L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 2

Chapter 24,177 wordsPublic domain

Et tout est délicieux: ma main se joue, s’égare en tes cheveux, en leur lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet et s’en lie pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes épaules, t’en fait mille voiles, mille cadres à tes yeux.

Tu veux parler?

C’est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche.

Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t’aime... je t’aime...» Et à nous deux nous faisons, n’est-ce pas? un bon petit néant. Un petit néant grand comme l’univers et plus grand puisque c’est tout l’amour de l’univers.

La lampe a disparu, le lit s’est dérobé: nous sommes en une poudre d’étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre de beauté.

Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et des paroles, des vers vont monter, à peine, d’abord, comme une apparition de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent lumineux: nous allons dire ce qu’on appelle des riens et nous allons nous passer notre âme, en fraude, dans des mots vides.

Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des écoliers de l’école de Silence, comme des anges qui, au retour de l’exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire plaisir au bon Dieu.

Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se préparent, sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure que nos yeux se ferment, les rêves immenses se déploient sans bruit pour nous surprendre, ils vont envahir notre horizon et danser—sur nous, autour de nous,—la sarabande des espoirs, la ronde des ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et de la puissance.

Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents, sur les impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent en nos cœurs et qui, comme une source de joie, emplissent jusqu’au bord la coupe de nos âmes, car nos âmes sont revenues, oui, Madame, et s’étirent et se remettent à vibrer—pas très fort—comme une belle fanfare, comme une gentille harpe. Ah! les mutines! Tu ne sais pas ce qu’elles font? Elles se content et content nos étreintes, en font une cantate, les traduisent en langage céleste, en font de l’idéal, tel quel, et c’est céleste, c’est admirable, c’est divin. Et puis si ça vous amuse...

Bonsoir, nous allons dormir.

* * * * *

Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s’effare?

C’est toi, toi, chérie? Tu ne t’endors pas. Tu parles?

Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure est-il?»

Partir!

Partir?

Pourquoi?

Ah! mon Dieu, je me rappelle.

Je ne veux pas me rappeler. C’est trop long. Je sens seulement que je vais pleurer.

Je ne sais pas l’heure qu’il est, chérie. J’avais une montre, il y a longtemps, quand j’étais tout petit. Elle s’est fatiguée, elle s’est cassée—de n’être jamais à l’heure du collège. Je n’ai plus eu de montre depuis. J’ai attendu les heures et j’ai toujours eu le dernier mot avec elles parce qu’elles avaient moins de patience et moins d’impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai l’heure cependant.

Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du vin et qui ont des horloges—par coquetterie.

Je vais m’habiller et sortir vers l’heure, vers l’heure malfaisante qui te chasse et qui m’isole.

Je ne suis plus nu, je ne suis plus l’être qui t’a aimée.

Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour souffrir.

Je suis dans la rue.

Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J’ai aimé la solitude, j’ai aimé les longues courses au hasard, les promenades à l’aventure, la quête du néant.

Mais aujourd’hui il me semble qu’on m’a coupé des bras et des jambes, les jambes et les bras qui m’enserraient tout à l’heure, qu’on m’a coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu, qu’on m’a arraché la bouche, les yeux et le cœur.

Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule sous ma loque de passant.

Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux lèvres que j’ai meurtries, aux cheveux que j’ai échevelés: je presse, j’étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins et de ton amour, à m’ensevelir en toi, je m’enfonce en toi, en ton cher corps et je pleure, je pleure...

Tu t’effares: «Qu’as-tu? il est si tard?»

Non, il n’est pas si tard, chérie.

Il est tôt, il est étrangement tôt. C’est l’aube et l’aube hésitante de ma vie, c’est la minute où je nais amant.

Tu as commencé à t’habiller en attendant.

Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!

Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l’heure.»

Je ne sais pas, chérie. J’ai voulu te défendre contre l’heure, j’ai voulu être défendu par toi contre l’heure. Le rempart jumeau, le double rempart de nos corps contre l’heure, l’heure mesquine qui amène en sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort...

Tu t’entêtes.

«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache l’heure.»

Il faut aussi que nous soyons heureux.

Mais l’heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t’en couvriras les épaules comme d’un manteau de misère, tu égrèneras toutes ses secondes comme une pluie de cendres sur la cendre de tes cheveux; mais c’est rageusement que je retourne la prendre, d’une traite, entre deux baisers et ton baiser encore tiède sur moi, m’enveloppant tout entier contre l’air froid de la rue... «Oui, il est temps que je parte. Il est grand temps.»

Le temps! le temps! c’est comme une profanation, c’est comme un vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire, hypocrite, par les cheveux, par les épaules...

Tu es levée.

Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va rentrer dans le siècle, tu t’enroules dans tes parures de femme: on ne se doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de tendresse, un autel de passion, un chemin de foi et d’ardeur.

Mais tu as froid: ah! chérie! il n’y a pas de feu ici: c’est ma faute. J’aurais dû penser au froid, je n’ai pensé qu’à toi.

Je suis un amant novice, je n’ai aimé personne avant toi et tu es ma première femme. N’insistons pas: c’est ridicule. Je connais pour avoir lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. Il n’y a pas d’accessoires ici.

Tu grelottes un peu: c’est de n’avoir plus autour de ton cou le hausse-col brûlant de mes bras.

Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «...comme il bat!...»

Ah! tu t’aperçois de ma fureur? tu vois que j’ai mal!

J’ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la poitrine! j’ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise, qui bondit de joie et de tristesse et j’ai un sourire aussi qui est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop reconnaissant—et qui demande trop de choses...

Tu es pressée, tu as hâte de t’ensevelir en ton foyer, en ton foyer glacé où il fait moins froid qu’en cette chambre froide.

Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre délice, pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour souhaiter en notre union la bienvenue à la volupté et pour m’avouer encore que tu m’aimes, que tu es mienne, mais ta voix tremblerait un peu en cet endroit où il n’y a pas de feu—et tu n’as pas le temps.

Va-t’en donc, douce victime, va-t’en pour me revenir.

«...demain?»

Ah! que je t’ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère! Jamais je ne retrouverai l’accent, le ton dont j’ai nuancé, dont j’ai chargé, dont j’ai précisé, dont j’ai élargi, dont j’ai empli d’immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, ces deux fades syllabes.

«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»

Un baiser qui fuit lui aussi—et c’est ta fuite.

Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J’entends ma clef qui tourne, ma porte qui se referme.

C’est tout.

Il n’y a plus que moi chez moi. Il n’y a plus que la lassitude et la tristesse.

Les ailes ont troué ma porte et s’en sont allées.

II

PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL

La chambre vide, la chambre veuve s’emplit de silence jusqu’aux murs, d’un silence énorme, électrique, hostile, d’un lourd silence de reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et sur les seins de celle qui n’est plus ici, qui se baigna à l’ambre pâle de ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon, s’épandit et s’abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et qui fusa comme une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et qui l’enlaça d’un collier de perles et de flammes, la lumière de la lampe est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se plaint vers la lune invisible et semble ne plus vouloir briller et agoniser que pour la lune.

Les fauteuils s’accroupissent comme des Arabes en deuil et c’est comme un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les choses sans âme: leur âme, l’âme de cette chambre s’est enfuie.

Oui, ç’a été une fuite et l’âme est partie trop vite.

Mais ce n’est pas ma faute.

Et vraiment, chambre infortunée, tu t’étais trop vite, toi-même, habituée à cette âme blonde.

Tu n’as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et si la pauvreté l’habita, comme c’est trop vraisemblable, ce fut humblement.

Je t’ai louée parce qu’un marchand de vin n’avait pas voulu de toi.

Ton silence, chambre, devient plus agressif.

Je comprends. Le marchand de vins ne t’a pas louée parce que tu étais prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les plus fatales doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, un alibi naturel, un alibi de banalité.

Eh! chambre, tu es triste,—comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu es vide—comme moi.

Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour être tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble—moins souvent.

Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues, l’intimité qui comporte, qui apporte avec soi l’immensité, tu as été l’univers et tu as été l’au-delà: c’est fini pour aujourd’hui, morne chambre.

Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence.

Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je trouve comme toi que cette créature hautaine, que cette créature de délice, que cette créature de douceur s’en fut trop tôt, trop rapidement, trop brutalement, que la rue et le monde la tirèrent d’ici, comme on tue.

Et je vais m’en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort, parce que les chambres doivent être habitées, mais je te demande pardon, tout de suite. Et je ne vais pas m’en aller tout de suite: j’ai honte. En te délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur et mon bonheur et tu vas être si vide, si froide!

Ah! que l’intensité de nos moments, que la tendre férocité de notre séjour, que l’impatience passionnée de nos rencontres se disperse, s’étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite chambre!

Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit, le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d’avoir de la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis et tu leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois, l’argent qu’ils n’avaient pas: tu n’es pas mon gîte à moi et tu n’es pas son gîte à elle: tu n’es même pas le gîte de notre amour, puisque notre amour emplit le monde et que, dans tous les palais et sur toutes les montagnes, il se déchire en petites prières et en jolis murmures, que les oiselles le passent au bec de leurs petits et que les chênes et les fantômes le chantent en leurs frissons, tu es le gîte de notre étreinte.

Nous ne nous embrassons que chez toi, qu’en toi: sois fière, petite chambre.

Tu boudes encore et la lumière de la lampe s’écarte de moi: je vais t’endormir avant de partir.

Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse de soie et d’or, je vais te bercer d’un conte tout neuf, caressant comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c’est le conte de notre amour.

Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent, qui nous fiancèrent?

Tu ne sais pas ce que c’est que la mer—et la mer est dans notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que le soleil—et le soleil luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que la lune et la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s’y suivent et s’y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas ce qu’est un arbre.

Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la nature et de la mer: c’est par mer que, de très loin, les arbres raidis s’en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi: tu connais mieux la mer et le soleil que moi.

* * * * *

Donc j’allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou trois pièces de monnaie—ou qui réclamaient d’autres pièces de monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus ici, qui sont des gens riches.

Des temps se relaient deux fois l’an où les gens riches veulent se mettre en contact avec le peuple et les choses. C’est le moment qu’ils choisissent pour s’avouer qu’ils ont besoin d’air, de vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher où il y en a—sur le Baedecker.

Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent—car rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu’ils sont dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi, petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons et les cimetières.

Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas que c’est très cher, qu’on leur fait payer la chaleur et la fraîcheur et que l’existence est hors de prix.

Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde—et n’admirent que pour admirer leur richesse et pour s’admirer.

* * * * *

Mais vraiment, c’est beau.

Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller lentement, lentement—et il va si vite!—pour qu’on puisse se laisser charmer par le paysage.

Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le ciel aussi—et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons et c’est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, s’obstine en sa complaisance, l’enchevêtrement harmonieux des palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore, les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur d’enfer, les fleurs qui se tendent, qui s’offrent, qui repoussent sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires, les maisons qui s’abritent des arbres et des fleurs et qui n’offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui se dentèlent devant d’autres montagnes plus hautes,—des montagnes de fond,—les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous poursuit, se presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis.

Et la ville s’enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son caprice, monte, descend, se déchire, s’étage, s’enfonce en des précipices pour s’envoler en une flore de sommets: on l’appelle Monte-Carlo.

Les fleurs y jaillissent, énormes, s’y développent, s’y épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les arbres s’y efforcent vers le ciel et c’est comme une musique intime, secrète des plantes et de la ville.

Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin de fer s’arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent d’une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et la mer qui a coulé jusque-là s’arrête aussi et gonfle la mer, en fait une masse électrique, qui s’étouffe de sa beauté.

Les gens riches, petite chambre, ont de l’estime pour cette ville—parce qu’elle se coiffe d’une salle de jeu.

C’est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de la nature, se sont réfugiées; c’est en cette ville que le soleil s’essaie, l’hiver, qu’il languit, qu’il se reprend à sourire, qu’il baigne sa mélancolie, c’est sur cette ville que toutes les fleurs se penchent, qu’elles s’amoncèlent en des bouquets tout faits, en des forêts d’azur, de ténèbre, de rose et d’or; le ciel y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais te la décrire, tant elle est majestueuse, lourde de tendresse et de ferveur, lente, attirante, absorbante, à la fois câline et dédaigneuse, tant elle est la mer des contes de fées qu’on se rappelle la nuit et des Mille et une Nuits qu’on scande le soir, tant elle est la mer d’Orient, la mer des nostalgies; elle est belle à ne pas oser la couper d’une rame ou d’un éperon de vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l’estime pour cette ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs, défiant le ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s’étend, se vautre,—qui leur coûte cher.

J’entrai dans cette salle de jeu.

Rien n’est plaisant comme de jeter—volontairement—quelque argent aux gens riches comme à des fauves.

Des tables sont là, creusées d’un trou où une bille roule, guettant un trou plus petit—et où l’on peut sans danger oublier des pièces de monnaie.

Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table—et des êtres sont debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres s’attardent à défaillir et à rester hagards, n’ayant plus de quoi s’asseoir, n’ayant plus de quoi se tenir debout, n’ayant plus de quoi regarder.

Et malheur à l’argent qui tombe sur ces tables! Ce n’est pas en un plomb vil qu’il se transforme, c’est en de petits pains à cacheter blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien et qui s’engluent et qui s’enfuient. Les êtres qui cernent cet argent ont des têtes où il se reflète, en son horreur soudaine, têtes plombées, têtes bossuées comme les pièces qui ont beaucoup roulé; têtes de cauchemars comme les écus qui ont longtemps dormi; têtes vieillies tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces, de ces écus qui les quittent, qu’ils chassent; têtes creusées, sinistres, punies de tous les crimes, de toutes les douleurs des rois dont les effigies s’impriment, se figent et s’effacent parmi le disque gris ou blond.

Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire, avec leur ombrelle—et se couvrent d’un uniforme tacite de gêne et de cupidité; c’est une poussière d’or et d’argent qui les embue et ce sont des rides qui viennent.

Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts.

Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je ne m’obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb.

Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres et dans la mer.

* * * * *

C’était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les arbres se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux de la vie, c’était le temps où le crépuscule s’alanguit et repousse le soir dans la mer, où le jour veut avoir le temps de mourir et de s’étendre paresseusement sur les flots.

Le soleil s’évanouissait dans de l’azur, c’était le moment de l’azur, où l’azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être tout, où il couvre, où il masque tout, jusqu’à la médiocrité, jusqu’au néant, où il s’épand, en coulées larges et sûres, presque par blocs, sur les arbres, sur les fleurs et c’est un azur profond et massif, un azur plein, vivace, torrentiel et calme.

Je ne m’assis pas au bord de la mer: c’est une mer devant laquelle on ne doit pas s’asseoir, c’est une mer qui veut qu’on la respecte.

L’azur léger qui, en un balancement léger, s’en venait mourir au ras de la terre, à la pointe du roc, s’épaississait tout de suite d’un azur plus lourd, d’un azur de puissance, presque indigo; du mauve se gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés, lumineux d’une lumière intime et lointaine.

Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l’atmosphère de prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d’apothéose.

Et j’entendis un souffle, moins qu’un souffle, un rythme secret.

Je regardai.

* * * * *

Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l’azur, une forme qui se mariait à l’azur du ciel, à l’azur de l’heure, une forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le silence et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l’on ne voit jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté, égoïste en sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour soi, qui n’est coquette que pour soi, devant cette mer qui semble grosse d’un dieu inconnu, devant cette mer d’indifférence et de pudeur, devant cette mer de mystère, je crus voir s’avancer je ne sais quelle ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et de mystère, je crus à une apparition, je crus que je troublais une cérémonie, que je troublais un rite.

L’ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique, elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune—et de lune allemande, comme un reflet des lacs d’Écosse, comme un reflet des ciels de l’Écosse aux ciels gris-perle.

Il y a des nuances dans le silence: j’étais si ému que je voulus me taire davantage, d’un silence plus anxieux et plus respectueux.

Et des paroles glissèrent à moi, de l’ondine glissante. Oh! des paroles qui n’outragèrent pas le paysage, qui n’humilièrent rien en la nature, des paroles de paix en la paix universelle, des paroles profondes en la profondeur du mystère.

—C’est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir!

Je la connaissais! J’eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop me la rappeler, de ne pas l’interroger sur sa santé et sur des choses autour d’elle.

Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer: je ne l’avais pas remarquée jusque-là; je l’avais rencontrée et saluée sans la remarquer.

Et j’avais envie de pleurer à ses pieds.

Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des choses, plus près de m’évanouir dans les choses.

La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que je n’admire jamais, parce que je l’admire trop, que je ne puis exprimer de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur, de mes yeux, de mon âme, de la volupté et de la souffrance de tout mon corps et de mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres, les fleurs, les rochers, le ciel et la mer même, tout se cabrait, se convulsait en moi, tout se déchirait, tout se lamentait, tout s’exaltait en moi, d’un spasme.

—Oui, dis-je, c’est un beau soir.

De quel ton avais-je parlé? J’avais parlé la langue de l’amour, car elle me considéra étrangement.

—Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal?