L'Holocauste: Roman Contemporain
Part 8
Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je reconnais toutes les voitures et j’exaspère mon désir, je peuple amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, quand je t’ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a désespéré avec moi et qu’elle baisse, qu’elle baisse sous mes yeux clos.
* * * * *
Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n’es pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,—je ne te nomme jamais,—mais ton corps, tout ton corps et chaque détail de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes yeux rétrécis par l’extase et la volupté et laissant s’épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse de divinité et d’infini!
Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, plus prenant lorsque tu t’approcheras, un regard qui se lavera sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse, pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.
Je tâche à t’oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle et enchanteresse, pour que tu m’éblouisses de ta fraîcheur, de la magnificence ambrée de ta personne, de l’harmonie changeante de ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber ce qu’ils fixent, une manière d’attirer, de juger, de négliger, si particulière!
Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si éternelle et si belle!
Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!
L’abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu’elles ont trop à dire et nos âmes errant, s’attristant et se réjouissant à la fois!...
Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte, de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que nous nous donnons l’un à l’autre et pour nous, chérie, pour nous seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve!
* * * * *
Et, des jours où je t’ai attendue toute la journée, je me languis vers ma petite chambre, l’autre, là-bas, où m’attend l’éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des bras d’étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car je veux dormir longtemps, plus longtemps,—jusqu’à toi...
Les jours où je t’ai eue, je voudrais,—oh! à l’heure seulement où je rentre,—ne t’avoir pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus subtile et plus rare, pour être heureux d’avoir été heureux, pour être heureux d’être malheureux.
D’ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t’ai jamais fait part de mes impatiences, je t’ai toujours accueillie comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu’au désir, j’ai été soumis, petit garçon, j’ai lutté avec toi de candeur, de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de cajolerie.
* * * * *
Et je t’ai fait pleurer deux fois, tout de même,—et c’était à cause de ton mari.
Je t’ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le voir mort. J’ai prié Dieu qu’il le fasse mourir.»
C’était vrai. Il t’avait empêchée de venir la veille, il t’avait même empêchée de m’écrire, il t’avait séquestrée, dédiée à des amis, à un dîner dont je n’étais pas, t’avait infligé des soins, des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du foyer sans amour, du foyer qu’on ouvre aux étrangers, où on les convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour une amante d’appartenir à son amant, pour empêcher toute une nuit une rêveuse de rêver, d’espérer, pour la sevrer de joie et d’amour, de tristesse d’amour, d’amour chanteur et d’amour muet; j’avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai des miracles qu’il m’accorda,—et que je ne me rappelle qu’en tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,—et comme je lui demandai des choses simples qu’il me refusa, parce que c’était trop facile.
Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux pas! je l’aime! je l’aime!»
Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te berçant d’autres baisers; baisers odieux, et j’avais peur que tu les crusses teints du sang de cet homme.
Je te disais: «C’est pour rire», et tu pleurais plus fort et je te permis de l’aimer, en t’embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me feras plaisir. Je veux que tu l’aimes. Il est bon».
Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour l’amour de lui.
Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j’avais rencontré une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour faire nombre, sans y penser.
Tu me dis: «L’année dernière, ça me mettait en fureur d’entendre ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait plus rien. Que je suis malheureuse!»
Et tu pleuras, de sentir qu’elle ne te faisait plus pleurer. Tu pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu n’aimais plus ton mari!
Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l’aimer, que tu l’aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les yeux,—tes yeux en pleurs,—comme sur un maître lointain au lieu de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.
Et moi qui n’ai jamais eu de maîtresse, moi qui n’ai consenti à l’amour que parce que c’était toi, moi qui t’ai parée de mille voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t’ai laissée pleurer—pour ne pas te faire de peine et je t’ai demandé pardon—comme il est juste.
* * * * *
Je n’ai pas eu de révolte quand tu m’as dit:
—Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, tu comprends. Alors ils t’attaquent devant moi, disent que tu es méchant, que tu n’as pas de cœur. Je leur réponds qu’ils se trompent.
—Ce n’est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi?
—Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n’es pas méchant, les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant être fière de toi!
—Tu n’es pas fière de moi?
—Je voudrais être plus fière, d’une fierté qui tiendrait le monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi.
—Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien de moi.
—Voilà que tu deviens méchant. Je n’ai jamais pu hurler avec les loups: c’est plus fort que moi: je murmure.
—Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n’est-ce pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j’use sur les gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, méchant, d’avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout de hautes pensées, tout cœur, tout rire—rire sans dessous—toute lumière et tous baisers.
—Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu’ils soient heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon.
—Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu d’indignation?
—Pardonne-leur.
—Ils ne nous pardonnent pas.
—Et pourquoi t’occupes-tu des gens?
—Ce n’est pas moi qui ai commencé.
—Ah! mon grand fou! comme je t’aime!
* * * * *
Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à être indulgent, à louer et à approuver.
Et je reviens ici chercher de l’indulgence. Je l’attends. Les voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient aujourd’hui que les autres jours et mon lit me paraît hérissé.
Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m’appelle à elle. J’ai de l’encre. J’ai disposé l’inutile papier blanc qui demeure vierge chaque jour et que j’emporte pour le rapporter, à cette fin, je pense, d’entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.
* * * * *
Et, aujourd’hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui s’agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,—et tes larmes, tes larmes d’hier attirent, comme un aimant liquide, les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma mère et dont j’adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au début de ma pauvre vie.
* * * * *
C’est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans cruauté: je n’ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon attachement. Il demande à l’amant, à l’être de tendresse et de bonheur que je suis, de la tendresse pour l’enfant pâle et sans plaisir que je fus—et je m’attendris et j’écris ma tendresse.
J’ai à saluer la veille d’une bataille mon meilleur ami, plus détesté encore que moi.
C’est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui lui emprunta du courage et qui lui emprunta—il n’en était pas besoin—de la mélancolie et du mépris.
Je lui rends l’émotion que je lui dois, je lui apporte mon admiration, mon respect, mon affection et c’est mon enfance qui dicte, ma triste enfance et c’est mon émotion de jadis.
Toute ma misère m’est revenue et se tient droite entre les quatre murs et mes années sont là, d’un jet, qui furent sans femme et sans autre amour que celui de ma mère—qui avait faim.
Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, m’infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma misère et ma virginité.
* * * * *
Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
Tu m’offres ton front, tu m’offres tes yeux, tu m’offres ta bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu’au fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui achètent de l’amour et qui n’insistent pas, pour avoir des regrets, pour avoir faim—encore, pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir.
* * * * *
Chérie, chérie, ma journée, ma page d’hier, c’est aujourd’hui de la littérature.
J’ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma sensibilité éternelle, de mon enfance. C’est imprimé, après des crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens s’attendrissent dessus cependant—et il y a des pleurs mais je n’y veux plus penser.
Je m’évade de mon enfance, je m’évade de ma misère pour ne plus songer qu’à toi, chérie.
* * * * *
Te voilà: la lampe n’a plus l’air, parce que je ne veux plus, d’une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d’ambition et de rancœur parmi de la faim.
Ce n’est pas un phare non plus qui ouvre l’avenir, d’une grosse lumière.
C’est le lampion de l’heure qui fuit et que nous ne laissons pas fuir comme ça, c’est le lampion d’une heure de joie, d’une fête, d’une débauche. Allons-y! Eh bien! c’est une débauche que la peur trouble et scande!
C’est vrai: (je n’y pensais plus!), nous nous cachons! c’est vrai!
En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s’ouvre, qui ne s’entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu’on ne découvre qu’avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, qui se déchire du mur sans en avoir l’air, tout le monde a le droit d’entrer—et le commissaire de police.
Les voitures que j’écoute, que je guette, que j’entends si impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets, je viole de mon oreille pour t’en arracher, les voitures d’espoir, les voitures de spasme qui t’amènent—enfin!—après un cortège de voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée d’impératrice, les voitures, dès qu’une voiture t’a jetée ici, à regret, nous deviennent ennemies et menaçantes.
Leur chanson change: c’est le danger qui grince, c’est l’inconnu—prévu—qui ricane, c’est l’obstacle, c’est l’horreur. Qu’une voiture s’arrête devant ma fenêtre et obstrue notre invisible horizon,—l’horizon auquel nous avons renoncé—de sa masse noire, tu t’apeures, tu trembles et tu veux que je tremble.
Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous donnent l’un à l’autre comme on se donne devant la mort. Agonie qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on peut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas.
Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la vulgarité comme du plomb fondu.
J’ai acheté un peu de feu parce qu’il fait vraiment très froid, et j’ai acheté une montre.
Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s’y cisèlent en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours mélancoliques et un tombeau. J’avais peur que cette montre ne voulût pas marquer l’heure, mais elle fut docile dès qu’elle vit qu’il s’agissait d’amour, et si elle s’arrêta un jour, c’est que nous n’avions pas assez joui de l’heure, l’heure qui fuyait.
* * * * *
Et puisqu’ici, c’est un journal de joie et un continu fragment.....
Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous n’avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis.
Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, mais le feu s’est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus.
Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t’en vas par la fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu t’évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets derrière toi, derrière moi.
C’est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te retrouve si tôt, aujourd’hui, le lendemain et nous sommes si gais, si oublieux du danger!
Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots d’amour qui s’y suivent, qui y rebondissent, qui s’y engendrent, me clouent, me foudroient.
Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que je suis malade. Nous ne devrions assister qu’ensemble à des spectacles où on parle d’amour.
* * * * *
Ensemble! mais tu t’en vas! tu es partie, après tant de baisers d’adieu que ce n’étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste plus aujourd’hui où tu pars tout à fait, que ton mari, que Tortoze et je m’attache à lui pour avoir quelque chose de toi.
Ah! j’ai bien envie de lui dire:
«A propos, je suis l’amant de votre femme»,
pour voir, pour rien, pour tout, pour qu’il me tue, pour qu’il te tue, pour qu’il te lâche à moi, dans l’autre vie ou dans celle-ci.
Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand tu n’es pas là, qui m’écrase sans excuse, sans consolation, quand nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si gentil, si fraternel!
Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n’en tirer, pour n’en garder à mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que ce qui vient de toi.
Le soir tombe, la nuit commence qu’il achèvera avec toi, très loin, vers l’Italie.
C’est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course d’hiver, c’est une nuit que je laisse tomber et s’enfuir en soupirant, parmi mes sourires à Tortoze.
Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains (c’est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois!
VII
ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES
J’ai passé la fin de l’année, le commencement de cette année-ci à songer à toi et à ne songer qu’à toi, ma pâle fiancée.
Tu vas me dire: «Ce n’est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton temps—et tout le temps des autres—à songer à moi. Ne fais pas le malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu ne t’en portes pas mieux pour ça.»
Mais ne badinons pas: j’ai songé à toi la nuit de l’An—devant témoins.
J’étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur ou d’esprit, d’esprit et de cœur, par hasard. C’étaient des hommes savants ou passionnés—ce qui est la même chose, qui pensent par métier, par oisiveté ou par vocation.
Ils pensèrent cette nuit-là: c’est dire qu’ils parlaient. Autour de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, qui chuchotaient discrètement, c’étaient les plus belles paroles du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées, des idées! C’étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c’était un concert, une mousquetade et des bombes, c’était charmant, exquis, vibrant, profond—et mieux encore.
Je voudrais trouver d’autres louanges encore et les plus larges cris d’enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, sur l’estime que j’ai pour eux et sur ma conviction que, cette nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c’est que je n’ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s’ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle fiancée.
Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans l’humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais rien,—et c’est à peine si je mangeais. Je n’appartenais plus à ce monde. J’avais émigré.
Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très ignoré, où l’on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où l’on s’échappe de soi-même, où l’on galope sur des routes bleues et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de vieux regrets, de vieux remords, et l’on va, pèlerin nostalgique, parcourir d’un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l’on ne peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau.
Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j’y fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle—c’est le dix-septième que je veux dire—en esprit! j’exagère, car je n’avais pas d’esprit, j’étais lourd, comme on est lourd lorsqu’on est mort—et qu’on n’est pas mort d’amour.
Les mots autour de moi voletaient, s’entrechoquaient, se rencontraient, entraient l’un dans l’autre—et c’était comme un berceau d’arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et qui était venue toute seule sans qu’on s’en aperçût, sans qu’on fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous, grelottant, mal lavée et grise.
* * * * *
Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; d’une année à l’autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un pont volant, un pont d’idées, de mots furieux, d’utopies et de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu’à leurs pensées, et n’avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la petite année qui s’en était venue, qui était là, qui était triste, peu rassurée, et si petite!
Et je souris à la petite année.
Elle n’avait même pas la force de me sourire.
Je dis à une dame, à côté de moi:
—Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.
Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.
—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il y a beaucoup d’êtres qui tremblent plus que toi—à cause de toi. Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des hontes, des crimes, peut-être, ils t’imaginent agressive, armée et rosse, pour être de ton temps. Et d’autres te cherchent d’yeux égarés, d’yeux qui veulent voir partout la chance—et qui ne la voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L’autre année s’en est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre: elle ne t’a pas passé un bilan mais l’a caché dans un coin. Ne t’apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n’aies pas froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu t’illumineras du reflet de ses yeux, tu t’adouciras à la clarté de sa bouche.
«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! nous t’adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l’essor éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous donneras aussi le royaume des amoureux, qui n’est pas de ce monde, mais qui contient ce monde—et les cieux.
Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec nous—et de nous.
«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras douce, n’est-ce pas, petite année, à l’homme chez qui nous sommes et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont ici—et aux autres, et à tout le monde.