L'homme à la moustache verte

Part 1

Chapter 13,985 wordsPublic domain

“LES HISTOIRES DRÔLES”

TRISTAN BERNARD

L’HOMME A LA MOUSTACHE VERTE

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 12, RUE RACINE, 25

Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays

L’HOMME A LA MOUSTACHE VERTE

I

Le petit Alcée est âgé de dix ans. Il jouit d’un excellent renom dans le voisinage, parce qu’il est gentil, tranquille, avenant, et surtout à cause de son joli visage et de ses fins cheveux blonds, qui le font ressembler à un jeune séraphin de chez le bon Dieu, détaché à l’école des garçons de la rue de Poissy.

Le petit Alcée est l’unique enfant d’un bon vieux marchand de couleurs alsacien, M. Auguste Aufmerksam. M. et Mme Aufmerksam adorent Alcée et, chaque année, au 24 décembre, c’est une joie pour eux de courir les bazars et les librairies, afin de faire revivre, le lendemain matin, la légende du petit Noël, que le petit Alcée écoute encore avec ses yeux ingénus, et une charmante crédulité que n’a pu entamer encore l’impiété commandée des instituteurs primaires.

Cette année, durant que Mme Aufmerksam gardait le magasin de couleurs, papa avait fait une bonne expédition dans Paris et revenait chargé de colis précieux:

Une petite forge électrique,

Une réduction de machine à écraser les cailloux, qui marchait par l’air comprimé,

Et deux beaux livres reliés en percaline, nouveautés de l’année: _Voyage de deux enfants bretons à travers l’Ukraine_, et _Les Petits Fabricants de fonte émaillée_.

Le soir venu, on conduit le petit Alcée à sa chambre. Il embrasse son papa et sa maman.

--C’est ce soir, pas? p’pa! que vient le petit Noël?

Papa regarde maman...

Hum! Viendra-t-il? Le petit Alcée a-t-il été gentil ce mois-ci? Enfin, on verra ça demain.

II

Une heure plus tard, une ombre discrète, comme feu Tapinois lui-même, entre doucement dans la chambre. Qui soulève la plaque de la cheminée? Mystère!

Le petit Alcée dort paisiblement. Papa, car c’était peut-être bien lui, sort de la chambre. Puis on entend du bruit à côté. C’est papa et maman qui se couchent. Le bruit cesse, Papa et maman dorment.

III

Alors Alcée se lève à pas de loup, allume sa bougie, va jusqu’à la cheminée, soulève la plaque. Il fait un inventaire rapide.

--Les deux bouquins? J’en aurai quarante sous pièce, au Passage.

«La forge électrique, ça vaut un louis. J’en aurai facilement quatre francs en cette saison-ci. La machine à air comprimé, deux francs.

«Total: dix francs. Octavie II doit se balader dans le grand steeple de Pau. Je la ferai jouer à l’Agence par le petit garçon du bar. Ça rapportera facilement dans les 5 ou 6.»

Ce méditant, il prend les jouets et les livres, et va les cacher dans un placard, au fond d’un panier à linge sale. Comme la blanchisseuse n’est pas venue depuis cinq jours, il y a beaucoup de linge sale par-dessus.

Avant de se mettre au lit, Alcée bourre une petite pipe, et s’endort après quelques bonnes bouffées de caporal supérieur.

IV

Le lendemain, quand papa et maman entrèrent dans la chambre, un spectacle terrible s’offrit à leurs yeux.

Alcée était étendu tout raide sur son lit, les paupières largement ouvertes, la bouche contractée...

«Papa! Maman! Il s’est passé une chose épouvantable.

«Figurez-vous qu’un grand homme noir, avec une moustache verte, est venu dans la cheminée. Je l’ai vu, car la plaque s’est soulevée toute seule! Il avait des yeux qui lançaient des flammes! Il a pris toutes sortes de choses et a disparu tout à coup!»

M. et Mme Aufmerksam courent à la cheminée. Plus de jouets, plus de livres! Rien que les deux petits souliers!

Une odeur de fumée, peut-être de pipe, se perçoit dans la chambre.

Le petit Alcée était surtout navré d’avoir perdu ses jouets, Son père lui donne pour le consoler un beau louis d’or. Ce louis, joint au produit de la vente, lui permit de miser trente francs sur Octavie II, dans le steeple de Pau.

V

D’ailleurs, Octavie II n’arriva pas, car le mensonge et la désobéissance sont toujours punis...

Mais l’histoire de l’homme à la moustache verte, propagée avec effroi par M. et Mme Aufmerksam, fait la terreur de tous les parents du quartier Saint-Victor.

HISTOIRE DE DEUX FRÈRES SIAMOIS

Vous avez tous appris par cœur cette fable de La Fontaine, où un vieillard, à son lit de mort, conseille à ses enfants de rester unis, s’ils tiennent à prospérer dans la vie.

A qui cette recommandation peut-elle mieux s’adresser qu’à deux frères siamois, qui, tant qu’ils sont unis, peuvent se faire jusqu’à cent cinquante francs par jour dans un cirque, alors que s’ils s’avisaient de se séparer, ils gagneraient péniblement chacun cent sous par jour, à écrire des adresses de prospectus?

J’ai connu, à Londres, deux de ces jumeaux unis, appelés communément frères siamois et dénommés scientifiquement xiphopages. Edward-Edmund avaient une fortune assez considérable, qui les dispensait de s’exhiber comme phénomènes.

Edward était né à Manchester, il y a vingt-cinq ans.

Edmund était né également à Manchester, vers la même époque.

Ils se ressemblaient dans leur adolescence d’une façon extraordinaire. A tel point que les personnes qui ne connaissaient pas leur droite de leur gauche n’arrivaient pas à les distinguer.

Pourtant, avec l’âge, des différences morales assez profondes s’accusèrent entre eux. Edward avait des goûts sévères et studieux, Edmund des instincts populaciers. Ce dernier ne se plaisait que dans la société des voyous et des buveurs. Le malheureux Edward, son livre d’étude à la main, était obligé de suivre Edmund dans les tavernes et dans les bouges. Et quand Edmund rentrait saoul au logis, Edward, le rouge au front, était obligé de zigzaguer avec lui, pour ne pas se faire de mal à leur membrane.

Edward devint un érudit distingué. Mais on ne put l’inviter longtemps aux banquets des Sociétés savantes, où le crapuleux Edmund, dès le potage, commençait tout de suite à raconter de ces histoires obscènes que les gens convenables réservent d’ordinaire pour la fin du repas.

L’année dernière, Edward demanda la main d’une belle et riche jeune fille. Le mariage eut lieu en grande pompe. On fut bien forcé d’inviter Edmund, qui se tint d’ailleurs assez bien pendant la cérémonie. Il semblait que sa belle-sœur lui en imposât un peu. Dans le cortège nuptial la femme d’Edward, Edward lui-même, Edmund et sa demoiselle d’honneur s’avancèrent, tous quatre sur un rang, au milieu de l’admiration générale.

Edmund, le soir du mariage, fut très convenable et très discret. Il s’endormit le premier, et fit semblant, le lendemain matin, de se réveiller très tard. Pendant la lune de miel de son frère, il s’adonna moins à la boisson, surveilla ses paroles et s’habilla proprement, puisqu’il sortait avec une dame.

La jeune femme--ai-je dit qu’elle s’appelait Cecily?--exerçait sur Edmund une grande influence... Au bout de quelque temps, il advint ce qui arrive bien souvent quand on introduit un célibataire dans un ménage. Des relations coupables s’établirent entre Cecily et le perfide Edmund.

Pendant six mois, Edward ne s’aperçut de rien.

Mais tout finit par se savoir.

Edward trouva des lettres dans un tiroir mal fermé, et apprit d’une façon irrécusable que sa femme et son frère le trahissaient tous les jours.

Quel parti lui restait-il à prendre?

Se battre en duel avec Edmund, ce n’était guère conforme aux usages anglais. Il craignit aussi les discussions chinoises des témoins. Le duel au pistolet, à vingt-cinq pas, n’était guère possible, non plus que le duel à l’épée, avec l’interdiction habituelle des corps à corps.

D’ailleurs, qu’arriverait-il s’il tuait son frère? Pourrait-il continuer l’existence commune avec sa femme? Toujours ce cadavre entre eux deux!

Il fit venir Cecily:

--A partir de ce jour, dit-il, vous ne profanerez plus le domicile conjugal. Partez.

--Bien, dit-elle.

--Bien, dit Edmund. Je l’accompagne.

Le mari fut obligé de les suivre.

Edmund installa Cecily dans un appartement confortable. Et, comme tout finit par s’arranger chez les xiphopages, ils vécurent tous trois très heureux.

LE TALISMAN

I

Quand le voyageur, venant de la place Saint-Augustin débouche de la rue de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un imposant monument, qui n’est autre que la gare Saint-Lazare, et qui se trouve précédé, en cet endroit, d’un vaste enclos entouré de grilles, qui a reçu le nom de _Cour de Rome_.

Ce n’est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire, que se réunissent les courtisans du roi d’Italie ou les cardinaux du Saint-Siège.

La cour de Rome est surtout occupée en son milieu par des autobus, qui vont de la gare Saint-Lazare au Château-d’Eau, ou à la Pointe-Saint-Eustache. Ces voitures font entendre, quand elles marchent, un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce bruit est remplacé, quand les encombrements les forcent à s’arrêter sous le frein, par les cris de cinquante-enfants égorgés et d’autant de veaux suppliciés, qui gémissent dans les roues.

Le long des grilles, à l’intérieur, la cour de Rome est ornée de petits «édicules» autour desquels se pressent constamment un grand nombre de voyageurs.

Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte, avait pris son rang dans une file d’hommes de tout âge qui attendaient leur tour, à l’entrée d’un de ces édicules. Il allait y pénétrer, quand il entendit derrière lui les plaintes douces d’un vieillard modestement vêtu. N’écoutant que son bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le vieillard, sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une stalle vide.

Quelques instants après, le vicomte eut à sa disposition une autre stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait plus à cette banale aventure, où il avait donné une preuve de sa courtoisie, moins pour ce vieillard inconnu que pour sa satisfaction personnelle. Le jour tombait. Gaston avait pris à pas lents la rue de l’Arcade...

Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour à peu près désert, il se trouva en face du vieil homme dont les cheveux gris, sous le feutre un peu usé, brillaient d’une lueur surnaturelle.

--Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard avec un fort accent du Midi. Tu m’as rendu tout à l’heure un grand service, car je souffre d’une maladie de la vessie. Pour récompenser ta piété, je vais te faire un don inestimable. Le premier bossu que tu rencontreras, passe-lui la main trois fois sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre heures, la chance te favorisera dans tout ce qu’il te plaira d’entreprendre.

II

Le lendemain, à cinq heures, en descendant du train d’Achères, le vicomte Gaston rencontra dans la cour de Rome un de ces vieux facteurs de la maison Bonnard-Bidault, qui vont distribuant des prospectus chez les concierges.

Le facteur avait une bosse magnifique. Le vicomte, selon les recommandations, lui passa la main trois fois sur sa bosse.

Puis, le soir même, il se rendit au cercle, joua un jeu d’enfer et perdit cinquante-deux mille francs.

III

Le lendemain, il alla aux courses d’Auteuil et perdit soixante-quatorze mille francs.

Après les courses d’Auteuil, il revint dans la cour de Rome et attendit le bienheureux saint Athanase, dans l’intention de lui flanquer une tournée.

IV

Le bienheureux saint Athanase descendit lentement d’un autobus (consacré au bienheureux saint Eustache). Le vicomte Gaston s’approcha, et, avant d’en venir aux voies de fait, il exposa dans un langage violent toutes ses rancunes.

--Voyons, voyons, dit paisiblement saint Athanase. Avez-vous bien, comme je vous l’ai recommandé, caressé la bosse d’un bossu?

--Absolument, dit le vicomte. Et tenez, c’est celle de ce bossu-là...

Et il lui montra le vieux facteur de Bonnard-Bidault, qui entrait précisément dans la cour de Rome.

Alors le saint éclata de rire...

--Ça, un bossu? s’écria-t-il. C’est un facteur qui fourre ses paquets d’imprimés dans son dos, sous sa pèlerine, pour les préserver de la pluie...

WILLIAM

--William?

--Qu’est-ce qu’il y a?

--Tu peux entrer... Pourquoi n’entrais-tu pas, imbécile?

--Je croyais que Robert était encore dans ta chambre.

--Comment? Robert? Il est neuf heures. Il vient de partir à Caen en auto. Il fallait qu’il y soit à dix heures. Il voulait m’emmener; mais j’ai dit que j’étais fatiguée.

--Il revient déjeuner?

--Oui. Tu sais qu’il doit s’en aller dans deux jours à Biarritz, voir sa femme. On sera un peu tranquille... Embrasse-moi... Qu’est-ce que t’as, gros?

--Rien, rien.

--T’as quelque chose.

--Qu’est-ce que tu veux? Je m’embête d’être encore sans le sou, encore et toujours. Voilà un an que je suis, chaque matin, à la veille d’être riche, avec ce sacré brevet d’accumulateur que je vendrai certainement. Je l’ai payé quinze cents francs et je le vendrai... je ne sais pas, moi... un million comme rien du tout... En attendant, je suis obligé de me faire héberger par Robert, que je trompe avec toi... Quelle vie! Hier soir, je suis revenu du Casino avec quarante sous, que j’ai gardés précieusement pour acheter des journaux ce matin. Je dois même quatorze sous au petit crieur.

--Coco, franchement, voyons, tout ça, ce n’est pas ma faute. Je t’ai prêté cent francs, hier. Pourquoi as-tu été les perdre aux petits chevaux?

--Je n’ai pas été les perdre aux petits chevaux. Je les ai employés à des choses qui m’étaient indispensables.

--Et puis, tu n’as vraiment pas besoin d’aller dîner dehors et de dépenser de l’argent au restaurant, puisque tu es l’invité d’ici.

--C’est ça. Je suis nourri. Je le sais que je suis nourri. Tu n’as vraiment pas besoin de me le rappeler.

--Méchant! Ce que j’en dis, c’est parce que je voudrais t’avoir davantage auprès de moi... Oh! voilà qu’il fait encore la tête!

--Ça m’embête, je te dis, d’être sans le sou. Et ça m’embête de te taper. Je te dois déjà cinq mille sept cents francs.

--Je ne sais pas.

--Moi, je le sais. J’en tiens un compte scrupuleux, tu peux m’en croire. Alors, tu comprends, je trouve que c’est suffisant. Je me suis fait le serment de ne plus rien te demander.

--Je voudrais bien te prêter encore, moi, si j’avais de quoi... Mais je n’ai plus rien. Je n’ai déjà pas payé la note du tapissier avec les trois mille francs que Robert m’avait remis pour ça. Comment cette affaire s’arrangera-t-elle? Je me le demande!

--Ne te tourmente pas. Je te rembourserai avant peu, peut-être d’ici huit jours, tout ce que je te dois, et tu paieras le tapissier. Mais ma dette ne s’augmentera plus, j’y suis résolu... Donne-moi encore dix louis, et j’arrête le compte.

--Dix louis, Coco! Mais où est-ce que je les trouverais? Je n’ai rien, rien. Je ne pourrais même pas te donner un louis.

--Tu vas m’offrir quarante sous tout à l’heure.

--Que tu es méchant!

--L’autre jour, tu m’as offert dix francs. Et j’ai dû les prendre, d’ailleurs?

--C’est tout ce que j’avais.

--Allons, je m’en vais à pied jusqu’à Villiers; je déjeunerai chez mon oncle.

--Écoute, Coco. La cuisinière va rentrer du marché. Il doit lui rester une trentaine de francs. C’est tout ce qu’il y a dans la maison. Je te les donnerai quand tu rentreras déjeuner. Comme ça, je serai sûre que tu déjeuneras avec moi!

--C’est ce qui s’appelle tenir les gens.

--Oh! qu’il est méchant!

* * * * *

--_Demandez la «Jornal»!... L’«Atto»!... Demandez... la «Jornal»!_

--C’est à cette heure-ci que tu arrives sur la plage?

--Il n’est pas midi, mon baron.

--Tiens, donne-moi celui-là... et puis celui-là... et puis ces deux-là...

--Ça fait vingt et un sous.

--Et quatorze sous que je te dois d’hier?

--Je m’en rappelais plus. Vous n’êtes pas carottier, marquis.

--Petit dégoûtant! Si tu ne mettais pas ta monnaie dans ta bouche? Je ne veux pas de ces dix sous-là. Ils sont mouillés.

--J’essuie la pièce après mon panetot.

--Il est crasseux, ton panetot. Garde ta pièce, et donne-moi un journal illustré... Sers d’abord monsieur... Tiens! mais Bonjour, mon capitaine...

--Bonjour... Eh bien! qu’est-ce que vous devenez? Vous n’êtes pas venu faire un stage cette année?

--Ah! mon capitaine, ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué. Mais j’ai été très occupé par des affaires industrielles... importantes...

--Ah! vous avez gagné des monceaux d’or?

--Non, mon capitaine; mais je suis en train d’en gagner.

--Heureux veinard!

--Oh! vous êtes bien plus heureux que moi, mon capitaine. Quand on a la satisfaction d’être un brillant officier et un cavalier pas ordinaire... Vous ne manquez de rien. Et vous êtes bien plus tranquille que si vous aviez une fortune et des succès. Vous voilà ici pour la saison?

--Non; je suis venu faire un tour. Je repars à cinq heures.

--Mon capitaine, vous allez me faire un grand plaisir. Vous allez déjeuner avec moi?

--Oh! vous êtes bien gentil. Vous êtes installé ici?

--Je suis chez des amis. Mais nous déjeunerons ensemble à l’hôtel de Paris.

--Écoutez, si je n’abuse pas, j’accepte avec plaisir.

--A une heure, n’est-ce pas? Ce n’est pas un peu tard?

--Non. Parce que j’avais justement l’intention de prendre un bain de mer. A une heure donc...

--A une heure, mon capitaine. Et enchanté de vous avoir.

* * * * *

--Tiens, William. Tu ne viens pas jusqu’à la jetée?

--Non, monsieur Gaston, je ne viens pas avec toi. Je remonte à la maison. Il faut que je sois à une heure à l’hôtel de Paris, j’ai à déjeuner le capitaine de Riquet de Frestours, l’ancien instructeur de Saumur.

--Dis donc, espèce de cochon, tu pourrais bien m’inviter aussi.

--Une autre fois. Veux-tu lundi?

--Tu ne me trouves pas assez chic pour ton capitaine?

--T’es bête. Mais il ne te connaît pas. Vous ne voyez pas le même monde. Et puis, nous avons un tas de souvenirs communs. Tu t’embêterais avec nous...

--Tais-toi. Tu n’es qu’un snob. Tu es fier d’avoir à déjeuner un capitaine de dragons, tu veux l’épater, faire le grand seigneur avec lui, commander un déjeuner chic, et qu’il te considère comme un type galetteux. Au revoir, sale snob! Ah! tu me dégoûtes bien.

* * * * *

--Te voilà, Coco. Tu es gentil, mon Billy. Tu n’es pas en retard pour le déjeuner. Figure-toi que Robert n’est pas encore entré. Mais quelle tête fais-tu encore?

--Oh! ce n’est rien. Il n’y a pas de quoi se frapper. Aujourd’hui, faute de cinq louis, je manque simplement ma fortune. Voilà tout... Ça n’a aucune importance relative. D’ailleurs, tu te fiches bien de ce que je te dis. Tu ne m’écoutes même pas.

--Mais si, Coco, je t’écoute.

--Oh! puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça! Tout à l’heure, sur la plage, je rencontre, providentiellement, je peux te dire, un monsieur très riche et qui, je le sais, cherche des affaires industrielles pour y placer des capitaux. Il n’est ici que pour quelques heures. Si je pouvais l’avoir avec moi, l’allumer... Mais il faudrait pouvoir lui dire: «Venez donc déjeuner.» Et pour ça, pour cette occasion capitale, je n’ai pas le sou sur moi.

--Tu m’as demandé trente francs, Coco, les voilà.

--Qu’est-ce que tu veux que je fasse de trente francs, mon pauvre petit? Il faut que je lui paie un déjeuner à la hauteur, à ce monsieur-là, et que je ne sois pas tout le temps préoccupé par l’addition. Je ne suis pas très connu. Et si je disais au maître d’hôtel: «Je paierai en passant», je risquerais d’avoir un affront. Garde tes trente francs, ma petite. Ils te seront plus utiles qu’à moi. Il vaut mieux se résigner. C’est l’indice d’une guigne affolante, vois-tu, que le hasard m’envoie une si belle occasion de faire fortune et que je n’en puisse pas profiter. Ma foi, tant pis! Je me résigne. Je mourrai dans la peau d’un purotin. J’espère bien que ce sera le plus tôt possible.

--Mais pourquoi ne demandes-tu pas quelque chose à Robert? Tu sais qu’il t’aime bien.

--Tais-toi! J’aime mieux ne pas parler de ça avec toi, ma pauvre fille. Tu n’as aucun sens moral. Pour rien au monde, je n’emprunterais un sou à Robert. Si tu ne comprends pas ce sentiment-là, tant pis pour toi!

--Oui, tu te gênes avec lui, tu es fier? Avec moi, tu n’es pas fier... Non, ce n’est pas ça que je veux dire. Je veux dire que ça t’est égal de te montrer à moi aussi pauvre que tu es. Je ne te le reproche pas, Coco. C’est la preuve que tu m’aimes bien.

--Oui, je t’aime bien. Et tu m’aimes bien. C’est entendu. Pourvu que tu m’aies à toi, tu es contente. L’important est que je sois là. Maintenant, que je sois heureux ou malheureux, cruellement malheureux, ça t’est égal.

--Méchant... Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse?

--Rien, mon petit Coco. Tu ne peux rien faire... Je n’ai qu’un parti à prendre. C’est de rentrer à Paris demain.

--Oh! tu me dis ça pour me faire peur!

--Ah! je te dis ça pour te faire peur! Eh bien! tu vas voir! Ce n’est pas demain que je partirai, c’est ce soir. Et veux-tu que je te dise? Je ne voulais même pas te prévenir. Et sais-tu d’où je viens! Du bureau d’omnibus pour faire prendre ma malle, pendant que tu n’y serais pas.

--Oh! ne dis pas ça, William. Tu me fais mal! Tâte mes mains. Tu vois! elles sont toutes froides.

--Tu as tort de te mettre dans des états pareils. Mais, à mon tour, je te dirai: qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?

--... Écoute, Coco. La femme de chambre m’a remis, hier, cent vingt-cinq francs à garder, qu’elle doit envoyer à ses parents pour leur terme, avant la fin de la semaine. Tu vois que c’est de l’argent sacré. Elle va me les redemander peut-être dans deux jours.

--Dans deux jours! Mais, mon petit Coco, je te les rendrai demain matin, s’il le faut. Je te les rendrai ce soir. En cas de besoin, je n’ai qu’à faire un saut jusqu’à Villiers, et à les demander à mon oncle.

--Tu m’as dit, l’autre jour, quand je t’ai donné trois cents francs, que ton oncle ne voulait absolument rien te prêter.

--Dans une circonstance très grave, en le lui demandant d’une certaine façon, je te réponds bien qu’il ne pourra faire autrement.

--Alors, je vais te remettre soixante-dix francs. Ça fera cinq louis avec les trente francs de la cuisinière.

--Non, ces trente francs-là, c’est en dehors.

--Comment? c’est en dehors?

--Oui... Il faut que je les envoie à Paris par mandat télégraphique; sans ça, c’est le protêt. Et, en ce moment, avec mes grandes affaires en train, il ne s’agit pas d’avoir des protêts. Donne-moi les trente francs, et puis les cent vingt-cinq francs. Du moment que c’est un dépôt qu’il faudra rendre intégralement, ça ne te sert à rien de n’avoir pas la somme complète.

--Alors, il ne me reste rien pour moi?

--Voyons, petit. Je pense bien que tu n’avais pas l’intention de toucher à cet argent de la femme de chambre. Je ne t’en prive donc pas. Mais je ne veux pas que tu sois sans argent; on ne sait pas ce qui peut arriver; prends ce beau billet de cinq francs; tu vois, il est tout neuf. Bonne petite cocotte que tu es! C’est vrai qu’elle est bonne, cette chérie! Ce que tu fais là m’a touché aux larmes... Comme c’est bête aussi de t’ennuyer avec mes chagrins... Quand j’ai quelque chose qui me tracasse, je devrais le garder pour moi, je le sais. Mais, qu’est-ce que tu veux? Je ne veux rien te cacher. Il faut que je t’associe à toutes mes tristesses... Et, sais-tu, Coco, qu’il faut que j’aie en toi une confiance sans limite pour accepter ainsi de toi des services d’argent? Car, si cela se savait, ça pourrait être très mal interprété... Oui, petite fille, le monde est méchant. On apprendrait que nous sommes bien ensemble, et que, d’autre part, tu me prêtes de l’argent, on dirait tout de suite que tu m’entretiens. Les gens ne sont pas forcés de savoir que les deux choses n’ont aucun rapport, que je suis ton amant parce que je t’aime, et que tu me prêtes de l’argent parce que je suis gêné, et que, d’ailleurs, cet argent, je te le rendrai d’un moment à l’autre. Et même, tu ne seras pas fâchée de retrouver tout à coup quelques billets de mille francs, que tu aurais certainement jetés par la fenêtre... Oh! petite fille! Il est une heure moins dix!... Au revoir, bonne cocotte!

--Au revoir, Coco. Bonne chance!

--Bonne chance?

--Pour ton affaire.

--... Ah! oui!

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