L'Holocauste: Roman Contemporain
Part 6
Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu’elle m’envoyait à mon réveil pour m’endormir dessus, voluptueusement, et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit, une heure, deux heures, à faire semblant d’être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût plus qu’une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.
Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde, les grandes formes qui s’endorment et qui veillent sur la mer, entre des ailes d’albatros et des ailes de mouettes, ces grandes formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares de rêverie, les phares de l’imprécis et de l’irréel, qui sont des déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d’hier et de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu’à toi, se succéder jusqu’à toi et te porter intact mon songe, intacte la grandeur et la pureté de mon être en t’évoquant.
Et je t’évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je t’évoquai souriant comme je ne t’avais vu sourire et j’évoquai tes larmes aussi que je ne t’avais jamais vue verser.
Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne s’en doutait, pas même Cahier et que je t’écrivais en ayant l’air de n’écrire à personne, d’écrire pour le public.
* * * * *
Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière et où je m’attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, en quête d’un appartement où abriter notre secret. Me voici, solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.
Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui t’abat sur ma poitrine et qui t’évanouis en moi, si lasse, si lasse de ne m’avoir pas eu—depuis si longtemps.
Te voici...
* * * * *
Mais voici que tu n’es pas là. Voici que des heures et des heures, les yeux mi-clos, j’ai commandé au temps, aux souvenirs, que j’ai groupé autour de moi l’escadron volant du passé. Je n’ai pas mangé. Je t’ai attendue à jeun et j’ai laissé glisser ce jour sur les jours d’antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie.
Tu m’as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir péniblement et tu n’es pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu jusqu’au bout—hélas!
Viendras-tu maintenant?
Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s’est pas allumée et qui s’épaissit inutile, le fauteuil où tu n’as pas jeté tes vêtements, la glace qui n’a pas happé ton reflet, la clef que tu n’as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est famélique et pauvre, pauvre! Je n’ai pas besoin de savoir l’heure aujourd’hui.
Il est l’heure de fuir et ce n’est pas, après tout, une heure méchante, puisqu’elle me chasse de ma géhenne.
Je n’ai pas beaucoup souffert.
Je n’ai pas subi cette journée. Puisqu’elle n’a pas voulu être bonne, elle n’a pas été.
J’ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des journées de genèse, des journées qui s’éclairaient du reflet grandissant de l’avenir.
Et je m’en vais dans du noir. Je m’en vais sans hâte parce que je n’ai aujourd’hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver encore. Je m’en vais comme je suis venu. C’est du noir.
Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un voleur. J’ai volé cette chambre.
Et je n’ai pas à l’endormir puisque je ne l’ai pas éveillée.
J’ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait deux fois.
Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens, n’importe quoi, n’importe qui.
Je m’écroule sur la banquette, je m’anéantis. Ma tête roule, mon corps s’effondre, j’étouffe. Je me suis traîné vers de l’air, sur la plateforme, j’ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un peu de vie et je sors—oh! en des secondes—de mon engourdissement chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des bandelettes de l’évanouissement et c’est la ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s’éternise.
De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands ouverts—et ils ne voient pas.
Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes yeux et en s’enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes pleurs anciens—et j’ai tant pleuré—sont revenus, sont repartis avec mes yeux. Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c’est ta vision, ma bien-aimée, c’est ta fugitive et lente vision qui m’a aveuglé—et c’est de ne t’avoir pas vue que je ne vois plus.
Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je me contais des contes—mon conte—en sérénité, en confiance: je trouvais ça très touchant et très amusant.
Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d’indifférence, tout mon être—secrètement, doucement, pour que je ne m’en aperçusse pas—tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se gonflait et s’en allait à la dérive du fleuve d’amour, s’en allait comme il était venu—sans baisers.
Et je me croyais calme, résigné!
Je me mourais—sous moi.
Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c’est une rue avec des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,—du noir, un noir total...
Je me rappelle maintenant: c’est le jour des morts; hier ce n’était que le jour de la mort, aujourd’hui ce sont les morts, un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n’en ont pas et je suis leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs, sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si lointain qu’on ne peut le saisir. Et que m’importe de voir puisque je ne t’ai pas vue!
Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, pour te revoir!...
* * * * *
Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m’avais repris et m’a lâché et maintenant timidement, je regarde—pour voir quoi?
Des gens qui s’apitoient, des gens que je n’aurais jamais dû voir—mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop vus! Ah!
Je n’aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j’aurais dû garder mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t’apercevrai pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s’épand, qui s’allonge à l’infini de notre amour et qui l’enferme d’un tombeau mourant et glissant, d’un tombeau qui grandit, qui grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon désespoir et mon désir.
Comme je t’aime!
V
«CELLE QUI EST TROP GAIE.»
—Je ne t’aime pas assez.
—Qu’est-ce qui te prend?
—Toi.
—Pas assez?
—Non. Pas assez. J’ai réfléchi à ça sur mon omnibus.
—Je t’avais pourtant défendu...
—Je l’ai tout de même assiégé et occupé.
—Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?
—On ne remarque pas les gens en omnibus.
—Et tes voisins?
—Ils ont à penser à eux.
—Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu songes à moi et que tu m’aimes.
—Je ne t’aime pas assez.
—Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m’avoir pas rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier t’a rendu fou: c’est bien, que veux-tu de plus?
—Toi d’abord.
—Tu m’as.
—Et je veux plus. De l’omnibus, pour ne pas faire attention aux voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d’aimer celle qui m’aime. Je suis jaloux d’elle. Elle m’aime plus et mieux.»
—C’est vrai.
—N’est-ce pas? n’est-ce pas?
—Mais oui. Pourquoi m’obliger à t’aimer plus que tu ne m’aimes?
—C’est que tu es trop gaie. Tu ris. J’aurais voulu te voir triste pour les journées que nous avons perdues.
—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t’ont apporté de la tristesse, de l’horreur, elles t’ont blessé. Et je te retrouve aujourd’hui et j’ai pu venir vers toi et nous nous disons des choses dans les bras l’un de l’autre et j’ai ta chair sous les mains, sous les lèvres, j’ai ton cœur, là, qui s’inquiète, qui tâche à s’inquiéter près de mon cœur, j’ai ton ennui de petit enfant, j’ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur: que veux-tu encore?
—Je veux t’aimer.
—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu sais combien j’ai besoin d’intimité, combien j’ai besoin de secret, d’être seule avec toi. Eh bien! aujourd’hui mon amour me semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance. Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.
—Chérie, chérie!
—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m’aimer comme un saint sacrement, par m’aimer en un songe, de loin, de si loin...
—Je t’ai aimée de si loin et en un tel songe...
—Ça t’a passé?
—Non, ça ne m’a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te touche, j’exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le monde.
—Sois sincère: tu m’aimes et tu m’aimes bien, tu m’aimes fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre nouvelle et féconde en pleurs et tu m’aimes, mieux que tout le monde, mais comme ferait tout le monde.
—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que j’ai passés sans toi, à t’attendre. Aie pitié de ces heures si longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je ne te pouvais donner. J’ai les lèvres gercées de ne pas t’avoir embrassée.
—Et tu m’embrasses lourdement, étroitement, d’un baiser pointu, aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s’éternise.
—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.
—Je ne te la pardonne pas, je l’aime. Je ne l’excuse pas car c’est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici, s’il te plaît?
—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de l’humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de tristesse.
—Zut!
—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur et de pureté. J’ai remarqué que seule au monde et parmi toutes les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t’avancer avec la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la beauté. J’ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient, perçaient l’étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les hanches avaient l’air d’être en vedette sur une affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche d’attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et d’abandon dans la honte, des filles qu’on tutoie de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté de te dire: «Vous.»
—Pas toi?
—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les belles, les nobles lettres que tu m’écrivais? La tendresse s’y haussait à l’héroïsme et c’était une sérénité ardente et pure; le sentiment s’y haussait à l’idée et c’était profond et grand et le cœur y devenait de l’âme. Je me sentais tout petit devant tes lettres: je t’y découvrais sainte et martyre et si innocemment, si furieusement, si savamment maternelle! Tu m’enveloppais de conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s’éployait et me dépassait, s’enfonçait dans le mur et dans le ciel: Je pleurais de n’être pas digne de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t’aimer autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les mots d’amour, qui faisaient de tes lettres un globe d’or, d’or subtil, d’or liturgique s’enfonçaient en moi comme des pointes de remords, me revêtaient d’un cilice de honte. Moi qui croyais si peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...
—Laisse ça: tu ne m’humilieras pas. Je t’ai.
—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes images, ton acceptation résolue de l’amour et de ses dangers et ta timidité devant l’amour, tu n’imagines rien de plus joli, de plus délicat, de plus fort.
—C’est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça.
—Mais, chérie...
—Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N’aie pas à la fois le plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et de m’en faire. Je suis toujours la femme ancienne, la femme de tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis gaie aujourd’hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment!
—Eh! oui, chérie.
—Ne dis pas ça comme ça. C’est à ton corps défendant que...
—Tu vas faire un calembour de fille.
—Tu es dur aujourd’hui pour les filles. Tu m’as écrit des lettres où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d’elles. C’était très bien. Qu’as-tu donc?
—J’ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t’ai espérée et où j’ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et tous mes malheurs m’ont repris, de frais, m’ont secoué, m’ont courbé, m’ont empli, m’ont enduit de leur glu méchante.
—Tu n’es tout entier qu’une plainte. Il te reste les yeux pour pleurer. Tu permets que je les embrasse?
—Tout de même. Fais vite.
—Ah! ah!
—Quoi?
—Ah! ah!
Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est si fatalement gaie aujourd’hui que, n’ayant rien pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu’elle est là—et moi.
Et ce sont des rires qui volent, qui m’enserrent, qui crépitent, qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c’est un bain de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses cheveux, dans tous les plis de ses vêtements.
Je n’ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, sauvagement et cette chambre va être joyeuse—qui n’est pas faite pour ça.
Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu n’as rien à me demander?»
—Tu veux que je te demande de te déshabiller?
—Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure?
—Je vais te déshabiller moi-même.
—Tu vas te fatiguer.
Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui s’évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d’harmonie, un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue, son corps qui se dresse, qui s’infléchit, qui s’affirme et qui, tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap.
Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d’effort pour m’égayer: la voilà, la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire gaieté qui m’a pris, qui m’a tordu,—et le lit est un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole, un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n’est pas un rire épileptique: c’est la nature qui tour à tour gazouille, crie, s’alanguit, vibre en lui, c’est un rire excusable.
—Mais pourquoi rions-nous?
Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient.
Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire d’horreur et d’éternité.
Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus fort, après avoir dit—en riant—des bêtises. Comme j’ai fait, de profil perdu, quelques grimaces, pour l’oreiller, pour le lobe de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi qui regardait de biais, tu m’as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du ton d’un clown anglais et je me suis précipité sur ce «monsieur Singe». Je te l’ai renvoyé, en un baiser rieur, je te l’ai appliqué sur la joue et sur le cœur, de deux baisers, je t’en ai barbouillé le visage, le corps et l’âme, de trois, de dix, de cent baisers.
Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté.
Tu m’as menacé:
«Répète un peu.»
J’ai répété.
Tu as ajouté:
«Tu vas voir.»
Et j’ai vu.
De tes ongles, tu t’es amusée longuement, patiemment à m’égratigner la poitrine et le dos. Je m’obstinais, riant plus fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t’obstinais, aiguë, les dents serrées, m’égratignant, sous mes baisers, sous mes rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à me soigner en riant.
Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour toute notre vie et pour la vie des autres—et ça a duré une heure, une heure et demie—pas plus.
Tu t’es habillée de rire, tu m’as mordu d’un «Au revoir» en riant et ç’a été une fuite de rires et des rires qui restaient aussi—pour moi.
* * * * *
J’en ai eu pour mon omnibus, j’en ai pour mon dîner, j’en ai pour ma nuit, pour...
* * * * *
Mais qu’est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des lignes lâches: «M^{me} Claire T... est restée avec vous aujourd’hui dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s’ouvre, qui se ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n’aurais pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m’est venue si vite, cette lettre!
Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles, contre les âmes et contre les cœurs.
Mes rires? où sont mes rires? j’en avais horreur tout à l’heure. Il me les faut maintenant.
Ils sont loin.
Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me représenter son dégoût, sa terreur.
Je ne revois d’elle que son rire.
N’aie pas peur, n’aie pas peur, chérie. Je suis là—mais lui, eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent, qui condamnent,—sans mandat.
Peu m’importe ce papier, peu m’importe le nom de l’infâme. Je le défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne veux rien suspecter parce qu’il me faudrait suspecter tout le monde, parce que tout le monde, n’importe qui, peut se glisser le long d’un secret, peut lire et voir à travers, peut baver dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant de tout, parce que le mystère, l’occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce que le mal, la haine, l’envie, la perfidie inutile est partout, parce que la trahison est nationale et internationale, qu’il suffit d’avoir du bonheur pour être perdu, qu’il suffît d’avoir du cœur pour sembler insulter ceux qui n’en ont pas, la foule, le monde, l’univers.
Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois tranquille; elle ne servira de rien.
Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je m’éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la boue, de la honte, de l’humanité au visage, pour m’éveiller, pour ne pas m’endormir et m’ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, en ma divinité.
* * * * *
Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l’évoque courbée sur cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je l’évoque broyée, s’abandonnant, mourante. Non! je l’évoque riant, je ne puis me rappeler d’elle que son rire! J’ai possédé un rire, je suis l’amant d’un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s’échevelant en un rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie, chérie...
* * * * *
Tu n’es pas venue—et c’était inévitable. Tu avais reçu la même lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t’en étais affolée. Tu n’as pas osé _crâner_, tu m’as envoyé un télégramme qui m’est arrivé, j’en suis sûr, en voletant d’effroi jusqu’à moi, sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme haletant, craquelé, d’une haute et courte écriture se pelotonnant, cherchant à s’échapper, flageolante et vide, un télégramme éploré, un télégramme d’agonie—et j’ai imaginé, malgré moi, ton rire autour.
Cette chambre est pleine de rire, encore, d’un relent de rire que je sens, que je vois. J’ai acheté un petit abat-jour pour le voir moins, j’ai essayé d’écrire pour moins entendre: le rire a percé l’abat-jour, a percé mes oreilles.
J’ai fini: le rire m’a suivi.
Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t’a bravé, qui t’a attiré, le rire néfaste qui t’a créé et engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d’horreur.
Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être plusieurs: des gens m’en veulent, parce que je n’ai pas voulu d’eux et de leur amitié, d’autres parce qu’ils n’ont rien à faire. Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des filles!
J’ai une piste.
Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d’ivoire qui est une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une tour d’immatérialité mauve car la lune et le soleil et les étoiles, c’est encore trop grossier pour eux. C’est le frère et la sœur: ils sont poètes puisqu’ils sont frère et sœur et qu’il est poète.
Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, avaient entendu Wagner—dans le texte.