L'homme tout nu

Part 12

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Cependant, Hughette des Perleries--cette églantine blanche--était devenue plus vermeille que les coquelicots de juillet; et, tremblante, voulant fuir, essayant de répondre: «Mais non, sire, je suis un jeune page de chasse du domaine de Romanin...» elle mettait devant ses yeux ses doigts de petite fille pour ne point voir celui qui lui tenait de tels discours. Mais, en même temps, une douceur inconnue lui glissait dans le cœur, dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune chevalier persécuté par la rancune de tant de gens; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle en avait entrepris la conquête à cause d’une grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes; pour ce qui était du baiser tombé tout à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour rien; ce devait être qu’elle s’était trop penchée, sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il lui disait: «Je vous aime», elle comprenait, effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui; cette parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait, mais ce qu’elle éprouvait elle-même; c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu dans toute une grange que l’on croyait bien gardée de l’incendie.

Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux propos, la damoiselle Hughette se sentit enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir; même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, de sorte que le sire de Pierrefeu, plein d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine et la baisa dans les cheveux, pour ne point l’effaroucher, timide comme elle était. Le bon ours les considérait avec attendrissement.

De fait, il avait raison de les considérer de la sorte et de les écouter, car même en ces jours de la saison nouvelle où fleurissent toutes les roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est point de plus doux spectacle que celui de deux amoureux, ni de plus aimable musique que celle de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries ne songeait plus à cacher les tendres mouvements de son cœur; tout ce qu’elle ignorait naguère, mais qui lui fut révélé par la parole initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait ingénument, sans rougeur; oui, dès le moment où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de papillons, était entré dans la salle où siégeait le tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir pour être tout entière à lui; c’était par tendresse, non par miséricorde, qu’elle avait, derrière la chaire de justice, ouvert la porte au sire de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre,--se feignant laide, par une pudeur de violette qui aurait peur d’être cueillie,--qu’elle avait pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait entrepris la quête sous cet habit de garçon, et que, hier soir enfin,--ayant réussi, avec le bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre les archers déconfits,--elle s’était remise, bien lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé. Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une rose; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du tout le dessein,--en dépit du défi crié au vent dans le carrefour de la Marcellane,--de solliciter d’amour les belles dames de la vicomté; il était persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à l’égal de celle-ci, délicate et menue; il sentait qu’il en était pour toujours le fervent ami, et cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, d’argent dans les coffres, il n’y en avait point du tout; au surplus, les murs des salles, où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris, menaçaient de choir quand le vent soufflait un peu fort. N’importe! puisqu’il n’avait point d’autre asile, il se contenterait de celui-là, sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, si elle l’y voulait accompagner; et il songeait à la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant de l’édifice, et où quelque honnête religieux consacrerait leur union. Ah! qu’ils seraient heureux une fois époux! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ,--lui, non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux durs outils la délicatesse de ses petites mains,--ils n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle Hughette des Perleries n’était pas pour contredire Pierre le Véridique sur ces divers points; elle était certaine que le château lui paraîtrait le plus beau du monde; elle approuvait surtout,--en sa tendre vertu,--l’idée de la chapelle et du religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder pour lui seul toute la fatigue; elle aurait sa part dans la peine comme elle aurait sa part dans la joie. «Eh! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant sur la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» C’est ainsi qu’ils formaient de souriants projets; et à présent, Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur, remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant de calamités auxquelles il devrait tant de joies.

--Aïe! gémit-il dans une grimace.

C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place de la blessure.

--Eh! qu’avez-vous? dit-elle.

--Presque rien.

--Mais encore?

--Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me cause quelque douleur, si l’on y touche.

--Une blessure? Quoi! vous êtes blessé, plus gravement que vous ne dites, peut-être? Et vous n’en sonniez mot?

--A peine si le poignard m’entra dans la chair; ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une épingle un peu grosse.

--A la bonne heure. Mais il faut me conter le péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent et tout ce qui vous arriva depuis que vous échappâtes à ces méchants archers.

Pierre le Véridique était devenu très pâle.

Non, cette fois, il ne parlerait pas! Non, il ne dirait pas la vérité! A cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands dommages; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres; et, parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le plus navré des hommes.

Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque histoire; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir!

--Eh bien! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous fûtes blessé?

--Damoiselle! cria-t-il,--car le serment que fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le lâche point!--Damoiselle! je couchai avec la dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur!

Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant: «Pistoletta! Mariotte!» et disant à Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières: «Non, sire, non, laissez-moi! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la mienne.»

Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris:

--Pistoletta! dit-elle, emmène-moi! Si je suis trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai aux pieds de la dame de Romanin; elle me pardonnera la faute que je commis; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque monastère; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère!

Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée, après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.

--Ah! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle; ah! beau sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la Mariotte ne s’en est point allée? Vous aviez naguère plus d’empressement à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.

En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui veulent bien qu’on les cueille.

Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise:

--Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer une rose! Et je ne puis comprendre comment j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de Romanin.

Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement.

--Par le Nom-ma-Patronne! je ne suis point telle que vous dites! et c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes; vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni secours; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne me trouvent point laide!

Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin.

Alors, Pierre le Véridique pleura; oui, prenant sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille servante; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement de plus; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une fâcheuse aventure; mais, les derniers coups dont le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi! personne ne s’intéressait à lui désormais? Quoi!--surtout--elle le fuyait avec horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné? Il vivrait seul, sans compagnon et sans amie?

Seul? non.

Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui caressait la jambe.

C’était l’ours, tête dodelinante.

Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute en amitié,--car on s’attache par les services que l’on rend,--celui qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin: «Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête.»

Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude; il lui restait un ami; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes.

Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme: «Oh! le joli mignot! comme il est doux! comme il est gracieux à voir!» Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint par son serment:

--Oh! la vilaine bête!

Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de Pierrefeu comprit le péril; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée; il n’eut que le temps de faire un bond en arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité!

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

ÉPILOGUE

I

Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon l’histoire, deux ou trois mois après la matinée où Pierre le Véridique se rua seul à travers bois et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), il n’était bruit, dis-je, dans le domaine de Romanin et dans le pays d’alentour que d’un très dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux des Alpines; sa cabane se cachait derrière un rideau retombant de glycines et de lierres. Bien qu’il fût en son jeune âge,--vous l’auriez pris pour un enfant qui, en manière de jeu, se serait vêtu d’un froc,--il ne laissait pas d’être recommandable par ses austérités et ses pieux discours, et même, à ce qu’on rapportait, il accomplissait des miracles (de menus miracles point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir des fleurs à des branches flétries ou de faire chanter le rossignol avant le printemps), tout aussi bien que s’il avait eu une grande barbe grise lui descendant du menton jusqu’au ventre. Son nom, la plupart des gens l’ignoraient; mais on savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait à ses pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient rendues dignes d’une telle faveur. Car il confessait volontiers. Et croyez que l’espoir de remporter dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa cotte une dent de sainte Séverine, un cheveu d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard, dont se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, était bien de nature à redoubler la ferveur des filles de la contrée. Il n’était jouvencelle bourgeoise qui ne rêvât de s’échapper du logis pour aller dire ses péchés au petit hermite des Alpines; les bergères de moutons, en paissant leurs troupeaux; les gardeuses d’oies, en gaulant leurs bêtes le long des venelles; les servantes en récurant le cuivre des vaisseaux où l’on fait cuire les viandes, ne songeaient à autre chose; même les damoiselles de toutes les châtellenies voisines, qui n’écoutaient plus que d’une oreille distraite les tensons des troubadours, se sentaient une dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y avait toujours foule,--une jolie foule de mignonnes pécheresses, estiviaux de samit emperlé ou roses petits pieds nus,--sur la route qui menait à la cabane du jeune saint; et celles qui avaient été assez heureuses pour être admises auprès de lui, ne tarissaient pas en éloges sur son compte. Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela! Il n’était pas maussade et rébarbatif comme les autres clercs, mais confit en douceur; ne menaçait point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, que l’on était obligée d’y croire. D’ailleurs, il était bien fait de sa personne, avait le visage fraîchement coloré et les lèvres fleuries; rien qu’à le voir, on se sentait tout de suite pleine de la divine grâce. Pour ce qui était des pénitences qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne s’expliquaient pas sur ce point avec toute la clarté désirable; s’accordant à dire seulement que l’on trouvait de la douceur jusque dans ses sévérités, qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute par tout autre.

Telle était la renommée de l’aimable hermite, qu’elle arriva enfin jusqu’à la comté des Iles-d’Or, dans le château où la dame Clermonde faisait son séjour; et cette prude femme résolut de se rendre sans retard chez celui dont on racontait tant d’honnêtes merveilles.

Eh! quoi! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle commis quelque faute, dont elle voulait solliciter le pardon? Ceux qui la connaissaient n’auraient pu se persuader cela. Elle était toujours celle qui ne montrait aucune curiosité, ni des tournois qui se font dans les villes, ni des chasses qu’on mène dans les forêts; pieuse au point qu’il s’en était peu fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. Elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage; elle y répugnait comme on dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point de serviteurs dans ses chambres mais des filles servantes qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que de belles aventures, non de saints, mais de saintes; elle avait pour haquenée une jument de trois ans, et n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin avait-elle d’implorer la miséricorde divine? Nourrissait-elle quelque remords d’avoir fait condamner l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, à la dure peine de ne jamais mentir? Point du tout; elle jugeait que le jugement avait été le plus équitable du monde et qu’en requérant sévère justice elle avait fait selon son devoir. Mais, plus on a de vertu, plus on a d’humilité. C’est justement quand on fait très peu de péchés qu’on pense en commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, si parfaite qu’elle fût, ne se jugeait jamais assez parfaite; et certainement il était indispensable, dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un entretien, plus d’un entretien peut-être, avec le jeune saint revenu de croisade.

Quand elle entra,--ses serviteurs laissés au bas de la côte,--dans la cabane sacrée, elle ne put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où les nymphes, au dire des poètes de l’ancien temps, s’endormaient dans les bras des faunes, qu’à une dévote cellule propre à la prière et à la pénitence. Sur le sol sans pavés ni planches poussait une herbe drue, couleur d’émeraude, douce aux pieds comme un tapis qui caresse; une lampe allumée sous une image en bois peint,--image un peu trop dévêtue pour être celle de la Vierge Marie,--éclairait d’une très douce et très vague lueur les rosiers grimpants dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là s’effeuillaient; de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait des roses; et le parfum qui rôdait dans la cabane, mêlé à celui des calices épanouis, n’était pas une odeur d’encens comme vous le pourriez croire, mais je ne sais quelle odeur, plus intense, plus rare, et qui troublait, comme dans une chambre tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être dévêtues, auraient longtemps dormi.

L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant à voir que la chaumière où il faisait séjour.

Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires de la renommée, Clermonde des Iles-d’Or s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah! les belles boucles d’or qui caressaient son cou plus frêle et plus blanc qu’un cou de damoiselle! Les tendres yeux couleur du ciel! Les tendres lèvres couleur de fraise! Ses mains longues et fines avaient des ongles polis comme une agate rose et de sa manche levée sortait--pour faire à l’arrivante le geste de l’accueil--un bras fin et neigeux comme le col d’un cygne.

La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait avec l’air d’une fleur qui s’attend à un papillon, ne pouvait se lasser d’admirer un si extraordinaire spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le cœur ravi d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, qui n’avait rien de religieux. Mais elle n’était point au bout de ses surprises, car, à peine l’eût-il saluée de la meilleure grâce du monde (un noble homme n’eût pas fait une plus noble révérence), que le jeune hermite s’agenouilla devant elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête, lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par humilité dans ses estiviaux de satin. Eh! de quelle religion était-il donc le servant, où ce sont les confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes? Mais comme elle avait toujours eu beaucoup de respect pour les clercs et leurs pratiques elle le laissa faire sans résistance, convaincue que c’était là un rite nouveau dont le symbole lui serait expliqué et que d’ailleurs un si pieux personnage ne pouvait rien faire qui ne fût utile au salut des âmes.

II

--Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les buveurs Olympiens et les terrestres ivrognes, je pense que je vendrai en ce jour plus de lots de Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles dans la voie lactée. Ça, Roberte, grouille des jambes et des bras, belle fille, ma servante! allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins jusqu’au bord, sur les tables. Car voici que dévale vers nous une telle foule de chasseurs et de chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse ni de si magnifique; et ces gens-là, ou je me trompe fort, ont dû gagner soif sous l’aride soleil.

Celui qui parlait de la sorte n’était point, comme vous le pourriez croire, Auberons, tavernier de Saint-Rémy; vu que celui-ci vendit son auberge, maison, tables, chaises, futailles et filles servantes,--hors Mariotte, qu’on n’avait point revue--à un voyageur appelé Marcabrus de Pierrefeu. Quoi! donc ce jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être élu, par spéciales protections, pourvoyeur de la cave comtale? eh! non; remarquant, au bas d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse d’Auberons, il avait songé qu’il serait bien là pour boire et pour regarder boire; et il s’y était tenu, employant en cette seule affaire les cent florins d’or de l’héritage paternel. Maintenant il s’épanouissait dans la béate satisfaction de sa destinée accomplie, entre la cave et les cuisines, parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant les brocs qu’il servait, flairant les cuissots de daims ou les gelinottes qu’il mettait à rôtir, ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on boit et mange, et le soir,--saoul de partout,--admirant avec gratitude sa panse glorieusement enflée de boisson et de victuailles.

Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses passait devant la taverne de Saint-Rémy, se dirigeant vers la sauvage montagne et les noirs bois, là-haut!