Part 1
PIERRE FRONDAIE
L’Homme à l’Hispano
Roman
PARIS ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES 14, RUE DE L’ABBAYE, 14
1925
DU MÊME AUTEUR
THÉATRE Montmartre. 1910 Blanche Caline. 1912 La Maison cernée. 1918 L’Appassionata. 1921 L’Insoumise. 1923 La Gardienne. 1924
En collaboration avec Pierre Louÿs: La Femme et le Pantin. 1910 Aphrodite. 1914
En collaboration avec Claude Farrère: L’Homme qui assassina. 1912 La Bataille. 1922
En collaboration avec Maurice Barrès: Colette Baudoche. 1915
En collaboration avec Anatole France: Le Crime de Sylvestre Bonnard. 1916
POÈMES Les Pierres de lune. 1907
CONTES ET NOUVELLES Les Fatidiques. 1908 Contes réels et fantaisistes. 1910
Copyright by Éditions Émile-Paul frères 1925.
Tous droits réservés en tous pays.
A
MADELEINE FRONDAIE
Mais enfin le carrosse avait été...
PIERRE CORNEILLE
L’Homme à l’Hispano
I
Blanche, magnifique comme une barque royale, mais terrestre et reposée sur ses roues puissantes, l’Hispano recueillait les dernières lueurs du jour sur sa carrosserie aux apparences d’ivoire et d’argent. Pendant trois heures, elle avait traversé la lande, avec une puissance de bolide horizontal. Maintenant elle se reposait. Des enfants, venus pour l’adorer, tournaient avec prudence autour d’elle.
La forêt cernait le village. Partout,--en arrière, en avant, à droite, à gauche,--l’armée profonde des pins, à intervalles réglementaires, en files correctes, en masses concertées, semblait attendre un ordre mystérieux pour se mettre en marche vers la mer. Un grand silence, rythmé de souffles larges, rendait prochains les cris des hiboux. La nuit montait en vagues lourdes et, dans les maisons, les lampes faisaient l’office de falots.
Devant la machine, il y avait une auberge, plus longue qu’elle, et pas de beaucoup. Les vitres de la salle basse exposaient l’intérieur: une cheminée noire comme une pipe, des jambons pendus, un chat maigre sur le comptoir. Trois rouliers mangeaient à une table, et, devant une autre, dînaient deux hommes des villes.
Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures. Depuis, la grande voiture pur sang, la bête de luxe avait troué les paysages. Ils avaient vu des arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché les mules, les sangliers, les gibiers des étangs. Comme un projectile, ils étaient entrés dans le soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à Castex, à vingt kilomètres de Bayonne.
Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras et huileux, pareil au suffète de Carthage qu’on hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil et d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce et de la beauté. Son visage, d’une forme noble, la tristesse, mais charmante de son sourire et surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs claires, étaient les signes visibles de son esprit passionné. Il semblait énergique et bon, meurtri par l’incessante débauche d’être sensible. Il paraissait avoir trente ans et il portait le ruban de la Légion d’honneur. Il le portait sur son pardessus de voyage.
Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement dans les ténèbres. Le chauffeur alluma ses feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne. Au loin, une autre armée de pins eut l’air d’attendre le combat.
--Je me demande ce que je fais ici? dit Dewalter.
De la route, son compagnon lui cria:
--Évidemment, tu ne chasses pas encore le buffle. Tu me rends service. Voilà ce que tu fais.
A son tour, il prit place dans la carrosserie somptueuse. Dewalter sourit vaguement, se retint de hausser les épaules et se tut. La nuit, sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la résine. Aux dernières maisons du village, le moteur commença le chant de la route. Bientôt, l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un train et, de chaque côté de la machine puissante, dans la direction opposée à la sienne, les arbres semblaient s’enfuir en gardant leurs distances. Le vent de la rapidité hurlait aux oreilles comme un loup. Ils traversèrent Bayonne d’un bond et l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du voyage. Ils furent à Biarritz devant l’hôtel du Palais.
II
--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge.
--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture.
--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte basque.
La luronne rit de toutes ses dents:
--La côte d’argent, dit-elle.
Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures, elle rayonnait dans la solitude.
Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa maison.
Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la dernière descendante de la famille des Coulevaï.
Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque chose comme une dynastie.
Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart, d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis 1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves; dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une fois, Oloron fut dans la rue.
Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent. Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus, le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée, personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus. La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat, serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes. Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales d’un invisible trousseau héréditaire.
Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent. L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine. Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales.
Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair, Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font naître les mirages.
* * * * *
Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux. Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou. Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.
Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays, de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence.
--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit.
--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier, chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses.
Elle ajouta avec un sourire déjà heureux:
--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter...
--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés.
--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane.
Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son amie qui la taquina:
--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le tien?
--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement.
* * * * *
Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.
Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone. Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz, afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa: c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée depuis longtemps.
--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en roulant ses bons yeux d’enfant.
Il répondit:
--Quand je serai riche comme Dewalter.
Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et comme l’épais Deléone, être un lourdaud.
Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne. Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être une espérance, en tout cas un trouble inconnu.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler. Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet pour y faire une autre visite.
La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait rien dit. Elle accepta.
Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui, dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel, un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard reparut... Il prit congé.
C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois. Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos... Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait.
--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma foi, tout en fleurs, comme le mois de mai.
Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste, difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane...
Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée...
III
Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau coup de fusil!»
Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent, étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains, longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume le Conquérant.
Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin d’une assez piètre qualité:
--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache!
Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui permettre trois syllabes:
--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître avant de f... le camp en Angleterre!
Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais quitté l’Angleterre à cause du mal de mer.
Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé inaperçu.
A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de murmurer à Laberose:
--Tu parles d’un zèbre!
A quoi Laberose répondait invariablement:
--Quel perroquet!
C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier.
L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente, ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire et presque nue.
Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant, depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle, gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or, aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux. C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe, le baronnet s’était offert cette résille.
Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères. Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire «physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de ses expériences.
«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui, d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte. Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes, attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants. Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas d’ajouter:
--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas l’esprit national.
S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir. L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements, avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait:
--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres, presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle: argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est la réussite de l’abus de confiance.
Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui n’existe pas?
Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement beaucoup d’autres choses sur lui-même.