L'Holocauste: Roman Contemporain

Part 17

Chapter 173,685 wordsPublic domain

Aujourd’hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces qui furent pour moi, l’un après l’autre, un néant épuisant, un néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J’ai attendu le dimanche avec toute l’impatience que me permettaient ces jours affreux.

J’ai encore la superstition du temps, des changements de lune et des retours de semaine. Dimanche, c’était un cycle nouveau, une ère qui s’ouvrait. Ç’a été le digne couronnement d’une semaine infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends les escaliers d’un omnibus, comme jadis on descendit du pilori.

Je tombe sur Ahasvérus Canette.

Il me tend sa lente main, s’informe de ma santé!—ma santé,—m’interdit d’être malade, d’une voix qui ronronne et m’ordonne de l’inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera une bonne nouvelle.

Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. Est-ce que j’ai la tête d’un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!

Mais je l’invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en aura, de la sorte, un qui mangera.

Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes d’importun, pour me demander sans préambule, des affiches illustrées pour son sergent quant il était soldat et des billets de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu’on m’eût impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me les accordait pour Canette, d’enthousiasme, par prédestination. Voici que Canette s’est dérangé de son bonheur; il est très fier, un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de son soin d’ensemble d’amant en exercice et m’objurgue, la bouche pleine:

—Guérissez, ça n’a pas de bon sens de se crever comme ça.

Je ne me crève pas, je crève: c’est plus facile.

Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C’est vague et c’est un voyage—et c’est un spectacle dont je me passerais.

Car voici des mois que, douloureusement et, après tout, involontairement, j’ai passé à épurer mon amour.

Mon amour s’est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas le souiller, mais l’alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge, sans époque, saint. Je l’ai reculé de mon vide—en amour l’absence, comme les campagnes, compte double—jusqu’aux siècles et jusqu’aux infinis préséculaires où l’on aimait, sans savoir, avant de savoir ce qu’était la vie, où l’on aimait dans le chaos, avant la création, avant Dieu.

* * * * *

Et Alice, c’est l’humanité, la mauvaise humanité de Claire. C’est l’histoire après la légende, la caricature de l’histoire après l’épopée, le procès-verbal après l’hymne. Alice, c’est le pendant raté d’un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné—avant, la compagne de chaîne qu’on retrouve dans les romans, après qu’on a oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.

Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin de cuisine—ou d’alcôve. Oui, je sais, j’ai tort. C’est un oiseau, c’est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde d’ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,—mais elle marche.

Et j’aime être seul comme je suis seul maintenant: il n’y a qu’Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue l’intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu’il vient de boire—et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner d’éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que ce serait la même chose: il vend du mystère.

Mais à mon tour, je l’objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore demain: qu’il vienne ce soir me dire de quoi il s’agit.

Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me contraignant,—ou presque,—à l’accompagner, oh! pas jusqu’au bout: deux ou trois rues seulement.

J’aime mieux l’attendre. J’attends. Pourquoi? Parce que j’ai peur de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon amour.

Ces nouvelles l’assagiront, jetteront sur sa haute flamme l’eau du Simoïs, qui n’est que nostalgique et qui coule encore entre les terres.

J’attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l’on peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire pour attendre, attendre qu’on l’ait assez attendu, trop attendu, partout à la fois, pour attendre qu’on l’ait assez désiré, qu’on ait assez désespéré de lui, qu’on en ait fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi comme tout le monde.

Et c’est une raison de ses succès mondains. Du reste, généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire banqueroute à ses promesses, aux songes qu’on a échafaudés fragilement sur son arrivée et de s’avancer dans le paysage qu’il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu’il s’obstine laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur le front auguste du roi Bomba lui-même.

C’est sur le coup de dix heures et demie qu’étant descendu de ma place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre où j’écoutais plus ou moins la petite tragédie d’un petit poète que M. Ahasvérus Canette,—il a repris son nom d’Ahasvérus à cause de sa littérature et des revues jeunes où il collabore—a empli mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité d’âme.

«J’ai un service à vous demander», m’a-t-il coulé à brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter—c’est moi qu’il présente—à un petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un organe d’éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), un des piliers nomades de la décentralisation morale.

Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!

—Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie. Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l’attends à deux heures et demie.

—C’est que, dis-je, j’ai invité à déjeuner votre ami Capry.

—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à deux heures moins le quart, voilà.

Il s’est exprimé avec la rondeur qu’il met en toutes choses. Il a parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.

Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase et d’enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un escalier de théâtre. C’est tout de suite un scandale où il convie des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c’est tout de même un malheur qui passe mon espérance.

Je m’en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je l’écarte. Alors, pour le plaisir, il m’injurie:

—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.

* * * * *

Je fuis, j’ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c’est bien fait pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de mon mal? J’ai si mal et j’ai mal d’une façon si nouvelle, où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon corps, et pour mon âme!

J’ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, à vif, j’ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j’ai tes baisers d’hier, d’hier, n’est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, j’ai mes conversations secrètes avec toi, qui m’ouvrent toutes grandes les portes de l’au-delà et j’ai la douceur de mourir pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre. Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit maintenant et bientôt sera presque de l’existence, j’en meurs douloureusement, et j’espère que c’est autant de douleurs de moins pour toi.

Si Ahasvérus savait combien la privation qu’il m’a infligée me prive peu! S’il savait combien m’indiffère cette pauvre Alice et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui trouvent que je baisse, qui s’étonnent et qui en sont heureux, savaient combien ils m’amusent!

Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, je mourrai le jour de la naissance de l’enfant, de celui que j’appelle l’Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l’univers même.

Et—c’est la folie—je pense au général Bugeaud qui annonça par un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là, Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis même pas dégoûté de la vie, je n’y crois plus.

Et je ne connais plus que l’immense souffrance, maligne église qui enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n’a pour prêtres que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par l’escalier de service.

VIII

LA FIN

...Voici que je meurs.

On ne sait pas que je meurs.

Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, pour souffrir et pour mourir.

Et ça n’est pas un événement.

Personne n’est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d’un sourire ou pour m’offrir encore un reflet, un regain de vie en la caresse d’un regard aimant. C’est que ma concierge se promène puisque c’est dimanche et c’est aussi que, loin, je ne sais où, ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours de médecins et d’amis, devant le monde entier, et que, de sa souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître.

D’elle!

Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n’ai pas le droit d’être le père. Je meurs d’avoir créé, je meurs d’avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans voir cet enfant, d’avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, d’avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs d’avoir senti trop profondément que je faisais, que j’avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va naître.

Je n’ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en mieux, en tout neuf.

Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d’un enfant à quelqu’un.

Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.

Et, pauvre enfant, voici que je m’attendris sur toi. Voici que, au moment suprême, qu’à ce moment si lent où, d’ordinaire, quand on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment où l’on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme un tout petit enfant le pauvre mort qu’on est déjà, au moment où l’on sent cette vie frémissante s’éloigner de soi, s’en aller vers une autre enveloppe humaine, au moment où l’on se pleure, où l’on se hait, où l’on se regrette, je ne puis songer à moi, m’attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence, je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant, mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j’en perçois un, énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, si j’ose dire—et j’ose dire en ce moment suprême—m’enlace tout entier, me prend et m’enlève—m’enlève jusqu’au ciel ou jusqu’au gouffre infernal—et c’est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...

Et, en mes sommeils énormes, j’ai eu un rêve, une fois.

Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de chair qu’on oublie, sans y attacher d’importance et qu’on retrouve accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste assez pour vagir, je m’imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu entrerais sans joie en ce monde et que j’irais à travers les rues et la vie, accompagné et suivi d’une foule d’enfants, patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la paternité que les satisfactions honnêtes—et père jusqu’au point où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m’arrêter en des parties de baccara.

Et je rêvais—quelle ironie—que j’étais le mari de ta mère—et qu’elle était grosse.

Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et j’avais la petite vanité de l’homme qui s’affirme plus homme du fait qu’il a engendré un petit—comme une bête et que sa femelle le couve—douloureusement. Et je rêvai qu’un cri, un beau soir, un cri jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un seul cri—mais quel cri!—me faisait sortir de mon indifférence, m’arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu’à la mort, cette mort, qui est là, qui s’impatiente, mais qui, courtoisement, attend la vie pour entrer en même temps qu’elle.

Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la nature et l’au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un cri. J’avais bien dîné dans mon rêve, je n’avais pas de nausées, moi, je n’avais pas mal à l’estomac comme ma pauvre femme, je rentrais en chantant un refrain en vogue, et j’avais, pour égayer un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue monnaie de l’indifférence, des baisers.

Pâle, sinistre, grandie de toute l’angoisse et de tout l’émoi des gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend pas la langue, un homme qui n’est pas du pays de Souffrance. Doucement elle me demandait: «D’où viens-tu, mon ami? Je crois qu’il est tard.—Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu ne sais pas l’heure?—Non», fit-elle, simple. Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la prunelle conquise par l’immensité de ses entrailles, l’œil fixé sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse et si aiguë, semblait s’éloigner en l’ombre des avenirs. Puis elle devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une flamme d’enfer et d’apothéose, tandis que, de son âme et de son ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, en pleine âme. C’était une révélation—et quelle révélation! un tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords s’enfonçant en moi. C’était un mal atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques, une morsure, un coup de massue.

Je tombai.

* * * * *

Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas assez.

Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement—oh! bien lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à peu j’entendis que j’étais malade. On parla vaguement de troubles cérébraux, de folie, d’hystérie même, que sais-je! Je sentis seulement que j’étais plus malade, très malade—et j’en fus très heureux. Les souffrances de la paternité!

Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part ou partout, c’est de partout que je suis faible, c’est de là, partout, que la vie me fuit, puisqu’elle s’en va vers celui que j’ai engendré—et comme c’est juste. Eh! quoi, la mère souffrira et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et j’aurais eu peur, si j’avais souffert moins, que mon enfant ne fût moins mien, qu’il ne fût tout à sa mère—qui l’affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris que je n’entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je souffrais aussi, moi.

Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle tendresse, un tel délice!

En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais pâlis et agrandis, apercevaient d’éternels épithalames, le mariage incessant du néant et de la vie, l’annexion des limbes à la terre, du ciel au monde, une théorie infinie d’enfants, de sourires sur deux petits pieds hésitants, une théorie de héros aussi—c’est la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de soleil et d’or, partout perceptible, partout souriant, partout héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j’eus bientôt le sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c’étaient aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos souffrances, tout, tout—et l’éternité!

* * * * *

J’étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour n’avoir pas l’air de rien comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l’être pour un dément, comme un homme qui guérit doit l’être pour un homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il m’affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire, à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane, plus inconsistant, je me sentais m’envoler, sans poids, comme les fantômes, les fantômes qui, de près et de loin, veillent sur ceux qu’ils ont chéris ou qu’ils ont voulu chérir.

Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où je m’en vais, puisque j’ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici l’heure où j’entre en toi profondément, facilement, comme la malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis devenu, voici le moment où je m’anéantis absolument, où les mots me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.

* * * * *

Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais vivre, et je te lègue la vie que j’aurais voulu vivre, la beauté que j’aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant elle était belle. Je te lègue tout ce qui n’était pas à moi, et je te donne le monde, l’univers, avec ce qui me reste de mon être, ce que tu n’as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te lègue tout—excepté mes ennemis.

Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je te guiderai.

Et, seul, petit enfant, je t’embrasse par-dessus la vie et la mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: le tien, le mien, cri de naissance, cri d’agonie. Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: vis!

* * * * *

Et toi, Claire! Claire!...

FIN

TABLE DES CHAPITRES

LIVRE PREMIER

Le Venusberg au rez-de-chaussée

Pages.

I. Le premier chapitre, vraiment 3

II. Petit panthéisme sentimental 31

III. Lui! 55

IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79

V. «Celle qui est trop gaie» 116

VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142

VII. Etrennes lyriques et tragiques 168

VIII. Jadis et parallèlement 187

IX. Le chapitre des enfants 213

X. L’Émoi 226

LIVRE DEUXIÈME

Le Mémorial de Sainte-Hélène

I. La Foudre 257

II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272

III. Le trou aux lettres 290

IV. Le téléphone secret de la douleur 302

V. Le lit de larmes 318

VI. Livré aux bêtes 331

VII. L’Apprentissage de la mort 340

VIII. La Fin 353

Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE X D’AOUT MCMII