Part 2
Quand le projet d’une tour qui serait appelée la Tour de Babel et qui, aux termes de la délibération, devait «atteindre le ciel» fut mis au concours par une municipalité en délire, presque tous les entrepreneurs du pays haussèrent les épaules et déclarèrent, à qui voulait les entendre, qu’on les croyait absolument fous, si on les supposait capables de soumissionner pour une entreprise pareille.
Pourtant il s’en trouva un, nommé Mathusalem et arrière-petit-fils du célèbre recordman, qui, à la stupeur générale, fit des propositions.
Il proposait même un chiffre raisonnable: quatorze millions de chichtis, soit cinq millions de francs de notre monnaie.
On parla de le faire interdire, et l’opinion générale se traduisit par ces mots: _Voraïm zouzoum tlach’_ (il y laissera ses culottes).
Pourtant, Mathusalem avait fait inscrire dans son contrat une petite clause qui aurait dû faire réfléchir les malins. Cette clause spécifiait qu’en cas d’interruption des travaux pour un cas de force majeure, les versements effectués resteraient acquis au soumissionnaire.
Mathusalem, d’ailleurs, se fit faire l’avance de la presque totalité des fonds. Ses fournisseurs de matériaux, disait-il, désiraient être payés comptant, étant donné l’audace particulière de l’entreprise.
Cependant, la tour s’édifiait peu à peu. Les fouilles furent rapidement faites. (Les spécialistes s’étonnèrent même qu’on ne mît pas plus de temps à établir les fondations d’un monument si important.) Bientôt, la tour atteignit la hauteur de quatre étages qui, d’après la hauteur des plafonds de l’époque, représentaient environ huit étages de notre monnaie.
On venait, tous les dimanches, de la ville et des villages d’alentour pour assister aux travaux. Or, ce fut un lundi matin que se produisit le grand coup de chien. D’après le contrat, c’était un architecte de la Ville qui surveillait les travaux.
Le lundi matin donc, en arrivant au chantier, l’architecte avise un sous-chef de chantier et lui dit:
--_Frichti bi coulacoulail votsobam brididi bébé._
Ce qui voulait dire: il faudrait voir un peu à faire chercher les sacs de plâtre, sans quoi je ne vois pas comment vous terminerez votre première plate-forme.
Mais l’autre fit de grands yeux et répondit simplement:
--_Balababa kilitiri._
Ce qui ne voulait rien dire du tout.
En entendant ça, mon architecte avise un autre sous-chef et s’écrie:
--_Calcaderiri Boulzaveï Tubalcaïn tram-tram._ (Qu’est-ce qu’a donc Tubalcaïn ce matin à me répondre des inepties? Il est encore saoul d’hier soir probablement.)
A quoi l’autre sous-chef répond en javanais:
--_Jave nave savais pavas._
--Portier! s’écrie d’une voix impérieuse l’architecte abasourdi.
Le portier arrive en courant et dit à l’architecte:
--_Lonjourbem lonsieurmem._
Ce qui voulait dire: «Bonjour, monsieur» dans le rude langage des loucherbem, ainsi que les commentateurs l’ont établi depuis.
L’architecte s’en fut dare-dare aux bureaux de la Ville, convoqua les autorités, et les avertit que la colère divine venait de tomber sur les constructeurs, et qu’il y avait confusion des langues.
Mathusalem tenait son cas de force majeure. Les travaux furent interrompus. Quant à l’architecte, il donna peu après sa démission pour aller vivre à la campagne de ses économies, que l’opinion publique jugea un peu considérable pour un individu qui n’avait jamais gagné plus de sept mille deux.
NICOLAS GLAIVE
ou les cahiers d’un candidat
_25 mars._--Voici la lettre que j’ai trouvée dans mon courrier de ce matin.
«_Monsieur Nicolas Glaive, fabricant de girouettes d’art, à Paris._
«Un groupe d’électeurs indépendants, de la circonscription de Montsouris-Sud, connaissant votre passé, tout d’intégrité et d’honneur, ainsi que votre républicanisme éclairé et loyal, a décidé de vous offrir la candidature aux prochaines élections législatives. Vous n’ignorez pas que notre arrondissement est las, à juste titre, des violences de langage et des excentricités de notre député, le radical Triquet. D’autre part, il faut éviter d’assurer le succès du candidat modéré et réactionnaire, M. Ajax de Télamon.
«Il y a une majorité considérable à rallier, entre les deux opinions extrêmes.
«J’aurai l’honneur, Monsieur, de vous rendre visite pour recevoir votre réponse, qui nous sera, je n’en doute pas, favorable. Je pense vous rencontrer demain matin, de neuf heures à onze heures.
HENRI PRENANT, Directeur du cabinet d’affaires Raulbert-Prenant, fondé en 1822.
Satisfait, au fond, qu’on voulût bien songer à moi pour un mandat assez envié et qu’on me fournît enfin sur mes opinions politiques des données précises, je n’hésitai point, et résolus d’accepter la proposition de M. Prenant. Député à quarante-huit ans, je pourrais dire négligemment, en sortant, après mon déjeuner, aux passants de connaissance:
--Je vais à la Chambre.
J’écraserais en même temps de mon pardon deux personnes, un sergent de ville du quartier et le secrétaire du commissaire, qui ont été, certain jour, insolents à mon égard. Je voyagerais gratuitement enfin sur la ligne de Chaville, à l’heure du journal du soir.
--Votre billet, monsieur?
--Député.
_26 mars._--J’ai reçu ce matin la visite de Prenant. Ma première impression, qui est la bonne, m’a fait deviner en lui «quelqu’un d’attaque». Lui-même me l’a dit, d’ailleurs:
--Je suis d’attaque, a-t-il affirmé dès l’abord.
C’est un homme petit, vif, rond, noir de moustache et de barbiche. Il connaît, dit-il, le quartier de Montsouris-Sud comme sa main (un peu velue). Il émet, sur la politique générale, des réflexions qui me paraissent empreintes d’un bon sens prophétique.
Nous avons parlé chiffres.
--C’est une élection qui vous coûtera cher, me dit-il. Il n’y a pas à vous le dissimuler.
J’ai été d’abord un peu inquiet: mais le chiffre de sept à huit mille francs, énoncé l’instant d’après, m’a paru raisonnable.
Puis, Prenant a pris congé de moi, en me serrant la main.
_29 mars._--La période électorale étant ouverte, pour prendre rang et imposer mon nom à l’esprit des électeurs, il a fallu préparer et faire afficher les premières bandes.
Cet après-midi, nous sommes sortis, ma femme et moi, pour voir les affiches. Nous marchions d’un air timide, nous étions presque rougissants, comme si nous venions d’accomplir une bonne ou une mauvaise action. Nous avons aperçu d’abord de nombreuses bandes de Triquet et de Télamon. Enfin, sur une bande orange et plus large que les autres, j’ai vu mon nom imprimé, en si grosses lettres que j’ai eu du mal à le reconnaître: _Nicolas Glaive, Industriel, Candidat républicain._ Nous avons compté sept de ces affiches. Il doit y en avoir bien davantage dans les rues où nous n’avons pu passer, car on m’a dit qu’on en poserait aujourd’hui deux mille cinq cents.
_30 mars._--J’ai rédigé ce soir, en compagnie de Prenant, ma circulaire aux électeurs. Je me suis prononcé nettement et catégoriquement sur le privilège de la Banque de France, sur l’élection des juges, sur le prix du gaz. Je me suis déclaré l’ennemi des fâcheuses compromissions, le partisan d’une politique de modération et de progrès. J’ai exprimé le désir de voir la France unie à l’intérieur, respectée à l’extérieur. J’ai adressé un vigoureux appel à tous les honnêtes gens. Sur la question du protectionnisme et du libre-échange, je suis resté un peu dans le vague, comme me le conseillait Prenant et aussi, je dois le dire, mes convictions les plus intimes.
La conférence a duré jusqu’à dix heures du soir. Quand Prenant, emportant mon manuscrit pour l’imprimerie, m’a eu quitté, j’ai cherché dans le Larousse le sens exact de certains mots de ma profession de foi, afin d’être en état de répondre d’une façon un peu précise aux questionneurs, dans les réunions publiques.
_2 avril._--Je rentre, ce soir, d’une réunion organisée par mon comité dans la salle des fêtes du restaurant Batracien. Coût de la salle: trois cents francs, éclairage compris. Un contrôle sévère a été établi à la porte, pour ne laisser passer que les électeurs munis de leur carte. Il est entré cinquante-deux personnes, que j’ai comptées pendant le discours du président (un professeur d’orthographe phonétique).
--Vous voyez ici, me dit Prenant, la crème des électeurs influents de Montsouris-Sud. Méfiez-vous, ajoute-t-il tout bas, il y a là dedans beaucoup de gens favorables à Triquet, et j’aperçois aussi des têtes de réactionnaires, venus pour vous prendre en faute.
J’expose mon programme avec une certaine émotion. (Mon succès a été très grand, m’a-t-on affirmé.)
Puis, un des assistants se lève, et me demande si je voterai le maintien du traité de 1845 avec la Suède. Sur un signe de Prenant, je m’en déclare le partisan énergique. C’est d’autant plus méritoire, affirme mon interlocuteur, que ce traité n’existe que dans mon imagination...
Prenant flétrit alors les plaisantins qui s’insinuent en perturbateurs dans les assemblées de gens sérieux. Le perturbateur est dirigé vers la porte. On me vote à l’unanimité un ordre du jour de chaleureuse approbation.
Vingt électeurs, que j’avais remarqués parmi les plus enthousiastes, s’offrent d’eux-mêmes pour venir prendre des bocks au café voisin.
_3 avril._--Voici ce que j’ai lu dans deux journaux:
«Hier soir, huit cents électeurs, réunis à la salle Batracien, après avoir entendu les déclarations nettement républicaines du citoyen Nicolas Glaive, ont acclamé sa candidature.»
_4 avril._--Suivant Prenant, qui a dîné avec moi ce soir, mes deux adversaires mènent une campagne «éhontée d’audace». Triquet a deux hommes à lui, qui «font les coiffeurs». Ils entrent, sous prétexte de barbe, de coiffure ou de shampooing, successivement chez tous les perruquiers du quartier, et ils endoctrinent le patron, les garçons et la clientèle. Prenant a vu, ce matin, l’un de ces hommes sortir de chez un coiffeur, tout rasé de frais, bien pommadé, avec une belle raie sur le côté. Eh bien, cet homme est entré sous une porte cochère, a passé vivement son mouchoir sur sa tête, pour ébouriffer sa chevelure. Puis, il est entré se faire recoiffer chez un autre coiffeur.
De son côté, Ajax de Télamon ne reste pas inactif. Il choisit tous les jours, dans le quartier, une autre femme de ménage, qu’il paye largement et qu’il comble de prévenances; pour que cette femme aille colporter sur son compte un éloge documenté, il lui donne le spectacle des plus édifiantes vertus domestiques; en présence de cette salariée, il se montre d’une aménité sans égale pour Mme de Télamon et caresse avec tendresse des enfants blonds aux cheveux bouclés qui ne sont, paraît-il, que ses neveux. Toujours sous les yeux de la femme de ménage, des gens à lui viennent lui offrir, pour de louches entreprises, des sommes considérables, qu’il repousse avec une noble indignation.
De plus, Télamon a dans tout le quartier, aposté aux portes cochères des mendiants payés, à qui il distribue de larges aumônes, non sans une discrète ostentation.
--Mais au fait, me dit Prenant, en remettant ses coudes sur la table, pourquoi n’arrêteriez-vous pas un cheval emporté? On choisirait une bonne heure, le moment où les ouvriers rentrent du travail. On trouverait un cocher complaisant, un cheval pas trop terrible...
J’arrête Prenant. Je préfère un autre mode de propagande, l’affirmation de mes idées de progrès, par exemple, ou l’embrigadement général des marchands de vin.
_5 avril._--Ma circulaire a été reproduite sur une grande affiche, appuyée par l’adhésion de trente-cinq électeurs: tous mes fournisseurs, deux de mes employés qui habitent le quartier, Prenant et ses camarades. J’ai déjà dépensé six mille huit cents francs; mais le plus gros des frais est fait, m’affirme-t-on.
_6 avril._--Les journaux spéciaux de l’arrondissement sont assez doux pour moi. Dans le numéro 7 de l’_Électeur du vingt-deuxième_, fondé il y a huit ans, et qui ne ménage pas Télamon, on m’appelle: cet excellent M. Glaive. Le _Gaulois rose de Montsouris-Sud_, qui attaque Triquet, n’a encore rien dit sur mon compte.
_7 avril._--Ah! quel assaut, après ces journées de calme relatif! Prenant avait l’air soucieux, en entrant chez moi ce matin.
--On prépare contre vous une terrible campagne de diffamation.
Que pouvait-on dire contre moi? Le mur de ma vie privée n’a pas besoin à sa crête de tessons de bouteilles. Il est permis d’y grimper et de regarder par-dessus. Prenant s’est un peu calmé, mais il hochait toujours la tête en me quittant.
A six heures, il a fait irruption dans mon bureau, tout bouleversé. Il s’est campé vis-à-vis de moi:
--Vous étiez bien à Boniface-les-Bains, l’année dernière?
Je répondis, étonné de son accent:
--Oui, j’étais effectivement à Boniface-les-Bains, l’an dernier, à pareille époque...
--Eh bien, nous sommes beaux! gémit Prenant en se laissant choir sur un fauteuil.
Il reprit, sur un ton amer et presque gai, comme en proie à une folie commençante:
--Eh bien, nous sommes frais!
Je le conjurai de s’expliquer: il se leva d’un bond.
--On vous accuse, me dit-il d’une voix sourde, d’avoir été surpris, à Boniface-les-Bains, trichant au jeu!
Puis, il retomba sur son fauteuil de douleur.
Cette accusation stupéfiante me suffoqua, mais je me remis assez vite:
--Quelle plaisanterie! Je ne suis entré qu’une fois, en curieux, dans les salles de jeu, et je n’ai jamais touché une carte.
Prenant murmura d’une voix altérée:
--Ils ont des témoins, oui, des hommes à eux, un monsieur très coté dans le grand monde, un M. de Saint-Théophile...
--Je ne connais pas... pas du tout, répliquai-je abasourdi.
--Ils ont même, dit Prenant d’un air de justicier, une preuve écrite.
--Une preuve écrite?
--Ils ont la preuve écrite que vous étiez à Boniface-les-Bains l’année dernière!
--Mais je ne songe pas à le nier...
--Pas à le nier! sursauta Prenant. Au fait, non, vous ne pouvez pas le nier, se lamenta-t-il. Ah! nous sommes dans de jolis draps!
Je revenais un peu de ma stupéfaction. Mais à peine avais-je repris mon sang-froid que je le perdis à nouveau, dans un bel accès de colère:
--Je ferai un procès à ces misérables!
--Un procès! Tenez, dit Prenant, vous déraisonnez, excusez l’expression. Irez-vous en police correctionnelle, où la preuve n’est pas admise? Là, vous obtiendrez la condamnation de vos calomniateurs, mais une condamnation sans portée. L’effet moral de l’accusation ne sera pas détruit. Trouverez-vous un biais, dans la procédure, pour les traîner en cour d’assises?
«Ce biais, vous l’avez trouvé; admettons-le pour un instant. Vos adversaires produiront des témoins, à leur décharge, et qui vous chargeront, vous, le plaignant. Comment prouver que ce sont de faux témoins?
«Qui produirez-vous, de votre côté, pour confondre les calomniateurs? Des croupiers, des gérants de cercles! Belles références aux yeux du jury! Quelques-uns de vos amis viendront attester votre honorabilité. On peut passer pour un honnête homme et tricher au jeu, sans que nul vous soupçonne.
«A chacun de vos témoins, l’avocat des prévenus posera cette question, en retroussant ses longues manches:
«--Le témoin pourrait-il nous dire si, à sa connaissance, M. Glaive a été à Boniface-les-Bains, l’année dernière?»
«Et, à chacune des réponses: «Je n’en sais rien» ou «Je crois, en effet, me rappeler», l’avocat se tournera, triomphant, du côté des jurés. Car, quelle que soit la réponse du témoin, l’avocat regarde toujours triomphalement ces messieurs du jury, en écartant les bras... et en ouvrant les mains toutes larges...»
Prenant a continué pendant une heure sur ce thème et m’a quitté d’un air navré.
_8 avril._--Journée d’attente énervante et d’indécision. Je n’ai pas vu Prenant aujourd’hui. Que fait-il? Que va-t-il se passer? Je n’ai parlé de rien à ma femme, qui commence à s’inquiéter de mon air soucieux.
_9 avril._--Prenant est enfin venu vers midi. Il semblait plus calme, et terriblement mystérieux. Comme il y avait justement quelqu’un dans mon bureau, Prenant m’a demandé un entretien secret.
Il n’a pas perdu son temps. Il a acquis la conviction que Saint-Théophile est une simple canaille, à qui nos ennemis ont promis trois mille francs pour qu’il fasse une déposition contre moi. Saint-Théophile comptait sur ces trois mille francs pour partir en Amérique. Si on lui donnait quatre mille francs et si on l’embarquait tout de suite? Quant au rédacteur de l’_Électeur du vingt-deuxième_, qui se disposait à lancer le canard, on lui fermerait la bouche avec cinquante louis.
Ce qu’il y a de terrible dans mon cas, c’est que Prenant, mon ami Prenant lui-même, ne semble pas parfaitement convaincu de mon innocence. Aussi hésitai-je à terminer ainsi l’affaire et insistai-je pour faire un procès. Mais ce brave Prenant semble alors si navré que je débourse incontinent les cinq billets de mille. Il me faut ma tranquillité à tout prix.
J’avais déjà ma conscience; j’aurai, par surcroît, les canailles avec moi.
_12 avril._--Mon cousin Charles, qui a beaucoup voyagé et qui connaît la politique, a la meilleure opinion sur mon élection. Excellent signe. Car, dans la famille, Charles passe pour un sceptique. Aujourd’hui, il a parlé à deux électeurs, qui lui ont promis de «bien voter». Hier, il a complètement retourné un lampiste.
_14 avril._--Aux dernières élections, Triquet avait réuni 3.500 voix, contre 3.050 à Télamon. Voici les pronostics de Prenant: _Moi_, 2.400; _Triquet_, 2.400; _Télamon_, 1.300 à 1.400. Je passerai au second tour, grâce à l’appoint des voix de Télamon.
--Vous aurez la bonne place, affirme Prenant. Vous êtes entre deux eaux.
_16 avril._--Dans les réunions de Triquet, tous les gens intègres livrent au mépris public les agissements de Télamon. Dans les réunions de Télamon, tous les citoyens honnêtes flétrissent la conduite de Triquet. Bonne affaire pour moi que ces querelles. Je serai le troisième larron.
_18 avril._--Mon élection ne me coûte, à l’heure actuelle, pas plus de 15.000 francs en chiffres ronds: exactement 16.850 francs. Suivant Prenant, mes adversaires ont déjà dépensé chacun, au bas mot, 30.000 francs.
_19 avril._--Les journaux ont publié leurs listes de candidats. Les uns patronnent Télamon, les autres Triquet. Excellent signe, dit Prenant. Seul, le _Panthéon du Négoce_, journal illustré, soutient ma candidature et publie même mon portrait et ma biographie. J’en ai fait prendre deux mille exemplaires: mille pour les principaux électeurs, mille pour moi.
_27 avril (le grand jour). Huit heures du matin._--Il fait beau. Excellent signe, dit Prenant. Beaucoup d’électeurs de Triquet iront à la campagne et ne voteront pas. Le vent est un peu frais. Encore un atout dans notre jeu. On ne s’arrêtera pas pour lire les affiches de la dernière heure, si l’on en pose aujourd’hui contre nous.
_Midi._--Prenant vient de déjeuner à la maison, en hâte:
--Ça ne va pas mal; mais ça ne va pas si bien, si bien, qu’on pouvait l’espérer. J’ai fait un tour dans les sections. Il y a un fort contingent de jeunes électeurs, qui constituent l’élément inconnu. Nous passerons, c’est hors de doute. Mais il y aura du tirage.
_Minuit._--J’ai su, à huit heures, le résultat du scrutin: Triquet, 3.190 voix; Télamon, 2.815; Nicolas Glaive, 523. Prenant me déclare que c’est un résultat superbe pour une campagne improvisée et menée hâtivement, sans aide et sans journaux spéciaux. En somme, si je n’avais pas été là, il n’y aurait pas eu de ballottage. Des amis, venus pour me féliciter, me consolent. Nous organisons un petit nain jaune. C’est une soirée de convalescents.
_28 avril._--En faveur de qui me désisterai-je? Je m’en rapporterai sur ce point à Prenant. Mon camarade de lutte «avec qui j’ai combattu le bon combat» paraît soucieux. Il m’a engagé, hier, à reporter mes voix sur Triquet, et, ce matin, à me désister purement et simplement.
_29 avril._--Prenant me conseille, décidément, de marcher pour Triquet. Voilà qui est entendu. Je rédige mon affiche. Mes 500 voix iront à Triquet.
_30 avril._--Dans notre pays de bonnes gens crédules, la façon dont les légendes se fabriquent et se colportent est positivement extraordinaire. Voici la conversation que j’ai entendue mot pour mot, dans mon compartiment, en allant à Chaville. Un monsieur décoré disait textuellement à son voisin:
--Connaissez-vous les dessous du ballottage de Montsouris-Sud? C’est une histoire bien curieuse. En raison de ses votes avancés, Triquet avait peur, cette fois-ci, d’être battu par le réactionnaire Télamon. Il s’est dit: «Je vais lui envoyer dans les jambes un candidat républicain modéré, qui lui prendra quelques centaines de voix, et se désistera pour moi au ballottage.» Il a remis cinq mille francs à Prenant, un agent électoral, pour lui procurer ce candidat. Prenant a trouvé un ancien commerçant assez décoratif, avec qui il a dû partager les cinq mille francs. Mais, après le scrutin, Prenant est venu dire à Triquet que le candidat ne voulait plus «marcher» pour le désistement. Triquet a dû recracher trois mille francs que se sont attribués les deux compères...
Fallait-il perdre mon temps à détromper et à confondre ces gens? J’ai gardé un silence dédaigneux. Voilà pourtant, comme on écrit l’histoire!
L’HEUREUX CHASSEUR
Je vous parle d’il y a vingt ans.
A cette époque, le jeune M. Jaboin suivait les grandes chasses, à Compiègne, à Fontainebleau, à Rambouillet.
Mais--détail curieux--si giboyeuses que fussent les forêts où M. Jaboin était admis, il ne parvint jamais à tuer le moindre gibier.
Par exemple, il lui arriva de blesser des gardes, et maints invités, parfois, hélas! de façon mortelle.
Il tua aussi beaucoup de chiens, deux chevaux et une vache laitière.
Sans qu’il sût pourquoi, on l’invita de moins en moins.
On finit même par le tenir à l’écart d’une façon un peu systématique.
--Il y a certainement une raison politique là-dessous, pensa-t-il, bien qu’il n’eût jamais fait de politique.
Quand la guerre fut déclarée, M. Jaboin s’engagea.
Dès le début des hostilités, il eut l’occasion de prendre part à un petit fait d’armes.
Il était parti chercher des vivres avec un autre homme et un sergent.
Les trois hommes pensaient bien ne pas faire de mauvaise rencontre. Aussi, afin de pouvoir se charger de beaucoup de vivres, n’avaient-ils emporté qu’un fusil et une seule cartouche.
Comme ils longeaient une route, ils virent un nuage de poussière qui se formait au bout de la route.
C’était un cavalier ennemi qui s’avançait au petit galop.
--Nous allons nous dissimuler derrière ce bouquet d’arbres, dit le sergent.
--Y a-t-il un bon tireur pour nous dégoter ce particulier-là?
M. Jaboin s’avança, modeste.
--Je suis un assez bon fusil, dit-il. J’ai beaucoup suivi les chasses.
--Eh bien, prends-moi ce flingot, dit le sergent, et tâche de t’en servir.
M. Jaboin tremblait un peu. Il avait «descendu» d’autres individus dans sa carrière de chasseur, mais, maintenant qu’il s’agissait de le faire exprès, allait-il aussi bien réussir?
L’homme n’était qu’à trente pas.
--Feu! dit le sergent.
M. Jaboin tira.
L’homme regarda de leur côté, piqua des deux, et s’éloigna à une allure rapide.
Mais du poil avait volé, et quelque chose de jaune, à vingt pas du cavalier, avait roulé près de la route.
M. Jaboin venait de tuer son premier lièvre.
MISE AU POINT
On croyait cette histoire liquidée depuis longtemps. Mais puisqu’il faut y revenir encore, précisons.
Adam et Ève se promenaient dans un jardin zoologique, qui avait reçu le nom d’Éden, probablement pour attirer le monde. Il n’y venait d’ailleurs personne, et il fallait avoir un certain estomac pour avoir installé un jardin zoologique dans un pays où il n’y avait que deux habitants.
Il est vrai que les frais d’installation étaient des plus minimes.
On s’était dispensé de poser des grilles autour des fauves, ainsi qu’il est d’usage dans les jardins zoologiques ordinaires, où l’on tient à faire croire aux visiteurs payants que les lions et les tigres sont des animaux dangereux.