L'Holocauste: Roman Contemporain
Part 14
Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et mon être, te faire cracher les jours de délice, s’il t’a imposé, dicté la lettre que j’ai reçue et je ne veux pas savoir s’il t’a injuriée, s’il t’a battue, même, s’il a été malheureux, lui aussi: il n’y a que ton malheur: il emplit le monde, il n’y a que ta douleur et je n’en ai que le reflet—et il suffit à me tuer.
Et le monde qui s’agite en toi, et l’enfant qui commence à hésiter en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, l’émietter, comme une miette qu’il est: la mort partout! Ah! quel cauchemar!
* * * * *
Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j’ai tapé sur l’épaule de M. Marbon.
Car c’est de l’avoir vu venir à moi, tout à l’heure, si amical, que j’ai tout deviné, que j’ai dénoué l’énigme de mes peines, que je me suis retrouvé en mes peines, que j’ai bâti l’invisible échafaudage de mes peines et l’ossature de ces catastrophes.
Il était tapi, à m’attendre, à me guetter: avant de s’enivrer de vin et d’alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu s’enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s’admirer en mon accablement, en mes ruines.
Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d’un ricanement d’agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi aussi, par un stoïcisme contraint.
Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»
Je lui ai un peu froissé l’épaule: il en est fier: ça lui prouve que j’ai mal.
—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de Bastil.
C’est une attaque directe, c’est une flèche en ma blessure.
Continue.
Ça saigne mais ça saigne en dedans.
Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»
—Vous le leur rendez.
(Une politesse en vaut une autre.)
Mais pour Dieu! qu’il ne me parle pas de Tortoze! Il n’a garde: c’est son ami.
Mais Bastil lui reste. L’aventure est connue d’ailleurs—et c’est une affaire arrangée: tout le monde est au courant.
«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l’a traînée à son père en la tenant d’une main pendant que, _de l’autre_, il lisait une lettre...»
L’épithète m’a échappé, la plaisanterie et l’esprit.
Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... Claire n’a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille unique que possible. C’est une anecdote, sans plus, un à-propos.
* * * * *
Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour avoir l’air insoucieux, Parisien, sans grotesque.
Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant me payer Tortoze.
Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons Bastil, qui l’écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons Bastil ne pas parler de son ami de l’autre semaine, le peintre Aupayr—et Aupayr ira s’asseoir à la table de Tortoze.
Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil, et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses disciples frais et me parle, me parle.
Causerie qui embrasse la terre—puisqu’il n’embrasse plus sa femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu’il ne s’est pas battu avec Aupayr.
Et, de toute la fureur qu’il n’a pas mise en son infortune, de la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des paradoxes, dans de l’éloquence et m’entraîne à sa suite: hélas! il ne m’entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n’est pas ma faute si je n’y rentre pas—jusqu’au cœur, jusqu’aux lèvres, jusqu’aux yeux.
Ma fièvre n’a rien de général et si je pleure toute la souffrance humaine, c’est que je l’ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin.
Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m’en dépêtre, malgré ses invitations, malgré sa sympathie qu’il enroule autour moi, en phrases éperdues.
Quelqu’un s’en va, me suit: c’est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? exulte-t-il. Ça ne l’a pas vieilli. Ça lui réussit...»
* * * * *
Mais il s’arrête en son discours: il vient d’apercevoir Tortoze qui approche.
Marbon se fige de joie, d’anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer?
Tortoze ne se l’est même pas demandé: il n’a pas vieilli, lui non plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n’avoir pas l’air, comme Bastil.
Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d’outrages, de haine, de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes pour qu’elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu’elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu’elle l’aime encore, qu’elle n’aime que lui, qu’elle veut son pardon, qu’elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements d’innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de son humilité.
Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme de la folie qu’il a dépensée chez lui, qu’il a placée à gros intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite taille, aussi mince, pas plus maigre qu’auparavant, coiffé de son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans les mines et d’ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il passerait devant des inconnus.
Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus.
Il opte pour la pire jouissance.
Et il s’étonne:
—Vous avez vu Tortoze?
—Oui.
—Il ne vous a pas vu?
—Je ne sais pas.
—Vous n’êtes donc plus bien avec lui?
—Et vous, vous n’êtes pas fâché?
Marbon s’indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il l’a ramené lui-même et l’a laissé à sa porte!
—Alors c’est moi, accepté-je négligemment. Ça m’ennuie parce que j’aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!
Marbon s’indigne encore, il n’est personne d’aussi peu capricieux, d’aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut qu’il y ait quelque chose.
—C’est qu’il y a quelque chose.
Marbon est un homme du monde: il n’insiste pas: il a assez remué le poignard dans la plaie. Il s’achemine vers les sujets classés de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et troubles, les potins d’ici, de là, qu’il contera ce soir à toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi et des détails de bon goût.
Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que j’ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m’a déplu parce que c’était un _mot_, un mot d’homme d’esprit professionnel, un mot de philosophe et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté d’esprit, à l’esprit de Claire et nous survit.
Cette fois Marbon a visé juste.
D’une voix brève et saccadée, d’une voix de juge, je lui ai demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»
Il ne s’agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en collaboration, a donné le coup de pied de l’âne, le coup de revolver qui achève le condamné et j’ai tout subi et je l’ai subi, il m’a parlé de Tortoze et j’ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s’entr’ouvre pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien.
J’aurai tort parce qu’il est sacré, que je ne pourrai jamais prouver sa méchanceté et qu’on le respecte parce qu’il n’a jamais rien respecté.
Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m’a regardé et a compris.
Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: c’est...»
Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui s’entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort qu’il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d’enfant, il achève sa phrase:
«...c’est de moi».
III
LE TROU AUX LETTRES
—_Mon cher amour (c’est pour me faire plaisir à moi, c’est pour moi que j’écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t’écris pour ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout le monde. Ç’a duré une heure, je crois: des gens se relayaient autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer plus fort. Il y en avait qui t’avaient vue et c’était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui ne t’avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c’est que je n’avais plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte la terre en une attaque d’épilepsie, voici que je me lâche et que des ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main qui tient cette plume s’irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici que je t’appelle dans de l’encre, ainsi qu’en un cachot, sachant que tu n’entendras pas, que ton cœur seul entendra, s’il veut, et que je ne puis te parler que de mon cœur à ton cœur parmi tant de dangers, tant de mauvaises volontés—et la tienne. Mais je t’aime. Il fut un temps où le bonheur m’emplissait tant, me murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d’infini, me sont aujourd’hui la bouée de sauvetage où je tâche à m’accrocher en l’effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques d’une mer méchante et c’est le talisman, le talisman veuf qui me reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques que j’écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j’écoute la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les folies horribles et lourdes. Et c’est le refrain dont je berce mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c’est aussi une image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah! je n’ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n’es pas celle que j’ai connue, tu es de la douleur et du remords. N’aie pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse, si l’intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers l’éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m’ont donné—et ils m’ont donné—des droits sur toi, je te défends d’avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous aimer. Nous n’avons mis que de la beauté et de la douceur en notre amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes et les farces de chatouille dont on souille, dans l’adultère professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura sur l’océan d’ignorance et de simplicité, sur l’océan de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu’à l’âme, jusqu’au cœur—exclusivement. Ton âme, ton cœur, c’est à moi, c’est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires tourments, dans les pires abandons; c’est un dépôt sacré, ce n’est plus à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement, sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l’hypocrisie humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l’un à l’autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette lettre sur une larme, larme tombée à une place où j’avais posé mes lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n’ai pas eu de mal d’ailleurs: j’avais posé mes lèvres partout, sur tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention, notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour. Et je veux qu’elle ne t’apporte qu’une larme: une seule larme, ce n’est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur des mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t’aime, je t’aime._»
...«_En jetant à la poste cette lettre, en te l’envoyant très vite comme si tu l’attendais au bureau de poste, en te la jetant frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne m’est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m’était devenu quelque chose de toi. Je m’étais imaginé ton émotion en la recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J’ai été plus pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des secrets perdus, je t’écris une lettre nouvelle, pour ne rien dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n’ai qu’un mot à la bouche et au cœur: «Viens!» Ne t’en irrite pas; ne t’en attriste pas, ne crie pas que c’est impossible. Tu songes à venir et tu n’oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards s’étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et je n’ai pas le cœur à faire des phrases, j’ai le cœur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille douloureuse et j’ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et je t’attends..._»
...«_C’est Trouville, se levant lentement de la mer et c’est un bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier, celui que j’avais élu entre tous comme ami, qui m’offrait l’envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s’est détourné de mon chemin et de moi, m’ignore et me méprise. Il paraît qu’il est marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres anonymes—ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d’un blond vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes cherchant un trou où fuir, qui l’observait depuis longtemps, tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile. Cahier le reconnut enfin et l’appela. Ce petit homme était tout rêve et toute nostalgie. Armé d’une cithare aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une cicatrice et générales comme la mort. Rien n’est plus sensuel, rien n’est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous prend à l’âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu’on n’a pas, aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n’écoutai pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne se moquèrent pas: ils s’arrêtèrent au bord de mes larmes et me laissèrent pleurer. Je t’imaginais en des matins d’Écosse et en des mélancolies légères. Et je croyais que je m’attendrissais. Je sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison—et que j’aurais dû pleurer plus fort—et je pleurai si fort! que j’aurais dû pleurer plus longtemps. Et j’aurais dû mourir en ces larmes. Aujourd’hui Cahier me hait, l’homme et la femme sont séparés, qui déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j’ai mal et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t’avais pas possédée encore, je n’avais que des désespoirs et pas de regrets et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin qu’en ce jour!..._»
...«_Chérie, chérie, un mot, je t’en conjure. J’écris, je pleure, je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu connus et que tu aimas. M’as-tu oublié, m’as-tu renié? Tu n’en as pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts—je songe beaucoup aux morts—et c’est de ma part, presque un égoïsme—les morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont besoin d’un linceul frais: je te demande un linceul frais, le linceul d’une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres vaines, qui t’embrassent à vide et voici un baiser captif, un baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend._»
«..._De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel que j’étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l’au-delà, je te veux pour de la volupté, pour de l’extase et pour le tendre compagnonnage de l’existence. Je ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droite et à gauche, qui danse devant des livres et des hardes, le désordre d’une chambre de malade solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et l’édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l’horreur. Et c’est la vie que j’ai à vivre sans toi! Viens: nous serons pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m’effraie pas. Tu ne la connais pas: elle t’amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c’est notre but. Et c’est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t’aime et tu n’es pas à moi, je t’aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici des baisers sans les chercher, j’ai mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens, chérie, viens, viens..._»
* * * * *
«_...Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n’est rien. En entrant dans un bureau, pour t’écrire, je me suis coupé à un carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et tu l’auras, n’est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et les autres que je t’ai envoyées... C’est une semaine de désir, de deuil, de craintes, car j’ai à souffrir pour toi et pour... Ah! je n’ose même pas en parler, à toi. J’ai si peur et je suis si seul, si impuissant, d’une faiblesse si accusée. J’ai mal au cœur, à crever, et chaque matin je m’éveille plus tôt, les yeux hagards, l’oreille tendue et j’attends une lettre, une lettre qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi aussi? mais ce n’est pas la même chose. Et tu sais que nous avons toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris et d’un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... Ne souris pas de notre chance: ce n’est pas fini et j’ai confiance encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un pauvre homme. Et je n’ai plus de place. Un baiser, chérie, brouillé de mon sang._»
«..._Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, tant que nous avons été l’un à l’autre, il n’a jamais jamais fait froid. C’était une tiédeur bizarre qui amollissait l’hiver et c’était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n’est plus retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi pour qu’il ne fasse plus froid et aimons-nous dans du soleil et dans de la joie. Je n’ai pas la moindre nouvelle: j’ai rencontré ton Tortoze qui n’a pas même eu un frisson de colère et j’ai imaginé votre triste ménage et j’ai eu envie de tuer cet homme qui passait. Ç’eût été des larmes encore! Quel être misérable je fais, n’est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._»
* * * * *