L'homme à l'Hispano

Part 13

Chapter 133,776 wordsPublic domain

--Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des mains arrondies qui paraissaient sans os, pareilles à des petites poulpes et tachées comme elles de plaques violettes,--pas cér du tout. Relardo l’a payé treize mille...

Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec affection comme d’un complice. Et Mme Relardo roulait des yeux candides dans son visage blafard, et souriait, obséquieuse, en se rappelant les six mille francs qu’elle avait donnés pour acquérir la vieille rivière.

Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait qu’elle allait vendre au prix demandé. Stéphane, visiblement, se décidait. Georges la devança et lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le porterait souvent.

Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, tandis que Dewalter payait l’italien. Alors, il lui resta en poche trois mille francs.

Il était depuis quinze jours à Oloron.

* * * * *

Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, il dit deux choses: il dit qu’il avait un vieux notaire, jadis son tuteur entre la mort de son père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur fidèle et qu’il projetait de le faire venir pour quarante-huit heures. Il expliqua que ce Montnormand s’occupait de ses affaires mieux que lui-même. Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait enchantée de le voir. Dewalter lui dit aussi qu’elle devrait inviter pendant quelques jours Pascaline Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et il ajouta qu’il était mieux de le faire sans tarder, pendant que le notaire serait là. Ainsi leur solitude ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour donner un souper à quelques intimes et les lui faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour fixer la date cinq jours plus tard, le premier décembre.

--Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré chez Deléone, dit-elle.

Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit:

--J’aurais donné ma vie pour un seul jour.

Ils descendirent dans la grande salle à manger. Deux valets en livrée faisaient le service et présentaient la cuisine d’Antoinette. Une vieille horloge, dans le silence solennel, faisait entendre régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient...

XXIV

--Vains dieux, monsieur, le beau coup de fusil, s’exclama Nicolaï avec admiration.

--N’est-ce pas, Nicolaï? approuva lady Oswill.

Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude et le petit canard ensanglanté.

--Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il.

Ils revenaient d’une promenade de deux heures sur les terres du domaine. Ils avaient été tentés par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle brillait une lune de campagne, large, un peu rouge, comme un visage paysan. Il était dix heures. Encore deux tours de la grande aiguille sur les horloges du château, deux pas de la petite, et décembre serait là.

La neige, rare dans ces régions, était descendue des montagnes, dans l’après-midi. Elle avait poudré les arbres et puis le vent l’avait chassée, vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant, celle qui était tombée se congelait sur le parc et lui donnait un aspect inattendu de paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient traversé le ciel.

--Nos invités souffriront du verglas sur la route, remarqua Stéphane.

Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le souper. Elle avait convié Pascaline Rareteyre, les de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques autres. On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient vingt-quatre heures au château. Et Dewalter attendait Montnormand. Mais Stéphane, certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la cuisine et les offices, ne s’occupait pas de la réception. Elle ne pensait qu’à la promenade qu’elle venait de faire avec son ami.

--C’était beau, n’est-ce pas? dit-elle.

--Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête que nous foulions, les chênes immobiles, tout autour la terre recueillie... la nuit... et tout le ciel entre les murs!...

Il parlait gravement, avec une expression sereine, debout devant elle, assise dans un grand fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait affluer le sang à leurs visages. Elle était belle, d’une beauté éclatante et joyeuse. Elle s’exprima:

--Il est exaltant de frapper du pied le sol natal qui vous appartient. Je plains ceux qui n’ont pas la saine sensation de la propriété.

--Ils sont à plaindre, dit-il.

Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée, on entendit le cri, plusieurs fois répété, d’un train. Il demanda:

--Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï?

Le vieux garde était maintenant dans une antichambre, mais Joséphine, occupée à délivrer Stéphane de ses bottes, devina le motif de la question:

--Le train de Paris est arrivé, monsieur, dit-elle. L’auto est revenue. Me Montnormand est dans sa chambre, en bas,--la chambre près du fumoir. Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un encas qu’il a refusé, ayant dîné en gare de Puyo.

Dewalter réprima une espèce de frisson, comme si la présence de son ami marquait pour lui une heure décisive.

Il plaisanta:

--Pauvre Montnormand... Il doit avoir peur sous ces plafonds. J’y vais, chérie.

Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à l’heure. Il lui demanda si elle était ennuyée de sa venue?

--Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu l’as mandé, c’est que tu avais à lui parler. Au moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat?

Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié.

--Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant du doigt. Il faut secouer tous ces gens-là. J’en ai assez de m’appeler lady Oswill.

--Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il en souriant, c’est l’avoué.

Elle se leva.

--C’est la même chose!

Vraiment, elle confondait leurs attributions, tout à fait au-dessus des procédures. Dehors, des aboiements éclatèrent, des appels de chiens.

--Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï revenu. Ah! les brigands.

Il sortit rapidement.

--Pauvres bougres, murmura Dewalter.

Elle rit:

--Comment, pauvres bougres? Chez toi, est-ce que tu les supportes?

Il dit, assez drôlement:

--Oh! non. Chez moi, j’ai l’œil.

La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière:

--Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou, des tire-la-crotte! Il ne manquerait plus qu’un seigneur comme monsieur supporte ça!

--Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté.

Elle demanda si les feux du salon étaient allumés.

--Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut voir comme ça flambe.

--Mes vieilles cheminées mangent des arbres, dit Stéphane avec un grand sourire.

Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun de ses mots précisait son rang et sa fortune. Georges ne bronchait pas; il pensait qu’il était lui-même un braconnier ou il se comparait à ces arbres dont elle venait de dire que ses cheminées les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle qu’il avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les sacrifices, et si belle, qu’il ne se plaignait pas plus que les hêtres.

* * * * *

Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent. Il lui rappela qu’en cette minute, Pascaline et ses autres amis s’étaient donné rendez-vous à Biarritz et prenaient place dans leurs voitures. Déjà, sans doute, elles fouillaient de leurs phares les ombres froides de la route.

Stéphane se leva:

--Allons nous faire beaux...

Mais elle se sentait tout d’un coup un peu lasse d’avoir parcouru les lourdes terres. Elle riait et, gentiment, s’amusait à sembler chancelante.

--Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru dans ces bois... Et la chambre est si loin... Le couloir... le grand escalier, tout cela à grimper et à redescendre...

Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste et silencieuse maison.

--Monte en voiture, murmura-t-il à son oreille.

Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta comme une enfant. Et, derechef, dehors on entendit les chiens...

Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne de fer forgé l’éclairait et comme des fantômes on y voyait des armures sur des socles noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de grands gibiers d’outre-mer. Tandis qu’il courait presque, en l’emportant, leurs ombres s’allongeaient sur les pierres de la muraille. Au fond naissait l’escalier, beau de forme, aux marches larges de marbre gris. Une porte d’angle s’ouvrit, livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes. Rieuse, elle l’entendit lui présenter Me Montnormand.

--Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle, illuminée de plaisir.--Soyez le bienvenu chez moi. Pardonnez votre ami de ne pas avoir été à votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il vous aime et je vois bien qu’il a raison. Vous avez mal dîné, mais vous souperez. Et demain vous vous occuperez de vos affaires...

Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé, retourna dans la chambre qu’on lui avait donnée.

Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts lambris et tout environné d’un vieux luxe écrasant. Il ne savait plus que penser et il fut assailli d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter, en quelques mots, l’avait mis au courant du divorce et lui avait expliqué le jeu terrible du mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien lui dire de ses projets, il lui avait seulement demandé, avec une insistance fiévreuse, de venir à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme pour un duel on appelle un témoin.

Le vieil homme s’était mis en route sans rien savoir. Il s’imaginait que les choses tournaient bien et que la sincérité de Georges avait vaincu. Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait ébloui et peut-être atterré de sa beauté. Il comprenait la folie de son ami. La gaîté de lady Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était plus menacé. Mais, en même temps, il avait vu Dewalter et dans ses yeux, à un seul regard, il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait. Il ne savait plus s’il était venu pour apprendre sa félicité ou pour le sortir de l’abîme? Il avait peur tout à coup dans ce grand château comme dans une maison ennemie et il marchait à travers la chambre, à pas tremblants et inutiles.

XXV

Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et Dewalter s’habillaient pour le souper, et que, dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron, la vieille Antoinette, toute réjouie, était entrée dans le grand salon où le souper serait servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï. Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur avait rapportés des Indes.

L’appartement était vaste, placé dans une aile, sans rien au-dessus de lui qu’un grenier. Ainsi le plafond était haut, presque lointain, orné d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle par un artiste habile. De son cintre, un lustre de vieux Venise descendait, illuminé pendant les réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires et des lanternes de Japon éclairaient vaguement l’ensemble de l’immense pièce, y créant des lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée. Ils agençaient une magie et quelques bois étincelaient comme des bouquets de fleurs dorées. Sur les murs, des personnages nombreux étaient représentés; également dorés et maintenant plus exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur des peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et des tables étaient d’autres laques rouges. Des sièges indiens, sculptés par des générations d’artisans, montraient leurs splendeurs éclatantes. Des tapis amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux de Mossoul étaient beaux comme des ailes d’oiseaux. Des magots bleus semblaient descendre d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient encore, quand on se penchait sur elles, l’odeur laiteuse des chèvres du Thibet.

Dans un angle, une extraordinaire statue, d’une taille deux fois humaine, une statue de pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le Grec, avait de longues mains plates, posées sur les cuisses de ses jambes difformes. Mais un sourire divin enflait ses lèvres ourlées et, derrière ses paupières closes, elle semblait connaître tout ce que les yeux ne voient pas. Après des siècles et des siècles d’immobilité dans un temple, au fond des humides forêts de Mathura, elle avait traversé les mers, volée par un Coulevaï et, dans le pays béarnais, elle continuait à proclamer la gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée. En face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques petites toiles militaires du temps de l’Empire français rappelaient qu’un Coulevaï, plus récent, avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux songes des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient les images de l’action. Partout la main rencontrait une matière précieuse à caresser.

Antoinette errait parmi tant de merveilles sans les discerner. Tous ses soins allaient à la table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême et couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que le luxe, toujours de rigueur dans la maison, ne laissait rien à critiquer. Satisfaite de son inspection, elle tournait dans la pièce comme une vieille chatte.

Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte double, haute de quatre mètres, précédée de marches qui donnaient accès sur un corridor intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle aimait voir pendue la gigantesque peau d’auroch qui lui semblait le vrai trésor du château. Elle aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir le parc et l’étang.

Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui semblait que rien n’était plus admirable que ce tableau de son pays. Toute chaude de sa vigueur d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la forêt coupée qui flambait dans la vaste cheminée, elle regardait, bien à l’aise, l’aspect sinistre de décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait sans doute d’apercevoir une chose extraordinaire. Elle s’avança de nouveau, se faisant violence, pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé: elle ne vit plus rien que l’hiver.

Elle respira.

Et puis, de nouveau, elle ne respira plus: derrière elle, une porte--une petite porte qui donnait sur le parc--s’ouvrait doucement. Quelqu’un entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu tout à l’heure, qui avait collé sa tête aux carreaux, fait le tour extérieur du salon et introduit une clef dans la serrure. Antoinette, frappée de terreur, ne bougeait plus. Sa vieille figure tremblait comme une confiture blanche, secouée dans un panier.

XXVI

Après quelques secondes, elle eut la force de murmurer:

--Je l’avais bien vu.

Elle voulut s’enfuir.

--Restez là sans bouger, je vous prie; n’appelez personne, dit Oswill.

Il était impeccable et vraiment d’une grande allure. Sur la chemise dure de son smoking, il portait un bouton de saphir entouré de brillants. Sa cravate semblait sculptée comme un papillon d’onyx. Une pelisse ouverte, dont le col et les longs parements étaient de zibeline, lui avait servi de vêtement d’auto. Il avait des gants de daim; par un miracle de vigueur et à l’aide de cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure courbés par le vent, gardaient sur son visage basané la forme ronde et collée d’un bonnet de bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles, protégés par la double barre des sourcils. Il souriait comme un diable en regardant la nourrice.

--Comment ça va, Antoinette?... dit-il. Vous avez toujours l’air d’une vieille pomme de terre en robe de chambre...

Dans le parc, des aboiements cessèrent. II grommela:

--Les chiens se taisent enfin! C’est drôle, dans cette maison--où j’ai pourtant le droit de venir, je pense--quand j’arrive, les chiens aboient, les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais dû apporter un fouet.

Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il mâcha entre ses dents:

--Je pense qu’il engraisse.

--Qu’est-ce que monsieur vient faire ici? osa demander Antoinette.

Il répondit:

--Vous le verrez.

Et, comme elle tentait de se glisser entre les meubles pour sortir, il ajouta:

--Vous avez envie de bouger? Fermez donc la porte.

Tremblante, elle obéit. Il ricana:

--Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.

De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena du geste:

--Où est votre maîtresse?

Elle répondit:

--Dans sa chambre, monsieur.

--Et son amoureux?

Elle se tut.

--Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile?

Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme une perdrix devant un pointer.

Il sourit:

--Nous sommes tranquilles.

Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, il la laissa atteindre les marches. Dès qu’elle fut sur la première, il cria:

--Antoinette!

Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui reprend sa mesure après s’être allongé.

Il dit:

--Antoinette... tout à l’heure, il est arrivé, ici, un vieux petit monsieur, très laid... C’est un notaire. Je veux lui parler. Amenez-le-moi, tout de suite.

Elle eut une joie: lui-même, il l’aidait à s’en aller. Elle pourrait courir à l’autre bout du château, prévenir Stéphane. Mais il le devina; à la seconde où elle allait disparaître, il la retint de nouveau et scanda rapidement:

--Antoinette!... Sans rien dire, hein?... Si vous dites quelque chose, je fais un malheur! Je vous tue, vieille pomme de terre! Je tue le notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. Je tue les chiens. Je tue tout le monde, je vous assure.

Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, dans une attitude burlesque de clown méchant. Elle sortit terrifiée. Il grommela encore: «Vieille pomme de terre», pour l’effrayer, mais il serrait vraiment les poings. Une fureur soudaine l’avait saisi. Il pensa:

--J’ai tort de jouer la comédie et de dire que je tuerai tout le monde. Je deviendrais capable de le faire... Salaud!

Il prit sur la table une bouteille de champagne, se versa un grand verre qu’il vida d’un trait, et puis un autre. Alors, il parut moins excentrique, plus lucide.

* * * * *

Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant et à l’improviste. Il avait rencontré Laberose. Apercevant Oswill, il avait bien murmuré: «Quel perroquet!» Mais Cinégiak, absent, n’avait pu répondre: «Tu parles d’un zèbre!» comme il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule de Laberose, au risque de le précipiter sur le bar:

--Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de votre cornac? Vous sortez seul? Prenez garde aux accidents.

Laberose répondit méchamment que Cinégiak était invité à Oloron avec quelques personnes. Il les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il négligea de boire et sortit. Il allait à grands pas. Ainsi, Dewalter tenait? Il n’avait rien dit. S’il avait dit quelque chose, lady Oswill, tout de même, l’avait gardé? Dans sa faiblesse, elle osait inviter ses amis et leur présenter son ruffian?

Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. Il était certain qu’elle continuait à être dupée. Mais comment?

Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. Oswill, maintenant, possédait les preuves de la vieille misère de son ennemi. Il apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il envoya l’espion à Oloron. Rentré chez lui, il remuait mille hypothèses, quand son homme lui téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la réception. L’Anglais pensa que tout était organisé pour compromettre davantage lady Oswill: Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité par Montnormand. Elle entendrait une fable de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle serait prise. La vengeance s’écroulait... Oswill se précipita dans sa voiture.

Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, aux abois, ne voulait que de l’argent. Il s’arrêta pour boire une tasse de café chaud. Pendant qu’il la sucrait, il prit une décision.

* * * * *

Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se jeta de côté, à moitié dissimulé derrière un meuble. La servante apparut, suivie de l’humble personnage. Il s’avançait, un peu courbé, de toute la vitesse de ses fragiles jambes. Il descendit les marches, stupéfait de voir tant de richesses. Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. Il avait repris brusquement une allure excentrique pour épouvanter le bonhomme.

Il dit:

--Antoinette, restez là, en sentinelle... Si quelqu’un vient, vous le dites... Ça vous embête de me servir, mais c’est comme ça.

Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, trop loin pour entendre, mais sous l’œil d’Oswill. Alors, il devint un personnage net et dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un geste impérieux, à son tour, il le fit asseoir.

Montnormand obéit. Il était à peine posé sur le bord du fauteuil, agité, frottant ses mains mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux timides. Cependant, son cœur s’était affermi.

--Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, dit Oswill. Je sais que vous avez prêté vingt mille francs à votre intéressant ami et j’ai appris aussi que vous aviez quitté votre petite étude et que vous veniez chez lady Oswill.

--Vous avez une police, monsieur? demanda Montnormand.

--Je n’ai pas tout à fait une police, répondit l’Anglais, imperturbable. J’ai des mouchards. Il faut ce qu’il faut...

Il ajouta:

--Ne me regardez pas comme ça... Gardez votre mépris pour d’autres!

Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il cria soudain:

--Antoinette!

Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla sur sa chaise. On la voyait en haut des marches, devant la grande peau d’auroch, sous une lumière de verres en couleur. La cheminée illuminait une partie du salon et tout le reste demeurait un peu confus; quelques vieilles lanternes chinoises étaient seules allumées. Montnormand regardait Oswill: il le trouvait repoussant, mais beau.

--Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur? dit-il.

Oswill se leva:

--Ce que je désire? Voici: je désire que vous me débarrassiez tout de suite, et pour toujours, de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais c’est comme ça.

Il ricana:

--J’avais médité à l’usage de ma femme une petite démonstration. Je voulais qu’elle découvrît toute seule--et trop tard--qu’elle est tombée dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais d’avance le dégoût qu’elle aurait de son chevalier quand elle verrait quel genre d’animal il est. C’était rigolo.

--Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.

Oswill eut un sourire dur:

--On fait les omelettes avec les œufs, les expériences avec les gens. Mais je vais vous dire...

Maintenant son visage se crispait:

--Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où j’allais. J’en suis aussi, de l’expérience... J’ai découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai dit: «Je veux divorcer», j’ai découvert que je tiens à ma femme. Je ne l’aime pas, j’y tiens.

Il ajouta brutalement:

--Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. Emmenez-le.

Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand était stupéfait. Il voyait un jaloux souffrir. En même temps, il apprenait que rien n’avait encore changé dans le destin de Dewalter. Il se leva.

--L’emmener? murmura-t-il... Je vous assure, monsieur, que s’il ne tient qu’à moi... J’ignore ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je suis venu... Permettez-moi pourtant de vous l’apprendre: avant votre expérience,--comme vous dites,--mon ami était prêt à partir. J’avais sa promesse et il ne ment jamais.

--Il ne ment jamais? ricana Oswill. Alors ma femme sait qu’il est un va-nu-pieds?

Le petit homme haussa les épaules:

--C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans un engrenage. Une première faiblesse--bien excusable--l’a amené à jouer un personnage dont il ne sait comment sortir... Vous êtes un psychologue, monsieur? Je le veux bien. Mais le cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. Dans le cas de M. Dewalter, il y a une noblesse qui vous échappe, certainement. Et puis, il y a aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous jouez les cyniques et, sans doute, vous y êtes entraîné. M. Dewalter joue un grand seigneur! Peut-être en est-il un véritablement.

Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement de guêpe. Il ricana de nouveau:

--Un grand seigneur!