipiter sur l'échelle du salon. Je compris que les deux ivrognes, faisant enfin trêve à leur querelle, venaient d'ouvrir les yeux à l'étendue de leur désastre.

Quant à moi, je m'étais déjà couché à plat au fond du misérable esquif, n'attendant plus que la mort. A la sortie de la passe, je savais que nous allions à peu près nécessairement nous précipiter sur la ligne des brisants et que j'y trouverais la fin de tous mes maux. Et, quoique je fusse peut-être prêt à mourir, je ne l'étais pas à regarder en face l'épouvantable danger sur lequel je courais. Je fermai donc les yeux.

Longtemps j'attendis ainsi la mort, pensant à tout instant la voir arriver, emporté dans une course vertigineuse sur la cime des vagues, trempé jusqu'aux os par des gerbes d'écume. Puis, par degrés, la fatigue eut raison de l'épouvante. Une sorte de stupeur s'empara de moi; de l'engourdissement je passai au sommeil; bercé par les flots, je me mis à rêver de chez nous, de ma mère et de l'_Amiral-Benbow_.

XXIV

LE VOYAGE DE LA PIROGUE

Il était grand jour quand je me réveillai, pour me trouver flottant à l'extrémité sud-ouest de l'île. Le soleil était déjà au-dessus de l'horizon, mais la Longue-Vue me le cachait encore; entre la montagne et moi, j'apercevais de hautes falaises. A une portée de fusil, vers ma droite, se dressait le cap de Tire-Bouline et, plus loin, le Mât-de-Misaine: la colline noire et nue, le cap bordé de rochers.

Ma première idée fut naturellement d'empoigner la pagaie, de m'en servir pour reprendre terre. Mais je ne tardai pas à abandonner cette pensée. En avant des rochers, les brisants écumaient et hurlaient; de soudaines réverbérations, des gerbes d'écume s'élançant dans les airs et retombant à grand bruit, m'avertissaient du péril. Je me vis précipité sur les rochers, déchiré et mis en pièces par l'irrésistible puissance des vagues, ou m'épuisant en vains efforts pour leur échapper.

Et ce n'était pas tout, car, rampant sur les écueils ou se laissant retomber avec fracas dans les flots, je vis d'énormes monstres marins, des espèces de limaces molles et gluantes, d'une taille incroyable, réunis par groupes de trente à quarante et qui remplissaient l'air de leurs mugissements. On m'a dit depuis que c'étaient des veaux marins parfaitement inoffensifs. Mais leur aspect, ajouté aux difficultés que présentait l'approche du rivage, fut plus que suffisant pour m'ôter l'envie de débarquer là. Je crois que je serais plutôt mort de faim en pleine mer que de tenter l'aventure.

J'avais d'ailleurs dans la tête la carte de l'île, et je me rappelais fort bien qu'après le cap de Tire-Bouline la côte s'infléchissait en forme de golfe et laissait à découvert, à marée basse, une longue bande de sable jaune. Plus au nord encore, venait un autre cap, désigné sous le nom de cap des Bois, à cause des grands sapins verts qui le couvraient en descendant jusqu'à la mer. Je savais aussi qu'un courant longe la côte ouest de l'île, en se dirigeant vers le nord; et, voyant, d'après ma position, que j'étais déjà sous l'influence de ce courant, je préférai laisser le cap de Tire-Bouline derrière moi et réserver mes forces pour tenter d'atterrir vers le cap des Bois.

La mer était assez grosse; mais, par bonheur, la brise soufflait du sud, de sorte qu'il n'y avait pas lutte entre elle et le courant et que les vagues se soulevaient et retombaient sans se briser. S'il en eût été autrement, j'aurais infailliblement péri depuis longtemps. Mais, dans l'état des choses, mon petit bateau flottait avec une légèreté et une immunité surprenantes. Par instants, couché comme je l'étais au fond de la pirogue et ne laissant dépasser qu'un œil au-dessus du bord, je voyais une énorme montagne bleue se soulever tout près de moi; mais la pirogue ne faisait que bondir un peu plus haut, danser comme sur des ressorts, et, légère comme un oiseau, glisser dans la vallée.

Je finis par m'enhardir et m'asseoir pour m'essayer à la manœuvre de la pagaie. Mais le plus léger changement dans la répartition du poids peut produire d'étranges différences dans la manière dont se comporte une pirogue. A peine avais-je modifié mon assiette que l'esquif, abandonnant son doux balancement, se mit à descendre comme une flèche sur la pente liquide et, en se relevant, alla piquer sa pointe droit dans le flanc de la vague suivante.

Trempé et terrifié, je retombai sans plus tarder dans mon attitude première. Sur quoi, la pirogue retrouva immédiatement son équilibre et se remit à me porter aussi doucement qu'auparavant parmi les vagues. Je vis bien qu'il ne fallait pas songer à la guider. Et alors quel espoir me restait-il de jamais regagner la terre?

Une frayeur nouvelle s'empara de moi. Malgré tout, pourtant, je ne perdis pas la tête. D'abord, en prenant soin d'éviter tout mouvement brusque, je commençai par vider le bateau, avec mon bonnet, de l'eau qu'il avait embarquée; puis, replaçant mon œil au niveau du bord, je me mis à étudier comment s'arrangeait mon esquif pour naviguer si tranquillement sur une si grosse mer.

Je remarquai alors que chaque vague, au lieu d'être la montagne lisse qu'elle paraît être du rivage, ou du pont d'un navire, ressemble parfaitement à une véritable montagne terrestre, avec ses pics, ses plateaux et ses vallées. La pirogue, abandonnée à elle-même, tournait en rencontrant le moindre obstacle, enfilait pour ainsi dire son chemin dans ces vallées, évitait les pentes raides, les précipices et les pics sourcilleux.

«Il est donc évident, me disais-je, qu'il faut rester couché comme je le suis, pour ne pas déranger l'équilibre; mais il est clair aussi que je puis mettre ma pagaie en dehors et, de temps en temps, dans des endroits bien choisis, donner à la pirogue une impulsion vers la terre.»

Aussitôt fait que pensé. Je me soulevai sur mes coudes, dans l'attitude la plus incommode, et je risquai à deux ou trois reprises un faible coup de pagaie dans la direction de la côte. Je n'obtins pas un énorme résultat, mais enfin j'obtins un résultat appréciable; et, quand j'approchai du cap des Bois, je vis que, quoique je dusse infailliblement le manquer, j'avais cependant gagné une centaine de mètres vers l'est. En fait, j'étais très près du rivage; je voyais la fraîche et verte cime des arbres se balancer sous la brise, et je me sentais presque sûr d'atteindre le promontoire suivant.

Il était temps, car je commençais à être torturé par la soif. L'ardeur du soleil, l'éclat des rayons réfléchis par les vagues comme par autant de miroirs à facettes, l'eau de mer qui séchait sur moi en couvrant de sel mes lèvres mêmes, tout cela se combinait pour mettre ma gorge en feu. La vue des arbres si près de moi me donnait une envie folle d'y arriver et de m'abriter sous leur ombre. Mais le courant m'emporta bientôt au delà de la pointe, et, comme je débouchais dans la baie suivante, j'aperçus un objet qui changea brusquement le cours de mes idées.

Tout droit devant moi, à moins d'un mille de distance, je voyais l'_Hispaniola_, sous voiles. Évidemment j'allais être pris; mais j'étais dans une telle détresse, par besoin de boire, que je ne savais plus si je devais être content ou fâché de cette perspective. Longtemps avant d'en venir à une conclusion, la surprise avait pris possession entière de mon esprit et je ne me trouvais capable que d'écarquiller les yeux d'étonnement.

L'_Hispaniola_ portait sa voile de misaine, avec deux focs, et la toile blanche, frappée par le soleil, resplendissait comme de la neige ou de l'argent. Quand je la découvris, ces trois voiles étaient gonflées par le vent et elle allait vers le nord-ouest. J'en conclus que les hommes qui se trouvaient à bord cherchaient à faire le tour de l'île pour revenir au mouillage. Tout d'un coup, elle se mit à porter vers l'ouest, ce qui me fit croire que j'avais été vu et qu'on se préparait à me donner la chasse. Mais, finalement, elle tomba droit contre le vent, et s'arrêtant court, elle resta un instant comme indécise, ses voiles battant les mâts.

«Les brutes! me dis-je. Je gage qu'ils sont encore ivres-morts!...»

Et je me représentai comme le capitaine Smollett les aurait fait danser en pareil cas.

Cependant, le schooner avait graduellement tourné sur lui-même et repris le vent; ses voiles s'étant de nouveau gonflées, il vogua assez vite pendant deux ou trois minutes, puis s'arrêta court, comme la première fois. Cela se répéta à plusieurs reprises. Allant et venant, ici, de là, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'_Hispaniola_ errait à l'aventure, et chaque mouvement se terminait de la même manière, les voiles retombant contre le mât. Il devint certain pour moi que personne ne tenait la barre. Et, s'il en était ainsi, où se trouvaient donc les hommes? Ou ils étaient ivres à ne plus avoir conscience de ce qui se passait, ou ils avaient abandonné le navire.

«Si je pouvais seulement l'aborder, me dis-je, peut-être arriverais-je à le ramener à son capitaine!»

Le courant entraînait le schooner et la pirogue dans la même direction. Quant aux voiles du schooner, elles agissaient d'une façon si désordonnée et si intermittente, et à chaque temps d'arrêt le navire restait si indécis, qu'il ne gagnait assurément pas sur moi, si même il ne perdait pas. Si seulement j'osais m'asseoir pour pagayer, je me sentais sûr de le rejoindre. Le projet avait un air d'aventure qui me plut, et le souvenir du tonneau d'eau fraîche près de la porte du salon redoubla mon courage.

Je me relevai et je reçus immédiatement comme salut un nuage d'embruns en pleine figure. Mais, cette fois, je ne cédai pas, et je me mis à pagayer de toute ma force vers l'_Hispaniola_. Une fois, un si gros paquet d'eau inonda mon embarcation, que je dus m'arrêter pour la vider, le cœur battant comme un oiseau en cage. Mais, par degrés, je me pénétrai de l'esprit de la chose et je finis par guider assez convenablement ma pirogue parmi les vagues, non sans recevoir de temps en temps un coup sur mon avant ou une gerbe d'écume sur la face. Peu m'importait, car j'avançais maintenant et je gagnais visiblement sur le schooner. Bientôt je vis étinceler les cuivres du gouvernail, comme il battait sur l'arrière. Et toujours personne sur le pont!... J'étais bien obligé de me dire qu'on avait déserté le navire. En tout cas, si les hommes s'y trouvaient encore, ils devaient être ivres dans le salon, et alors il serait peut-être possible de les y enfermer et de faire du schooner ce que je jugerais à propos.

Pendant assez longtemps, il était resté dans la pire position possible pour moi,--immobile, son avant tourné vers le sud. Il dérivait alors, bien entendu. Bientôt son avant portait à l'ouest, ses voiles se remplissaient à demi et le ramenaient en un moment droit sous le vent. Et le résultat était qu'il s'enfuyait devant moi au moment où je pouvais me croire sur le point de l'atteindre.

Mais enfin je crus avoir trouvé l'instant favorable. La brise était à peu près tombée pendant quelques secondes; le courant faisant tourner l'_Hispaniola_ sur elle-même, elle me présenta sa poupe, avec la fenêtre gauche ouverte, et la lampe toujours allumée au-dessus de la table, en plein jour, la grande voile tombait le long du mât comme un drapeau. Sauf pour le lent mouvement de progression que lui imprimait le courant, le navire semblait être à l'ancre. Je redoublai d'efforts pour le rejoindre, et je n'en étais pas à cent mètres quand un souffle de brise arriva, tomba dans les voiles par bâbord, et le fit repartir en rasant l'eau comme une hirondelle.

Mon premier mouvement fut le désespoir. Le second fut la joie du triomphe. L'_Hispaniola_ virait et me présentait le flanc; elle virait encore et revenait sur moi; elle franchissait la moitié, puis les deux tiers, puis les trois quarts de la distance qui nous séparait. Elle allait m'atteindre. Je voyais les vagues bouillonnant toutes blanches sous sa proue. D'en bas, dans ma pirogue, elle me paraissait effroyablement haute.

Et tout d'un coup je mesurai l'étendue du péril. Mais j'eus à peine le temps de penser, à peine le temps d'agir pour y échapper. J'étais sur le sommet d'une lame quand le schooner plongea son avant dans la plus proche. Son beaupré s'allongeait au-dessus de ma tête. Je me dressai debout et je pris mon élan en repoussant la pirogue sous mes pieds. D'une main je saisis le bâton de foc, tandis que mes jambes, pendues dans le vide, cherchaient et finissaient par trouver aussi un appui sur les barbes de beaupré. Et, comme je restais accroché à l'avant, presque sans haleine, un coup sourd m'annonça que le schooner avait frappé et coulé la pirogue. Je restais sur l'_Hispaniola_, sans retraite possible.

XXV

J'ABATS LE DRAPEAU NOIR

J'avais à peine réussi à me hisser à califourchon sur le beaupré quand le grand foc se remplit de vent et, se tendant d'un coup sec comme une détonation, nous emporta vers le nord. Le schooner frémit jusqu'à la quille par l'effet de la secousse. Mais l'instant d'après, les autres voiles ayant pris le vent, le foc retomba. Je n'en avais pas moins manqué être précipité à la mer. Aussi m'empressai-je de quitter cette dangereuse position, et, rampant sur le beaupré, j'allai tomber la tête en avant sur le gaillard. Je me trouvais sur le côté du vent, et, comme la grande voile était encore tendue, elle me cachait une partie de l'arrière. Le pont semblait être désert. Il n'avait pas été lavé depuis la révolte et portait de nombreuses traces de pieds. Une bouteille vide, le goulot cassé, roulait comme une chose vivante entre les datois.

Mais soudain l'_Hispaniola_ arriva face au vent. Les focs craquèrent bruyamment derrière moi; le gouvernail battit contre l'arrière; tout le navire tressaillit et fit un plongeon à soulever le cœur; en même temps, le boute-hors du grand mât tourna en dedans, la voile gémit sur ses poulies et me laissa voir l'arrière. J'aperçus alors les deux hommes de garde: l'un, celui qui avait un béret rouge, couché sur le dos, raide comme une pique, les bras étendus comme ceux d'un crucifix, montrant toutes ses dents entre ses lèvres tordues par une sorte de rictus sinistre; l'autre, Israël Hands, accoté contre le bastingage, le menton sur la poitrine, les deux mains pendant ouvertes, la face pâle comme cire sous son hâle...

Pendant quelques minutes, le schooner continua à bondir et à courir de côté comme un cheval vicieux, les voiles prenant le vent tantôt à bâbord, tantôt à tribord, le boute-hors allant et venant, jusqu'à ce que le mât gémît sous l'effort. De temps en temps, une envolée d'embruns tombait sur le pont, ou les bossoirs se heurtaient comme un bélier contre la lame; car la mer était moins clémente à ce grand et lourd navire qu'à ma pauvre pirogue informe, maintenant disparue à jamais.

A chaque soubresaut du schooner, l'homme au béret rouge glissait de côté et d'autre; et, chose horrible à voir, ni son attitude ni son affreux rictus aux dents blanches n'étaient changés par ce mouvement; à chaque soubresaut, encore, Hands semblait se replier sur lui-même et s'abaisser vers le pont, ses pieds glissant toujours plus loin et son corps penchant vers l'arrière, de sorte que sa figure devenait graduellement invisible pour moi, et que je finis par ne plus apercevoir que son oreille et le bout d'un de ses favoris. Je remarquai qu'auprès d'eux le pont était taché de larges plaques de sang, et je commençai à croire qu'ils s'étaient mutuellement tués dans leur rage d'ivrognes.

Tandis que je regardais ce terrible spectacle et que je réfléchissais, un moment de calme survint, et, comme le schooner s'arrêtait, Israël Hands se retourna sur le côté; puis, avec un gémissement sourd, il se souleva et reprit l'attitude dans laquelle je l'avais vu d'abord. Ce gémissement, qui indiquait une souffrance et une fatigue mortelles, et la manière dont sa mâchoire pendait, m'allèrent au cœur. Mais je me rappelai la conversation que j'avais entendue, du fond du tonneau aux pommes, et toute pitié m'abandonna. Je me dirigeai vers l'arrière, et m'arrêtant au grand mât:

«Me voici de retour à bord, monsieur Hands, lui dis-je avec ironie.»

Il tourna lentement les yeux vers moi; mais sans doute il était trop épuisé pour marquer aucune surprise. Tout ce qu'il put faire fut d'articuler ces mots:

«De l'eau-de-vie!...»

Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Évitant le boute-hors qui revenait une fois de plus en dedans, je me glissai à l'arrière et je descendis au salon.

Rien ne pourrait donner une idée exacte du désordre que j'y trouvai. Tous les coffres, tiroirs et réduits fermés à clef avaient été forcés, sans doute pour chercher la carte. Le plancher était couvert de boue, là où les coquins s'étaient assis pour boire ou se concerter après avoir pataugé dans le marais. Les boiseries, peintes en blanc et bordées de perles dorées, portaient çà et là des empreintes de mains sales. Des douzaines de bouteilles vides cliquetaient dans les coins au roulis du navire. Un livre appartenant au docteur était ouvert sur la table, la moitié des feuilles déchirées, probablement pour allumer des pipes. Sur tout cela, la lampe suspendue au plafond laissait tomber sa lueur fumeuse et mourante.

Je descendis à la soute aux vivres. Tous les barils avaient déjà disparu, avec un nombre inouï de bouteilles. Il est sûr que pas un des rebelles ne devait avoir cessé d'être ivre depuis le commencement de la révolte. Je finis pourtant par mettre la main sur une bouteille d'eau-de-vie pour Hands; et pour moi je découvris un peu de biscuit, des fruits conservés, une grappe de raisin sec, un morceau de fromage. Je remontai aussitôt sur le pont, je plaçai mes provisions près du gouvernail, hors de portée des mains du blessé, et, me dirigeant vers le tonneau d'eau, je commençai par aller en boire une longue gorgée. Puis je revins vers Hands et je lui remis la bouteille d'eau-de-vie.

Il en but au moins le quart sans respirer.

«Tonnerre! dit-il enfin, ce n'était pas sans besoin!...»

Je m'étais déjà établi dans mon coin et j'avais commencé mon déjeuner:

«Vous êtes grièvement blessé?» demandai-je.

Il fit entendre une sorte de grognement ou, pour mieux dire, d'aboiement.

«Bah! répondit-il, si ce sacré docteur était à bord il m'aurait bientôt remis sur pied. Mais je n'ai pas de chance, voilà ma grande maladie... Quant à ce requin-là, il est mort et bien mort, reprit-t-il en désignant l'homme au béret rouge... Un triste matelot, sur ma parole!... Mais d'où diable sortez-vous, Hawkins?

--Ma foi, monsieur Hands, lui dis-je, je suis venu à bord pour prendre possession de ce navire, et vous voudrez bien jusqu'à nouvel ordre me considérer comme votre capitaine.»

Il me jeta un regard sombre, mais ne répliqua rien. Ses joues étaient un peu moins pâles; mais il paraissait encore bien faible, et, chaque fois que le schooner donnait une secousse, il recommençait à glisser sur le pont, comme je l'avais déjà vu faire.

«A propos, repris-je, je ne puis pas tolérer ici ce drapeau noir, monsieur Hands. Avec votre permission, je vais l'abattre. Mieux vaut encore ne pas en avoir, qu'arborer une couleur pareille!...»

Je fis comme je disais, et, empoignant la ligne du maudit drapeau noir, je l'amenai, puis le jetai à la mer. Sur quoi, j'ôtai mon bonnet en criant:

«Bonsoir au capitaine Silver!»

Hands me considérait d'un air attentif et rusé, le menton toujours appuyé sur sa poitrine.

«J'imagine, dit-il enfin, j'imagine, capitaine Hawkins, que votre idée est maintenant de revenir à terre?... Si nous en causions un brin?

--Volontiers, monsieur Hands, répondis-je. Causons.»

Et je me remis à manger de grand appétit.