Part 2
Irrésistible aimantation de l’être. Combien la lumière était belle sur les terrasses de fèves en fleur et sur les cyprès noirs! Nous sortions de Santa-Croce où mourait saint François d’Assise, de San-Marco où le Christ expirait en croix et où la Vierge attendait l’Ange dans un couloir nu et silencieux. Même nos sens avaient une âme!... L’art m’avait déjà transporté, mais jamais aussi haut. Je touchais la limite indéfinissable entre l’humain et le divin, entre le terrestre et le séraphique, entre ce qui est du monde et ce qui est du ciel... Comment cela? A force de bonheur.--L’ai-je fait entendre à mon compagnon, quand je me refusais à l’entendre moi-même? J’étais tout près de croire et d’adorer. Précisons: j’adorais sans croire. Mais quoi? mais qui?... L’esprit qui avait animé d’un tel amour l’âme de simples hommes et guidé leur main sur le mur. Mais encore quel esprit? L’Esprit Saint, pour tout dire: je ne lui donnais pas de nom. Après une épreuve si claire, il semble bien que la simple logique, si j’eusse consenti à lui prêter l’oreille, eût dû me convaincre aussitôt de la vérité. Ces miracles de l’art, qui surpassaient l’entendement, étaient les fruits non d’un rêve individuel, mais d’une religion nettement formulée et celle-ci avait un nom et celle-ci était _la mienne_. Il m’eût suffi d’un pas pour y faire retour.--Non, je me contentais d’avoir élargi mes vues esthétiques, me laissant flotter, pour le reste, au doux zéphir de mon vague bonheur.
--Dieu vous prenait par votre faible. Il exalte ceux-ci, il console ceux-là. Il déclenche selon le cas la supplication ou l’action de grâces... Mais une question? Dans l’état nouveau de votre âme, que faisiez-vous de la douleur?
--Je l’incorporais à ma joie... Elle fondait dans mon optimisme incurable.
--Dites plutôt que vous n’aviez jamais souffert?
--C’est vrai. J’avais perdu mon père étant fort jeune et le pauvre homme je ne l’avais pas bien longtemps pleuré. J’avais, dans ma vie, remplacé l’amour par le plaisir sans lendemain, afin de m’épargner la gêne d’une sujétion trop stricte, le traversant tout juste assez pour le connaître, dans son vertige et dans son désespoir. Quant à la vie matérielle, elle ne m’avait imposé que des sacrifices à ma mesure; j’avais pris un métier, celui de médecin, pour m’assurer l’indépendance; je l’avais exercé huit ans, sans passion, mais avec loyauté. Grâce au dévouement de ma mère, à mon oncle et à mes amis, les ennuis ne me duraient guère; tout finissait toujours par s’arranger. Je m’étais entraîné à la médiocrité dès mon enfance et je la supportais gaiement. Ajoutez que la Providence m’avait donné une famille sans que j’eusse la peine de la fonder, ma sœur étant restée veuve avec deux fillettes. Tous les ennuis passés s’étaient écoulés sans laisser de trace. Enfin j’avais le refuge de l’Art.
Or, la souffrance vint. En pleine extase florentine, je fus rappelé d’Italie par ma mère alarmée: l’aînée de mes enfants (des enfants de ma sœur), à la suite d’une rougeole, se trouvait en danger de mort. Elle guérit--sans que j’eusse prié pour elle; mais deux mois après, devant moi, ma mère qui m’aimait plus que tout au monde, ma compagne depuis toujours, se tua dans un accident.--O brutalité de la mort, ô laideur! Je tiens entre mes bras un corps défiguré et d’où la chaleur se retire. Transport de ma douleur! Filiale piété! Je l’ensevelis de mes mains. On fit venir le prêtre et j’assistai aux sacrements, froid, ironique, révolté... Mais vous connaîtrez mon pire blasphème.
A la cérémonie funèbre, presque tous mes amis étaient autour de moi: je vois encore Péguy, le plus différent de nous tous, en prière. Lorsque le prêtre entre ses doigts éleva l’hostie mince et blanche où s’incorporait le Sauveur, moi, le fils, donnant seul l’exemple du scandale, aux côtés de ma mère morte qui n’avait plus recours qu’en Dieu, je tins jusqu’au bout le défi; je fixai sur l’Eucharistie des yeux qui disaient: «Tu n’es pas.» Et mon cœur ajoutait: «Non! tu ne peux pas être! tu ne m’aurais pas pris ce que j’aimais, après l’avoir ainsi meurtri...» Jésus! Jésus! Ah! que n’avez-Vous brûlé mes regards quand je Vous niais face à face! Pardonnez-moi, mon bon Seigneur! Je ne pouvais pas concevoir alors, que Vos dons fussent mêlés d’ombre et Votre vin parfois amer. Je n’attendais de Vous que joie et que magnificence. Mes pleurs me voilaient Votre ciel.--Et puis, mon Dieu: Vous le savez, je ne Vous aurais pas nié, si je n’avais été si près de croire. A la profondeur de ma chute, Vous jugez de quelle hauteur je retombais.
Adieu donc, le rêve des anges au paradis bleu et doré du bienheureux frère Angélique! Littérature que tout cela. L’arche frêle du pont jeté sur l’espace s’était rompue: je redevenais l’esclave du sol. Esclavage cent fois plus lourd et plus aride, il comportait à présent la douleur.
--Notre Seigneur, soyez-en sûr, fut moins scandalisé de votre défi que vous-même. C’était le geste de colère d’un enfant trop gâté et qui ramène tout à soi. Vous étiez orgueilleux, vous étiez égoïste. Car, en fait, vous abandonniez votre mère à un néant total dont votre amour eût dû frémir. Acceptiez-vous de l’avoir perdue toute entière? Votre devoir n’était-il pas plutôt de réserver pour elle au delà de ce monde une chance d’éternité?
--Expliquez comme vous pourrez la contradiction de mon cœur et de ma pensée. Même en niant son Dieu, je continuais de croire en elle cependant...
--C’est donc que le chemin qui mène à la patrie céleste ne vous était pas tout à fait fermé?
--Il se peut bien. En tout cas, mon esprit rebelle évita de donner une solution au problème de l’autre vie que le fait posait devant lui et je me retrouvai pareil: un composé paradoxal de tendances mal accordées, s’efforçant d’accomplir leur unité dans l’Art[8]. Je revis Florence sans déception. Je visitai Rome et la Grèce. Je revenais d’Athènes quand la guerre éclata. A dater de la fin juillet, n’y en eut plus que pour la patrie. Impossible d’errer! Le Français le plus tiède avait perdu le droit de disposer de lui.
[8] Cet exposé, écrit dans la ferveur, paraîtra sans doute sommaire. Je brûle ce que j’ai adoré. La question esthétique sera plus posément et largement traitée dans un volume spécial.
CHAPITRE III
Dans une ambulance du Nord. La menace de Charleroi. Premier contact avec la guerre: une nuit d’alerte. Comment je me tiendrais en face de la mort. A Paris au temps de la Marne. La procession des reliques de sainte Geneviève. Je vais au front.
Vous ai-je dit que j’avais eu une enfance assez maladive et que j’en avais conservé certaine débilité de corps? Sans que j’y fusse pour rien, je vous le jure, le conseil de revision de ma classe m’avait exempté du service. Au 2 août 1914, quel regret! quelle confusion! Quand je veux m’engager, on me répond «qu’on n’acceptera pas d’engagement avant des semaines»!
C’est donc comme médecin de la Croix-Rouge, dans une petite ambulance du Nord, que je prends contact dès les premiers jours avec la nouvelle réalité. N’attendez pas de moi que j’entreprenne la peinture des jours d’attente, d’angoisse et de retraite qui précédèrent et qui suivirent Charleroi. Je ne veux vous parler que de ma toute dernière nuit: seule elle a trait à l’ordre de choses qui nous occupe. Cette nuit-là, j’ai vu venir sur moi un danger grave et je me suis levé en hâte pour recevoir ce qui pouvait être la mort.
Depuis cinq ou six jours, la canonnade d’abord indistincte ne cessait guère de hausser le ton. Nous étions suspendus au roulement mystérieux et nous tâchions d’en interpréter le langage. Ah! les silences! Ah! les reprises! Avance-t-on? recule-t-on? Le 22, les troupes anglaises sont parties précipitamment du côté de Mons. Des renforts d’artillerie française montent et montent. Le 23, un avion ennemi est signalé; un des nôtres survient, qui le démonte. Le communiqué du repli est le dernier que nous lisions dans le journal de Lille et nous voici coupés du monde. Le soir, une auto venant de Namur, qui fait son plein d’essence sur la place, nous donne l’alarme: des gens hagards qui ne savent que s’écrier: «Ils sont trop, ils sont trop! Vous ne pouvez rien, pauvres Français!» Alors nous sommes submergés par le flot d’un peuple en exode: les hautes charrettes flamandes à quatre roues, portant plusieurs rangées de chaises où sont tassées des paysannes, qui ont mis leur plus beau chapeau; les voitures à bras chargées d’objets hétéroclites: la chaîne lamentable de ceux qui vont à pied. Ils ont fui devant le canon et l’incendie, devant les atrocités des Barbares, dont ils ont la preuve saignante sur eux; ils ne savent ce qu’ils emportent, ni pourquoi ils l’ont emporté. Nous voyons les petits qui pleurent, la mère qui pousse une voiture d’enfant depuis trois jours, le vieillard impotent qu’on soutient de chaque côté sous les aisselles et qui a fait ainsi tout le chemin, ceux qui sont malades, ceux qui sont blessés, ceux qui ont perdu la raison... Comment échapper à leur épouvante? Demain, ce sera l’armée en retraite. J’apprends de source sûre que le receveur des postes du bourg voisin a reçu l’ordre de partir et de mettre à l’abri la caisse. C’est bien. Je rentre me coucher. Dans l’ambulance isolée du village, en lisière de la forêt, j’occupe une petite chambre, au-dessus de la salle unique où mes blessés et mes malades seront veillés par deux vieilles femmes du pays. O souvenirs!
Une belle et chaude nuit d’août. J’ai laissé ma fenêtre ouverte: ce n’est pas pour jouir du balancement des feuillages, ni du chant inlassable des rossignols qui peuplent la forêt: c’est pour entendre le canon, pour ne pas cesser de l’entendre. Jamais il n’a tonné si fort, ni d’une voix si proche. C’est tout juste, sans doute, si nous en sommes hors d’atteinte... et puis, la nuit agrandit tout. Dans sa caisse de résonance terrible, le moindre bruit fait mal. Mon oreille tendue n’en laisse pas perdre une vibration. Vers la mi-nuit, sous la voix obsédante qui ne s’interrompt plus, soudain une fusillade crépite, et quelle fusillade pour l’angoisse de l’insomnieux! C’est, au plus loin, dans le village! Une énorme rumeur de cris se déchaîne bientôt, comme un torrent qui tombe dans un gouffre; des notes plus perçantes la déchirent et, couvrant le tout d’un appel sinistre, un battement sonore: le tocsin. Sont-_ils_ déjà dans le village? Si cela est, _ils_ peuvent être dans quelques instants ici-même--et je suis seul pour faire face avec mes soldats désarmés... Mon imagination me représente tout le possible; et le pire nécessairement: les uhlans en patrouille poussant la grille, se ruant dans la salle que protègent notre fanion et la croix-rouge de ma manche, et se livrant, en dépit de tous les contrats, pour le plaisir et la terreur, à telle extrémité sanglante, de celles dont la Belgique a été déjà le théâtre, nous le savons et c’est un fait. Je dois donc être prêt à tout le possible et au pire. Je saute de mon lit, je m’habille, je passe mon brassard et descends rassurer les vieilles, ainsi que mes malades qui s’éveillent et parlent déjà de saisir leur fusil. Je les retiens et j’attends, auprès de la porte. Un galop sur la route, des pas et la grille qui grince...--Oh! j’en puis rire maintenant, puisque rien n’est venu, que c’était une fausse alerte, l’attaque d’un petit poste dans un village assez lointain. La seule chose qui importe pour nous, c’est que j’aie cru à la réalité de l’aventure que me faisait envisager comme imminente l’illusion de mon cœur craintif. Si ridicule que cela paraisse, cette nuit-là, je le répète, j’ai attendu venir la mort. Cette nuit-là, je me suis vu dans la situation du condamné qui n’a plus qu’un instant à vivre et je me demande avec vous: comment mon âme d’incrédule, promise dans l’avenir à Dieu, s’est-elle comportée alors? Vous l’avouerais-je! En incrédule. J’ai ressenti certain regret... A peine ai-je songé à mes parents. Mais je puis l’affirmer, pas le plus petit coin du voile qui nous cache Dieu et l’éternité ne s’est soulevé devant moi. Pas l’ombre d’une pensée religieuse, qu’elle fût de crainte ou d’espoir, n’est descendue dans mon cerveau. Je me disais: ça y est! et n’avais qu’un souci, avant d’entrer dans le néant: celui de «me tenir bien» jusqu’au bout. Souci de vanité et, si je puis dire, esthétique. Je ruminais ce que j’allais avoir à _leur répondre_, je composais mon visage et mon attitude et pour le reste, du haut en bas de l’âme, je tremblais. De quoi? Simplement de quitter la vie, cette vie-ci, la seule avec laquelle j’eusse à compter. J’oubliai sur-le-champ mon appétence d’infini et la spiritualité dont je nourrissais mes poèmes. J’oubliai que ma mère m’avait précédée au tombeau et que je n’avais pas perdu l’espoir d’une rencontre...--La nuit fut longue. Puis l’aurore parut. Les convois de l’armée française en retraite roulaient interminablement. Le soir, nous descendions la même route.--Le village ne fut attaqué et incendié que la nuit suivante: mais il le fut.
Par de nombreuses transes et traverses, je ramenai à Paris mon espoir. Oui, mon espoir! Ma foi en la patrie n’avait pas un instant fléchi. Si néanmoins la ville souveraine devait être violée, je serais ici pour l’épreuve. C’est ainsi qu’au temps de la Marne, je me trouvai un dimanche, l’après-midi, sur le parvis de Notre-Dame, plein d’une énorme foule noire. La châsse précieuse de sainte Geneviève, notre palladium, et les reliques de nos saints allaient sortir du porche et, sans passer la grille, processionner devant le peuple chrétien. J’étais prêt à participer à la communion de l’instance et de la supplique, dans un esprit purement national... Ce fut très beau. Suivant les bannières de soie brodée, les reliquaires et les figures d’or couronnées ou mitrées s’avançaient hors du gouffre d’ombre, où scintillaient les cierges et les sombres saphirs, les sombres grenats d’un vitrail. Rois et saints, ils apparaissaient dans le grand soleil comme de vivants protecteurs qu’aucune adversité ne change, immobiles, luisants, parfaits: et l’archevêque cardinal Amette, montant sur une petite chaire adossée au portail, harangua et bénit la foule. Avec sa franche et solide figure, digne de tenter le ciseau d’un maître ouvrier des vieux âges, il ressemblait à ces images de métal. Quelle grandeur! quelle certitude! On sentait vingt siècles derrière lui. Il s’appuyait sur le rocher. Alors la foule émue, d’une seule voix déchirante, répéta le cri de: «Vive la France!» Moi avec elle. «Vive la France chrétienne!» Et je ne croyais pas. Mais j’étais une goutte d’eau dans la masse dont la vague me soulevait. De toutes parts alors, les cantiques montèrent:
Nous voulons Dieu, c’est notre Père . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sauvez, sauvez la France Au nom du Sacré-Cœur!
et, tout contre moi, un monsieur bien mis s’écria à tue-tête dans mes oreilles: «Vive saint Michel, protecteur de la France! Vive sainte Geneviève, patronne de Paris! Vive la bienheureuse Jeanne d’Arc!» En un instant, le charme fut rompu. Je me sentis distinct des autres, séparé d’eux par les rites, par les formules, par les cadres même de leur dévotion et, si mon cœur priait, soudain il n’eut plus en lui de prière.--On sait comment la France fut sauvée: je n’en remerciai pas le Seigneur[9].
[9] Ici se place la mort glorieuse de Péguy: des regrets, oui! mais surtout de l’envie.
Le spectacle indiscontinu de la souffrance et de la mort, auquel j’assistai chaque jour, à l’ambulance militaire où je pris bientôt du service, ne modifia aucunement les dispositions de mon esprit. Et tel je partis pour le front vers les derniers jours de décembre, dans un groupe d’artillerie, en qualité d’aide-major. Cette première épreuve avait été sans bénéfice.
CHAPITRE IV
Mes raisons de partir. A Nieuport-Bains, dans un groupe d’artillerie. Les joies du mess. Les risques. La mer, la dune, les obus. Le plus beau des mois de janvier. Prière supposée du panthéiste.
Pourquoi j’allais au front, quand je pouvais n’y pas aller et peut-être rendre à l’arrière plus de services? Par curiosité. Par vanité aussi, je pense: pour pouvoir dire: «J’y étais!» Il y a un peu plus: je voulais en quelque façon partager les risques des autres, de tout ce peuple, de tous ces jeunes gens dont je me sentais solidaire et qui, dès le premier moment, ne faisaient plus qu’un sang, qu’une chair, qu’une âme avec moi. Et puis, comment ne pas participer à une guerre que j’avais saluée comme la délivrance trop attendue de notre française fierté et dans laquelle je sentais latent, avec l’accomplissement des hautes destinées de la patrie, l’accomplissement de mon propre destin? Depuis le début, en effet, je ne vivais de cœur que dans et par et pour la guerre. J’avais «tout placé» sur la guerre. M’y voici donc. Mais n’allez pas surfaire mon courage! Je suis plutôt poltron. Je perds tout mon sang-froid dans le danger et je souffre plus que quiconque de la moindre menace de violence suspendue au-dessus de moi. Je ne partais pas de gaîté de cœur, mais malgré moi, poussé par une force intime qui ne me demandait pas mon avis; elle ne me cachait pas que j’en aurais peut-être du regret et que là-bas je ferais sans doute piteuse mine: je partais cependant.
Combien j’attristais ma famille! mon oncle, ma sœur et mes petites nièces. Sur le quai de la gare, ce fut une explosion de larmes: moi--d’ordinaire trop sensible--je n’en trouvais pas une, indifférent et comme possédé. Avant de partir, ma sœur me remit une photographie des deux enfants; par une pieuse rouerie, elle y avait suspendu la pauvre médaille que j’avais achetée pour elle devant l’église inférieure d’Assise, à mon second voyage d’Italie, et qu’elle avait sans doute fait bénir: le portrait ferait passer le fétiche, je porterais l’un et l’autre sur moi. Elle voyait juste. Et tant qu’à être protégé, elle devinait que, dans mon cœur, j’accepterais plus aisément de l’être par l’image du «Poverello», que Florence m’avait appris à aimer.
C’est avec un jeune officier du vingtième corps que je fais le voyage jusqu’à Dunkerque. Il a déjà été deux fois blessé, mais il a confiance, ajoute-t-il: _il croit_. Il me plaisait; je n’ai pas retenu son nom; son gai regard sourit-il encore à la vie? Ils sont un certain nombre ainsi, officiers ou soldats, qui marchaient à la mort et dont j’ai capté au passage le vivant souvenir: ma nouvelle famille qui ne cessera de s’accroître. Des avions bombardent Dunkerque quand j’y passe. La gare de Furnes, où je débarque, vient d’«encaisser» de gros obus. J’entre dans le front de Belgique en longeant le canal, par une matinée superbe; l’avant-veille encore à Paris, je me trouve sans transition dans le grenier-observatoire d’un grand hôtel de Nieuport-Bains, sur le bord de l’Yser, en face de la grande dune et des Boches. Il n’y a pas à se le dissimuler: la guerre impitoyable est tout autour de nous.
Si Dieu me le permet, je peindrai un jour en détail mes camarades et leur vie guerrière. Nulle part celle-ci ne me parut plus capiteuse que dans la villa S... où l’on fêtait, quand j’arrivai, le nouvel an. Une sorte d’entrain généreux, de crânerie inconsciente et de gaîté fouettée par le péril, régnait autour de notre table. Auprès du commandant, d’un ou deux capitaines d’un certain âge, on ne comptait guère que des enfants. Tous, du moins, paraissaient si jeunes! Il y avait du foie gras, du champagne, des gâteaux et un phonographe, qui, tout le long de nos repas, nous déroulait son répertoire: musique facile, chansonnettes et tyroliennes, mauvais airs d’opéra, solis de xylophone, et la _Patrouille Turque_ qui avait la faveur de tous. Eh bien! cela n’était point laid ici, parmi tous ces jeunes gens braves, qui ne s’étonnaient pas de vivre, comme s’ils eussent été aux bains de mer, en avant même de leurs batteries, sans aucun abri efficace et sous le feu constant de l’ennemi, dont les obus de 150 encadraient les villas qu’on voyait crouler une à une. La sonnerie du téléphone grinçait parmi les rires sans interrompre le concert; tombant qui sur la plage, qui sur la rue, les grosses marmites ébranlaient la maison; un lieutenant, une semaine auparavant, avait été tué par un éclat presque à ma place. Qui s’en fût douté à les voir? Aucun d’eux n’avait-il de vie intérieure? Je ne songeai pas, je l’avoue, à me le demander. Celui-ci rentrait des tranchées, celui-là de l’observatoire, cet autre venait de poser une ligne sous le bombardement, impatients d’y retourner. Ils étaient charmants, sympathiques, ils faisaient simplement d’admirables choses. Comment ne pas se mettre au ton de leur folie? Fervent de la vie et de l’homme, jamais pareille intensité de vie, jamais pareille allégresse de l’homme ne s’étaient révélées à moi. Ah! que Dieu était loin! Mais qui pensait à Dieu?
Je passais vite dans la rue dangereuse, en essayant de ne pas trop tendre le dos. J’allais aux batteries de la dune, au pont Joffre. Le long du bois triangulaire, sous une averse de petits obus, je gagnai un jour Nieuport-Ville et autour de l’église toute béante, je fis connaissance avec les 210. Chaque nuit, dans ma chambre située au second étage, je me confiais à mon lit--car nous avions des lits--au bon hasard, sans doute aussi à Vous, Seigneur, mais je ne m’en rendais pas compte... pour gagner le matin dans un sommeil tranquille, sous mon toit, épargné à tort: il abritait tant de péchés dans l’illusion d’une bonne conscience! Parfois l’écroulement d’un mur voisin me réveillait; puis je rentrais dans l’ingénu sommeil.
Premiers obus qui vous cherchent--et qui vous manquent. On ne mesure pas encore tout le danger. L’âme est cependant en état d’alerte. Mais le poète ne veut rien laisser perdre et son maître souci dans une aventure nouvelle qu’il doit subir passivement, consiste à bien ouvrir ses yeux et ses oreilles pour enregistrer au complet l’aspect imprévu du dehors et les sentiments qui lui naissent, intarissablement...