Part 14
Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, son émotion grandie lui donnait une autorité singulière. Il couchait presque les oreilles en arrière, toute la peau de son visage se tendait et ses beaux yeux bleus semblaient surgir en avant pour regarder l’Anglais bien en face. Il répéta, agitant les mains:
--Oui, monsieur... Un grand seigneur. Il en est un. J’ai connu sa mère... Je sais comment il a été élevé, et puis abandonné devant la vie... S’il n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne serait pas un raté. Mais les ratés, quand ils sont honnêtes, quand ils ne sont pas jaloux, sont peut-être ce qu’il y a de plus propre dans l’humanité. Ils ont souvent bien des dons. Il ne leur manque que la férocité qui fait les grandes réussites.
Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, d’un regard. Il était froid, métallique. Le petit notaire, s’agitait vainement devant lui, comme un jouet mécanique devant une armure. Il dit:
--Allons au but, voulez-vous? J’ai changé d’avis. Je ne veux plus que M. Dewalter, si intéressant qu’il soit, continue à intéresser lady Oswill... Quant à partir pour rien...
Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière fois l’hypothèse de ce départ. Il conclut:
--Je n’y crois pas. Alors, voilà: je donne, par votre intermédiaire, deux cent mille francs à votre ami... un chèque, payable au Sénégal. Dites-le-lui.
--Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit Montnormand.
Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue se fit jour:
--Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout de suite. J’ai ici, dans ma poche, tout son dossier. Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des dernières quittances de loyer de sa chambre meublée... cinquante francs par semaine; ce n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me dit que je peux lui donner huit cents francs par mois pour un petit emploi subalterne, et qu’il les vaut... J’ai d’autres choses encore, de quoi le remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du souper...
Il montra la table étincelante; il ajouta:
--Je ferai le Commandeur.
Il y eut un temps. Montnormand voyait la grande pièce aux richesses écrasantes et il sentait qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur et comprenait la nécessité d’épargner l’affront à Dewalter. Pourtant il eut la force de sourire avec mépris. Il demanda:
--Puisque vous avez tout ça... Pourquoi offrez-vous de l’argent?
--Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord parce que--je le répète--j’ai peur qu’on le garde tout de même. Et puis parce que je me rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. J’ai pitié de lui. On n’est pas parfait.
* * * * *
Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, il devinait les affres de son ennemi. Il jugeait maintenant. En Montnormand, il voyait un honnête homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, méchant, il était tout de même un individu de bonne race. Il se sentait moins implacable. Il croyait toujours que Dewalter espérait rester, mais il admettait qu’au début, il n’avait pas été conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de forme et de raison.
* * * * *
Le notaire vint plus près de lui:
--Et si mon ami s’en va tout simplement?
--Ne faisons pas de roman, dit Oswill.
--Faisons-en! S’il part tout simplement, ruiné, lui, le pauvre... le démasquerez-vous?
--Il ne partira pas.
Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées dans les poches de sa pelisse. Il revint vers Montnormand et conclut, martelant son arrêt:
--J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. Sinon, je vous jure que, tout à l’heure, ici, devant tout le monde, je l’exécute. Tant pis pour ma femme...
Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une voix douce:
--Monsieur Montnormand, décidez votre ami. Je vais dans mon ancien fumoir. Avec ma pipe, j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse, hein?
Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, sans comprendre, elle avait suivi la scène, de loin.
Il lui dit:
--Quittez votre poste. Et taisez-vous.
Du haut des marches, il regarda le vieux notaire. Il lui fit un signe de la main et lui cria:
--A tout à l’heure.
Et il sortit.
Montnormand essuya son front. Il comprenait que Georges était perdu et qu’il devait fuir, fuir tout de suite, sans rien, sans même prendre son chapeau.
Il dit à Antoinette:
--Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous inquiétez pas... Je vais tout arranger. Trouvez seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans ma chambre.
Mais, avec une angoisse grandissante, il vit Stéphane merveilleusement parée, et Georges en smoking. Ils descendaient de leurs chambres. Elle était appuyée à son bras et ils parlaient tout bas, d’un air heureux. En même temps, dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs voitures.
XXVII
Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch, Pascaline Rareteyre, quelques autres encore, tous de ses intimes, étaient accueillis par Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse d’être devenue plus belle encore que sa beauté. Montnormand, d’une voix rapide, apprenait à Dewalter, dans un coin du salon, la présence d’Oswill, la menace et le marché qu’il proposait. Sa pensée vivante lui permit de dire tout, sans phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas deux minutes. Il dit aussi que la fuite seule éviterait l’esclandre. Mais elle-même, elle en était un.
Dewalter ne broncha pas: il savait que, déjà, les amis de Stéphane avaient les yeux sur lui. Sous les apparences discrètes, requises par la politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose comme un héros de roman. Immobile et souriant, l’air de parler d’une chose facile, il pria le notaire de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill dans le fumoir et de lui enjoindre de prendre patience. Tout à l’heure, il le verrait, il lui donnerait satisfaction et ils s’entendraient certainement. S’entendre? Montnormand, stupéfait, obéit. Il restait ébahi du calme de Dewalter et inquiet de sa facilité.
Quand il revint, Stéphane, autour de la table, plaçait gaiement ses invités, Georges, les présentations faites, semblait très à l’aise parmi eux. D’un regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien promis: il sortit la main de la poche droite de son smoking. D’un signe léger, il remercia Montnormand d’avoir accompli sa mission. Comme chacun prenait place, il le fit asseoir près de lui.
Les valets commencèrent le service. Ils portaient la vieille livrée traditionnelle de la maison. Lady Oswill, dans la situation où son amour l’avait mise, n’avait prié à souper que des amis à toute épreuve; mais elle avait tenu à donner à la réception intime un caractère subtil de demi-apparat, afin de bien démontrer qu’elle conservait sa discipline. Après le bisque, les conversations, d’abord prudentes, s’animèrent. Cinégiak raconta drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait personne et qui faisait le tour du monde avec un perroquet dressé. Le perroquet savait le nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter. Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait: «Je vous présente mister Qouick!»
--Il y a beaucoup de perroquets dans le monde, dit Mme de Lutze à Dewalter, qui attirait décidément sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous êtes spirituel, que vous avez du cœur et que vous rendez mon amie heureuse.
--C’étaient des perroquets savants, répondit Stéphane. Ils savaient bien ce qu’ils disaient.
Elle était fière de son bonheur et ne manquait pas une occasion d’en parer Dewalter.
--Vous êtes un homme heureux, proclama Jean d’Aigregorch... Si, avec ça, vous aimez la peinture et vous avez une chasse en Sologne...
--Vous avez une chasse en Sologne? demanda Baragnas.
Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il ajouta:
--J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans vos régions.
--Où ça? lui cria Pascaline.
Il rit, but un verre de champagne et proclama, tandis que Montnormand se faisait tout petit:
--En Chine.
--En Chine? Vous ne vous refusez rien, admira quelqu’un.
--C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il. Il a pensé qu’un pays où il y a des chimères, il me devait bien ça.
--Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique, dit Cinégiak.
Il sourit:
--Vous trouvez?
Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua:
--Non. Vous êtes net, froid... Hein, Stéphane? M. Dewalter est chimérique?
--Puisqu’il le dit, répondit-elle...
--Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter. Moi, j’ai de la chance. Je réalise. Je suis propriétaire de chimères, non seulement en Chine, mais en France.
Stéphane, heureuse, intervint:
--M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère.
--Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak. Des perdreaux en Sologne, des chimères en Chine... quoi encore?
Il demanda:
--Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà?
Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand trembla.
--Où? demanda Dewalter. A Deauville? A Venise? Au tir aux pigeons?
Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à Montnormand qu’il ne buvait pas.
--C’est que je n’ai pas la tête solide, lui répondit son vieil ami.
Il y avait une nuance de reproche dans sa voix. Il ne comprenait pas. Georges, impassible, le regarda. Il dit:
--Il faut l’avoir.
Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa situation. Si Oswill l’inquiétait, il le cachait bien. Dans la belle salle où s’entassaient tant de merveilles, il semblait chez lui, comme un seigneur chez sa femme. La chère était fine; ainsi que les autres convives, il en profitait; personne n’aurait pu croire qu’il n’était pas parfaitement heureux. La fièvre même de ses yeux élargis lui faisait un visage rayonnant.
Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane expliqua qu’ils étaient énervés de voir des reflets sur l’étang.
--Des revenants? demanda gaiement Pascaline Rareteyre.
Lady Oswill se moqua d’elle:
--Des revenants? Pourquoi faire des revenants? Des feux follets, c’est bien plus simple.
--Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch. Un soir, chez ma grand’mère de Rives, au château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon cigare à un feu follet... Toc... dans l’eau... jolie nage.
--Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane. L’étang est rempli d’herbes et profond de dix mètres...
--Les feux follets de la maison, il ne faut pas les suivre, dit Baragnas avec entrain.
Dewalter parla d’une voix unie:
--Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque chose d’aérien, de libéré. Ils sont lumineux comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont l’air d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient.
--Poète! murmura Mme de Lutze...
--Oui, dit lady Oswill! S’il était ambitieux...
--Je le suis, dit Dewalter.
Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut. L’un émit que oui, l’autre que non. La conversation roula sur ce thème. Dewalter s’anima et fut brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout le monde. Stéphane rayonnait. Elle déclara qu’on allait danser dans un salon voisin où les liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle. Il lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé de repartir le lendemain dans la matinée. Il avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il avait besoin de quelques minutes. Elle les accorda en souriant et emmena ses amis.
XXVIII
Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à pas rapides le grand corridor assombri. Déjà des sonorités, étouffées par l’épaisseur des murailles, venaient du salon de musique. Devant la porte du fumoir, ils s’arrêtèrent.
--J’ai eu tort de venir, Georges, murmura tristement le notaire.
Pendant le souper, il avait mal compris son ami, sa raillerie bizarre, son jeu de paradoxes, ses nouvelles inventions; toute cette escrime aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement. Surtout, il demeurait révolté que Georges eût accepté de voir Oswill et désiré s’entendre avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la faiblesse humaine et, disparaître pour disparaître, perdu pour perdu, autant valait, à jamais rayé de la société régulière, s’en aller avec des ressources, des possibilités de recommencer sa vie ailleurs. Montnormand, honnête, avait cependant par fonction une conscience aiguë de la valeur des choses. Il ne craignait rien autant que la détresse et la misère, la vraie misère. Mais il lui semblait que Georges aurait pu tenter sa chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément la bouée que lui tendait Oswill. Toutes ses idées chancelaient.
Ayant déjà dans la main le loquet de la porte, Dewalter lui dit:
--Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi, vous pourrez nous surveiller. D’ailleurs, le marché que je vais conclure avec l’homme qui est là n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre ou non. Mais vous serez rassuré de nous voir tranquilles; et si quelqu’un venait, vous entreriez, vous fermeriez la porte.
--Je ne te comprends pas, dit Montnormand... Tu as changé... pas en bien.
--Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec calme. Je suis un peu tendu parce que je me prépare à quelque chose, c’est tout.
--A quoi te prépares-tu?
--A partir.
Il parlait d’une voix simple... Il parlait de la tractation avec le mari, de son départ... Le vieillard secoua la tête avec regret. Il allait essayer un appel à plus de dignité, mais la porte, de l’autre côté, fut ouverte et Oswill apparut dans l’encadrement.
--Vous voilà! dit-il avec satisfaction. Je croyais que vous m’aviez oublié.
--Vous voyez que non, répondit Georges. Je ne dirai pas que je n’ai pensé qu’à vous, mais presque.
Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant devant l’Anglais avec délibération. Montnormand resta dans le corridor. Il avait remplacé Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il voyait de loin sans entendre.
* * * * *
Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait meublée, sous Charles X, de vieux fauteuils espagnols. Les cuirs étaient beaux, lustrés par le temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des frises de reliures de choix couraient le long des murs et sur ces murs tombaient de lourdes tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à des exploits de chevalerie. Cela faisait penser à quelque coin d’étude dans un Escorial. Une odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe d’Oswill, semblait mal placée dans ce milieu, étonnante comme une mélodie anglaise au milieu d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure, Oswill avait essayé vainement d’éclairer: un court-circuit, depuis longtemps sans doute, avait arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée. Oswill alluma les bougies d’un candélabre et attendit. Par la fenêtre, il voyait les reflets lointains du salon illuminé, le salon de danse, courir dans le grand parc glacé et sur l’étang. Il ricanait dans la demi-clarté tremblante et confuse du vieil éclairage. Il était sûr de lui: Montnormand était venu lui annoncer que Dewalter acceptait la conversation. Il avait préparé le chèque. Mais le souper, à son gré, durait longtemps. Il se dit qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ...
Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut tout de même plus difficile.
* * * * *
Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième fois et, à dire vrai, il ne le connaissait pas. Ils se mesurèrent des yeux en silence, tandis que s’allongeaient leurs ombres immobiles.
--Alors, monsieur Oswill? dit enfin Dewalter.
--Quoi, alors?
--Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille?
--J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est finie.
--Croyez-vous?
--J’en suis sûr.
Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill avait les mains dans les poches de sa pelisse. Dewalter les avait dans les poches de son smoking. Anxieux et marchant de ses pas menus dans le corridor, Montnormand, de loin, les observait.
--Qu’est-ce que vous décidez? demanda Oswill.
Il y eut un temps, une longue seconde en suspens. Dewalter répondit avec lenteur:
--Je vais partir, monsieur Oswill.
Oswill sourit: il avait gagné. Sans prendre soin de cacher son mépris, il dit:
--Parfait. Deux cents ou trois cents?
Dewalter, toujours sans bouger, sourit:
--Oh!... trois cents!
Oswill ricana:
--J’avais deviné. J’ai préparé le chèque.
Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit.
Georges souriait toujours:
--Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez pas de cette légère dépense, dit-il.
Il pâlissait.
--Pas même au bout du mois, jeta Oswill.
--Heureux homme! L’important, c’est que je disparaisse?
--Oui, c’est ça l’important.
Il ne cachait pas son désir de voir la place libre auprès de lady Oswill. En silence encore, ils se mesurèrent, Dewalter articula:
--Que direz-vous à votre femme?
--Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une violence soudaine.
--Mais oui, dit Dewalter.
Et il fit un pas. Il précisa:
--Quand je vous ai fait une confidence,--alors que j’ignorais votre nom,--vous m’avez donné votre silence en garantie et votre parole de vous taire.
--Et alors?
--Et alors vous savez ma vérité, mais vous n’avez pas le droit de la dire.
--Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda Oswill, soudain blême de colère.
Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger cette colère. Il fit un pas encore. Il était maintenant devant le visage même de l’ennemi et il ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda:
--Il reste entendu, n’est-ce pas... entendu... que, moi disparu, jamais dans aucun cas,--je dis aucun,--vous ne ferez part à personne,--à personne au monde,--de ce que vous savez de moi? Je disparais et vous vous taisez. Voilà le pacte.
Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage. Il payait et encore on lui demandait une promesse! Il gronda, hérissé:
--Et si je dis que je parlerai, vous resterez? C’est du chantage. Je parlerai si je veux.
Dewalter n’avait pas fait un mouvement des bras. Il avait toujours les mains dans les poches du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici il n’en avait pas eu, un sourire étonnant de combat. Son visage était net et dur. Et il parla sans hâte:
--Monsieur Oswill, dit-il... J’ai, dans ma poche, dans ma main, braqué sur vous, un revolver. Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens votre réponse, je vous brûle. Après la détonation, avant qu’on entre dans ce fumoir, je me tue.
--Je me moque de votre revolver, répondit Oswill sans broncher.
Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant les formes de la main et de l’arme, et il savait que Dewalter ne mentait pas.
Et Georges dit:
--Vous avez tort.
--Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais.
A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de ce cœur d’homme.
* * * * *
Pour la première fois il y réussit et il comprit que Dewalter le tuerait plutôt que de le laisser parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa femme dans sa maison. Il accepta le pacte.
--Je comprends très bien votre but, dit-il. Je vous donne ma parole d’honneur: allez-vous-en et je ne dirai rien.
--Rien, jamais?
--Rien, jamais.
Dewalter respira profondément, délivré de la nécessité du meurtre et certain tout d’un coup qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et l’étang.
Il revint et dit:
--Cette nuit même, je m’en irai.
Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le prit. Il l’examina:
--Il est très régulier... Pour vous ce n’est rien.
--Rien.
--Pour moi, émigrant, c’est la vie...
--Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son vainqueur avec négligence.
Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette. Dewalter le regardait. Un mépris, un détachement de tout montait sur sa figure soudain plus belle:
--Voulez-vous du feu? dit-il.
* * * * *
A l’une des bougies du candélabre, il alluma le chèque. Il tendit le papier enflammé. Il n’avait aucune peine à brûler une fortune, parce qu’il était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint les limites de la fatigue nerveuse et il ne pensait plus qu’à se reposer.
Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de lui:
--C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais. Puisque vous refusez, puisque vous ne voulez pas partir de bon gré...
--Taisez-vous, dit Dewalter brutalement.
Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta. Dewalter s’approcha de lui. Il avait l’air d’un condamné qui voit les fusils, mais lui-même va baisser le bras. Il continua:
--Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous vous taisez. Vous avez la mienne, je pars. Cette nuit, cette nuit même, avant une heure... Je pars.
Il précisa, immobile:
--Je disparais...
Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les regards croisés jusqu’à la garde et l’Anglais, sur son rival, vit la mort.
Il dit lentement:
--Je vous crois.
--Vous avez raison, répondit Dewalter simplement.
Après un temps, il ajouta avec un luxe de gouaillerie:
--Vous ne me demandez pas où je vais?
--Ça m’est égal, dit le mari. L’important c’est que vous ne reviendrez pas.
Il y avait en lui un extraordinaire remous de pensées. Sa haine triomphait, mais il était humilié. En même temps, pour la première fois de sa vie, il admirait.
Il s’en alla.
Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas sans noblesse:
--Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il. Vous avez ma parole. Je ne dirai rien... Vous pourrez disparaître en paix.
Il sortit, passa devant Montnormand sans le voir. Quelques secondes après, il était dans le parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la maison, certain que son rival allait périr et pourtant d’avance vaincu.
XXIX
Montnormand avait vu Dewalter brûler le chèque. Il se précipita vers lui, honteux d’avoir douté. Il lui prit les mains et le lui dit. Dewalter, affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils entendaient danser les invités.
--Qu’est-ce que tu vas faire? demanda Montnormand.
--Difficile, hein? répondit Georges.
Jamais peut-être il n’avait été plus charmant. Mais dans ses yeux il y avait comme l’égarement, l’alcool d’une idée fixe. Il continua:
--Parler? impossible. Vous me connaissez, vous, et pourtant vous avez douté. Jugez des autres! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et quelle insulte pour Stéphane!... Admettez aussi mon opinion à moi. Alors, voilà...
Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce de voix nette et un peu monotone de ceux qui répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand et il s’assit à côté de lui, sur l’un des bras du meuble. Ainsi il dominait son confident. Il le tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher de se lever. Il se penchait; il disait les mots lentement:
--Écoutez-moi, mon vieux... Ramassez votre cœur et tenez-le solidement, hein?... J’ai trouvé le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer: je vais me tuer.
--Tu es fou! dit Montnormand.
Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais visage humain n’exprima mieux le bouleversement d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais Dewalter le maintenait.
--Fou? dit-il... non, mais le plus sage des hommes. Écoutez-moi. D’abord un détail: voici un testament en règle, dans cette petite enveloppe...
Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un mouvement. Il sentit Georges mettre le papier dans la poche de sa jaquette à côté du beau mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait les mots:
--Il me reste tout juste, à Poissy, une petite maison dans laquelle ma mère est née. Elle vaudra, vendue, les quelques billets que vous m’avez prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai acheté l’autre jour, à Pau, une babiole pour Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous comprenez? Elle aura de moi ce souvenir.
--Malheureux!
Montnormand, maintenant, comprenait mieux. Il eut la force d’échapper à l’étreinte. Et il entendit bien les derniers mots:
--Malheureux? Non. J’ai été, deux mois, un prince et un amant.
Son ami bondit vers lui:
--Et elle? cria-t-il.
Pour la première fois, la voix de Georges trembla: