Part 11
«Jim n'a pas encore déjeuné, reprit le capitaine. Jim, mangez un morceau et reprenez votre poste. Allons, mon garçon, doublez les bouchées. Vous en aurez besoin dans quelques minutes... Hunter, un verre d'eau-de-vie à tout le monde.»
Tandis qu'on buvait, le capitaine achevait de formuler son plan de défense.
«Docteur, vous vous chargerez de la porte, dit-il. Ayez l'œil ouvert, sans vous exposer; gardez-vous avec soin, en tirant à travers le porche. Hunter prendra l'est et Joyce l'ouest... Là, mon garçon... Monsieur Trelawney, vous êtes le meilleur tireur; vous et Gray prendrez le côté nord, avec les cinq meurtrières... C'est là qu'est le danger. S'ils peuvent y arriver et se mettre à tirer sur nous par nos propres sabords, nous commencerons à nous trouver dans de mauvais draps... Jim, ni vous ni moi ne serions bons à grand'chose pour faire le coup de feu. Nous nous tiendrons donc prêts à recharger les armes et à donner main forte...»
Comme l'avait dit le capitaine, la froidure était passée. Le soleil n'eut pas plus tôt dépassé notre ceinture d'arbres qu'il inonda la clairière de ses rayons et en un instant eut pompé les vapeurs. Bientôt le sable fut brûlant, et la résine se mit à grésiller sur les troncs d'arbres du blockhaus. On mit bas habits et jaquettes, et, en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'au coude, nous attendîmes, chacun à notre poste, dans une fièvre d'impatience.
Une heure s'écoula.
«Le diable les emporte! dit le capitaine. C'est aussi assommant qu'un calme plat.»
Presque au même instant, le premier symptôme de l'assaut se produisit.
«S'il vous plaît, monsieur, dit Joyce avec sa politesse habituelle, dois-je tirer, si je vois quelqu'un?
--Bien sûr! s'écria le capitaine. Je vous l'ai déjà dit.
--Merci, monsieur,» répondit Joyce avec la même politesse inaltérable.
Rien ne suivit immédiatement; mais cette remarque nous avait mis sur le qui-vive, écarquillant les yeux et les oreilles, les fusiliers leur arme à la main, le capitaine debout au milieu de la salle les lèvres serrées et le sourcil froncé.
Quelques secondes se passèrent ainsi. Puis, tout à coup, Joyce épaula son arme et tira. La détonation ne s'était pas plus tôt fait entendre, qu'une volée de coups de feu éclata au dehors, de tous les côtés de l'enclos. Plusieurs balles ennemies frappèrent le blockhaus, mais pas une n'y entra. Quand la fumée se fut dissipée, les bois d'alentour avaient repris leur aspect calme et désert. Pas une branche d'arbre ne s'agitait, pas un scintillement d'acier ne révélait la présence de l'ennemi.
«Avez-vous touché votre homme? demanda le capitaine.
--Non, monsieur, je ne crois pas, répondit Joyce.
--Il dit la vérité, c'est quelque chose!... murmura le capitaine. Recharge son fusil, Jim... Combien sont-ils de votre côté, docteur, à votre estime?
--Je puis le dire exactement, répondit le docteur, on a tiré trois coups par ici: deux ensemble, un plus à l'ouest.
--Trois, répéta le capitaine. Et de votre côté, monsieur Trelawney?»
Ici la réponse était plus malaisée. Il en était venu plusieurs du côté nord: sept, pensait le squire; huit ou neuf, à l'estime de Gray. De l'est et de l'ouest on n'avait tiré qu'un seul coup. Il était donc probable que l'attaque allait porter au nord et que des trois autres côtés on essayait seulement de nous dérouter par un semblant d'hostilités. Mais cela ne changea rien aux arrangements du capitaine. Si les rebelles parvenaient une fois à franchir la palissade, disait-il, ils prendraient la première meurtrière qu'ils trouveraient désarmée et nous tireraient comme des rats dans notre trou.
Au surplus, nous n'eûmes guère le temps de réfléchir. Tout à coup une bande de pirates s'élança hors du bois, au nord, et courut droit à la palissade. Au même instant le feu recommença sur nous de tous côtés, et une balle arrivant par le porche fit sauter le fusil du docteur en morceaux.
Les rebelles s'étaient jetés comme des singes à l'assaut de la palissade. Le squire et Gray tirèrent chacun deux fois, coup sur coup: trois hommes tombèrent, un la tête en avant dans l'enclos et les deux autres en dehors. Un de ceux-ci avait plus de peur que de mal, car il se releva aussitôt et prit sa course à travers les bois.
Mais quatre autres assaillants avaient réussi à franchir la palissade, et sept ou huit autres, ayant évidemment plusieurs fusils, dirigeaient sous bois un feu nourri contre le blockhaus.
Les quatre qui avaient sauté dans l'enclos s'élancèrent sans perdre un instant vers nous, en poussant des cris sauvages. Ceux qui étaient restés sous bois, criaient aussi pour les encourager. De notre côté, on tirait sans s'arrêter. Mais la précipitation des tireurs était telle qu'aucun coup ne portait. En un clin d'œil, les quatre assaillants avaient escaladé le monticule et ils arrivaient sur nous.
La face de Job Andersen, le second maître, se montra la première au trou du milieu.
«Tout le monde à l'assaut! tout le monde à l'assaut!» criait-il d'une voix tonnante.
Presque au même instant, un autre empoignait le fusil de Hunter par le canon, le lui arrachait des mains, puis, le repoussant violemment dans l'embrasure, portait au pauvre garçon, en pleine poitrine, un coup de crosse qui le renversa privé de sentiment. Un troisième, faisant le tour de l'édifice, apparaissait à la porte, coutelas en main, et tombait sur le docteur.
La position était en quelque sorte renversée. Tout à l'heure nous tirions à couvert contre un ennemi exposé à nos coups. Maintenant c'est nous qui étions couchés en joue par des ennemis invisibles. Heureusement la fumée nous valut une immunité relative. On ne se voyait plus à deux pas. J'entendis des cris confus, des coups de pistolet, un gémissement de douleur; puis la voix du capitaine:
«Dehors, mes enfants... Au couteau!... Et tout le monde dehors!...»
Je pris un coutelas dans la pile, et quelqu'un que je n'eus pas le temps de reconnaître, en en prenant un autre au même instant, m'en donna un coup qui me mit les doigts en sang. A peine y fis-je attention, tant j'avais hâte de m'élancer dehors en plein soleil. J'aperçus le docteur qui poursuivait son agresseur jusqu'au bas du monticule et lui logeait un coup de pointe dans la tête.
«Restez autour de la maison, mes enfants!...» criait le capitaine.
Et même au milieu de ce tumulte je remarquai un changement notable dans sa voix.
J'obéis machinalement et je tournai vers l'est, mon couteau à la main. Au coin de la maison, je me trouvai face à face avec Andersen. Il poussa un hurlement sauvage en brandissant son coutelas. Mais je n'eus même pas le temps d'avoir peur: aussi prompt que l'éclair, je fis un saut de côté, avant que le coup se fût abattu sur moi, et, perdant pied dans le sable, je roulai la tête la première sur la pente. J'avais eu le temps de voir les autres rebelles s'élancer tous à la fois sur la palissade pour en finir. L'un d'eux, coiffé d'un béret rouge, et son coutelas entre les dents, avait déjà enjambé le haut de la clôture; un autre montrait sa tête un peu plus loin. Tout se passa si vite, qu'en me relevant je retrouvai ces deux hommes exactement dans la même attitude. Cependant, dans cet instant rapide, la victoire venait de se décider, et elle était pour nous.
Gray, qui arrivait sur mes talons, avait abattu Andersen avant que le géant eût eu seulement le temps de relever le bras, après m'avoir manqué. Un autre rebelle, frappé d'une balle au moment où il venait de tirer par une de nos meurtrières, expirait, son pistolet encore fumant à la main. Le docteur avait réglé le compte du troisième. Le quatrième de ceux qui avaient pu pénétrer dans l'enclos jugea à propos d'abandonner l'entreprise, et, laissant son couteau sur le champ de bataille, se hâta de revenir à la palissade.
«Tirez, mais tirez donc! criait le docteur. Et vous, mes enfants, remettez-vous à couvert.»
Mais son ordre ne fut pas obéi. Le quatrième assaillant put repasser la palissade et s'enfuir sous bois avec les autres. L'instant d'après, il ne restait plus que les rebelles tombés à l'assaut, dont quatre à l'intérieur et un à l'extérieur de la palissade.
Nous étions rentrés dans le blockhaus, les survivants pouvant d'une minute à l'autre revenir à la charge. La fumée commençait à se dissiper; nous pûmes voir combien la victoire nous coûtait cher.
Hunter était resté privé de sentiment au pied de sa meurtrière. Joyce gisait devant la sienne, frappé d'une balle dans la tête et ne respirant déjà plus; au milieu de la salle, le squire soutenait le capitaine; ils étaient tous les deux d'une pâleur mortelle.
«Le capitaine est blessé, dit M. Trelawney.
--Ils sont partis? demanda M. Smollett.
--Ceux qui ont pu, répondit le docteur. Mais il y en a cinq à bord.
--Cinq! s'écria le capitaine. Tout va bien. Nous voici quatre contre neuf, ce qui vaut mieux que d'être sept contre dix-neuf, comme nous étions hier[4].»
[4] Les rebelles furent bientôt au nombre de huit seulement; car l'homme blessé par M. Trelawney à bord du schooner mourut le soir même. Mais nous n'en savions rien encore.
XXII
COMMENT JE REPRIS LA MER
Les rebelles ne reparurent pas et ne donnèrent plus signe de vie. Ils avaient leur compte pour ce jour-là, selon l'expression du capitaine. Nous eûmes donc tout le temps de panser les blessés et de préparer notre dîner. Le squire et moi nous étions chargés de ce soin, et les gémissements des patients, tandis que le docteur les examinait, étaient chose si horrible à l'intérieur du blockhaus, que nous préférâmes, en dépit du danger, aller faire notre cuisine en plein air.
Des huit hommes qui avaient été atteints dans le combat, trois seulement respiraient encore: le capitaine Smollett, Hunter, et le pirate blessé à la meurtrière. Encore celui-ci était-il à peu près mort, car il expira entre les mains du docteur. Hunter, en dépit de nos soins, ne reprit pas connaissance. Toute la journée, il râla, et au milieu de la nuit, sans avoir prononcé une seule parole, ni indiqué par aucun signe qu'il eût conscience de ce qui lui arrivait, il rendit le dernier soupir. Quant au capitaine, il était grièvement blessé, mais non pas mortellement. Aucun organe essentiel n'avait été atteint. Une balle lui avait brisé l'omoplate; une autre lui avait traversé les muscles du mollet. Le docteur croyait pouvoir affirmer qu'il en reviendrait; mais le repos le plus absolu lui était nécessaire; il ne fallait pas qu'il bougeât, ni même qu'il ouvrît la bouche.
Pour moi, je n'avais rien qu'une longue coupure sur les doigts. Le docteur y appliqua une bande de taffetas gommé et me tira les oreilles par-dessus le marché.
Aussitôt après dîner, le squire et lui tinrent conseil auprès du capitaine. La délibération fut assez longue; quand elle eut pris fin, il était midi passé, le docteur prit son chapeau et ses pistolets, passa un coutelas dans sa ceinture, mit la carte dans sa poche, un fusil sur son épaule, puis il descendit à la palissade, l'escalada prestement et partit à travers bois.
J'étais assis avec Gray au bout de la salle, afin de n'être pas à portée d'entendre ce que disaient nos chefs en se consultant. Au moment où Gray vit disparaître le docteur, sa stupéfaction fut si profonde qu'il en oublia de fumer sa pipe.
«Le diable m'emporte, s'écria-t-il, le docteur est fou.
--N'ayez crainte, lui répondis-je, il est assurément le dernier de nous à qui ce malheur arrivera.
--Alors, camarade, c'est moi qui ai perdu la tête, répliqua Gray, car je ne comprends rien à sa conduite.
--Bah! il doit avoir son idée, repris-je. Peut-être va-t-il trouver Ben Gunn.»
Je devinais juste, comme la suite des événements le démontra. Mais, en attendant, comme il faisait aussi chaud dans le blockhaus que dans l'enclos palissadé, je me mis à ruminer, moi aussi, un projet de promenade qui était loin d'être raisonnable. Cela me prit en me faisant une image enchanteresse du plaisir que devait trouver le docteur à marcher sous bois, à l'ombre des arbres, en humant la bonne odeur des pins et en entendant autour de lui le chant des oiseaux,--tandis que j'étais là à griller dans cette casemate, les vêtements collés par la résine, au milieu des cadavres et du sang.
Tout en lavant à grande eau le plancher de la salle, d'abord, puis la vaisselle du dîner, je laissais insensiblement ces pensées s'emparer de mon imagination; elles finirent par la dominer entièrement. Enfin, à un certain moment, me trouvant près d'un sac de biscuits et remarquant que personne ne faisait attention à moi, je fis le premier pas dans la voie d'une escapade, en commençant par remplir mes poches de biscuit.
C'était insensé, si l'on veut. Assurément, j'allais m'engager dans une entreprise des plus téméraires. Mais j'étais au moins décidé à m'entourer de toutes les précautions possibles; et je calculais que,--quoi qu'il arrivât,--ces biscuits m'empêcheraient toujours de mourir de faim pendant vingt-quatre heures.
Le second pas fut de m'emparer d'une paire de pistolets, que je cachai sous ma jaquette avec ma poire à poudre et un petit sac de balles.
Quant au plan que j'avais en tête, il n'était pas en lui-même des plus mauvais. Il s'agissait de descendre vers le banc de sable qui séparait le mouillage de la pleine mer à l'est, de retrouver la Roche-Blanche, que j'avais observée la veille, et de m'assurer si le bateau dont m'avait parlé Ben Gunn y était caché ou non. La vérification du fait avait assurément son importance, je le crois encore à l'heure qu'il est. Seulement, comme j'étais certain qu'on ne me permettrait pas de quitter le blockhaus, je résolus de partir sans tambour ni trompette et de m'échapper quand personne ne me verrait. C'est là ce qui rendit ma tentative coupable. Mais je n'étais qu'un enfant et je ne sus pas résister à la tentation.
Saisissant donc un moment où le squire et Gray étaient occupés à renouveler le pansement du capitaine,--je me glissai jusqu'à la palissade; je la franchis, et j'avais détalé dans les bois avant que mon absence eût seulement été remarquée.
C'était ma seconde équipée, plus imprudente encore que la première, car je ne laissais que deux hommes valides pour défendre le fort. Et, comme celle-là pourtant, elle devait servir à notre salut.
Je me dirigeai tout droit vers la côte orientale, car j'avais décidé de longer la langue de terre en question, du côté du large, pour éviter d'être aperçu par les pirates. L'après-midi était déjà très avancée; mais le soleil n'avait pas encore disparu à l'horizon et la chaleur était accablante. Tout en marchant dans les bois, j'entendais le grondement lointain des brisants, et, en même temps, l'agitation des feuilles et des hautes branches me montrait que la brise de mer était assez forte. Bientôt l'air devint plus vif et plus frais. Encore quelques pas, et je débouchais sur la lisière du fourré. Au loin, la mer bleue s'étendait jusqu'à l'horizon. Presque à mes pieds, les flots venaient rouler en écumant sur la grève, car jamais ils n'étaient calmes autour de l'île au Trésor. Le soleil pouvait être brûlant, l'atmosphère sans souffle, la mer rester au large aussi unie qu'un miroir: toujours d'énormes vagues faisaient retentir leur tonnerre le long de la côte; il n'y avait pas un seul point de l'île où nuit et jour on n'entendit leur mugissement, plus ou moins affaibli par la distance.
Je marchai donc le long de ces vagues, en me dirigeant vers le sud; puis, quand je crus m'être suffisamment avancé dans cette direction, je profitai de l'abri de quelques buissons pour me glisser avec précaution jusqu'à la ligne de faîte de la langue de terre.
Derrière moi, j'avais la mer; devant moi, le mouillage, qui semblait aussi mort qu'un lac de plomb, abrité qu'il était par l'île du Squelette; et, se réfléchissant dans ce miroir, l'_Hispaniola_ immobile, avec le drapeau noir à sa corne.
Une des chaloupes se trouvait amarrée à tribord, et dans cette chaloupe je reconnus Silver. Deux hommes se penchaient aux bastingages, au-dessus de lui; l'un d'eux portait un béret rouge, c'était évidemment le même coquin que j'avais vu quelques heures plus tôt à califourchon sur la palissade. Ils semblaient être en train de rire et de causer; mais, à la distance de plus d'un mille, qui me séparait d'eux, il m'était naturellement impossible de distinguer un mot de ce qu'ils disaient. J'entendis pourtant des cris horribles qui éclatèrent tout à coup, non sans me faire d'abord grand'peur; mais je ne tardai pas à reconnaître la voix du _capitaine Flint_, le perroquet de Silver, et j'arrivai même à distinguer le brillant plumage de l'oiseau, perché sur le poing de son maître.
La chaloupe s'éloigna bientôt pour revenir au rivage. L'homme au béret rouge et son compagnon rentrèrent alors dans l'intérieur du navire, par l'escalier du salon.
Précisément à ce moment, le soleil disparaissait derrière la Longue-Vue; un brouillard épais s'éleva aussitôt du marécage; la venue prochaine de la nuit s'annonçait. Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre si je voulais trouver ce soir même la barque de Ben Gunn.
La Roche-Blanche, très visible au-dessus des broussailles, se trouvait à trois ou quatre cents pas environ vers l'extrémité de la pointe. Je fus néanmoins assez longtemps à y arriver, car j'avais soin de ramper pour ne pas être vu, en m'arrêtant à tout instant derrière les buissons. Aussi la nuit était-elle presque tombée quand je l'atteignis enfin. Sous la roche même, je découvris alors une sorte de niche tapissée de gazon, abritée par des bruyères fort épaisses, et formée d'une petite tente de peaux de chèvre, comme celles dont se servent les bohémiens errants en Angleterre.
Je me glissai jusqu'à ce creux, je soulevai un coin de la tente et je me trouvai en présence du canot de Ben Gunn,--un produit du terroir, s'il en fut jamais. C'était une espèce de pirogue de bois dur, informe et rugueuse, pontée, si j'ose ainsi dire, de peaux de chèvre, le poil en dedans; si petite qu'à peine devait-elle être suffisante pour moi, et que je me suis toujours demandé comment un homme avait pu s'en servir; avec un banc de rameur aussi bas que possible, un appui pour les pieds et une double pagaie en guise de propulseur. Je n'avais pas vu alors de pirogues de bois et de peaux, telles qu'en construisaient les anciens Bretons; mais j'en ai vu depuis, et je ne puis donner une meilleure idée de l'embarcation de Ben Gunn qu'en disant qu'elle ressemblait de tout point à la plus primitive de ces pirogues. Elle en possédait en tout cas la principale qualité,--qui est une légèreté extrême.
Maintenant que j'avais vu et touché ce bateau, on pourrait croire que j'avais suffisamment fait l'école buissonnière. Mais une nouvelle idée venait de poindre dans ma tête, et cette idée me séduisait au point de l'accomplir, je crois, à la barbe même du capitaine Smollett. Cette idée, la voici: «Pourquoi, protégé par les ombres de la nuit, n'irais-je pas dans cette pirogue jusqu'à l'_Hispaniola_, pour couper son amarre et laisser aller le schooner s'échouer où il voudrait?...» Il me semblait que les rebelles, après leur défaite du matin, ne pouvaient plus songer qu'à lever l'ancre et à prendre le large. Il me paraissait beau de les en empêcher. Et maintenant que je les voyais laisser leurs hommes de garde sans chaloupe, l'entreprise pouvait être relativement aisée.
Je m'assis par terre pour penser à ces choses et croquer un biscuit, en attendant que la nuit fût tombée. On aurait dit qu'elle était faite à souhait pour mon projet. Le brouillard montait à vue d'œil et cachait entièrement le ciel. L'obscurité fut bientôt profonde. Quand je me décidai à prendre le canot de Ben Gunn sur mon épaule et à me diriger presque à tâtons vers la mer, il n'y avait que deux points visibles dans tout le mouillage: le premier était le grand feu, au bord du marais, autour duquel les pirates vaincus noyaient leur humiliation dans le rhum; l'autre était une petite lueur pâle qui perçait à peine le brouillard en indiquant la position du navire à l'ancre.
Le schooner avait graduellement viré de bord avec la marée descendante; son avant se trouvait tourné de mon côté; les seuls fanaux allumés à bord se trouvaient dans le salon, et ce que je voyais n'était que la réflexion, sur la surface des eaux, de la nappe de lumière qui sortait de la fenêtre de la poupe.
La marée étant déjà très basse, j'eus à marcher pendant un assez long espace sur le sable mouillé, où j'enfonçais jusqu'à la cheville. Mais enfin j'arrivai à l'eau, et, y entrant jusqu'à mi-jambe, je réussis à déposer assez adroitement ma pirogue, la quille en bas, sur l'onde amère.
XXIII
A MARÉE DESCENDANTE.
La pirogue de Ben Gunn, comme je devais avoir ample moyen de le vérifier, se trouva fort supérieure à sa mine, légère, admirablement adaptée à un navigateur de ma taille et de mon poids; mais c'était bien l'embarcation la plus capricieuse et la plus fantasque à diriger. Quoi qu'on fît, elle avait toujours une tendance à s'en aller de côté, et la manœuvre où elle excellait, c'était à tourner sur elle-même comme une cuve. Ben Gunn lui-même a bien voulu reconnaître avec moi qu'elle était «un brin difficile à orienter, quand on ne savait pas ses habitudes».
Ses habitudes étaient à coup sûr singulières. Elle tournait dans tous les sens, excepté celui où je désirais aller. La plupart du temps, nous progressions bâbord en avant, et il n'est pas douteux pour moi que, sans le reflux, je ne serais jamais arrivé au schooner. Heureusement, le jusant m'y portait, et, de la façon que je tinsse ma pagaie, il était à peu près impossible de manquer l'_Hispaniola_.
D'abord je la vis se dresser devant moi comme une tache plus noire sur l'obscurité générale. Puis-je commençai à distinguer la coque et les agrès. Enfin, le courant m'entraînant toujours, je m'aperçus que j'allais passer sous la haussière, et je m'en saisis.
Cette amarre était tendue comme une corde d'arc, et le courant si fort, que le schooner virait sur son ancre. Tout autour de sa coque, dans la nuit, l'eau chantait en fuyant comme un ruisseau de montagne. Un coup de mon couteau, et l'_Hispaniola_ s'en allait vers le large avec la marée. Rien de plus simple en apparence. Mais je me rappelai tout à coup qu'un grelin tendu et qu'on tranche net peut être chose dangereuse comme une ruade. Il y avait dix à parier contre un que, la pirogue et moi, nous serions jetés en l'air si j'avais l'imprudence de couper l'ancre de l'_Hispaniola_. Cette réflexion m'arrêta, et, si le hasard ne m'avait pas encouragé de la façon la plus formelle, il est fort probable que j'aurais abandonné mon projet.
Mais la brise avait sauté au sud-ouest; pendant que je méditais ainsi, il arriva qu'elle frappa l'_Hispaniola_ et la força contre le courant. A ma joie intense, je sentis le câble se relâcher sous mes doigts et la main dans laquelle je le tenais plongea dans l'eau pendant une seconde ou deux.
Je pris aussitôt ma décision. Tirant mon coutelas, je l'ouvris avec mes dents, puis je me mis à scier un toron après l'autre jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que deux sur l'épaisseur du câble, pour tenir le navire. Après quoi, je m'arrêtai, attendant, pour trancher ces deux derniers torons, que l'amarre fût de nouveau détendue par un souffle de vent.
Pendant tout ce temps, j'avais entendu des voix dans le salon; mais, à vrai dire, j'étais si occupé de mes pensées et de mon travail qu'à peine m'en étais-je inquiété. Maintenant, n'ayant plus rien à faire, je me pris à écouter. Je reconnus alors dans une de ces voix celle de Hands, le second maître, celui qui avait été jadis canonnier de Flint. L'autre était naturellement celle de notre ami au béret rouge. Les deux hommes étaient pris de boisson, c'était clair, et continuaient probablement à boire; car, pendant que j'écoutais, l'un d'eux, toujours en parlant d'une voix avinée, ouvrit la fenêtre de l'arrière et jeta à la mer quelque chose qui me parut être une bouteille vide.