L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 7

Chapter 74,060 wordsPublic domain

Blonds comme on n’est blond que dans les légendes, beaux comme on est beau dans l’au-delà, si purs en leurs regards, leurs gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l’existence et un avant-goût de l’au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n’existe que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes lyriques, sans violence où l’élégie—la plus noble élégie venait attendrir et nuancer de discrétion l’audace de son génie.

Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour séraphins, pour monades et pour Dieux. C’est un délice vivant et si peu vivant, c’est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas ce que c’est que les rues, qui ne sait pas ce qu’est le chemin de fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée par l’envol d’une Chimère.

Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c’est ma lettre anonyme.

Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom que je n’ai jamais prononcé, prénom devant lequel j’ai hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il ne vous a pas retenus comme au seuil d’une grotte enchantée, comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l’a craché, votre main de scandale et de ténèbre.

Canailles! canailles!

Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse ou si tu l’as désirée—je ne suis pas de ces gens qui peuvent établir une distinction, une gradation, un pont entre l’amour et le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice—, je ne sais même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l’as convoitée: je sais que tu l’as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta souffrance, que tu l’as souillée de tes supplications et de ton désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité, le chantage à l’âme-sœur.

Et, de ta Tour d’ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu chez des marchands de vin et le peuple t’a marché sur les pieds, a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins d’ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé des fiacres, et ta sœur—ton rêve de sœur,—a sali ses souliers dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le plaisir, pour le plaisir de trahir.

Dévouement? A toi.

Ah! c’est beau! c’est très beau!

Mais ne me demande pas d’admirer—puisque tu ne peux même pas me demander de te punir, puisque tu m’es sacré—à cause de ta trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite porte, la porte de l’assassin, tu fais partie de mon secret, comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église, demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d’asile et va... va...

C’est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, et que tu emplis cette chambre. Non.

Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, une voix où tout tremble, où tout implore:

—La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!...

Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, voix d’outre-tombe qui prolonge la misère, qui m’offre toutes les misères, qui m’entraîne dans les mailles du filet de Misère.

* * * * *

Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d’ici la trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, ton pensif visage d’espoir? Ah! je t’aperçois et je ne perçois qu’un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire d’hier!

Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout le reste, ton rire qui clame, qui s’étend sur la trahison et sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui—pour les ressusciter—ma douleur, mon trouble et mon inquiétude.

* * * * *

Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà, où j’ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette fois-ci, je lui ai demandé:

—Votre femme va bien?

d’une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près, pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat souvenir. Il m’a répondu:

—Oui, très bien.

Et les larmes me sont venues. C’est que je subissais ton martyre, chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et—j’en étais sûr,—tu pleurais maintenant, tu t’effarais, tu t’affolais à ton aise, loin de ton époux—qui était là.

Et je t’évoque...

C’est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant de ma mémoire, jaillissant du passé pour m’éclabousser et m’éclabousser de sang, ton rire s’égrenant, glougloutant, menu, compact, total.

Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou plissé, ses rides vers mon cou:

—J’ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si lentement, et j’ai faim.

Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, l’auréole d’une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de rire, de cette niche agressive de rires.

La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, comme elle ramasserait des sous, et s’en va, d’un pas usé, du pas dont un revenant s’en retourne vers la tombe—où il était mieux. Elle n’est pas triste—elle ne peut plus être triste—elle a connu tant d’échecs!

Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m’apportent le malheur, qui m’attirent de plus en plus dans le chemin de misère et qui m’y clouent...

* * * * *

Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.

Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux absents!

On ne commande pas au passé quand il revit.

Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues, les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de ville.

J’ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans tes rires d’enfant; j’ai rêvé à ta ville natale, à cette dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les siècles—et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques, ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires étroits, de son hôpital.

J’ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des rires ont violé leurs cercueils; je t’ai évoquée, jeune orpheline: rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!

Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.

Et huit longs jours m’encagent en tes rires, huit jours sans nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d’impuissance qui s’étirent entre l’attente d’une lettre d’amour et l’attente d’une lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l’un après l’autre, usés sans avoir servi.

Je t’envoie du courage, poste restante, et—n’est-ce pas?—tu n’oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante, guettant l’arrivée de ton mari pour te mettre à sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire difficile, ce sourire de momie torturée?

J’entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite loin de l’autre après deux baisers contrariés et disjoints.

Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton rire, encore!

Ah! chérie, reviens pour que je ne t’entende plus rire!

* * * * *

Tu reviendras.

J’ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de récriminations, de reproches sanglotants et d’étreintes contenues et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et large raison et d’une passion si exacte, si jolie, si noble, si stricte, lettre digne d’une matrone romaine et d’Eloa, de M^{me} de Sévigné, de M^{lle} de Lespinasse, lettre d’héroïne et de martyre.

Et ton rire, ton rire infatigable, l’encadrait, tournait autour.

Je cours au rendez-vous que tu m’as donné pour tromper ton rire.

Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment de pudeur, de poésie et de lointain, tu m’as dit de t’attendre au Trocadéro, au milieu de la galerie.

J’y devance l’heure que tu m’as indiquée, je m’y morfonds, je m’y affole. Jamais je n’eusse cru à un tel nombre de galeries.

C’est le labyrinthe même.

Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de notre fable, j’erre, j’erre solitaire—et pas assez solitaire. Des gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.

Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour m’encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s’y relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et de l’écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui s’engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes, se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur tout, agite tout, valse—en quelle valse immense, redoublante—de l’écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.

Je vais d’une sortie à l’autre sortie et je reviens: ton rire tue les minutes! tant de minutes sous lui, s’en nourrit, s’en engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope jusqu’au Champ-de-Mars, jusqu’en haut de la Tour Eiffel et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout l’enfer, de toute la méchanceté, de toute la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait l’idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et s’éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n’ai plus rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.

* * * * *

Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c’est toi, c’est toi! Te voilà!

VI

LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD

Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long pas d’honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l’air.

Et tu n’hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues se taisent, s’apaisent, se recueillent pour notre communion, nous nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre baiser, nous nous embrassons, d’un seul baiser, pour les jours où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d’un seul sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.

Nos larmes jumelles se brisent l’une contre l’autre, se joignent, se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous. Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein de douleurs d’amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs doux-amers, comme disait notre Pléïade.

Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.

Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop de fatalité derrière nous, tu m’entraînes en notre secret, tu me tires en notre histoire qu’il faut continuer:

C’est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que, malgré toi, tu m’as infligés.

Tu t’es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous conduire?»

* * * * *

C’est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m’as fait te chercher très loin, chercher très loin tes larmes.

Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l’amour est vagabond chez elles.

Je m’inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les voir; allons voir d’autres dieux, un autre dieu.

Et tu t’affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie, nous sommes suivis!»

Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit.

Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit, gris, épais, subtil protecteur.

La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur elle; c’est un paysage pesant, opaque, halluciné.

Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour moi des rires-suaires.

* * * * *

Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons, ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et blêmissante attente d’autres lettres, d’autres menaces, plus directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par où entre—non le remords, grand Dieu!—mais le reproche, par où entrent la jalousie, l’envie, la colère, la haine: la porte des vices et des malheurs. Prison où on n’écrit pas, où on n’espère pas. Prison où l’on s’impatiente, où l’on ne crie pas pour ne pas faire de bruit, où l’on hurle, où l’on sanglotte, où l’on agonise, où l’on meurt,—en dedans!

—Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi, à nous? Es-tu remonté chez nous?

—Mais je n’en ai pas bougé, ma chérie, je t’ai attendue, si cruellement, si longuement! j’écoutais les voitures, une à une.

—Tu n’as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais âprement, violemment.

—Et tu n’entrais pas?

—C’était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me faire prendre pour quelque chose mais pour rien!

—Pour rien?

—Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières.

—Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t’enfermer en un plus strict cercle d’amour, j’avais acheté un abat-jour!

—Je ne savais pas.

—Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont tu as débordé notre dernière après-midi?

—Je ne me souviens plus: j’ai tant pleuré! mais si ça t’ennuie, je ne rirai plus.

—Ris, ris tout de suite.

—Je ne sais plus.

—Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques. Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens—que nous sommes—qui n’ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé, les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie: il n’est pas là, il n’y est pas pour nous.

* * * * *

Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles.

Il est dit que nous n’aurons les dieux qu’en bordure, que nous ne les atteindrons pas: d’ailleurs avons-nous besoin d’aller chez eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous, en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens, les miens, ceux qui s’occupèrent d’amour, les dieux de courage, de ferveur et d’héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de jeunesse et de larmes?

Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose, si tu as peur, de ne plus t’aimer que d’âme, en cul-de-jatte platonicien.

Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m’embrasses, pour me remercier, d’un tel baiser, d’un baiser si passionné, si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales, fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l’âcre et délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre désir.

—Viens, viens tout de suite!

—Où?

—Chez nous.

—Il est trop tard et tu n’y penses pas.

—Si j’y pense!

—Et j’ai trop peur!

—Tu n’as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de nouveaux baisers, source d’amour et de tous les amours, notre baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d’appel, notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave!

—Et toi?

—Moi aussi.

—Et les lettres anonymes?

—Aussi! Et l’univers aussi.

—Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce baiser-gigogne sera-t-il stérile?

—Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.

—Tant que ça?

—Plus.

—Je vais te quitter.

—Parce que nous nous embrassons?

—Non; parce que j’ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes retrouvés, nous nous retrouverons.

—Chez nous?

—Oui.

* * * * *

—Tu m’as dit: oui d’une voix qui se reprenait à avoir peur et pour n’avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es descendue, rapidement.

Et j’ai gardé mon fiacre désaffecté et je l’ai gardé longtemps parce qu’il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se glissaient jusqu’à moi, me frappaient, m’appelaient. Je ne les voyais pas. J’évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré d’une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n’est pas à moi et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi, cette égratignure de la vitre embuée.

Et c’est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes!

* * * * *

Et j’ai tort d’être triste: je t’ai.

Je t’ai eue là, dans cette voiture et je t’ai dans cette chambre où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse.

La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle est difficile à voir et à toucher, c’est comme une caverne qui s’enfonce au flanc d’une vieille maison, en face d’une loge où mes concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu’ils ne se sont hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés!

Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en notre temple d’adolescence d’hier, usée et morte pour permettre à notre extase d’aujourd’hui d’être chez soi, refait le lit, nettoie la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis, comme une face qui n’a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir.

Et nous sommes chez nous.

Je t’attends, à vrai dire, et je t’attends plus que de raison.

Je romps mon ban, à deux heures: j’ai déjeuné en public, après m’être levé, sans retard, et j’ai semblé manger avec plaisir, causer, m’intéresser aux mille riens de la vie publique et de la vie privée, en commun, et je m’évade vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie vie.

Je monte lentement pour m’accoutumer au bonheur, pour entrer sans stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui t’attend, qui t’attend.

En cette rue peu passante, où des voix s’alanguissent et s’en vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures d’enfant crient aigrement sous la lassitude d’invisibles nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir, des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient jusqu’à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me tords.

Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser en l’acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase se ramasse, son leurre se double: c’est toi, c’est toi; la vérité, la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,—et quelle somptueuse raison!—sur le laborieux squelette de mon hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d’attente va se transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!

Mais c’est en vain que j’ai gardé mon souffle: le fiacre sourdement s’éloigne! Heureux encore quand c’est un fiacre et quand, en ma folie, je n’ai pas promu au rang de fiacre, une patache d’épicier ou un camion de marchand d’eau de Seltz.