L'homme né de la guerre

Part 1

Chapter 13,860 wordsPublic domain

HENRI GHÉON

L’HOMME NÉ DE LA GUERRE

TÉMOIGNAGE D’UN CONVERTI (YSER-ARTOIS 1915)

QUATRIÈME ÉDITION

PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 35 & 37, RUE MADAME

DU MÊME AUTEUR

POÈMES

CHANSONS D’AUBE (épuisé) MERCURE DE FRANCE ALGÉRIE MERCURE DE FRANCE FOI EN LA FRANCE Nelle REVUE FRANÇAISE FOI EN DIEU (En préparation)

ROMANS

LE CONSOLATEUR FASQUELLE L’ÉPOUX DE LA FEMME ADULTÈRE (En préparation)

THÉATRE

LE PAIN Nelle REVUE FRANÇAISE L’EAU DE VIE LES TROIS MYSTÈRES de Ste CÉCILE (En préparation)

APOLOGÉTIQUE ET CRITIQUE

NOS DIRECTIONS Nelle REVUE FRANÇAISE L’HOMME NÉ DE LA GUERRE Nelle REVUE FRANÇAISE II. POLITIQUE D’ABORD (En préparation) III. PALINODIES (En préparation)

IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER LAFUMA DE VOIRON AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE I A VI ET SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 64

TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1919.

AVERTISSEMENT

Les difficultés du moment ont retardé la publication de ces pages. Écrites dans la guerre et pour la guerre, elles garderont néanmoins toute leur vertu dans la paix. Ceux qui ont vu la mort en face devront ne plus l’oublier de leur vie et demeurer à jamais pénétrés de cette vérité si durement conquise et qui suffit à tout: _le but de la vie est la mort_. C’est à ce prix qu’ils ressusciteront au jour tant de camarades tombés qui n’ont pas eu sur la terre leur compte et qu’il serait trop douloureux et trop injuste d’abandonner à leur néant. C’est à ce prix qu’ils pourront leur montrer une fidélité et une reconnaissance efficaces, en les aidant par la prière à parachever leur salut. C’est à ce prix qu’il leur sera permis d’espérer un jour les rejoindre dans l’éternelle amitié de Dieu. Pour bien mourir, ils s’efforceront de bien vivre et la qualité de leur vie décidera de celle de leur mort. Il est certes plus malaisé de bien vivre et de bien mourir en temps de paix qu’en temps de guerre. Grâce au ciel, cette ambition ne passe pas les forces du chrétien.

Devant Metz, le 15 novembre 1918.

H. G.

Je m’adresse à mes frères détachés de l’Église et aux compagnons de ma vie mauvaise. Je leur dis humblement: Voici l’œuvre de Dieu; Dieu a fait pour moi ce miracle. Ouvrez vos cœurs! Vos cœurs n’en sont pas plus indignes que n’en était le mien. Dieu veut le refaire pour vous.

Et je dédie le récit de ma conversion à

DOMINIQUE-PIERRE DUPOUEY

HÉROS ET SAINT

qui m’apparut un matin de bataille; qui échangea quelques paroles et quelques regards avec moi: qui tomba sur l’Yser à la veille de Pâques en l’année sanglante 1915, pour participer pleinement à la Résurrection de son Maître et, m’entraînant dans son sillage lumineux, me réapprendre la prière après plus de vingt ans d’oubli et changer dans ma bouche le goût de la vie.

Noël 1915.

CHAPITRE I

Première éducation religieuse. La prière, la messe, les processions. Au lycée: ma première communion. Comment je reniai ma foi. Sur les lacunes de l’instruction religieuse donnée alors aux jeunes gens. Je vis sans Dieu.

J’ai été élevé dans la foi catholique. Je n’ai jamais perdu le souvenir du petit Christ en ivoire jauni, cloué sur une croix d’ébène, devant lequel, matin et soir, à genoux dans la chambre rouge, ma mère, ma sœur et moi, nous dévidions à la file le _Pater_, l’_Ave Maria_, le _Credo_, le _Confiteor_ et le nom des parents défunts. Il y avait aussi, au-dessus du lit maternel, une reproduction colorée de la célèbre Assomption de Murillo, d’une suavité si fade, et ma mère aimait à me reconnaître dans la figure d’un des Anges qui soulevaient la Vierge au manteau bleu, tandis que ma sœur, moins docile, ressemblait plutôt, disait-elle, à celui du coin droit, enveloppé de pourpre et d’ombre et que, bien sûr, le démon tirait par les pieds. Plus loin encore, je vois, mais à force sans doute de me l’être entendu conter, un tout petit enfant sur les genoux de sa sainte grand’mère et s’amusant avec son chapelet.--Je songe aux matins de dimanche. On avait mis ses habits neufs et on se rendait à l’église comme au spectacle. Ah! l’orgue, le chantre, le «serpent»! le suisse en baudrier brodé et en bicorne! le curé en dentelles et en brocart! les buissons de cierges! l’encensoir fumant! les rayons d’or de l’ostensoir! C’était le luxe de chaque semaine. Et au retour, on achetait rue des Épousés des «éclairs». Pour la procession de la Fête-Dieu, toute la grand’rue se revêtait de draps blancs piquetés de fleurs: sous les tendres tilleuls des promenades était le plus beau reposoir, et ma sœur, couronnée de reines-marguerites, une petite corbeille au cou, semait des pétales de roses roses, d’un geste court, comme on donne à manger aux petits oiseaux.

Ma première communion et ma confirmation dans la foi comptent vraiment comme des actes d’importance. Dans la vieille ville de S... qui possédait un cardinal, la chapelle de notre lycée longeait une rue tranquille et glacée. Elle s’ouvrait par sa petite porte sur le cloître en arcades de la cour des grands. Là, l’éloquence ardente de l’archiprêtre Dizien qui devint évêque d’Amiens et dort maintenant sous les dalles de la cathédrale parfaite, tonnait une fois chaque année. Notre aumônier était un homme fin et grave; il portait lunettes; nous l’aimions bien. Nous faisions retraite dans une salle d’étude entourée d’un jardin de roses, qui était partie réservée dans la cour des petits et où n’avaient le droit de circuler que les premiers communiants. J’y suis encore dès que j’y pense. O douceur, ô sage tendresse! ô silence, ô fraîcheur de la semaine consacrée!... les soirs surtout, sous les tilleuls. Comme je me donnais! Quelle garde attentive je montais devant mon bonheur! Sous quels scrupules enfantins j’abritais mon âme nouvelle! Car je connaissais déjà le péché. La veille de la communion, après la confession générale, comme je me promenais avec mon «frère» en compagnie de Dieu, je découvris dans un recoin de ma conscience une faute vénielle qui m’avait échappé. Je la voyais avec épouvante grandir comme une tache d’huile sur la nappe. Elle semblait devoir me souiller tout entier. Je courus à l’aumônier lui en porter l’aveu et solliciter une pénitence. Je ne dormis pas bien tranquille. Mais le lendemain me récompensa. Le plus beau jour de la vie, vous dit-on. C’était vrai. Ma mère faisait mon orgueil: elle portait une robe de soie et de peluche couleur héliotrope. Les roses embaumaient. On me couvrait de compliments. Mon extase puérile qui du premier coup atteignait à la félicité divine, joignait, tressait ensemble toutes mes impressions, le faste des prêtres et de l’assistance, la gloire du soleil, des fleurs et du paradis entr’ouvert... sans oublier certain contentement de moi-même. Je ne m’explique pas encore comment je pus résilier si tôt ce pacte solennel avec la joie.

Fut-ce deux ou trois ans après? Je ne veux rien affirmer. Peu importe. Je revois la scène en tous ses détails. Cela se passe à B..., pendant les vacances de Pâques. Ma mère s’habille pour la messe dans la chambre du haut; je suis en bas, je lis. Ai-je bien réfléchi à ce que je vais faire? Elle m’appelle, je ne lui réponds pas. «Viens t’apprêter, Henri, nous sommes déjà en retard!» Quand je me décide à monter--elle est là devant moi près de l’armoire à glace, son chapeau sur la tête, achevant de mettre ses gants: elle me dit: «Voyons, tu vas manquer la messe!» J’entends sa chère voix... Et je m’entends lui répondre, sans lever les yeux, honteux de moi peut-être, mais résolu: «Je n’y vais pas.» La pauvre femme n’a pas le temps de faire face; j’ajoute sans tarder: «Qu’est-ce que tu veux, maman? _je ne crois plus!_»... Je n’étais pas méchant, j’aurais pu feindre. Ah! quel pardon ne lui dois-je pas demander!... Mais non: «_Je ne crois plus!_» le couteau dans le cœur.--Je disais vrai. Je n’y mettais ni fronde, ni libertinage. La source était déjà tarie. Et même au prix de sa souffrance, je refusais de me mentir... Elle prit tout sur elle, sans rien répondre, le péché de mon reniement et le souci de mon salut.

Entre la mère bonne croyante et le père impie--et combien d’excellents ménages s’accommodent de vivre unis dans deux univers opposés, qui selon le prince des Cieux, qui selon le prince du Monde!--le jeune homme hésite, balance... il a deux exemples et un seul chemin.--Mon père n’eût pas dit un mot pour m’arracher à la foi maternelle et Dieu sait, je puis l’avouer, quelle préférence secrète m’attirait vers ma mère: c’est pourtant mon père que je suivais. Le lent travail de désaffection qui m’avait mené à ce point n’a laissé dans mon souvenir aucune trace. Et dès lors--avais-je quinze ans?--j’ai vécu sur la terre sans Dieu et sans besoin de Dieu.

* * * * *

Mystère de la grâce. Mais la grâce peut être aidée. Je ne veux pas atténuer une faute dont j’assume complètement le remords et la pénitence. Mais j’ai le droit, sans offenser l’Église, le droit et le devoir d’examiner, si l’insuffisance notoire de l’enseignement religieux que les enfants reçoivent après la communion solennelle n’a pas facilité le fléchissement de ma foi. Voici un jeune esprit avide et curieux auquel on ouvre toutes à la fois les routes de la connaissance humaine. Voici les arts, les lettres, les sciences, les métiers, voici l’histoire. Que de pays nouveaux! Il y progresse vite, un peu grisé. Toutes ses forces d’attention sont requises, tout son temps occupé... Et qu’en réserve-t-on à Dieu? Que fait-on pour l’information de son âme? Je parle de ce qui se passait de mon temps et dans un collège laïque; mais on me dit qu’il en allait de même alors dans les maisons religieuses[1]: une ou deux heures d’instruction, la semaine, qui nous ennuyaient tous, je m’en souviens, étrangement! Notre bon aumônier n’essayait pas d’entrer en concurrence, par cet attrait vivant qui capte les jeunes esprits, avec nos professeurs d’humanités ou de sciences. En regard des vies de Plutarque, nous offrait-il la vie des Saints, la vie même du Divin Maître? Mais non. Dans l’histoire des nations, rendait-il à l’histoire du peuple élu, à celle des apôtres, des papes, de l’Église, la première place qui est la leur? Mais non. Il nous parlait abstraction. Alors que la philosophie, réservée aux esprits plus mûrs est reportée à la fin des études, il nous faisait entrevoir dès treize ans les hauts sommets de la théologie. Il dissertait, savamment je le crois, sur le péché originel, sur les vertus théologales, sur la grâce. Ah! s’il nous avait lu les Actes de sainte Cécile, le récit de la Passion dans Anne-Catherine Emmerich ou même les «Fioretti» légendaires! En vérité nous ne savions à quoi nous prendre et nous cessions de l’écouter. Notre connaissance de Dieu ne sortait de là ni plus claire, ni plus profonde et ni seulement rafraîchie. Sur notre petit champ sacré, les connaissances purement humaines empiétaient un peu davantage chaque jour. Foulé partout, bientôt, nous n’en retrouvions plus même la place.--Que dites-vous de ces chrétiens qu’on pousse au baccalauréat et qu’on arrête au catéchisme? J’entends: au catéchisme de l’enfance. Certes, toutes les vérités et toutes les beautés, issues des Livres et de la Tradition, y sont incluses. Mais il serait bon de les cultiver avec autant de soin, d’à-propos, de persévérance que les vérités de la science et que les beautés de la poésie! Il faut apprendre au jeune homme sa foi. Que si le collège n’y suffit pas, c’est l’affaire de la famille. Je n’avais pas, quant à moi, ce recours... Rien, rien! que ma paresse aux sacrements et la tiédeur de ma prière! Car je n’aurai lutté, mon Dieu, ni pour Vous perdre... ni pour Vous ravoir.

[1] A l’heure actuelle, de grands efforts sont faits pour rendre plus vivant cet enseignement, paraît-il.

CHAPITRE II

Dialogue entre un chrétien et un artiste. Comment l’Art me tient lieu de tout et premièrement de principes. La gratuité de l’Art. Nietzschéisme, dreyfusisme, patriotisme; spiritualisme malgré tout. L’épreuve de Florence. Angelico et l’élan de ma joie vers Dieu. Mort de ma mère. J’apprends la douleur. Mon blasphème. Voici la guerre.

--Vous aurez donc vécu dans ce désert vingt ans? Sans Dieu et sans besoin de Dieu!

--Qui plus est, sans inquiétude, dans une sorte de plénitude païenne...--tant le prince du Monde excelle à endormir la conscience, à farder et enguirlander le péché.

--Sur quels principes viviez-vous?

--Le sais-je?... Sur les principes moyens et faciles qui sont la loi de nos sociétés, les bâtards de la Sainte Loi. Mes désirs, au reste, étaient modérés. Quand, d’aventure, l’un d’eux se heurtait à la règle, je la frondais pour lui ou je la tournais à son avantage. Incapable, sans doute, d’un tort matériel, moins soucieux du tort moral. Où il n’est pas de mœurs, là chacun règne. A charge de revanche, personne n’ayant rien à perdre, ni le prochain, ni soi![2]

[2] En ce temps-là mes amis vantaient mon «cynisme». J’aurais refait le monde à mon image pour justifier mes erreurs.

--Mais quelle vie défaite meniez-vous?

--Me le suis-je jamais demandé? Au jour le jour, en voyageur.

--Est-ce possible? Tout entier tourné vers ce monde, il vous suffisait d’être.

--C’est cela.

--Et jamais dans le cœur aucun élan spirituel?

--Tout au contraire. Dupouey disait en parlant de lui-même: «Nous qui avons adoré la Beauté.» Je fus de ces adorateurs.--Autour de sa vingtième année, bienheureux le jeune homme qui rencontre l’Art! L’Art, prenant le pas sur l’amour, ramasse le sceptre de Dieu qui est tombé en déshérence. Dans le culte de l’Art, nous pensons échapper au monde, à la fuite des jours, et surmonter un médiocre destin. Le véritable artiste va placer son ambition, sur terre nécessairement, mais par delà sa vie terrestre, dans le profond des siècles à venir. Indifférents aux succès du présent, du moins autant qu’homme peut l’être, nous rêvons en secret de laisser après nous, de léguer à nos descendants, non une patrie bien assise, non un idéal éprouvé, mais quelques morceaux réussis, une œuvre, un livre, moins: un poème, moins: une strophe harmonieuse, capable de chanter sur les lèvres des hommes longtemps après que nous nous serons tus. En un mot, nous nous efforçons de gagner, par un labeur qui n’est pas sans mérite, une façon d’éternité terrestre... O vanité!

--Ainsi peu vous importait d’être utile?

--Est-ce que la Beauté ne l’est pas? Nous n’acceptions de l’être que par la Beauté. Nous nous targuions d’un art tout gratuit, gratuit pour nous qui n’en attendions pas de récompense, gratuit pour le prochain que nous nous refusions à réformer. Fi d’un lyrisme ou d’une prose utilitaires! Il s’agissait de «mettre en forme» partie du monde et partie de nous-même, en nous gardant bien de juger.

--Mais cela suffit-il?

--L’Art se suffit.

--Mais vit-on sur une esthétique? Du moins la vôtre était-elle doublée d’une philosophie?

--Peut-être pas! Entre Descartes et Kant, Spinoza et Leibniz, Hegel et Renouvier, Spencer et Darwin, passionnément étudiés au lycée, sans compter Hartmann et Büchner, est-ce qu’on choisit à cet âge? Un système chasse l’autre... Et du reste, pourquoi choisir? Autour de mes vingt ans, je croyais fermement en l’Homme et en la Vie, comme à peu près tous ceux de ma génération. C’est tout.

--Et au progrès, sans doute?

--Au progrès de l’Individu. Avec le temps, il avait pris toute la place. Nous l’héroïsions à plaisir.

--Dans le mal comme dans le bien, je vois cela...

--Notre art ne faisait pas de différence.

--Et vous avez fini par donner dans le «nietzschéisme», avouez-le donc!

--Nietzsche ne nous a pas formés. Il est venu à point pour étayer notre religion flottante. Ce n’est pas une métaphysique et encore moins une morale que la doctrine nietzschéenne--si tant est qu’elle tienne d’ensemble--formule expressément; disons plutôt: une dramaturgie. Une vie dangereuse, le libre élan laissé à l’entre-choc des passions, quelle aubaine pour le dramaturge, pour le romancier ou pour le poète qui a décidé de ne pas conclure! Les besoins de notre art nous ont dicté notre philosophie; infuse dans une œuvre d’art, nous l’estimions sans danger.

--Vous placiez la charrue devant les bœufs!

--Je m’en rends compte. Comment faire autrement après ce que je vous ai dit?

--Et avec ça, vous gardiez bonne conscience?

--Comme Adam dans le paradis des délices et le péché n’existait plus[3].

[3] Exemple significatif: malgré mon admiration pour le maître écrivain, je n’entrais pas dans Baudelaire; cette lutte constante entre Satan et Dieu, Ormuzd et Ahriman, qui fait la trame de son œuvre, me paraissait le comble de l’artificiel.

--Je vous entends. Je ne parviens cependant pas à croire que les soins de votre art ou plus simplement de votre métier aient étouffé en vous tous les autres soucis. Car vous étiez bon fils, bon parent, bon ami?

--Ni meilleur ni pire qu’un autre.

--Bon citoyen et bon Français?

--Arrêtons-nous. Là vous touchez le point sensible... Oui, depuis mes plus tendres jours, je nourrissais pour ma patrie une jalouse passion--osé-je dire à mon insu?--et sans doute m’imaginais-je avoir assez fait pour la France, quand j’avais servi de mon mieux ses belles-lettres et sa langue. La réalité politique offusquait ma délicatesse. Je laissais les choses aller. Plutôt républicain que monarchiste, plutôt «droits de l’homme», en dépit de Nietzsche, que nationaliste intégral, j’eus la révélation inopinée de ma foi française à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Je combattis avec une âpreté inattendue dans le camp des révisionnistes. Et pourquoi? Non, par «anarchisme», non par pure équité humaine,--par chauvinisme, c’est le mot. Pour les mêmes raisons que, dans l’autre camp, Déroulède. Je me rendis compte soudain du prix que j’attachais au bon renom de ma patrie, à sa gloire dans le monde... C’est cela que je défendais avec tout l’excès de mon âge. Et, le soir de l’arrêt de Rennes,--ne riez pas!--j’ai pleuré sur son «déshonneur».--Aussi bien je suivis l’évolution de Péguy; comme lui, peu de temps après, je répudiai les sectaires; mes amis de la veille devinrent mes ennemis; et depuis lors je n’ai plus ouvert le journal sans le tremblement de celui qui aime et qui ressent à vif la moindre des blessures dont va souffrir l’objet de son amour. Peu versé dans la politique, trop timide pour m’y mêler, trop faible aussi pour secouer le joug de mes préoccupations esthétiques et aborder le problème vital, j’assistais au combat comme un partisan désarmé; mais je tenais férocement pour ceux qui défendaient l’existence morale et matérielle de la France... à l’exception de Maurras. Que pouvais-je faire de plus, moi, poète? Si, j’entrepris de la chanter[4].

[4] _Foi en la France_ (_Préludes dans la paix_, 1909).

--Oh! oh! vous manquiez gravement à vos principes?

--Peut-être bien... Je ne manquais pas à mon cœur. Et puis, je me berçais de l’illusion que les contraires pouvaient cohabiter dans le même homme, sans se gêner ni le gêner[5]. Quand je rentrais dans mon travail familier, sous la discipline que l’art exige, je me sentais en sûreté et retrouvais l’équilibre de mon esprit.

[5] Vous avouerai-je qu’au plus fort de mon exaltation patriotique, le jour de la déclaration de guerre, «j’ai fait le mal», sans honte. Je refusais de distinguer. Et que l’ignoble côtoyât le noble, j’aimais cela. L’homme complet.

--Et toujours nul appel d’en haut?

--Je mentirais si je vous disais non. A certains jours, le cœur demandait davantage. Il ressentait un vague espoir... Il goûtait une vague extase. Il s’arrêtait devant le gouffre de la mort. Et puis, quel poète lyrique ne lève pas les mains au ciel? Il se baigne dans l’infini, mais en aveugle; il lui suffit de bien chanter, il ne tient pas à y voir clair. Quand mon lyrisme personnel me refusait ces grandes joies religieuses et vagues, le trésor des maîtres de l’art me les dispensait magnifiquement. O Parthénon, équilibre des nombres! O sculpture hellénique, regret du paradis perdu où le corps de l’homme était beau! O musique, battement du plus noble des cœurs, sons imprécis qui en disent plus que les mots, danse sacrée qui délivre du poids et de l’attraction terrestre! Quels espaces nous franchissions sur les ailes de la Beauté, dans l’extase quasi-divine de ce soulèvement qui ne vous conduit nulle part!... De quoi nous ne songions pas à nous plaindre: l’ivresse du voyage nous faisait oublier le but.

--Qu’arrivait-il pourtant quand vous redescendiez?

--Nous avions versé de si bonnes larmes que nous ne désespérions pas de l’infini. Mais au lieu de louer et de remercier Dieu qui rendait un tel art possible en découvrant un rayon de sa gloire, nous célébrions le génie des hommes et le privilège de l’Art tout court.

--Et vous n’étiez jamais tenté de pousser plus avant, de solliciter de quelqu’un des clartés moins diffuses, de mettre votre spiritualisme ou votre panthéisme au point? Je ne dis même pas d’interroger les Livres, vos prêtres ou ceux d’un autre Dieu. Car vous croyiez en Dieu, la chose est claire?

--Je respectais, mais je négligeais la Parole[6], moi, curieux de tout, je n’en avais pas appétit; je lisais tout et gardais fermé l’Évangile. Cette exclusive volontaire a scandalisé même mes amis. Mais un pareil refus n’est pas incompatible avec certain tourment de Dieu. Dans mon livre le plus récent, lisez la pièce antérieure à la guerre que j’intitule «Cloches». Elle exprime comment je me flattais alors d’apaiser cette nostalgie que réveille en nous l’Angelus: par le mysticisme de la Patrie...--Et puis j’ai tort de parler de tourment. Notez-le bien, je n’eus jamais tendance à croire qu’en état de bonheur: témoin ma crise d’Italie. Vous permettrez que j’y insiste; c’est le prologue de ma conversion.

[6] Il importe de remarquer que le mouvement catholique qui se dessinait alors dans les lettres n’eut pas d’influence sur moi. Tout en les admirant, je ne suivais ni Jammes, ni Claudel, ni Péguy. Ils m’accoutumaient simplement à un point de vue qui me restait cependant étranger.

* * * * *

Au printemps de 1912, il m’est donné pour la première fois d’aborder l’Italie et de l’aborder par Florence--non précisément en jeune homme, déjà en homme fait et qui se croit fixé, bien qu’il accorde à ses pensées toute licence. Je suis conduit par le meilleur des guides, mon ami André G...--J’ai dit ailleurs[7] la surprise inouïe de ce tête-à-tête avec des chefs d’œuvre dont on ne prend idée que là, ceux du moyen âge à sa fin et de la prime Renaissance. Mes théories sur la peinture, sur ses modes, sur ses limites et sur ses vertus expressives, s’écroulent comme châteaux de cartes au premier choc. J’admire tout, de Giotto à Botticelli, la multiplicité d’un art, tant païen que chrétien, qui semble ramasser d’un seul coup de filet toute la vie, contenter à la fois et sans en excepter aucune, nos plus diverses aspirations. Rien de beau, rien de noble, rien de doux au cœur, rien de charmant aux yeux qui n’y soit renfermé! Or, au centre, il y a l’esprit.--J’admire tout, oui! Mais mon choix est fait: et c’est, quoi que j’en aie, celui que désignent mes larmes: c’est Giotto, c’est Angelico, c’est le Masaccio de l’Apôtre Pierre; tout le reste gravite autour. J’essaie bien de me raccrocher au paganisme: mais le maître de mon amour, dès à présent, c’est l’Art le plus rapproché de la Foi--si rapproché qu’on l’en distingue à peine! L’œuvre d’art qui n’est pas prière me déçoit.

[7] _L’Épreuve de Florence_ (Nouvelle Revue Française).