L'Holocauste: Roman Contemporain
Part 16
Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres, par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la somme d’ardeur et de pureté qui emplit l’univers. Les amants de tous les temps et d’avant les temps s’étaient aimés pour nous, vers nous et c’était une chaîne d’amour à laquelle des anneaux s’étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des baisers s’étaient unis d’instant en instant, une chaîne de foi, de fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
Tu me disais: «S’ils savaient (ils, c’étaient ceux qui nous faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),—s’ils savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: «Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S’ils savaient, si l’on savait!»
* * * * *
Et c’est fini et je ne puis plus pleurer. J’ai recherché mes larmes sur les routes où je les avais perdues et j’ai cherché aussi les discours d’hier, tes discours, chérie, que j’avais rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j’ai le cœur sec, roide et d’une fièvre sèche et dévorante.
Les journaux m’ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit d’un banquet où l’on a fêté Tortoze, où l’on a «arrosé» et consacré sa rosette nouvelle d’officier de la Légion d’honneur.
Il est la plus jeune rosette de France.
Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et éloquent,—et c’était entre hommes. Et ça me rappelle un autre banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en dehors du temps, avant l’âge. Je n’y étais pas.
* * * * *
Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma chambre-souvenir.
Il y a quelqu’un!
Il y a quelqu’un chez moi!
Elle peut-être.
Je m’attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l’autre chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie!
* * * * *
Et j’entre comme un fou.
Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, ployée, brisée, s’abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, une forme zigzague et flageole, c’est lui, lui, Tortoze!
Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
Et je ne puis que le voir.
Qu’en vais-je faire?
Il s’offre!
Non!
Il défie!
Il menace!
Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n’ai pas osé songer à toi depuis des semaines et des mois parce que j’avais peur de voir se lever, d’un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu viens toi, injures, tu viens toi, Mort.
Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, étroitement, atrocement, tu l’as gardée, tu t’es acharné, tu as été le couteau.
Lève-toi! Va-t’en! Je t’ai toujours détesté. Il a fallu que Claire passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. J’étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans toi.
Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas, tu l’as dépravée légalement, tu l’as usée, tu l’as ennuyée, tu l’as obsédée.
Et elle t’aimait, et elle t’aime, elle t’aime encore. Tu survis à notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre éternité.
Je vais te crier tout cela. J’ouvre la bouche:
«...Tortoze!» dis-je...
Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu t’évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi deux syllabes lentes et espacées:
—Là... là...
* * * * *
Ah! j’ai mal et j’ai plus mal.
Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m’ont abandonné devant toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n’ai plus vu que toi et comment tu es ici.
Ces gens qui t’ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui t’ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t’ont loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t’ont fait plonger plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux oublier la brûlure de ta gloire et l’ironie de ton apothéose, te voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que tu ne connaissais pas.
Tu ne l’éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu pleures, tu pleures.
Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet après-midi. Et tu es un esclave en effet, l’esclave, le servant de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la grande douleur du monde.
Ah! ta pauvre face, Tortoze!
Tu n’inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c’est le délice et la beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l’horreur, où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
—Je vous affirme...
Mais j’ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu arrêtes mes dénégations, mes protestations et—qui sait?—mes excuses.
Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, tu t’y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des meurtrissures, et tu hoquètes:
* * * * *
«Là... là...»
Ah! pauvre homme! j’ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j’ai évoqué votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
J’évoque maintenant une table que je connais, et où s’attablent des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes n’ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord de la quarantaine comme des crapauds au bord d’un marais avant d’y plonger, de s’y envaser et d’y disparaître. Des demoiselles viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de temps en temps, en y mettant les dents. Et c’est le pire néant, la parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t’approches de cette table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais ta femme si tu ne me l’avais prise. Tu me l’as reprise toute. Il en reste ici, n’est-ce pas, et tu t’en rends compte, obscurément, profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton intelligence précise d’ingénieur.
Tu ne peux être malheureux d’une façon précise. Mais tu es si malheureux!
Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: tu vois ici quelque chose que tu n’as pas eue, des sensations, des rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux.
Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j’ai mal et tu as mal.
Tu t’obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans le lit et tu t’embarrasses dans ta syllabe, dans ton cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...»
* * * * *
Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment.
Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures, évadé de ta gloire, de ta vie, tu n’oses pas, tu ne voudrais pas me serrer la main.
Il y a que j’ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que nous avons trop mal l’un pour l’autre.
Mais j’ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je n’ai pas pleuré, à cause que tu pleurais.
Je vais pleurer ailleurs,—où je ne serai pas chez moi.
Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, tout de même, par pleurer dans les bras l’un de l’autre, et tu ne me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
* * * * *
Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: j’y suis venu pleurer à mon tour et je n’ai plus trouvé trace de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s’ouvrait où, de larmes encore de diamants et d’or pâle, s’écartelait ta croix de la Légion d’honneur,—offerte par une souscription spontanée,—oubliée, reniée, vomie, qu’il me faut te restituer, te renvoyer, qu’il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te l’avais volée, te reclouer au cœur.
VI
LIVRÉ AUX BÊTES
...De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de couloirs ont improvisé les couloirs et l’on rit comme entre des strapontins et l’on chuchote comme en des coulisses.
Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de gâteaux secs où des dames s’assoient, s’établissent, s’éternisent, sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour protéger les consommations.
Que suis-je venu faire en cette galère?
Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d’un serrement de main, d’une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma pâleur et ma colère.
J’ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l’autre», l’amie, Alice. Elle m’a serré la main, les paupières baissées sur des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle m’a annoncé qu’elle avait des choses à me dire. Je l’ai implorée d’un ton bref, je les ai exigées, ces choses.
Elle m’a demandé du temps, de l’isolement. Je lui ai fait un désert d’un regard, et elle a senti en ce même regard que des siècles tombaient,—qui ne tombaient plus. Elle a parlé—sous cent yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un secret, devant des chacals qui happaient une douleur.
Elle ne m’a rien appris: tout cela, je le savais, je l’avais deviné, ça m’était venu en mes hallucinations, en mes larmes: c’était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier de tristesse, à cette courtière de deuils: je l’ai suivie d’une femme à peine connue à une femme inconnue, d’un député à un colonel, d’un chansonnier à un marchand; elle cherchait d’ici, de là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l’escortais sinistrement, elle avait encore autour d’elle, parmi ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l’obscurité étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d’humoristes et des mots d’imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les paroles restent sur toi que tu ne m’as pas rapportées, qui te dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité de résignation, de désespoir et d’espérance, des silences aussi pleins d’amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te quitterai pas, je m’enivre de cette auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi, sans t’effleurer; je chancelle, je suis sans force, je continue. Va toujours, petite femme, je n’ai pas pris tout ce que j’ai à te prendre. Mais ça viendra.
Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,—et des camarades sont survenus qui m’ont voulu consoler, qui m’ont voulu divertir, qui ont voulu m’exiler de ma patrie d’horreur et de voluptueuse lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé dessus des friandises de récits, d’ironies, de diffamations, de courage et d’opinions hardies, ont organisé une dînette autour de moi et m’y ont convié.
J’ai mangé du bout des dents—le cœur ne mange pas—et j’ai ruminé mon affaissement, encore, toujours. On m’a laissé à moi-même, au néant.
Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les salutations et les mots de passe—car tout le monde te connaît et te reconnaît ici, affreusement—et j’ai recherché entre ces mots, entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette odeur de larmes, d’ennui et de lâcheté envers le sort. Je l’ai retrouvée: je n’en étais pas assez ivre, je m’en suis enivré, tout à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t’occupais d’hommes et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon désir d’ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain d’élégie—qui n’étaient pas à toi.
Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, comme une pluie de cendres, s’élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des causeries mondaines: on m’avait volé mon dolent et cher souvenir.
* * * * *
Chérie, chérie, ne m’abandonne pas ainsi: je n’ai pas peuplé de toi ce salon trop plein, je ne t’ai pas assise sur une de ces chaises légères, je ne t’ai pas fait sourire aux endroits plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu’à toi, là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus en plus et m’enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante foule qui parle, qui écoute, qui pense même—et qui n’est pas triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires, en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.
Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du talent—ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du monde: ce sont des silences où l’on savoure et où l’on achève de comprendre, c’est l’essor des sous-entendus, des insinuations, puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui éclaire, tout ce qu’on appelle feu d’artifice, joute oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.
Je sais, hélas! un mot qu’ils ne diront pas, un pauvre mot glacé et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité, un mot qu’ils ne ramasseraient même pas dans un petit bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de théâtre, ce n’est pas la voix qu’il faut.
Un monsieur tout à l’heure, s’est épuisé en imitations, il nous a restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: il ne t’a pas imitée, mon inimitable amante, il n’a pas imité ta voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de cœur, comme il y a des voix de tête—et ça ne s’imite pas.
Ah! c’eût été une profanation—et je la désire: entendre ta voix; entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu’on me le donne, qu’on me le jette, qu’on m’en tue. Que le monsieur s’essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n’est pourtant pas difficile?
Mais n’y pensons plus: d’ailleurs on n’imite plus, on ne dit plus.
On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et ce sont, lâchées d’on ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes filles.
Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles m’assiègent, me cernent—pourquoi? Parce que je suis du souvenir, du rêve, de l’horreur, qu’elles le sentent, de leur instinct flaireur et déterreur, et qu’elles veulent y remédier, de leur médiocrité.
Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie d’Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, aujourd’hui, c’est le jour de sortie du Conservatoire. Et, farouche admirateur du dos d’une lente vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il troue la poitrine devant laquelle il s’est situé, pour atteindre ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s’en enivrer et s’y perdre. Il le désire, il le possède, et c’est, en cette nuit qui s’achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe—et j’ai à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!
Et j’ai des jeunes filles autour de moi qui me grignotent vivant, qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.
Je suis malade! je souffre et ce n’est pas d’elles que je souffre! je me souviens pour ne pas les regarder. Et j’ai aimé, j’aime d’un amour qui n’est pas de leur monde. Elles s’emparent de moi, prennent livraison de moi, s’offrent mes grimaces de douleur, mes étouffements, mon silence même qu’elles violent, auquel elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des conversations qui s’engagèrent l’année dernière, et affectent de me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n’avais pas de cœur.
Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue qui reprend avec celle dont je viens d’entendre le nom et dont j’ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet énorme instinct de mal faire et de faire mal.
«Et votre pâle fiancée?» m’a demandé tout à coup une fille dont j’ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»
J’ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la méchanceté que je n’ai pas, la blessant, l’apeurant cruellement, vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler d’elle. Ça porte malheur.»
Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d’autres, cependant que, délivré des bêtes, je m’en vais agoniser à ma guise, prisonnier de l’ombre chérie et prisonnier de la petite ombre qui me crispe et qui me sourit.
VII
L’APPRENTISSAGE DE LA MORT
Quand j’avais faim, jadis, il n’y a pas si longtemps, des gens, m’ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce que, toujours, j’ai écouté ce qu’on m’a dit. Aujourd’hui et hier, les gens m’ont dit: «On ne meurt pas d’amour.»
Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.
Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé d’un suaire d’horreur et de la peau d’un autre être qui serait mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de cauchemars.
Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.
C’est l’impression que j’ai tout le corps roidi mais d’une mauvaise roideur, molle, si j’ose dire, et cassante et d’une lassitude et d’une inconsistance! C’est non une pointe au cœur mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de larmes et ne voulant pas sombrer.
Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins tuant sans amour d’ailleurs et longuement une triste veuve, lui demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est atteint.
J’ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes, car les poignards parlent le matin, s’ils touchent le cœur. Et, ça dure, ça dure.
A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.
Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s’éveille peu à peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l’agonie: il a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des gémissements rôdent autour.
Vous savez comment ça s’appelle: ça s’appelle la folie.
Ça consiste en des idées fixes autour d’une idée fixe—ou d’une image. Ce sont d’ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent, c’est une ronde, une sarabande d’idées fixes, des mots qui reviennent, qui se suivent et qui m’étouffent en ma chambre trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller.
Et, en ce cauchemar, c’est, comme un vomissement, des larmes qui s’arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.
Je pleure en dedans.
D’ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.
Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.
Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter ton visage, tes traits, tes cheveux.
Je t’ai en moi, si profondément! Je t’ai en moi! Je t’ai en moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si ingénieusement que je n’en sais rien.
Et c’est la fatigue, non l’absence, qui me tue.
* * * * *
Quoi qu’il en soit, je meurs,—et je meurs debout. Car je me lève et je vais par les rues et je m’enferme en mon bar ordinaire où passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis mais moins, parce qu’il fait chaud et que peu de gens sont encore à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je m’évertue à ne pas penser, à m’anéantir, pour ne pas mourir de penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître claire mais ce n’est pas ma faute, c’est la logique coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les principes de guérison.
Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie dantesque) d’Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour avoir à se fatiguer ensuite et d’oublier leurs méninges, pour les retrouver, avec des béquilles, à l’heure pâle de la convalescence.
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