L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 4

Chapter 44,107 wordsPublic domain

—Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il ne disait rien et je sentais qu’il regrettait d’avoir trop vécu déjà et de ne pas pouvoir m’offrir ses premiers mots, ses premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux, inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à rien. Il se taisait auprès de moi, comme l’unique agneau d’une bergère pensive, comme le vieux loup qui s’est laissé prendre, qui s’est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience et d’indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté—et il me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui s’assied gauchement et qui tourne ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce qu’elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau, un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient, furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis d’idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de fées,—mais il n’en savait pas. Et il ne savait pas les paroles qu’il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café, de délaisser l’argot de science, l’argot de l’École centrale, l’argot des salons officiels. Et une autre pudeur l’envahissait: les discours d’amours, le baragouin de passion, les chatteries éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu’il les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, il m’en frustrait et, comme il manque un peu d’imagination, il me cajolait de petits rires inédits et de silences qui n’avaient pas servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c’est que sa pensée me promenait en des villes qui l’avaient charmé et en des villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et c’était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de volupté et de convoitise...

—C’est tout?

—Ce n’est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui me torturent de leur délicatesse. Il m’aimait, vraiment, même quand je le taquinais et m’était paternel et fraternel. Il m’était filial aussi, me demandait de l’humilité, de la distinction et la manière de sourire joliment. Et il s’obstina longtemps en son amour...

—Et maintenant, maintenant?

—Je l’aime davantage parce que je t’aime. La férocité et l’esprit que j’ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la puérilité triomphante dans l’étreinte, l’innocence câline et cette majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont tu m’as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l’éclat de ta fièvre, tout me force à l’aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa pauvreté. A savoir que tu m’aimes tant, je l’aime, lui qui ne m’aime plus, qui m’aime moins! Tu m’as dit que tu avais une telle joie, de telles joies à m’aimer, que je le plains, lui qui n’a plus ces joies et qui, s’il les a eues, ne les a pas eues comme toi. Je t’ai aimé d’abord comme un enfant et c’est lui qui est, dès aujourd’hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il manque de magnificence; ah! qu’il m’est cher!

—Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis triste, triste...

—Il n’est pas triste: il n’a pas la profondeur de la tristesse et ses richesses et ses grottes d’intimité. Il est gai comme tout le monde, misérablement. Je l’aime.

—C’est du remords, c’est un remords, chérie. Tu te repens.

—Je ne me repens pas.

—Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C’est une amertume qui, du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte qu’on nomme l’inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui l’a vu naître, qui l’a fait naître: est-ce que la mer est pure? Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le soupçon, s’étendent bas, très bas et coupent les remous de leur hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s’y amassent, s’éternisent entre des limons et des courants. Et cependant combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement, comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et que les âmes blanches. C’est sur un fond de trouble qu’on bâtit les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à l’éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus tranquille, malgré tout, et plus enfantin.

—Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me souvenir, sans plus. Et je l’aime et le plains.

—Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m’as vu amoureux, tu m’as vu malheureux.

—Je t’ai moins vu que lui. Je ne t’ai pas vu souvent, je ne t’ai pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui nous ont poussés l’un vers l’autre: il n’y eut pas de fatalité entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de pitié: ce fut un étroit et gris couloir d’émoi.

—Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi—en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les larmes que tu vas verser sur lui—car comme tu vas pleurer, chérie!

—Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.

—Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m’admires: tu as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j’ai vieilli sans le vouloir et j’ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes mes timidités. Pleure: j’ai de très vieux parents quelque part, qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les années, à bout portant et à l’ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes, sur leurs bras—et à qui il n’a pas été fait grâce d’une infortune, d’une maladie et qui les ont eues l’une après l’autre, en cadence, à la suite... Pleure: j’ai un passé terne qui se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des monotonies—ou si j’en ajoute. Pleure: j’ai des doutes. Pleure: j’ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, qui résiste—et je n’ai pas le courage de le tirer.

—N’insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne puis pas. Tu m’as, moi, tu m’as toute.

—Toute?

—Oui, toute.

—Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?

—Ah! ne me demande pas d’explications. Ce sont des sensations, des nuances.

—Tu m’as parlé de nuances, tout à l’heure—pour lui.

—Ça ne fait rien. Je t’aime, je l’aime. Je l’aime—et je n’aime que toi: voilà. Tu ne crois pas?

—Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des bêtises.

—Dis toujours.

—Non! j’ai besoin de silence, d’un silence pour enfant, pour enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu’à ce qu’il les entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l’enfant est inquiet tout de même, parce qu’il n’est pas seul, parce qu’il a peur du cortège de la fée, de l’omnipotence de la fée, de la bonté de la fée, parce qu’il s’avoue que tout cela est trop grand, trop surnaturel pour lui—et j’ai besoin du silence d’une chambre de petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite sœur et j’ai besoin du silence des évocations, du silence des magies, du silence de création et du silence de néant. Parle, toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le génie.

—Je ne te parlerais que de lui.

—Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je lui rapporte tes louanges et tes glorifications?

—Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des mots qui s’évaporent comme la rosée, qui s’évanouissent comme des nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et si tu veux essayer...

—Je ne sais par où commencer et c’est un discours difficile, d’homme à homme.

—Ah! ah!

—Et puis je n’ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois rentrer: ma femme m’attend»; il me serre la main et il s’en va. Il te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n’importe quoi, de lui, pour que j’entende—en moi—ta voix, pour que je ne sois pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d’un tombeau.

Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti, par modestie, pour ne plus m’infliger son éloge.

Mais non.

Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d’adoration que tu viens d’improviser et que tu perpétues.

Ah! n’est-ce pas? tu t’arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison ardente, claire et haute.

Je ne t’entends plus. Je n’entends plus rien. Il t’entendra encore, lui: il t’entendra discuter, conter, babiller, imiter, te moquer, que sais-je?

Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature et ton humanité.

Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et dans le cœur.

* * * * *

Dormir... dormir...

Quand j’étais petit et quand j’avais mal c’était le mot qui matait ma douleur, dont j’essayais de me couvrir, de m’enlinceuler. Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague que je pourrai te héler et t’appeler en barque, que tu pourras me tendre les bras du haut d’une montagne, que tu pourras surgir pour moi d’une étoile ou d’un ciel.

Mais il faut mériter le sommeil et achever d’abord sa journée: on ne s’endort pas, comme ça, parce qu’on a envie de rêver, il faut qu’il soit l’heure, car il est l’heure de dormir—comme l’heure de mourir.

Et je reste l’otage des amis de ton époux qui commentent les événements, gravement, et qui en ont négligé, en route.

Ah! messieurs, il s’est accompli aujourd’hui un prodige plus remarquable: une ère s’est ouverte, aujourd’hui, qui est la seule ère.

Et la volupté est née aujourd’hui.

Ce n’est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi, apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et m’interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma quote-part de propos car j’ai été bien sage jusqu’ici et bien discret.

Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme qui vient de s’en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté, de loin, sur lui, que je me décide.

—Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son invention?

Et je l’invente, cette invention, au hasard, je la bourre d’invraisemblance, je la complique de perfection, je l’élargis de sublime et je vais, je vais: l’invention prend corps, éclate, se consolide, s’attable en face de moi et les amis écoutent, s’étonnent, admirent, se courbent devant l’ombre de celui qui te rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c’est tout à fait, tout à fait épatant!»

IV

LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX

Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il est situé au bout du monde, comme il convient, à l’autre bout du monde.

Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très étroit et jaloux.

Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n’y lis jamais: c’est une chambre d’attente et une chambre de rêves.

C’est une chambre d’alchimiste où j’ai forgé des avenirs, où j’ai pétri des ambitions, où j’ai façonné l’univers à mon caprice, à ma convoitise, à ma fantaisie et à ma raison.

Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un agenouillement sans fin, je n’y ai plus songé qu’à toi, où je n’ai pétri—d’une main si tremblante et si malhabile—que l’avenir où tu souriais, où je n’ai forgé que l’ambition où tu te dressais, où je n’ai façonné l’univers qu’à ton caprice, à ton caprice où tu m’admettais.

Ton image, comme un clown d’au delà, a dansé, a sauté ici à travers toutes les auréoles—et cette chambre est restée—de toi—boiteuse, borgne, folle.

C’est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres et pour s’interroger mieux, en liberté. C’est une chambre où j’ai eu faim, où j’ai douté, où j’ai pleuré, où j’ai été plus seul que partout et que nulle part, où je me suis senti—des soirs—vraiment dieu et, d’autres soirs vraiment néant, où j’ai eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse et ces désirs demeurent, s’obstinent, s’éternisent dans un pli de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis sordide, et dans les papiers et les hardes qui s’amoncellent, et se confondent.

Rien n’est plus résolument triste, rien n’est plus parlant et plus silencieux qu’une chambre d’hôtel, rien n’est plus accommodant à votre âme—quand vous avez une âme.

Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c’est depuis quatre ans le désert même.

J’y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, sans une plainte et je n’ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, le reposoir et la caverne.

Elle m’a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, épaississant son silence, épurant son mystère, elle s’est endormie sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton immensité.

Et elle m’a endormi, moi aussi: j’avais peur de ne pas dormir et de te chercher, de mes mains de fièvre: j’ai dormi.

J’ai bien dormi, en une extase.

Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.

* * * * *

Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c’est une chambre de patience, de résignation, c’est une chambre d’où l’on prend son élan—et il me faut rentrer—de plain-pied—dans la joie.

Je m’y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s’enfantent l’une l’autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout du monde d’en face, du bout du monde opposé et c’est un entrelac de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures, des lenteurs et d’autres lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et je monte, je monte—car mon temple est situé en haut d’une montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je serai à genoux.

* * * * *

Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j’ouvre la porte d’un coup sec, d’un coup brusque.

Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu’elle s’éveille en sursaut, qu’elle me saute à la gorge, qu’elle crie et chante vers moi, qu’elle soit tyrannique, agressive et câline, qu’elle m’étouffe de tendresse, de grâce, d’amour, que tous ses souvenirs, que la masse de son émoi m’écrasent, me piquent, me crucifient, de leur âpre et chaude volupté.

Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous.

Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l’histoire que je lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos crépuscules.

J’ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu’au moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie.

Je suis très las, vieux désespérément.

Je m’étends sur le lit et je songe.

Je songe pour la chambre et pour moi.

* * * * *

Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à une, des antipodes et d’à côté arrivent et me reprennent. Car tu partis seule pour l’Italie, seule avec ton mari.

* * * * *

Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s’était dressée pour nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m’éloignai plus vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure, de temps en temps j’arrêtais ma fuite, je descendais en une ville pour être, en ma fuite, plus près de toi.

L’horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur, ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène, se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre rencontre et de notre destin, et les arbres—où il y en a—me furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t’y épousai par procuration.

C’était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon pauvre cœur qui m’avait quitté pour te suivre et qui quittait un moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples se ruaient l’une dans l’autre et s’aggloméraient pour enfermer toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir, quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les volcans—afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats, des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire.

Mon cœur et moi nous n’entrâmes pas dans l’église. De très loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et blonds, par l’harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre lentement, doucement, l’église sur nous.

Derrière nous l’univers se pressait dans le gréement, les cordages et les voiles des vaisseaux, l’univers était là, tassé, immobile et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des bateaux qui ne naviguent plus—et si lourds de leurs coques et de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l’univers attardé, des siècles endormis qu’ils gardent à leur bord, parmi leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu’on les laisse dans le port mourir quand ils voudront—et les pays de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles, gonflaient les cheminées aussi et l’univers, les siècles, toutes les mers, les âmes des marins et ce qu’il subsiste de fatalité dans les soutes des bâtiments de commerce, d’héroïsme sur les tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les invités de nos noces).

Il n’y eut point de chants trop graves et trop nourris pour effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et liturgique, deux souffles d’âme, l’éternité de deux «Oui» et Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les siècles.

* * * * *

Les cailloux pointus d’Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et, tout droit, d’un seul jet, d’un seul effort tranquille, le château des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des rondes connues, des rondes d’enfantelets au bord du Rhône et sur le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui n’étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux, de papes et d’hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui s’en moque un peu, elles nous jetèrent dans l’île qui flotte sur le fleuve,—et l’île, le rocher, la ville, les jardins et le ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient menacer notre amour.

* * * * *

Et je m’enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers s’espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un vain pèlerinage.

* * * * *

Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m’aurais-tu écrit?

Et j’avais peur de recevoir une lettre de toi.

Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je _sentais_—sans les entendre—des paroles si impossibles, si caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n’y eusses atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne pouvais même pas les imaginer.

Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés des cieux, c’étaient toutes les idées et tous les langages de la nature et de l’au-delà, tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait murmurer: «Que c’est joli!» et qui me faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore, pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.