L'homme à l'Hispano

Part 2

Chapter 23,862 wordsPublic domain

Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont, se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées, indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure, et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée, quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady Oswill, maintenant, l’ignorait.

Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti. Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux, à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait, quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé.

Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé, en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir, s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre. L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint.

Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.

Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda:

--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle?

On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit:

--Préparez les malles pour un mois.

Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf, dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.

IV

Le même jour, à la même heure, miss Redge, dans sa pâtisserie-chapelle, avait vu, avec ravissement, revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit était à peu près désert, discrètement fleuri de quelques jasmins et de roses artificielles. Sur les tables, les sages petits gâteaux semblaient les frères de Poucet. Mais point d’ogre: les deux seuls consommateurs--hors Dewalter--étaient juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient gravement l’homme préposé à ce travail confectionner leurs porto-flips. C’étaient Laberose et Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les feuilles des platanes découpaient sur la blancheur du sol de sombres mains, frissonnantes au moindre vent.

Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait rien. Il ne vit pas entrer Oswill. Il revenait du golf. Il avait joué les dix-huit trous sans perdre une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait soif. Tandis que, brutalement, il arrêtait sa voiture, en descendait et, du dehors, à travers la vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak et Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, tout de suite, à le blaguer; ils le faisaient avec ce mélange de rosserie et de déférence qu’un tel gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, Oswill, les voyant s’agiter, s’était senti sur le tapis. A travers la vitre, il leur fit une grimace de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux. Cordial, il prit l’épaule de Laberose:

--Vous parliez de moi, je suis sûr!

Cinégiak rit franchement:

--Oui, du pari...

Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix ans et connue de tout Biarritz. C’est à la suite de cette histoire qu’Oswill avait dû quitter Londres et qu’il s’était installé sur la côte basque.

Il rit à son tour, jovial:

--Le pari? Rigolo, hein?

Il ajouta gravement:

--Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre... J’avais parié que le son de la voix humaine est le meilleur moyen physique pour avoir une femme. Je disais: le seul certain. Alors j’avais loué un ténor qui avait une voix extraordinaire... très belle... et je le menais chez mes amis...

Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, d’un ton enchanté:

--Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame... avec sa sœur! Alors on m’en a un peu voulu.

Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la sœur du duc de Greeland--trente ans, pas belle, prude et sage jusque-là--s’était éprise du ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, la noble vieille fille en était morte: scandale énorme. Oswill criait à tue-tête, dans Londres entière, qu’il avait gagné son pari; que le prestige physique de la voix humaine était définitivement établi; que la sœur du duc de Greeland, son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, martyre de la science expérimentale.

D’y repenser, il jubilait:

--On m’en a un peu voulu... Ça m’est égal, vous savez... Je suis ici, mais mon charbon, il est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans ma cheminée.

Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères sur lesquelles vivaient en servage deux ou trois milliers de familles nombreuses. Depuis des générations, elles étaient courbées sous toutes les fatalités du travail... le libre travail, qui est aux travaux forcés ce que la croix de Jésus est à celle de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le même instrument de supplice.

Il se tourna vers le barman:

--Donnez-moi un gin, voulez-vous?

--Vous êtes un numéro, proclama Laberose.

Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier:

--Le destin est une loterie, mon ami. Nous sommes tous des numéros. Seulement, il y a beaucoup de zéros!

Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec bonhomie:

--Je ne dis pas ça pour vous.

On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, brusquement, il s’arrêta. A l’autre extrémité de la pâtisserie, il venait d’apercevoir Dewalter qui, à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas rendu compte qu’un nouveau consommateur pérorait. Oswill, dès qu’il le découvrit, resta immobile comme un chasseur qui voit le gibier.

Il murmura:

--Oh! par exemple! Eh bien, je suis étonné...

--Qu’est-ce que vous avez? demanda Cinégiak.

--Rien, répondit Oswill.

D’un geste, il désigna au barman la table devant laquelle était assis Dewalter:

--Vous servirez mon gin là-bas.

Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers celui qui semblait ainsi le distraire. Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. Oswill était derrière Dewalter et si proche de lui qu’en étendant le bras il aurait pu lui faire le coup du père François.

--Allo! dit-il. Bonjour... Eh bien, c’est comme ça que vous êtes au Sénégal?

Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de ses pensées, il contemplait avec étonnement le personnage.

Oswill souriait, l’air engageant:

--Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi... Vous me reconnaissez, j’espère?

La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, elle eût été prématurée. Sous l’accoutrement de golf, Dewalter avait eu besoin de quelques instants pour retrouver en Oswill le voyageur avec lequel, dans le train, il avait fait le trajet, huit jours auparavant, de Paris à Bordeaux. Maintenant, il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle du wagon, avec, à la place de la pipe, un long cigare interminable. Oswill souriait toujours, la main tendue.

Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour dire quelque chose:

--Excusez-moi, je m’attendais si peu...

--Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez que je m’assoie avec vous?

--Je vous en prie.

Le barman apporta la consommation. Oswill expliqua:

--C’est mon gin...

Il s’était installé et il continuait, jovial:

--Eh bien, vous devez ressembler à votre grand-père? Je ne le connais pas... Mais j’imagine qu’il était un Français comme vous... et qu’il ne savait pas voyager? Quand je pense à notre conversation et que je vous vois ici... Vous êtes un blagueur, alors?... Je suis étonné, car je n’aurais pas cru.

--Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. Je pars vraiment pour le Sénégal.

Oswill sourit:

Tant mieux... parce que... je me rappelle... Vous m’aviez dit des choses très intéressantes et qui m’avaient... je peux dire... attaché... Alors, comme je ne suis jamais attaché, je trouverais ennuyeux que, pour une fois que je l’étais un peu, ce soit pour les chats! Ah! vous partez pour le Sénégal?... C’est un drôle de chemin!

Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda:

--Et vous êtes toujours très pauvre?

--Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que quand je vous ai vu...

--Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.

* * * * *

Un chauffeur entra, portant une impeccable livrée blanche. Il s’approcha de la table, ôta sa casquette et attendit. Oswill l’interrogea:

--Qu’est-ce que c’est?

Le chauffeur désigna Dewalter:

--Je veux parler à mon patron, monsieur...

--Oh! murmura Oswill, je suis vraiment très intéressé. Je vous dérange, peut-être?

--Oh! non, monsieur, dit le chauffeur... c’est pour les pneus...

Il se tourna vers Dewalter:

--C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai besoin de pneus de rechange... Si monsieur reste encore un quart d’heure, je peux aller les acheter...

--Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.

Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il expliqua qu’il prendrait deux pneumatiques et qu’il ferait le plein d’essence.

Dewalter sortit son portefeuille; ses mains tremblaient légèrement. Il donna l’argent demandé; le chauffeur s’éloigna.

* * * * *

--Alors? sourit Oswill, impassible... vous disiez que vous êtes toujours très pauvre?...

--Encore un peu plus, vous voyez, répondit Dewalter.

Il avala un verre de gin.

--Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous buvez comme un Anglais.

De loin, Cinégiak, l’appela:

--Vous venez?

--Non, cria-t-il... Je suis avec un ami. Je reste un peu. Bonsoir.

Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On entendit les mots rituels sur la porte:

--Tu parles d’un zèbre!

--Ah! mon vieux, quel perroquet!

Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.

V

Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il dit, avec une ironie un peu blessée:

--Vous attendez la suite? Il est certain que je vous la dois...

Oswill était tassé dans son fauteuil:

--Oh! non, répondit-il, vous ne me devez rien... Mais la semaine dernière, dans le wagon où je vous ai rencontré pour la première fois et où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien non plus... Et, cependant, vous m’avez parlé et vous m’avez fait vos confidences. Je n’aurais pas écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, s’il n’y avait pas eu cette histoire de paysages... qui m’a paru typique: je voulais fermer le volet de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne pas le faire, parce que vous quittiez la France pour toujours et que vous vouliez, avec vos yeux, dire un dernier adieu à votre pays... Vous avez proféré des choses très bien, à ce sujet, entre Tours et Bordeaux... Alors, parce que je n’avais pas sommeil, je vous ai écouté avec intérêt.

--Parce que vous n’aviez pas sommeil? répéta Dewalter avec un peu de dédain.

Oswill, sympathique, le regarda:

--Je dis ça... mais aussi parce que vous me plaisiez. J’ai toujours aimé beaucoup les gens qui s’en vont très loin... J’ai cru vraiment que vous partiez... Je me suis imaginé que vous étiez un émigrant authentique et que vous me racontiez vos malheurs parce que vous étiez tout seul et que vous saviez que vous ne me reverriez jamais.

Il se leva:

--Et je suis sûr encore que j’avais raison.

--Vous aviez raison.

Dewalter se tut quelques instants avant de poursuivre. Sa voix était calme. On la sentait pourtant frémissante et blessée:

--J’étais, je suis, un émigrant authentique... Avant cinq jours, je serai sur la mer... Je ne connaîtrai plus la France... ni personne en France... En tout, vous aviez raison: quand je vous ai parlé, j’étais si seul, en traversant, de nuit, mon pays, pour la dernière fois, que je me suis plaint tout haut... Vous étiez là...

Oswill but son gin:

--Vous ne vous êtes pas plaint: je n’aurais pas écouté. Vous avez dit...

Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement il parla:

--Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit: «Je m’en vais très loin, pour toujours; laissez-moi regarder par la fenêtre...» J’ai dit: «Je suis orphelin. J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai fait la guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas de soutiens. Il me reste soixante mille francs. Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai accepté une place au Sénégal, une place sans avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque je ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais aimé.» Voilà ce que j’ai dit...

Oswill souriait:

--Vous avez ajouté: «Je n’ai pas de femme». Alors j’ai dit: «Bravo!» Et, à Bordeaux: «Bonne chance». Et vous avez dit, vous: «Mon bateau part dans trois heures»... Je vous retrouve à Biarritz. Vous avez fait fortune? La carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de soixante mille francs.

Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait une espèce de crispation.

--Vous avez peur que je vous trahisse? murmura Oswill. Non, je suis un excentrique: je suis Anglais et curieux. Je suis probablement le seul... Je fais des expériences psychologiques. J’étudie pour mon plaisir. J’ai eu quelques ennuis pour ça... Si vous parlez, je répéterai pas...

Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure étonnante. Il mendiait des renseignements.

--Vous ne le répéterez pas? dit Dewalter avec ironie. Promettez-le-moi.

Mais Oswill reprit, d’un ton net:

--C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même demain.

Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.

--Taisez-vous, s’il vous plaît.

Mais son œil fouillait Dewalter.

Dewalter haussa les épaules:

--Me taire? Pourquoi?... Aujourd’hui encore, je suis si seul...

Il le regarda mieux:

--Et puis, il est si étonnant de vous retrouver...

--Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à Biarritz... J’y allais, répondit Oswill.

Dewalter l’interrompit nerveusement:

--Moi je n’y allais pas!

Il s’était mis en marche dans la petite boutique déserte:

--Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous savez le commencement. Je vous l’ai dit dans le train. Je suis un pauvre bougre qui f... le camp... Et puis mon bateau n’est pas parti: une avarie aux machines. Dix jours de retard: vous auriez pu lire ça dans la _Petite Gironde_. Alors, je suis retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean, qui sent la sardine et le pétrole. Et j’ai été me loger au Terminus pour attendre. Et vous savez, la solitude, au Terminus!... Et alors,--admirez ça,--je suis tombé sur un camarade, un camarade de guerre, Deléone...

--Deléone?

--Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous dis tout.

--Je le connais un peu.

--Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses enfants... Lui, à Paris, où il fait la noce. Il m’a raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano pour en faire cadeau à une femme,--je ne sais à qui,--une danseuse qu’il entretient... enfin, une poule, comme il dit... Il est très riche, Deléone...

Oswill ricana:

--Pas très riche... Enfin, il a de quoi offrir une Hispano à une poule,--ou la prêter à un ami.

Dewalter s’arrêta de marcher:

--Il ne me l’a pas prêtée. Oh! non... Deléone ne sait rien de moi. Il m’a connu sur les lignes. Et là, même uniforme, même vie, intimité... mais, au fond étrangers... deux étrangers de la même patrie... Bref, Deléone ignore si je suis riche ou non. Il sait que je suis brave et que j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. Je dis: «Je vais au Sénégal.» Il ricane: «Tu vas à la chasse, veinard! profiteur! Citroën!» Je ne réponds pas. Je dis: «Je suis en panne. Dix jours.» Alors, il dit,--je l’entends toujours:--«Tu es fou de rester à Bordeaux dix jours. Va à Biarritz. Je t’y roule.»

--Je t’y roule?

--Oui: «Je t’y emmène en voiture.» Et il ajoute: «C’est le ciel qui t’envoie...»

Oswill s’amusait beaucoup:

--Comme dans les mélos?

--A peu près, oui.

Dewalter s’arrêta de marcher:

--Ou tout bêtement, comme dans les drames... «C’est le ciel qui t’envoie...» Depuis, j’ai compris: Deléone a acheté l’Hispano à l’usage d’une poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour l’essayer. Et, comme sa femme est à Biarritz, il prend le train à Bordeaux. Il ne veut pas montrer ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.

Oswill se frotta les mains:

--Ça n’a pas l’air... mais c’est tout de même... c’est l’amour normal: trahison, abus de confiance. Alors?

--Alors, Deléone me voit et pense: «Avec Dewalter, je peux aller jusqu’à Biarritz. Je dirai que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme une lettre à la poste.» ... Il ne m’a raconté son truc qu’au milieu de la lande et quand j’avais déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à cause de ce retard de bateau, de passer ici ma dernière semaine de France.

Oswill jubilait:

--Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. Dans l’amour, les domestiques sont toujours aux premières loges...

--Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous dites... comme vous avez vu, articula Dewalter... Et voici l’avatar: je suis arrivé, moi, pauvre type traqué par la vie, presque par la misère, je suis arrivé à Biarritz, sur la Côte d’Argent, dans une voiture de multimillionnaire qui, pour huit jours, était à moi.

Oswill se tordit:

--C’est très rigolo.

Mais Dewalter, soudain parla durement:

--Je ne trouve pas!...

Il le regarda:

--On est bien dans une Hispano! Mieux, je vous assure, que dans une cabine de seconde à destination de Dakar.

Oswill l’enveloppa d’un regard.

--C’est la vie. Elle a tous les visages... Mais pourquoi vous payez les pneus?

--Pourquoi je paie les pneus?

Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez hautain et il continua:

--Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz... J’étais dans l’engrenage... Je me suis battu deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué ma peau comme lui, aux mêmes endroits... Je n’allais pas lui raconter brusquement que, la paix revenue, on n’avait plus le même grade... Je suis descendu au Palais... et c’est alors que vraiment, vraiment, j’ai vu la méchanceté du destin.

Oswill s’était mis en boule. Il le guettait:

--Vous faites beaucoup d’histoires pour un voyage en première classe.

--Je suis très cabine de luxe... autant que d’autres... vous savez, dit Dewalter.

--Vous êtes jaloux?

Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit:

--Non, oh! grands dieux, non! Quand je me suis battu, tenez, je savais bien que ce n’était pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement... Mais, après, on m’a planté dans la vie... Ma foi, je n’y pensais pas trop. Je suis un poète à ma façon. Je suis incapable de gagner de l’argent... Je m’étais résigné... Mais cette aventure inutile...

Sa voix s’altéra:

--... Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si grandes possibilités de joie, juste comme je m’en vais... ça m’a sonné, je vous assure... et ça me fait mal.

Il semblait brusquement souffrir beaucoup.

--Je suis sûr que vous ne dites pas tout? glissa Oswill.

--Non, répondit-il douloureusement... Je ne vous dis pas tout, c’est vrai. Je ne peux pas vous dire tout.

Son visage, sa voix le trahissaient:

--Il y a dix jours, je partais tranquille... rien dans le cœur... pas de bagages... aujourd’hui... Ah! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin...

Oswill le détaillait avec délectation:

--Vous êtes amoureux?... Vous avez rencontré une femme qui vous a pris pour ce que vous n’êtes pas!... Elle vous a vu dans l’Hispano?... La couleur des ailes... Je connais ça... c’est la même chose chez les coléoptères...

Dewalter coupa:

--Ne blaguez pas... Je suis un pauvre bougre...

Oswill avait un mauvais visage:

--Peut-être vous ne partirez pas?

Dewalter, derechef, le toisa:

--Qu’est-ce que vous dites?

Il prit son chapeau:

--Tenez, voici mon chauffeur... Adieu... C’est drôle: vous avez une figure fatale dans mes petites histoires. Vous arrivez toujours pour contrôler ma détresse...

Il lui rappela:

--Ne la racontez pas.

--Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, affirma Oswill.

Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva:

--Laissez-moi encore vous donner un conseil: couchez avec la poule et allez-vous-en... Autrement, vous n’êtes pas un homme.

Dewalter le regarda avec dégoût:

--Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, n’est-ce pas?

Oswill sourit:

--Moi? Je n’ai pas du tout de sensibilité...

--Veinard!... Allons, bonsoir!

Il sortit brusquement.

Oswill de nouveau but un gin. Il ricana: